La Peau de la Selkie

 

 

Bree frissonna et ramena la couverture jusqu’à son cou. Le livre qui était posé sur elle glissa et tomba au sol, la réveillant en sursaut.

Le jour perçait à travers la grande fenêtre du salon, un jour grisonnant et pluvieux. Bree avait dû s’endormir en lisant, car elle ne se souvenait pas s’être assoupie. Elle chercha brièvement Jace du regard, mais ne trouva que son absence. Fergus non plus n’était pas là et la Selkie fut un peu déçue de se réveiller sans son chat.

Elle repoussa la couette, celle qu’elle avait donnée à Jace deux nuits plus tôt, et se demanda si c’était lui qui l’avait bordée. Qui d’autre ? Bree se sentit gênée de cet acte qu’elle considérait comme intime. Elle se leva, décidée à lui faire promettre de ne plus jamais recommencer.

– Jace ? appela-t-elle d’une voix endormie.

Personne ne répondit et Bree prit soudain peur. Et s’il était parti ? S’il avait profité du fait qu’elle dormait pour s’enfuir, comme il avait déjà essayé de le faire auparavant ? La Selkie pesta. Si tel était le cas, elle le retrouverait et, cette fois, elle n’hésiterait pas à l’attacher au canapé.

Elle se précipita dans le couloir et découvrit, avec stupeur, que la porte de la chambre, de l’autre chambre, était grande ouverte. Le cœur de Bree loupa un battement et une vague de colère s’empara d’elle.

Elle aurait préféré qu’il s’enfuie plutôt qu’il ose entrer là-dedans.

Se forçant à garder son calme, la jeune femme avança jusqu’à l’embrasure de la porte et risqua un coup d’œil à l’intérieur.

Tout à sa contemplation, Jace ne l’entendit pas arriver. Il semblait subjugué par les différents papiers et images accrochés au mur. Bree serra le poing. Voir un inconnu lire le fruit de plus de cent ans de recherches la concernant, sans qu’elle ait donné son consentement, la révoltait. Personne n’avait le droit de voir ça.

La chambre était entièrement recouverte de notes, de photos et de coupures récupérées au Q.G. Après avoir perdu sa peau, Bree avait passé des dizaines d’années à la chercher. Elle avait suivi des centaines de pistes, été déçue mille fois alors qu’elle croyait toucher au but. Tout était là, dans cette petite chambre qu’elle gardait résolument close. La jeune femme avait délaissé ses recherches ces dernières années, mais elle avait tout gardé, en espérant qu’un jour, peut-être, un détail finirait par lui sauter aux yeux.

– Qu’est-ce que tu fais là ? cracha Bree.

Jace sursauta et se retourna vers elle, pris sur le fait.

– Je… je suis désolé, Fergus pleurait à la porte, alors j’ai ouvert et…

– Sors d’ici.

– Mais…

– TOUT DE SUITE !

Jace s’exécuta et se faufila dans le couloir. Bree resta un instant seule au milieu de la chambre, dans laquelle elle n’était pas rentrée depuis plus d’un an, maintenant. Son regard se fixa sur un dessin, qu’elle avait fait faire par un artiste, n’ayant aucun don pour le croquis. Le trait était un peu effacé, mais on apercevait encore la forme sombre qu’elle lui avait décrite. C’était l’unique image qu’elle possédait de sa peau. Elle caressa le papier jauni du bout des doigts et sentit l’émotion la gagner.

Sans sa peau, elle était incomplète. Elle se souvenait de sa douceur, de son parfum iodé. L’homme qui la lui avait volée ne s’était jamais manifesté, laissant la Selkie seule et perdue dans un monde bien différent du sien.

Un miaulement inquiet la fit baisser les yeux. Fergus, le petit traître, s’était faufilé entre ses jambes. Sa queue, tachetée de blanc et de noir, s’enroulait autour du mollet de Bree. Elle le prit dans ses bras, incapable d’en vouloir à son chat. Il était vrai que Fergus grattait souvent à cette porte, vexé qu’on lui en interdise l’accès.

Cependant, Jace n’aurait jamais dû y rentrer. Jamais.

Elle ressortit et ferma la porte derrière elle, chamboulée. Elle retrouva son colocataire dans la cuisine, où il s’affairait à préparer le café. En l’apercevant, il s’arrêta immédiatement et s’approcha d’elle, un peu trop près.

– Bree, je suis vraiment désolé, je ne voulais pas…

– Tais-toi, répliqua-t-elle en s’asseyant à la table de la cuisine. Tu n’aurais jamais dû voir tout ça. Alors on va faire simple. Oui, j’ai perdu ma peau et oui, j’ai passé un certain nombre d’années à la chercher. Non, je ne souhaite pas reprendre les recherches avec ton regard neuf et non, je ne veux pas en parler.

Jace comprit qu’elle n’en dirait pas plus et posa la tasse de café brûlant devant elle.

Si elle bouillait encore de colère, Bree s’efforçait de garder son calme. Elle savait, par expérience, que céder à l’énervement était contre-productif. Le mal était fait et ne pouvait être défait. De plus, elle souhaitait diriger toute son énergie vers l’affaire des contrebandiers.

– Je sais qu’il est délicat pour un homme de poser cette question à une femme, commença Jace, mais quel âge as-tu ?

Bree plongea son regard dans le sien en pensant que l’amérindien souffrait d’une curiosité maladive. Une part d’elle songea que c’était normal tandis que l’autre, profondément agacée par ses multiples intrusions, voulait l’envoyer paître.

– Tu ne lâches jamais l’affaire, hein ? lui demanda-t-elle en soufflant sur son café.

– Jamais, sourit Jace en lui faisant un clin d’œil.

Le cœur de Bree s’emballa. Elle devait admettre que, bien malgré elle, elle trouvait le jeune homme sympathique. Avoir de la compagnie n’était, finalement, pas si désagréable que ça.

– J’ai deux cent trente ans, finit-elle par lui répondre. Et cette fois, c’est vraiment la dernière question personnelle que tu me poses.

Elle se leva sous le regard ébahi de Jace et fila dans la salle de bain.

 

 

Une fois n’étant pas coutume, la Selkie s’était laissée tenter par un bain glacé. Elle y avait mis quelques sels et huma le parfum iodé qui se dégageait dans la baignoire. Soupirant d’aise, elle défit ses cheveux et glissa sa tête dans l’eau. Ainsi sourde, elle ferma les yeux et s’imagina dans l’océan. Ses souvenirs s’activèrent et elle se revit nager au milieu des coraux, chassant les poissons, jouant avec les courants. Elle se revit, jeune phoque timide, approcher les bateaux de pêcheurs et les suivre jusqu’au port. Elle se rappela sa famille, ses frères et sœurs Selkies qui l’accompagnaient parfois dans ses aventures marines. Bree savait qu’ils étaient morts depuis longtemps et elle leur enviait cette paix. Tant qu’elle ne retrouverait pas sa peau et qu’elle ne connaîtrait pas la vérité sur ce qui lui était arrivé, la Selkie savait qu’elle serait condamnée à l’immortalité.

Bree rouvrit les yeux et laissa ses pensées vagabonder vers l’enquête en cours. La veille, au cours de sa lecture sur l’île de Skye, elle avait finalement compris que les contrebandiers souhaitaient mettre la main sur une Fée des Fairy Pools. Le bassin était dit magique et les Fées en étaient les gardiennes. En revanche, pourquoi les malfrats voulaient en capturer une, cela échappait encore à l’agente. Pourquoi fallait-il attendre la pleine lune était une autre question sans réponse.

La Selkie sentait que, si réponses il y avait, elle ne les trouverait pas à Édimbourg. L’île de Skye était à environ cinq heures de route en voiture et, bien que Bree rechigne à monter dans l’une de ces carrioles de l’enfer, c’était le moyen de transport le plus rapide puisqu’elle ne pouvait pas retourner au Q.G pour demander une téléportation.

Elle espérait que Jace avait son permis.

Propre et détendue, elle sortit du bain deux heures plus tard et entreprit de sécher ses cheveux avec trois serviettes. C’était bien le minimum, si on considérait leur longueur. Détachée, la chevelure de Bree lui arrivait jusqu’aux pieds et traînait sur le sol. Elle songeait parfois à les couper, mais elle ne pouvait jamais s’y résoudre. Une fois secs, elle les attacha en son éternelle couronne de tresse, retourna dans le salon et s’arrêta brusquement.

Visiblement, Jace avait trouvé de quoi dessiner. À genoux sur le tapis, il avait étalé une grande feuille sur la table basse et la caressait de son fusain. Curieuse, Bree se glissa derrière lui et regarda par-dessus son épaule. La beauté du croquis lui coupa le souffle.

C’était elle, devant un gigantesque lac perdu dans une épaisse brume. La jeune femme tenait dans ses mains une étrange sphère qui semblait lumineuse, bien que ce fût difficile à dire puisque le dessin manquait de couleur. Jace était en train de croquer une silhouette sombre qui trônait derrière elle quand il s’aperçut de sa présence et sursauta.

– Pour quelqu’un qui est censé voir l’avenir, il est ridiculement facile de te surprendre, plaisanta Bree.

– J’étais… absorbé par mon dessin.

Il suspendit son geste et regarda la feuille avec perplexité.

– Tu crois que c’est une scène du futur ? C’est ce que ma mère semblait penser.

Bree prit le papier entre ses mains et l’examina plus intensément. Le détail du croquis était époustouflant. Visionnaire ou pas, Jace avait du talent, c’était indéniable. Du bout des doigts, elle caressa la forme sombre que l’Oracle avait commencé à dessiner. La silhouette était encapuchonnée, comme celle qu’ils avaient vue la veille, dans le caveau. Était-il possible qu’il s’agisse de la même personne, de la même créature ?

– J’imagine que, si cette scène se réalise, alors nous serons fixés sur ton don, souffla Bree. Quelque chose que tu as dessiné s’est-il déjà produit ?

Le visage de Jace se ferma soudain. La Selkie vit qu’elle avait touché une corde sensible et se sentit mal à l’aise. Elle ne savait pas quoi faire dans ce genre de situation. Préférant ignorer l’expression triste de Jace, la jeune femme s’assit dans son fauteuil et reprit sa lecture de la veille.

– Quand j’avais six ans, j’avais une amie qui s’appelait Sarah, commença-t-il d’une voix sombre. Nous jouions souvent au ballon dans la rue en face de chez nous. Et puis, un jour, j’ai rêvé que Sarah se faisait renverser par une voiture. Je me suis réveillé en sursaut et j’ai dessiné la scène. C’était si réaliste. Je l’ai montré à ma mère qui, à l’époque, m’a dit que ce n’était qu’un dessin et que je ne devais pas m’inquiéter.

La voix de l’amérindien se brisa. La Selkie plongea son regard dans le sien, l’encourageant à continuer.

– Le lendemain, je suis allé chez Sarah et j’ai voulu de la convaincre de jouer à l’intérieur. Mais elle venait d’avoir un nouveau ballon et tenait absolument à l’essayer dans sa cour. J’ai tout tenté pour la persuader de rester avec moi dans son salon. Rien n’y a fait.

« Tout s’est passé si vite. Elle est sortie de la maison et le ballon lui a échappé des mains. Elle a couru sur la route pour le rattraper. La voiture a surgi de nulle part…

Jace prit une grande inspiration, comme si, alors qu’il racontait, il revivait la scène en même temps. Bree restait figée, aussi immobile que le jeune Jace qui avait, quatorze ans plus tôt, vu une petite fille se faire tuer.

– Après ça, ma mère nous a fait déménager de ville en ville. Elle disait que c’était à cause de son travail. Et j’ai continué de dessiner, mais je… c’étaient des scènes sans importance. Je n’avais plus pensé à Sarah depuis des années… J’imagine que c’est à ce moment que ma mère a su que j’étais… que je suis…

Jace enfouit sa tête dans ses mains et Bree se demanda s’il pleurait. Si tel était le cas, elle n’avait pas la moindre idée de quoi faire. Était-elle censée passer un bras autour de lui pour le consoler ? Lui dire que tout irait bien, désormais ? Bien qu’elle fût compatissante, la Selkie se savait incapable de ce genre de démonstration affective. Ce n’était pas dans sa nature.

– Je crois que nous devrions aller à Skye, finit-elle par dire en s’éclaircissant la gorge. À Glenn Brittle. Pour attendre les contrebandiers et les prendre sur le fait. De plus, prendre l’air nous fera le plus grand bien.

Le jeune homme releva vers elle un regard humide. Un sourire timide s’étira sur ses lèvres et il répondit :

– Oui, c’est une bonne idée. Cela ne va pas te causer de problème, avec ton boulot ?

– Alisdair me tanne sans arrêt pour que je prenne des vacances. Il n’y verra que du feu.

Jace acquiesça et poursuivit son dessin, son fusain caressant à peine le papier. Puis, Bree se rappela qu’elle avait quelque chose à lui demander :

– Tu as ton permis ?

 

Après avoir tout organisé pour leur départ, Bree partit se coucher. Elle avait fait leur sac et préparé un itinéraire pour rejoindre l’île de Skye. Elle aurait aimé prévenir Alisdair, mais il lui avait demandé de ne pas le contacter et, de toute manière, elle préférait faire profil bas. Tant que Jace restait avec elle, que ce soit à Édimbourg ou ailleurs, il ne risquait pas grand-chose.

Elle avait décidé qu’ils partiraient le lendemain matin, après une bonne nuit de sommeil. La fameuse pleine lune dont le commanditaire avait parlé ne serait que dans quatre jours et ils avaient donc un peu de temps devant eux.

Malgré tout, Bree n’arrivait pas à dormir. Elle avait enfilé un pyjama de soie noir — pour ne pas gêner Jace s’ils venaient à se croiser dans le couloir — et Fergus ronronnait contre son oreille. Elle tournait dans son lit, à la fois excitée de partir le lendemain et inquiète de ce qu’elle trouverait aux Fairy Pools.

Elle avait prévu de déposer Fergus chez une connaissance digne de confiance. Elle avait rencontré Héloïse quelques années plus tôt lors d’une mission qui l’avait amenée à enquêter sur des mortels. C’était à la jeune humaine qu’elle laissait son chat à chaque fois qu’elle devait quitter la ville pour une affaire.

La Selkie se crispa. La porte de sa chambre s’était ouverte et la silhouette de Jace se faufila à l’intérieur.

– Qu’est-ce que tu fais ici ? demanda-t-elle en se redressant, agacée. Je croyais t’avoir dit de ne pas entrer dans ma chambre.

– Nous devons partir !

Avec une vivacité qu’elle ne lui soupçonnait pas, Jace attrapa Fergus et le glissa dans un sac.

– Repose-le immédiatement !

– Je viens de dessiner ça.

L’Oracle déposa une feuille sur le lit de la Selkie et cette dernière dut se lever pour l’observer aux lueurs de la ville qui perçaient à travers sa fenêtre.

Le croquis était succinct, mais suffisamment précis. On pouvait y voir quatre silhouettes aux oreilles pointues, armées jusqu’aux dents, entrer dans un immeuble qui ressemblait à s’y méprendre à celui de Bree.

Des Elfes Noirs.

Des mercenaires.

– Ce sont ceux qui m’ont attaqué, à New York !

Bree sentait le danger s’immiscer comme un brouillard épais autour d’eux. Elle rendit son croquis à Jace, prit le sac où miaulait déjà Fergus et enfila rapidement ses bottines qui, fort heureusement, l’attendaient au pied du lit.

– J’ai pris le reste, lui assura Jace en lui montrant le sac à dos dans lequel elle avait fourré leurs affaires.

– On décolle.

Alors que Jace s’apprêtait à faire demi-tour pour s’enfuir par la porte, la Selkie l’en dissuada.

– S’ils sont déjà en bas, on est cuits. On va se mettre sur le toit.

La jeune femme ouvrit sa fenêtre qui donnait sur un escalier de secours. L’Oracle passa devant elle et grimpa les marches quatre à quatre, tandis que la Selkie prenait soin de refermer l’ouverture derrière elle.

Une fois qu’ils eurent atteint le toit, ils furent saisis par le froid ambiant. Dans la précipitation, Jace avait oublié d’enfiler un manteau et se retrouvait bras nus dans la fraîcheur automnale d’Édimbourg. Quant à Bree, elle était toujours en pyjama.

– Tu mettras un sweat plus tard, décréta Bree d’un ton autoritaire alors que Jace commençait à grelotter.

Prudente, elle se pencha sur le bord du toit et regarda en bas. Au début, elle ne vit rien. Quelques secondes plus tard, quatre silhouettes encapuchonnées surgirent de l’ombre et pénétrèrent dans l’immeuble de Bree.

– Il ne faut pas rester ici, dit-elle. Bordel, mais comment ont-ils pu te retrouver si vite ?

Malgré la pénombre, elle aurait juré que Jace était en train de rougir. Une vague de colère s’empara d’elle alors qu’il sortait un petit objet noir de sa poche.

– Je crois que c’est de ma faute…