La Garde du Corps

 

– Un Oracle ? s’étonna Bree. Ne sont-ils pas censés avoir tous disparu ? Je croyais qu’ils avaient été exterminés…

– Je le pensais aussi, murmura Alisdair. Visiblement, la brigade américaine cachait l’existence de ce garçon, pour des raisons tout à fait valables. Si Jace est véritablement un Oracle, et le dernier de surcroît, alors…

– Sa valeur est inestimable, acheva Bree.

Le cerveau de Bree fonctionnait à toute allure. Le génocide des Oracles datait de plusieurs siècles. Quand les humains traquaient les sorcières, les créatures magiques, elles, chassaient les Oracles. Bien avant que Bree ne rejoigne l’agence, cette dernière avait participé au meurtre de masse de ces devins, sous prétexte que connaître le futur leur conférait un avantage considérable sur le reste des espèces. Si certains, comme le légendaire Nostradamus, avaient pu bénéficier de la protection d’êtres humains, la plupart avaient été exterminés.

– Comment est-ce possible ? souffla Bree, les yeux toujours rivés sur l’écran.

– Le rapport indique que le don semble avoir sauté plusieurs générations. La mère de Jace, se rendant compte que son fils était un Oracle, a demandé la protection de la brigade américaine. Ils pensaient être en sécurité, jusqu’à ce qu’ils soient découverts…

– Tu crois qu’il y a une taupe chez les Américains ? Ce ne serait pas la première fois.

– Impossible à dire à ce stade, mais nous ne pouvons écarter aucune piste.

Alisdair et Bree restèrent un moment silencieux, chacun absorbé par ses propres pensées. Puis, la peur au ventre, Bree osa demander :

– Qu’est-ce que ça a à voir avec moi ?

– Bree, tu es un de nos meilleurs agents, pour ne pas dire la meilleure. Je vais bâtir une identité solide pour ce garçon, mais, en attendant, j’ai besoin de quelqu’un pour le protéger.

La Selkie accusa le choc. Voilà qui dépassait ses fonctions de simple agent de la BPCM.

– Tu veux que je sois son garde du corps ? Sa baby-sitter ?! HORS DE QUESTION !

– C’est juste pour quelques semaines, tenta de négocier Alisdair. Tu l’installes chez toi, tu lui montres la ville… Pourquoi ne pas en profiter pour prendre quelques jours de repos dans le Grand Nord ? Je suis certain que Jace adorerait voir les Highlands et cela fait longtemps que…

– Pourquoi tu ne le laisses pas ici ? s’indigna Bree. Je ne connais pas d’endroit plus sûr que le Q.G.

– Parce que s’il y a une taupe chez les Américains, il y a tout à parier pour qu’il y en ait une ici aussi.

L’argument souffla la colère de Bree. Un traître, parmi les agents d’Édimbourg ? Elle avait pris pour habitude de ne faire confiance à personne, mais de là à considérer ses collègues comme des ennemis potentiels…

– Bree, tu dois accepter cette mission, la supplia Alisdair. Il est déjà resté trop longtemps entre ces murs. Chaque minute de plus ici le met en danger. Jadis, nous avons abattu tous les Oracles plutôt que les considérer comme des alliés. Si nous avions eu deux sous de bon sens, tout aurait pu être différent pour nous…

– Ne me mets pas dans le même panier que toi ! pesta Bree. Je n’étais pas encore une agente et jamais je n’aurais cautionné ce que vous avez fait !

Alisdair baissa les yeux. La Selkie savait que le demi-géant n’était pas fier de ce qu’il avait pu être, à une époque, ni de ce que l’agence avait pu représenter. Il s’efforçait encore de redorer le blason de l’institution en prônant désormais un règlement et une conduite exemplaires. Mais les vieux démons d’Alisdair avaient la dent dure et Bree savait à quel point le chef de la BPCM voulait se racheter.

Bree relâcha les épaules et soupira. Il valait mieux s’occuper d’un Oracle que de trier les papiers. Et puis, étant donné le fiasco de la veille, elle n’était pas tellement en mesure de discuter.

– Je te donne deux semaines pour lui créer une nouvelle identité, finit-elle par lâcher du bout des lèvres, les bras croisés contre sa poitrine. Pas un jour de plus. Et je veux une augmentation, ce jeune homme ne va pas se nourrir tout seul.

– Accordé, lui dit Alisdair, visiblement soulagé. Merci, Bree.

– Remercie-moi si j’arrive à le garder en vie, railla la Selkie.

Alisdair souffla du nez et donna le dossier de Jace Miller à l’agente.

– Lis-le et brûle-le. Aucune des informations présentes sur ce papier ne doit sortir d’ici. La mission Oracle restera confidentielle, entre toi et moi. Je dirai aux autres que tu as pris quelques jours de repos bien mérités.

Bree parcourut le dossier du regard. Jace Miller, vingt ans et New Yorkais, avait jusqu’à présent vécu comme un parfait mortel, seul avec sa mère — le père ayant fui depuis longtemps toute obligation familiale —. Il venait tout juste de décrocher une bourse pour les Beaux-Arts de Paris.

– Ce n’est pas cette année qu’il ira en France… marmonna Bree pour elle-même.

– Le garçon n’a jamais eu le moindre contact avec le monde magique, expliqua Alisdair. Sa vie va, à partir d’aujourd’hui, radicalement changer. Je compte sur toi pour lui enseigner les us et coutumes de notre, hum…

– Attends… c’est un Oracle qui n’a aucune idée que les créatures magiques existent ?

– Sa mère pensait que c’était mieux pour lui.

– Elle pensait mal, décréta Bree en se replongeant dans sa lecture.

Protéger un Oracle, c’était une chose, expliquer à un mortel l’étendue du monde magique, c’en était une autre ! De plus, elle se savait très mauvaise pédagogue. Les cours de Jace Miller en créatures et Histoire magiques promettaient d’être une partie de plaisir.

Mis à part sa vie de nomade et sa passion évidente pour le dessin, il n’y avait pas grand-chose d’autre à savoir sur Jace Miller. Sa mère s’était doutée de son don lorsqu’il était enfant, mais il n’y avait rien de plus précis que ça.

– A-t-il été testé ? demanda Bree, soucieuse.

– Je l’ignore. Mais la brigade américaine est formelle, c’est un Oracle, un vrai.

– Si la brigade américaine le dit…

Bree n’aimait pas les Américains. Elle les trouvait hypocrites, vulgaires, trop sûrs d’eux. Elle espérait que le fameux Jace ne lui donnerait pas raison.

La Selkie releva les yeux vers l’écran. Le jeune homme faisait toujours les cent pas dans la pièce, s’arrêtant de temps à autre pour tambouriner sur la porte.

– Je crois que notre ami commence à s’impatienter, railla Alisdair.

– Comment vais-je faire pour le sortir d’ici sans être vue ?

– C’est le pot d’arrivée d’un nouvel agent turc, ce soir, lui répondit Alisdair. Nous allons fêter ça dans la salle commune. L’occasion idéale, donc !

Un rictus s’étira sur les lèvres de Bree. Elle n’était pas du tout satisfaite de sa nouvelle mission et Alisdair le savait. Elle espérait juste que cette dernière prendrait fin le plus rapidement possible.

– Bien, souffla-t-elle en se relevant. Je vais chercher mon nouveau colocataire. Autre chose ?

Alisdair lui rendit un sourire qui se voulait encourageant et secoua la tête. Alors qu’elle se détournait pour partir, il l’interpella :

– Tu sais, Bree… Je te mets d’ordinaire avec des jeunes recrues, car j’espère qu’ils pourront apprendre de toi autant que tu pourras apprendre d’eux.

– Qu’est-ce que cela signifie ?

– Que tu dois baisser ta garde, Breena. Le monde n’est pas aussi terrible que tu le penses.

 

 

 

Avec une drôle de boule au ventre, Bree poussa la porte de la salle dans laquelle était enfermé Jace et y entra.

La Selkie se sentit immédiatement dévisagée. Le jeune homme la fixa longuement alors qu’elle refermait la porte derrière elle et qu’elle s’installait dans un fauteuil.

La pièce disposait de tout le confort nécessaire ; thé, biscuits, gros canapés moelleux. L’amérindien posait sur l’ensemble un regard craintif, comme s’il avait peur qu’on l’empoisonne. Pour le rassurer, Bree se servit immédiatement une tasse de thé et la porta à ses lèvres.

Elle put le détailler plus longuement. Jace était grand, de carrure musclée. Sa peau, bien que couleur caramel, était blafarde, comme s’il n’avait pas dormi depuis plusieurs jours. Deux prunelles noires renvoyaient à Bree un regard plein de questions. La jeune femme eut un pincement au cœur, malgré son tempérament de dure à cuire. Il avait l’air si perdu…

Est-ce qu’elle ressemblait à ça, elle aussi, le jour où elle avait décidé de s’enrôler dans la brigade ?

– Qui êtes-vous ? souffla Jace. Qu’est-ce que vous me voulez ? Où est ma mère ?

– Je vais répondre aux trois pour cette fois-ci, répondit Bree avec un petit sourire, mais pour la suite on va y aller question par question. Je m’appelle Bree McCullen, je suis l’agente chargée de ta protection. Quant à ta mère, elle va bien, mais elle est toujours à New York.

L’amérindien fronça les sourcils.

– Parce que je ne suis plus à New York ? demanda-t-il avec un fort accent américain.

Bree faillit avaler son thé de travers et reposa sa tasse. Le pauvre garçon ne savait même pas où il était ! La BPCM l’avait sûrement transporté sous sédatif et il n’avait aucune idée de comment il était arrivé là. Décidément, Alisdair la laissait faire tout le sale boulot.

– Vous allez bien ? demanda Jace en se penchant vers elle, soudain inquiet que son interlocutrice passât l’arme à gauche.

– Oui, ça va. Je suis juste… surprise que personne n’ait pris le temps de t’informer. Premièrement, non, tu n’es plus à New York. Tu es à Édimbourg, en Écosse.

– En Écosse ? s’écria Jace. Mais… que… c’est pour du trafic d’organes, c’est ça ? Vous voulez un de mes reins ?

Bree arqua les sourcils. Un rein ? Que diable pouvait-on bien faire d’un rein ?

– Tu es ici au quartier général de la Brigade de Protection des Créatures Magiques. La branche écossaise.

Jace la dévisagea un instant avec de grands yeux ronds, puis éclata de rire. Il se laissa retomber sur le canapé au centre de la salle et se tordit en se tenant le ventre.

– C’est une caméra cachée, hein ? Palmer, si c’est une blague, elle est franchement bonne ! s’exclama-t-il en se mettant soudain à regarder un peu partout.

Bree, qui n’avait pas la moindre idée de ce qu’était une caméra cachée, ne sut quoi répondre. Elle observa Jace essuyer les larmes de rires qui avaient perlé au coin de ses yeux. Pour un mortel, apprendre qu’il existait un monde magique devait être… perturbant. Tout en s’exhortant à garder son calme, elle poursuivit :

– Tu as été rapatrié en urgence suite à l’attaque dont toi et ta mère avez été victimes. C’est moi qui serai chargée de ta protection pour les semaines à venir.

Au mot attaque, Jace cessa aussitôt de s’esclaffer.

– Oui, l’attaque… Tout est si confus… nous étions dans notre appartement quand une bande d’hommes armés a débarqué… ils ont essayé de m’emmener et…

Le regard de Jace se voila, comme si sa mémoire refusait d’aller plus loin. Bree reconnut l’expression étrange qui passait sur son visage pour l’avoir observée sur des centaines d’autres. Le cerveau de Jace était en train de se battre entre possible et impossible. Entre réel et irréel.

– Tu as vu quelque chose, n’est-ce pas ? demanda Bree en s’avançant au bord du fauteuil. Tu as vu une créature magique, et ton esprit essaye de te faire croire que ce n’est pas rationnel.

– Je… je ne sais pas ce que j’ai vu, grogna l’amérindien en se frottant les yeux. Mon voisin, Barry, il… il s’est interposé face à un homme et il s’est transformé en loup… Mais c’est impossible, pas vrai ? Je veux dire, les loups-garous n’existent pas…

La bouche de Bree s’élargit en un sourire qu’elle voulait rassurant. Elle se doutait, cependant, que cela ressemblait plus à une grimace. Les expressions de joie n’étaient pas vraiment son fort, elle devait bien le reconnaître.

– Ici, dit-elle d’une voix douce, on les appelle plutôt « Lycanthropes ». Et si, ils existent. Comme les Nymphes, les Fées, les Sirènes... D’ailleurs, tu es toi-même une créature magique ! Félicitations !

Elle hésita à applaudir, mais elle craignait d’en faire trop. En face d’elle, Jace ne parvenait visiblement pas à choisir entre le rire et les larmes.

Bree était nulle à ce genre de choses et elle le savait. Son inexpérience en la matière n’avait d’égale que sa maladresse. En plus de cent cinquante ans au service de l’agence, elle n’avait jamais voulu participer à la formation des jeunes recrues et il y avait une raison à cela !

– Tu es un Oracle, plus précisément, continua-t-elle. Tu as dû t’en rendre compte, j’imagine. Les visions de l’avenir, les prophéties, tous ces trucs… d’Oracle.

La gêne était palpable. Jace la regardait désormais comme si elle était folle à lier.

– Je suis dans un hôpital psychiatrique, c’est ça ? demanda-t-il, l’air un peu paniqué. Et toi, tu es aussi une patiente !

Bree mit sa tête dans ses mains. Elle doutait de pouvoir convaincre Jace de la suivre jusqu’à chez elle.

Soudain, la porte de la salle s’ouvrit, dévoilant la carrure massive d’Alisdair. L’Oracle se retourna et écarquilla les yeux, probablement surpris de voir un homme aussi grand se tenir devant lui.

– Bon, tonna Alisdair en jetant à Bree un regard amusé. J’interviens, parce que sinon, ça risque de prendre un moment… Bienvenue à Édimbourg, gamin !

 

 

Bree marchait à côté de Jace, qui soufflait d’admiration à chaque coin de rue. Alors qu’ils dépassaient Royal Mile pour s’engouffrer dans des artères moins fréquentées, le jeune américain avait voulu entrer dans tous les attrape-touristes, pour le plus grand plaisir de Bree, qui commençait sérieusement à s’agacer.

Ils s’approchaient inexorablement de l’appartement quand le ventre de Jace gronda. S’arrêtant devant un des food trucks de Grass Market, il supplia Bree de lui acheter un encas.

– Je n’ai rien avalé depuis des heures !

– Ça va, ça va, concéda la Selkie. Prends ce que tu veux.

Elle lui tendit un billet de dix livres et attendit qu’il soit servi. Elle préférait manger chez elle : comment pouvait-on avaler quelque chose qui avait été préparé par un inconnu ? Elle ne le comprendrait jamais.

Après l’intervention d’Alisdair, Jace avait finalement accepté de les croire. Face à un géant de plus de trois mètres, il n’avait plus vraiment d’arguments. Ce dernier l’avait rassuré sur l’état de sa mère qui, une fois parfaitement rétablie, serait ramenée en Écosse à son tour. Il l’avait même autorisé à lui passer un rapide coup de fil et cette dernière avait confirmé les dires des agents. Puis, ils avaient échangé quelques mots dans un dialecte amérindien que Bree n’avait pu comprendre. Finalement, Jace avait raccroché et avait accepté de suivre la Selkie.

Bree n’était toujours pas enchantée de ramener un inconnu chez elle, mais elle n’avait pas le choix. Le travail avant tout !

En mangeant son hamburger, Jace se mit en tête de lui poser tout un tas de questions sur la BPCM et sur les créatures magiques. Lassée de jouer au professeur, Bree eut bien du mal à cacher son agacement, mais répondit tout de même.

– Alors, vous êtes un genre de police pour les créatures magiques ? Les Sorciers, les Vampires, tout ça ?

– Si on veut.

– Le président des États-Unis est au courant de votre existence ? Et la Reine d’Angleterre ?

– Je crois, oui. Mais les créatures magiques vivent en marge de la société et, lorsqu’il y a un problème, nous nous en occupons si vite que les mortels ont à peine le temps de s’en apercevoir.

– Les mortels ? Alors, en tant que créature magique, je ne peux pas mourir ?

– C’est un peu plus compliqué que ça…

Elle tenta de lui expliquer que certaines espèces vivaient plus longtemps que d’autres, mais que toutes finissaient par mourir un jour. Bree ne s’attarda pas sur sa condition spéciale, elle voulait bien apprendre tout un tas de choses à Jace, mais parler d’elle, sûrement pas !

– Nous appelons mortels, à tort d’ailleurs, les humains ne possédant aucun pouvoir magique ni aucun métissage avec une créature, acheva-t-elle.

Jace acquiesça en terminant son sandwich. Heureusement, ils étaient presque arrivés chez Bree et il se tint coi jusqu’à ce qu’ils soient parvenus à son étage.

– Voilà, c’est ici, dit-elle en ouvrant la porte de son appartement.

Le noir régnait à l’intérieur. Bree s’avança dans le vestibule et, aussitôt, les bougies posées sur la commode s’embrasèrent. Jace les observa avec curiosité et Bree devina qu’il se demandait comment elle avait pu les allumer sans les toucher.

– Je les achète chez un Sorcier asiatique, expliqua-t-elle en retirant son trench.

– Pourquoi tu n’allumes pas simplement la lumière ? l’interrogea Jace en actionnant l’interrupteur de l’entrée.

Il appuya plusieurs fois sur le bouton, sans résultat.

– Je n’ai pas d’électricité, avoua Bree.

– Tu n’as pas…

Jace, choqué, ne finit pas sa phrase. Son hôtesse haussa les épaules et entama la visite.

– Le salon, la salle de bain, la cuisine et ma chambre, qui t’est rigoureusement interdite, évidemment. Je suis persuadée que le canapé est très confortable, tu dormiras dessus. Pour les deux prochaines semaines, cela devrait aller.

Jace s’arrêta au milieu du couloir à peine éclairé par les quelques bougies. L’appartement n’était pas très grand et ils en avaient vite fait le tour. Seule une porte demeurait close, Bree ne lui ayant pas dit de quelle pièce il s’agissait.

– Et ici ? demanda-t-il.

Bree se retourna et son cœur loupa un battement. Jace ne devait pas rentrer là-dedans.

Jamais.

– Oh, ça, soupira-t-elle pour donner le change. C’est la chambre de Fergus.

– Fergus ? Tu as un fils ?

Bree haussa les sourcils tandis que le félin, entendant son prénom, venait ronronner dans les pattes de sa maîtresse. La Selkie le prit dans ses bras et le montra à Jace.

– Jace, je te présente Fergus. Il n’aime pas trop les étrangers, alors évite d’aller dans sa chambre. En fait, je te l’interdis formellement.

Sous les yeux ébahis de son invité, Bree reposa le félin au sol et disparut dans le salon.

– Je vais te donner une couverture et un oreiller !

Jace la suivit dans la pièce principale où trônaient un grand canapé, une petite table basse et plusieurs énormes bibliothèques. La lumière, toujours due aux bougies, était tamisée, bien que l’éclairage de la ville filtrât par les fenêtres. Bree observa l’amérindien caresser les couvertures de ses livres avec une main distraite.

– Tu ne t’ennuies pas, sans télé, sans musique… ? demanda-t-il.

– Pour tout t’avouer, avec la brigade, mes journées sont très occupées et je ne passe pas beaucoup de temps ici, lui répondit-elle en lui donnant une grosse couette.

Jace prit ce que Bree lui tendait et lui offrit un sourire timide. La Selkie voyait dans son regard qu’il était un peu perdu. Elle imaginait sans mal le changement que cela devait être pour lui ; voir son monde chamboulé, du jour au lendemain, était une véritable épreuve. Bien qu’elle ne fût pas heureuse de passer les deux prochaines semaines en sa compagnie, elle s’efforçait de ne pas lui en tenir rigueur. Après tout, ce n’était pas de sa faute.

– Tu dois être fatigué, souffla la jeune femme. Je vais te laisser te reposer. Nous parlerons demain.

Elle fit mine de tourner les talons quand Jace l’interpella :

– Bree ?

– Oui ?

Jace se mordit la lèvre, visiblement gêné, puis se jeta à l’eau :

– Si tu es une… agente de cette brigade spéciale. Ça veut dire que tu es une créature magique, toi aussi ?

Bree acquiesça et s’approcha de sa bibliothèque pour en tirer un ouvrage lourd et poussiéreux. Elle le posa sur la table devant le canapé.

– Tu as pu le voir tout à l’heure, je suis nulle pour les explications. Ce livre te dira sans doute mieux que moi ce que je suis.

Jace jeta un coup d’œil sur le titre. Bestiaire des créatures magiques d’Écosse et d’ailleurs. Il releva la tête alors que Bree lui tournait de nouveau le dos, la main sur l’embrasure de la porte.

– Et qu’est-ce que tu es ?

Cette fois, la jeune femme ne se retourna pas.

– Je suis une Selkie.