Filature et Contrebande

 

 

– Le suivre ? Mais… pourquoi ?

Bree soupira. Elle n’avait pas la moindre envie de se lancer dans une longue explication. Elle tenta donc de résumer :

– Ce Djinn trempe dans du commerce illégal de créatures magiques et j’ai besoin de savoir qui est son client.

Jace fronça les sourcils et Bree devina qu’il avait cent fois plus de questions à poser. Elle relativisa : quoi de plus normal ? On le baignait dans un monde dont il ne connaissait rien et elle lui faisait remonter le temps.

Un bruit sur leur gauche les fit tourner la tête. Le Djinn remontait déjà sur la pointe des pieds, prenant garde à ne pas faire claquer ses talonnettes sur le parquet.

– C’est lui, souffla Bree. Suivons-le. Et rappelle-toi, ne lâche ma main sous aucun prétexte.

Jace acquiesça et ils se mirent en route.

Il songea que marcher dans le passé, bien que sous la forme d’un esprit, n’avait rien de différent avec le présent. Il réalisa cependant, au bout de quelques pas, qu’il lui manquait un sens en particulier : l’odorat. Il renifla bruyamment tandis qu’ils sortaient du close.

– Tu ne pourras rien toucher non plus, dit Bree comme si elle lisait dans ses pensées. Mon pouvoir a ses limites.

Le Djinn s’engouffra sur Royal Mile et la remonta vers le château. L’immense édifice crevait la nuit, s’élevant bien plus haut que le reste de la ville. Il était perché sur des falaises abruptes, monumental et indestructible. Alors qu’ils marchaient, Bree remarqua que Jace regardait la demeure des rois d’Écosse avec attention et elle comprenait pourquoi. Elle-même avait toujours été fascinée par la majesté du lieu, comme figé dans le temps. Elle y avait déjà, à plusieurs reprises, utilisé son pouvoir et voyagé à travers les différentes époques. Elle avait ainsi assisté au couronnement de Mary Queen of Scots, vu les Écossais se défendre contre les envahisseurs anglais… L’Histoire ne s’était pas montrée clémente envers l’Écosse.

Arrivant au bout de l’avenue, le Djinn tourna à gauche pour rejoindre Grass Market. La ruelle était mal éclairée et le génie marchait à grands pas. Bree et Jace durent accélérer le rythme.

– Où crois-tu qu’il aille ? murmura Jace.

– Si je le savais, on ne s’embêterait pas à le suivre ! Et inutile de chuchoter, personne ne peut nous entendre.

– Alors c’est un Djinn, hein ? Si on trouve sa lampe, tu penses qu’il pourrait m’accorder des vœux ?

Bree ricana.

– Et que souhaiterais-tu ?

Jace fit mine de réfléchir.

– Probablement une grande villa sur une île déserte… Beaucoup d’argent… Et une arme de destruction massive pour dissuader les mecs qui veulent ma peau de se pointer chez moi.

Bree souffla du nez.

– Ce sont des vœux intéressants. Communs, mais intéressants.

– C’est ça, moque-toi de moi. Tu voudrais quoi, toi ?

Retrouver sa peau. Repartir dans l’océan. Vieillir.

Voilà ce que Bree voulait répondre. Mais elle resta résolument silencieuse, le visage fermé. Jace comprit qu’il ne valait mieux pas insister.

Ils continuèrent de pister le Djinn alors que celui-ci longeait les falaises du château sur King’s Stable Road. Il jetait des coups d’œil frénétiques derrière lui pour s’assurer qu’il n’était pas suivi.

Si seulement il savait, pensa Bree.

À présent qu’ils marchaient dans une rue éclairée, la Selkie eut tout le loisir de détailler le Djinn. Il portait une veste cintrée en coton sur une chemise bleu clair qui faisait ressortir sa peau sombre et pailletée. Son jean fuselé descendait jusqu’à ses chaussures : des santiags noires courtes avec des talonnettes ferrées.

Alors que le Djinn croisait quelques jeunes gens dans la rue, Jace demanda :

– Pourquoi personne ne s’étonne ? Je veux dire, il n’essaye même pas de se cacher et on voit qu’il n’est pas humain !

– Si tu n’étais pas au courant de ce monde magique, que penserais-tu en voyant ce Djinn dans la rue ?

Jace prit un instant pour réfléchir et grommela :

– Qu’il est déguisé…

– Tout à fait. Nous vivons dans une époque où les créatures magiques n’ont que peu besoin de se cacher. Certaines parce que, comme toi et moi, leur différence ne se voit pas à l’œil nu. D’autres, car les humains penseront qu’elles sont costumées ou qu’il s’agit d’une blague.

Jace tenta alors de se rappeler s’il avait déjà vu une autre créature magique au cours de son existence. Probablement que oui, New York devait grouiller de fées ou de loups-garous.

– Un cimetière, grogna Bree alors que le Djinn descendait une volée de marches. Quand il y a un truc louche, c’est forcément dans un cimetière…

La Selkie et l’Oracle le suivirent dans le parc qui jouxtait Princes Street. Bree connaissait bien l’endroit pour y avoir mené un certain nombre d’enquêtes. Devant l’église paroissiale de St Cuthbert, plusieurs tombes penchées leur faisaient face, certaines aux inscriptions presque effacées.

– Ne lâche surtout pas ma main, répéta Bree.

– J’ai compris, pourquoi lâcherais-je… oh !

La surprise s’afficha sur le visage de Jace, qui serra les doigts de Bree un peu plus fort. Perché sur une tombe, le fantôme d’une jeune femme semblait pleurer. Elle était auréolée de blanc et ses vêtements en lambeaux dansaient autour d’elle, comme portés par la brise automnale qui soufflait sur le cimetière.

Plus loin, ils virent l’esprit d’une petite fille, recroquevillée près d’un mausolée et un vieillard qui semblait égaré.

– Des fantômes… maugréa Jace.

Bree tourna la tête pour le regarder et s’aperçut, à son plus grand bonheur, qu’il avait enfin l’air mal à l’aise. Elle espérait que cette balade parmi les revenants lui passerait l’envie de la suivre.

– Comment se fait-il que je puisse les voir ? demanda Jace. Ce n’est pas la première fois que je rentre dans un cimetière, et…

– Ton cerveau commence à accepter petit à petit que tout ceci est réel. Tu peux les voir, car tu sais qu’ils existent.

– Mais…

– Plus tard, les questions, décréta Bree, au grand dam de Jace qui consentit à l’interroger une autre fois.

Le Djinn les mena jusqu’au nord de l’église qui trônait au centre du cimetière. Là, il s’engouffra dans un gigantesque caveau et disparut dans l’obscurité.

Bree fit un pas de plus pour pénétrer dans le mausolée, mais la main de Jace la tira en arrière.

– Tu es sûre de vouloir aller là-dedans ? Cet endroit me fiche la frousse !

– Si tu as peur, il ne fallait pas me suivre ! répliqua-t-elle. Tu m’as fait entrer dans un Primark, considère ça comme une revanche.

Déglutissant, Jace consentit à pénétrer dans le caveau. Il y faisait si sombre qu’il était impossible d’y voir grand-chose. Il distingua à peine la silhouette du Djinn, seulement à deux ou trois mètres d’eux. Il était de dos et parlait à quelqu’un.

– Je suis navré, mon maître, commença-t-il d’une voix chevrotante. La BPCM est intervenue et le Yong…

– Quoi, le Yong ? lui répondit un murmure. Ne me dis pas qu’il nous a échappé ?!

Bree plissa les yeux. Elle ne devinait qu’une silhouette vêtue d’une cape sombre. Un mystérieux pressentiment se saisit d’elle et un frisson lui parcourut l’échine.

L’être qui leur faisait face était doté d’une grande puissance, cela ne faisait aucun doute.

– Je le crains, maître… Je suis désolé…

Un instant, Bree crut que le Djinn allait se faire désintégrer sur place. Au lieu de quoi, la voix lui répondit calmement :

– Cette BPCM commence à nous mettre des bâtons dans les roues…

– Voulez-vous que je retourne en Corée chercher un autre Yong, maître ?

– Imbécile. Nous n’avons plus le temps pour un voyage aussi long. Non, nous devons activer le plan B…

– Le plan B ?

– N’écoutes-tu donc rien, quand je te parle ?!

Malgré sa colère, la voix continuait de chuchoter, si bien que Bree ne pouvait dire s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme.

– Je veux que tu te rendes à Glenn Brittle à la prochaine pleine lune et que tu me ramènes une de ces fichues Fées ! Nous allons en avoir besoin.

– Bien, mon maître. Je vais faire le nécessaire.

Un courant d’air glacial parcourut le mausolée. La silhouette sombre avait disparu, laissant le Djinn seul.

Le cerveau de Bree tournait à toute allure. Une Fée ? Et pourquoi Glenn Brittle précisément ?

Hilgins ressortit du mausolée, mais la Selkie ne bougea pas d’un pouce.

– Tu ne veux pas continuer de le suivre ? demanda Jace.

– J’en sais assez pour ce soir. Nous rentrons.

À peine eut-elle fini sa phrase que Jace se sentit happé dans une sorte de vortex. Il ferma les yeux et, lorsqu’il les rouvrit, ils étaient de retour dans l’appartement du close.

Bree lâcha aussitôt sa main et renfila son gant de cuir. Sans plus de cérémonie, elle fit trois pas vers la sortie et, ouvrant la porte, s’engouffra dans la ruelle.

Jace, qui peinait à se remettre de son premier voyage temporel, prit une grande inspiration et courut à sa suite.

– Alors, quelle est la prochaine étape ? lui demanda-t-il tandis qu’elle prenait le chemin de l’appartement.

Bree lui jeta un regard noir. Il avait l’air aussi excité qu’une puce et, sans qu’elle comprît très bien pourquoi, cela l’agaçait. Elle ne voulait pas qu’il s’implique dans son enquête, encore moins qu’il la suive partout. Les paroles d’Alisdair lui revinrent en mémoire :

Je te mets d’ordinaire avec des nouvelles recrues, car j’espère qu’ils pourront apprendre de toi autant que tu pourras apprendre d’eux.

Heureusement pour elle, Jace n’était pas une nouvelle recrue, et elle doutait fortement avoir quelque chose à apprendre de lui.

– La prochaine étape, c’est dormir, grommela la Selkie.

– Dormir ? Je suis incapable de trouver le sommeil après une nuit pareille !

– Oh, ça devrait pouvoir s’arranger. Je suis sûre qu’il me reste des sédatifs dans mes placards.

Jace déglutit. Il ne connaissait encore que peu la jeune femme, mais il ne doutait pas qu’elle était capable de l’empoisonner si l’envie la prenait.

– Et ce pouvoir… waouh ! On pourra recommencer ? Jusqu’à combien de temps dans le passé peut-on aller ?

Bree poussa un long soupir. Elle qui pensait lui avoir fait peur, c’était raté. Le jeune homme avait l’air fasciné.

– Qu’est-ce qu’il se serait passé, si j’avais lâché ta main ?

La Selkie pinça les lèvres. Décidément, l’Oracle posait beaucoup trop de questions.

– Ton esprit aurait erré dans différentes époques, passant de siècle en siècle. J’aurais été obligée d’écumer le passé pour te chercher et, le temps que je te retrouve, tu serais devenu fou.

Le regard de Jace se fit soudain plus craintif et, le reste du chemin, il cessa de l’interroger.

Bree se rappela la fois où c’était arrivé à son ancien partenaire, Peev. Ce dernier avait lâché sa paume alors qu’ils écumaient Arthur Seat à l’époque victorienne. La Selkie avait mis trois jours à le retrouver ; perdu dans le temps, il avait atterri en 1916, en pleine première guerre mondiale. Depuis lors, Peev n’avait plus jamais été le même.

Lorsqu’ils arrivèrent enfin à l’appartement, Bree se précipita sur sa bibliothèque. Elle voulait savoir pourquoi Hilgins devait se rendre à Glenn Brittle et, surtout, comprendre ce que les Fées avaient de si spécial, là-bas. Elle saisit plusieurs ouvrages, notamment sur l’île de Skye où se trouvait le village, sur les Fées et également sur les créatures maléfiques. Elle n’arrivait pas à se défaire du sentiment de puissance qu’elle avait perçu dans le caveau. Le client d’Hilgins n’était pas qu’un simple contrebandier, elle le sentait dans toutes les fibres de son corps.

C’était autre chose. Quelque chose de terrible.

– Tu veux une tisane ? demanda Jace.

La Selkie releva la tête et haussa les sourcils.

– Pourquoi me le proposes-tu ?

– Pour être gentil, répondit l’Oracle en relevant les épaules. Alors, tu la veux, oui ou non ?

Bree resta un moment à le regarder, sans savoir quoi dire. On ne lui demandait jamais ce qu’elle voulait boire, pas même au Q.G. Pour tout le monde, elle était l’agente solitaire qui voulait avoir le moins de contact possible avec les autres et ses collègues avaient cessé d’essayer depuis longtemps de nouer des liens avec elle.

– Je… il y a de la camomille, dans la cuisine. Je veux bien…

– Pas de soucis !

Jace se détourna et disparut dans la pièce d’à côté. Il revint quelques minutes plus tard, une tasse fumante dans chaque main, et tendit la sienne à Bree.

– Merci, souffla-t-elle du bout des lèvres.

Alors qu’elle tentait de se replonger dans sa lecture sur les créatures de l’île de Skye, elle vit Jace se pencher et se saisir à son tour d’un ouvrage.

– Que crois-tu faire ? demanda-t-elle.

– Eh bien, des recherches, comme toi ! Cette… créature a parlé de Fées, pas vrai ? Il faut en savoir plus !

La Selkie en était bouche bée. Il comptait l’aider, vraiment ?

– Jace, écoute, tu ne comprends pas… Je préfère travailler seule et même si j’apprécie ton engouement…

– C’est toi qui ne comprends pas, Bree, la coupa l’amérindien. Je t’ai déjà dit que je n’allais pas rester ici sans rien faire. De plus, cela me permettra de penser à autre chose.

– À autre chose ?

– Eh bien, j’ai été attaqué, ramené jusqu’ici depuis New York, j’ai appris que les créatures magiques existaient et désormais je vis avec un phoque, énuméra-t-il. Ah, et je suis censé être un Oracle, mais je ne vois pas l’avenir. Crois-moi, j’ai besoin d’une distraction.

Malgré le ton plaisantin qu’il avait employé, Bree sentait l’émotion transparaître dans ses paroles. Il était vrai que ces derniers jours, le monde de Jace avait été chamboulé. La Selkie se reconnaissait un peu en lui ; elle se rappelait très bien de la peur, de la mélancolie et de l’excitation qui l’avaient accompagnée ses premiers jours en dehors de l’océan.

Jace n’ajouta rien et se plongea dans sa lecture. D’ordinaire, Bree aurait protesté de plus belle, mais cette fois, elle ne trouva rien à redire. Elle porta sa tasse à ses lèvres et entama son livre.

– J’ai une question, mais je ne sais pas si tu vas vouloir répondre, risqua Jace quelques minutes plus tard.

– Essaye, tu verras bien, rétorqua la Selkie sans lever les yeux.

– Cette faculté de voyager dans le passé… Je n’ai rien vu de tel dans les passages que j’ai lus sur les Selkies. Est-ce que tous ceux de ton espèce peuvent faire ça ?

Bree se renfonça dans son siège. Non, elle ne voulait pas répondre à cette question. Et, même si elle l’avait voulu, elle ne le pouvait pas. À sa connaissance, elle était la seule Selkie à posséder ce pouvoir qui lui était apparu comme une conséquence de son amnésie. Elle s’était rendu compte de sa faculté à voyager dans le passé alors qu’elle cherchait sa peau, il y avait de cela plus d’un siècle. Malheureusement, ses investigations n’avaient jamais rien donné. Impossible donc d’en parler sans trop en dire.

– Je ne sais pas, se contenta-t-elle de répondre.

Et c’était la stricte vérité.