Entortillée dans ses draps, nue — Bree détestait devoir porter un pyjama, la Selkie n’arrivait pas à fermer l’œil. Elle qui n’avait jamais ramené quelqu’un chez elle se voyait obligée de partager son quotidien pendant deux semaines.
Elle se posait un milliard de questions. Qui pouvait bien en vouloir à Jace ? Y avait-il vraiment une taupe dans l’agence américaine ? Quel genre d’avenir le jeune homme pouvait-il voir ?
Le fait qu’on lui retirât l’affaire des contrebandiers était également une pilule qui avait du mal à passer. De plus, Bree considérait Trudy et Gale, les deux agents désormais en charge de l’enquête, comme deux énormes incapables. Ils allaient mettre plusieurs mois à boucler le dossier, préférant passer leurs soirées au pub que de véritablement plancher sur le sujet. Bree ne pouvait pas laisser passer ça alors que, elle en était certaine, elle touchait au but !
Soudain, le bruit grinçant de sa porte d’entrée la fit sursauter. Bree souffla tout en se glissant hors de son lit sur la pointe des pieds. Décidément, ceux qui en voulaient à Jace n’avaient pas mis longtemps pour retrouver sa trace.
Elle se saisit du couteau qui patientait sous son oreiller et s’engouffra dans le couloir sombre.
L’obscurité était intense, mais tous les sens de la Selkie étaient dirigés vers l’intrus qui venait d’entrer chez elle. Il lui tournait le dos, face à la porte ouverte. En un bond, elle fut sur lui, plaquant sa lame contre sa gorge et le tirant en arrière.
– Je n’apprécie pas tellement les intrus, lui souffla-t-elle à l’oreille.
– Bordel, Bree, c’est moi !
– Jace ?
Bree le relâcha et il se tourna vers elle. D’un geste, la Selkie alluma les bougies du couloir et le jeune homme devint cramoisi.
– P… pourquoi tu es toute nue ?
– Et toi, pourquoi tu essayais de t’enfuir ?
La Selkie passa devant lui pour fermer la porte d’entrée. Elle sentit le regard de Jace la suivre, mais elle n’était pas gênée le moins du monde. Elle se reposta en face de lui, les poings sur les hanches, attendant une réponse :
– Alors ?
– Je… désolé, peux-tu te couvrir ? Je ne peux pas te parler si tu es comme ça.
Bree pesta et alla chercher son kimono, tout en grommelant que les hommes avaient un sérieux problème avec la nudité. Fergus, réveillé par le vacarme, sortit sa tête endormie de la chambre de sa maîtresse et, voyant que tout était rentré dans l’ordre, retourna aussitôt se coucher. Une fois qu’elle eut enfilé le vêtement, Bree indiqua à Jace de la suivre à la cuisine.
– Tu veux du café ? demanda-t-elle en mettant de l’eau à bouillir.
– Je croyais que tu n’avais pas d’électricité ?
– Non, mais j’ai du gaz ! Bon, alors, pourquoi as-tu essayé de partir ?
Jace tira la chaise devant lui et s’y assit. Il avait l’air épuisé et Bree douta qu’il eût fermé l’œil de la nuit. Il passa sa main dans ses cheveux désormais défaits et la jeune femme remarqua qu’ils étaient plus longs que ce qu’elle pensait, puisqu’ils lui tombaient jusque sous les épaules.
– Écoute, je… je vous suis reconnaissant, à toi et à ton agence, de vouloir me protéger, mais je ne suis pas celui que vous croyez. Je ne suis pas un Oracle, je n’ai pas de vision du futur, pas de prémonition.
Bree haussa les sourcils. Un Oracle sans pouvoir, voilà qui était inattendu.
– Alors, pourquoi ta mère a-t-elle déclaré à la brigade américaine que tu en étais un ?
– Je n’en sais rien ! Je n’ai pas eu le temps de lui demander, hier… Comment pouvait-elle être au courant pour ce « monde magique » et ne rien me dire ?
La jeune femme regretta de n’avoir aucune réponse à ses questions. Elle se retourna un instant et versa l’eau bouillante dans la cafetière à piston où elle avait déjà mis le café.
– Donc… finit-elle par lâcher. Tu n’as jamais eu aucune vision d’aucune sorte ? Pas de flash, de transe ou ce genre de choses ?
– Non, jamais ! Je veux dire, je dessine et maman m’a toujours dit que mes œuvres représentaient l’avenir… Mais je pensais qu’elle parlait de l’avenir de l’art, pas de celui de l’humanité !
– J’imagine que tu n’as pas ces dessins avec toi ?
– Je les ai en photo sur mon téléphone portable, mais tes copains de l’agence me l’ont confisqué…
– Ils ont bien fait. Je déteste ces machins connectés.
Jace eut un petit sourire. Bree leur servit une grande tasse de café et s’installa en face de lui.
– Tu te promènes toute nue, tu es anti-technologie, tu es une espèce de phoque… Toutes les créatures magiques sont-elles aussi bizarres que toi ?
Le visage du jeune homme se para d’une moue amusée et Bree se demanda comment il pouvait passer d’un sujet aussi sérieux à une plaisanterie. Était-ce une caractéristique des mortels de son époque ?
– Je ne suis pas « une espèce de phoque », comme tu dis. Je suis un phoque, mais je suis également humaine. Je suis une Selkie, quoi !
– Un peu comme une Sirène ?
La jeune femme lui lança un regard noir.
– Merci de ne pas me comparer à ces pimbêches arrogantes qui passent leur temps à se peigner sur un rocher.
Jace éclata de rire et Bree se demanda ce qu’elle avait dit de drôle. Sûrement de l’humour américain.
– Donc… se reprit l’amérindien. Tu as choisi de prendre forme humaine ? Sur le livre que tu m’as prêté, il est dit que les Selkies doivent laisser leur peau…
Bree se raidit. Elle n’avait pas envie d’aborder ce sujet avec lui. Avec personne. Jamais.
– Je veux bien répondre à toutes tes questions, mais pas à celle-là. À aucune de celles me concernant, en réalité. Je suis une Selkie et ta garde du corps. C’est tout ce que tu as besoin de savoir.
Le ton était sec, sans appel. Jace piqua un fard dans sa tasse. La jeune femme n’évoquait son passé avec personne, car, malgré les années, certaines blessures n’avaient jamais vraiment cicatrisé. Et elle avait compris, à regret, qu’elle ne retrouverait jamais sa peau. Alors, à quoi bon discuter de ça ?
– Le soleil va bientôt se lever, souffla-t-elle. Et ne t’en fais pas. Si la BPCM dit que tu es un Oracle, tu en es un. Je vais contacter Alisdair pour prendre des nouvelles de ta mère. En attendant, tu vas rester avec moi, que ça te plaise ou non. Tu es ma nouvelle mission et je n’ai pas l’intention de la foirer.
– Parce que tu foires tes missions, d’habitude ? Rassurant…
Bree releva la tête et se rendit compte que le jeune homme plaisantait. Décidément, il souriait beaucoup. Peut-être un peu trop comparé à la Selkie qui, elle, ne souriait jamais.
– Est-ce qu’on pourrait aller m’acheter quelques vêtements ? demanda Jace. Je n’ai rien d’autre que ça…
Il tira son t-shirt blanc, un peu sale. Bree sentit la panique monter à l’idée de rentrer dans une boutique, mais elle savait qu’il ne pouvait pas rester sans rien sur le dos.
– Mmmpf, grogna-t-elle pour signifier qu’elle acceptait.
– Génial ! Bon, je vais essayer de dormir. À tout à l’heure !
Jace abandonna Bree dans la cuisine. Cette dernière se retrouva seule avec ses pensées encombrantes.
Elle pressentait que la vie avec Jace n’allait pas être de tout repos.
– Allez, c’est bon, on rentre, là ! s’énerva Bree tandis que Jace trépignait pour entrer dans un Primark.
– Mais il me manque encore un jean…
– Tu en as déjà acheté deux !
– Jamais deux sans trois ! devisa le jeune homme en haussant les épaules et en posant un pied dans le magasin.
Bree sentait qu’elle allait être malade. La boutique grouillait de mortels qui se pressaient dans les rayons. Pourtant, elle savait qu’elle ne pouvait pas perdre Jace de vue. À contrecœur, elle le suivit.
L’agoraphobe en l’agente freinait des quatre fers et elle dut se faire violence pour ne pas faire demi-tour. Elle rejoignit l’amérindien et le pressa de choisir un jean au plus vite.
– Qu’est-ce qu’il t’arrive ? demanda-t-il en prenant un pantalon sur une pile. Tu as l’air pâle… enfin tu es déjà pâle de base donc…
– Il y a trop de monde ! Allez, dépêche-toi, on ne va pas y passer la journée !
– Agoraphobe, technophobe… tu cumules, hein !
Jace s’esclaffa devant le regard noir de Bree et, conscient que sa garde du corps était sur le point de faire une crise d’apoplexie, passa en caisse sans essayer.
De nouveau dehors, Bree inspira un grand bol d’air. Elle détestait se rendre dans la nouvelle ville d’Édimbourg, là où se trouvaient tous les magasins. Elle n’avait qu’une hâte, retraverser North Bridge et retrouver les rues pavées de la vieille ville.
– Tu es sûre que tu ne veux rien acheter pour toi ? demanda Jace. Le noir que tu portes c’est un peu… sinistre.
– Certaine. J’aime le noir, ça passe partout.
– Oui, mais ça manque de gaieté.
– Je n’ai pas l’impression d’être une personne gaie.
Jace pouffa et accéléra pour se maintenir à la hauteur de Bree qui marchait à une allure folle.
– Alors on rentre et puis quoi ? Il n’y a rien à faire chez toi !
– Tu as beaucoup de lecture en retard, si tu veux tout apprendre du monde magique en un temps record, répliqua la Selkie. Quant à moi, après t’avoir raccompagné, je vais faire un saut au Q.G pour prendre des nouvelles de ta mère.
Et surtout vérifier que Trudy et Gale ne fichent pas mon enquête en l’air.
Une fois chez elle, elle fit promettre à Jace de ne pas ressortir de l’appartement et s’en alla pour le Q.G. Là-bas, elle se glissa dans l’open space. Elle ne fut pas surprise de constater l’absence de ses deux collègues.
– Où sont Gale et Trudy ? demanda-t-elle à Jess, la Nymphe des bois.
– Ils sont partis au pub il y a une heure, lui répondit-elle d’un air enjoué.
Jess fit basculer ses cheveux roses sur une épaule et se pencha par-dessus son bureau.
– Je peux peut-être t’aider ?
– Je voudrais savoir s’ils ont interrogé les Bonnets-Rouges qu’on a capturés avant-hier, marmonna la Selkie en fouillant sans complexe dans les dossiers de Trudy.
– Oh… mais, tu n’es plus chargée de l’enquête, si ? Alisdair nous a dit que tu prenais des vacances. Rien de plus normal, après ce qui est arrivé à Caleb.
La voix haut perchée de la Nymphe tapait sur le système de Bree, mais elle continua de chercher en se justifiant.
– Justement, je me suis dit que j’allais prendre un peu de lecture. J’adore les rapports. Ça me détend.
– Accro au boulot, hein ? Tiens, je crois que c’est ça.
Bree se releva aussitôt et s’empara du dossier que Jess lui tendait. La Nymphe lui offrit un sourire étincelant, ce à quoi la Selkie répondit par une étrange grimace.
– Oh, et voilà les nouveaux calendriers lunaires ! ajouta Jess. Ils ont eu un peu de retard, mais finalement, ils sont là !
– Merci, grommela-t-elle.
– Y’a pas de quoi !
Jess se rassit à son bureau et se remit à trier les papiers tandis que Bree, satisfaite, prenait le chemin de l’antre d’Alisdair. En marchant, elle feuilleta le rapport d’interrogatoire, qui ne lui apprit rien de nouveau. Les Bonnets-Rouges n’avaient jamais vu le commanditaire des créatures et n’avaient eu de contact qu’avec le fameux Maître Hilgins, un Djinn à la peau sombre avec des talonnettes. Bree fourra le papier dans son sac avec l’intuition indélogeable qu’il lui fallait retrouver ce Djinn et le pister.
– Bree ? Mais que fais-tu ici ? s’exclama Alisdair en voyant son agente entrer dans son bureau.
– Je ne fais que passer. Rassure-toi, Jace est en sécurité chez moi. Je lui ai promis de prendre des nouvelles de sa mère.
Alisdair soupira et se renfonça dans son siège.
– Elle va bien, mais elle est encore trop faible pour être transportée. Les attaquants ne l’ont pas loupée ; elle a une énorme blessure à l’abdomen. Elle serait morte si l’agent en charge de leur protection, Barry, n’était pas intervenu en appelant les renforts.
– On en sait plus sur l’offensive ? Qui sont ces gens ?
– Cela peut être n’importe qui, soupira le chef de la brigade. Ce qui m’inquiète, c’est surtout la présence d’une taupe… Voilà pourquoi tu dois absolument rester avec Jace ! Je ne veux plus te voir ici jusqu’à nouvel ordre. Dans le doute, n’essaye pas de me contacter, je t’enverrai des nouvelles de la mère de Jace tous les deux jours par message codé.
Bree acquiesça. Alisdair avait les traits tirés et semblait plus soucieux que d’habitude. Lui non plus ne vieillissait pas et, pourtant, il parut à la Selkie que son ami avait pris dix ans en une nuit. Préférant laisser le demi-géant à ses pensées, Bree s’en retourna et, habitée par un affreux doute, posa une ultime question :
– Qu’est-ce qui vous a pris autant de temps à arriver, avant-hier, au close ? J’ai envoyé deux origamis.
Alisdair releva la tête et fronça les sourcils.
– Comment ça, deux ? Je n’en ai reçu qu’un seul !
Une nouvelle fois, Bree n’arrivait pas à dormir. C’était la deuxième nuit blanche en deux jours, mais le manque de sommeil n’obscurcissait pas encore ses pensées.
Ce qu’elle avait découvert en passant au Q.G la maintenait éveillée. Alisdair était formel et clamait n’avoir reçu que son deuxième origami. Qu’était-il advenu du premier ? Elle les utilisait depuis presque cent ans maintenant et elle n’avait jamais eu à se plaindre d’un dysfonctionnement. Elle se promit tout de même d’en parler à Masaharu, le Sorcier asiatique chez qui elle les achetait.
Ou alors, il y avait bel et bien une taupe dans la brigade écossaise.
L’agente repensa également à Gale et Trudy qui prenaient si peu leur mission au sérieux. Avec ces deux-là, les contrebandiers n’étaient pas près d’être sous les verrous !
Bree le savait, on n’était jamais mieux servi que par soi-même. Et puisque le sommeil semblait la fuir…
La Selkie se releva et s’habilla en silence. Elle vérifia que sa couronne de tresse était toujours bien fixée sur son crâne et sortit dans le couloir. Risquant un œil sur le canapé du salon, elle constata que Jace s’était endormi. Tant mieux. Il avait besoin de repos.
En rentrant, plus tôt dans la soirée, elle avait rassuré le jeune homme sur l’état de sa mère, mais lui avait aussi intimé d’être patient. Il allait devoir rester claquemuré chez elle pendant plusieurs jours et ne pouvait mettre le nez dehors qu’en compagnie de la Selkie. Jace s’était un peu énervé et, agacée, Bree avait mis fin à la conversation en s’enfermant dans sa chambre avec Fergus.
Elle était d’accord pour le protéger, pas pour subir les foudres d’un jeune homme à peine sorti de l’adolescence.
Aussi silencieuse qu’une ombre, l’agente se glissa hors de l’appartement et prit le chemin du repaire des contrebandiers.
À cette heure avancée de la nuit, les rues d’Édimbourg étaient désertes. La Selkie se savait à quelques minutes seulement de l’endroit où, deux jours plus tôt, Caleb s’était fait tuer. Le souvenir de la mort de son coéquipier était encore brûlant en elle, mais elle s’empêchait de trop y penser. Si elle avait appris quelque chose en deux siècles d’existence, c’était que le passé ne pouvait être défait.
Alors qu’elle s’apprêtait à se faufiler dans le close, un bruit derrière elle attira son attention. Les battements de son cœur bourdonnaient à ses tempes et elle se figea.
Elle était suivie.
Au lieu de tourner à droite, elle prit à gauche et attendit dans l’embrasure d’une porte que l’indésirable montre le bout de son nez. Les bruits de pas se rapprochèrent, hésitants, l’individu se demandant probablement où sa cible avait pu passer. Quand elle fut certaine qu’il était suffisamment près, Bree bondit sur lui et le plaqua contre le mur.
– C’est une véritable manie !
– Jace ? s’exclama-t-elle en reconnaissant les cheveux de jais du jeune homme. Qu’est-ce que tu fiches ici ?
L’amérindien haussa les épaules.
– Je t’ai suivie.
– Mais… pourquoi ?
– Écoute, Bree, si tu crois que je vais rester deux semaines chez toi sans bouger, tu te trompes lourdement. En plus, tu es censée me protéger et tu t’en vas au milieu de la nuit ? C’est plus que louche.
Bree sentit la moutarde lui monter au nez. Elle eut soudain envie de l’assommer avec sa matraque électrisante et de le ramener chez elle par la peau du cou.
– C’est dangereux ! souffla-t-elle. Tu ne peux pas rester ici.
– Si je suis avec toi, je ne risque rien, pas vrai ?
L’agente soupira devant le regard implorant du jeune homme. Après tout, ce soir, elle voulait simplement vérifier quelque chose. Elle était si près de la piste des contrebandiers, faire demi-tour maintenant serait ridicule.
– S’il te plaît, Bree… Je te jure de me faire petit !
– Tais-toi ! Et suis-moi.
Bree prit les devants et sortit de la ruelle, suivie de près par Jace. L’Oracle s’engouffra à sa suite dans le close, à peine éclairé par un lampadaire. Un courant d’air glacé le fit frissonner.
– Qu’est-ce qu’on fiche ici ? chuchota-t-il.
La Selkie ne répondit pas et colla son oreille à une porte en bois. Elle resta ainsi un moment, puis se releva et soupira :
– Il n’y a plus personne à l’intérieur. Nous devrions être tranquilles ce soir.
– Tranquilles ? Pour quoi faire ?
Elle ouvrit la porte pour seule réponse et lui fit signe de la précéder à l’intérieur de l’appartement.
– Je suis sur la piste de trafiquants de créatures magiques depuis plusieurs semaines, expliqua-t-elle en entrant. Avant-hier, je les ai débusqués ici, mais j’ai fait une… bourde, et l’enquête a été placée entre les mains de mes collègues. Je ne leur fais pas confiance. J’aurais aimé que tu ne viennes pas avec moi, mais puisque tu es là…
Au fond d’elle, Bree fulminait. Elle était en colère contre Jace, en colère contre Alisdair qui lui avait retiré sa précieuse mission et en colère contre elle-même pour avoir oublié de fermer la porte de son appartement à clé. Elle espérait qu’ils verraient quelque chose de terrifiant, ce soir, pour passer à Jace l’envie de la suivre à nouveau.
Bree lui expliqua donc qu’ils se trouvaient dans le repaire des contrebandiers, que ces derniers avaient bien entendu déserté depuis l’inspection de la BPCM.
– Je ne comprends pas, souffla le jeune homme. S’il n’y a plus personne ici, alors qu’est-ce qu’on cherche ?
Bree retira son gant de cuir et le fourra dans sa poche. Réticente à l’idée de toucher quelqu’un, elle tendit tout de même sa paume à Jace qui s’en saisit timidement. La jeune femme fut étonnée de constater que, malgré la fraîcheur de la nuit, sa main était brûlante. La Selkie plongea son regard sombre dans celui de l’amérindien.
– Écoute-moi bien. Ne me lâche sous aucun prétexte. Peu importe combien tu es surpris, combien tu as peur, ne me lâche pas.
– Qu’est-ce que… ?
Jace s’interrompit. Autour de lui, l’univers se troubla.
Comme si le temps s’était soudain mis à tourner à l’envers, l’amérindien vit le jour reparaître à travers la fenêtre, puis décliner de nouveau à une vitesse folle. La pièce dans laquelle ils étaient fut traversée par des silhouettes qui marchaient à contresens. Il eut l’impression de se trouver dans un film en train d’être rembobiné et il se demanda s’il n’allait pas être malade. En face de lui, Bree affichait un visage serein et Jace comprit aussitôt.
C’était elle qui faisait ça.
Elle qui, sans qu’il ne sache comment, remontait le temps.
Tout se suspendit enfin. Les yeux écarquillés, Jace repéra le double de Bree entrer dans la pièce et s’engouffrer dans un escalier.
– Que… Comment ?
– Toi c’est le futur, moi c’est le passé, expliqua-t-elle simplement. Ici, cependant, nous ne sommes que des esprits et personne ne peut nous voir. Dans quelques minutes, un Djinn va remonter discrètement et s’enfuir. Nous allons le suivre.