Celui qui donne Vie

 

 

– Un portable ? Non, mais tu te fiches de moi ?!

Rouge de colère, Bree prit l’appareil des mains de Jace, le jeta au sol et l’écrasa avec son talon.

– Je ne pensais pas à mal, je…

– Tais-toi et avance ! Il y a plutôt intérêt que tes copains les Elfes ne saccagent pas mon appartement !

Sentant que l’heure n’était pas à la discussion, Jace se retourna et avança prudemment sur le toit. Ils parvinrent à passer sur l’immeuble mitoyen et utilisèrent l’escalier de secours pour rejoindre la rue.

Bree se risqua à glisser la tête dans l’avenue adjacente où se trouvait l’entrée de son appartement. Elle repéra quatre autres Elfes Noirs qui faisaient le guet. Décidément, la personne qui voulait mettre la main sur Jace avait mis le paquet. Les Elfes Noirs étaient réputés pour être des mercenaires redoutables ; deux suffisaient, normalement, à réaliser le travail. Or, elle en avait compté pas moins de huit !

La Selkie se mordit la lèvre, en proie à un dilemme. Plus que jamais, elle voulait prévenir Alisdair et demander du renfort. Cependant, cela compromettrait la sécurité de Jace et, même si en cet instant elle aurait rêvé de le donner en pâture aux Elfes, elle ne pouvait pas prendre ce risque.

– Dans quelques secondes, ils vont réaliser que nous nous sommes enfuis et partir à notre recherche, murmura Bree. Il faut faire vite.

Jace acquiesça et la suivit. L’agente leur fit emprunter tout un tas de ruelles, certaines si étroites qu’en tendant les bras, on pouvait toucher les deux murs. En quelques minutes, ils débouchèrent sur Grass Market. À cette heure avancée de la nuit, la place était quasi déserte et Bree se dépêcha de les faire entrer dans le hall d’un immeuble.

– Qu’est-ce qu’on fiche ici ? demanda Jace.

Bree lui lança un regard noir et ne lui répondit pas. Elle se contenta de gravir les marches de l’escalier et de frapper à la porte du deuxième étage. Cette dernière s’ouvrit dans un grincement abominable, dévoilant le visage d’une jeune femme encore à moitié endormie.

– Bree ? s’étonna-t-elle.

– Bonsoir, Héloïse. Je suis désolée de te déranger à cette heure-ci, mais j’ai une urgence au travail et je vais devoir m’absenter quelques jours. Tu veux bien t’occuper de Fergus ?

La Selkie lui tendit le sac d’où la petite tête du félin dépassait.

– Oh, mais bien sûr !

Héloïse fondit devant la bouille du chat et le prit aussitôt dans ses bras.

– Voilà de quoi te dédommager, lui dit Bree en lui donnant une liasse de billets. Désolée, je suis partie en catastrophe et je n’ai pas eu le temps de prendre ses croquettes…

– Ne t’inquiète pas, j’irai lui en acheter demain !

Bree sourit à la jeune humaine qui lui était toujours d’un soutien précieux.

– Nous devons filer ! Sois sage, Fergus ! Héloïse, encore merci, tu me sauves la vie.

Bree caressa son chat une dernière fois et recula d’un pas.

– Travaillez bien ! leur souhaita Héloïse en refermant la porte de son appartement.

Jace n’eut pas le temps de répondre que, déjà, Bree dévalait les escaliers. Elle risqua un coup d’œil à travers la porte vitrée de l’immeuble et son cœur s’emballa ; de là où elle était, elle pouvait voir deux Elfes Noirs écumer Grass Market.

– Et merde, jura-t-elle.

Elle se doutait que les mercenaires s’étaient séparés dans les ruelles de la vieille ville pour mettre la main sur les fugitifs. Or, ils devaient impérativement traverser cette dernière pour rejoindre la boutique de Masaharu, le Sorcier japonais auquel Bree achetait tous ses origamis. La jeune femme n’en avait presque plus et, avant un tel voyage, elle voulait absolument en reprendre.

– Qu’est-ce qu’il se passe ? risqua Jace en arrivant à son tour au rez-de-chaussée.

– Il se passe que tu es un imbécile ! s’exclama Bree en chuchotant pour ne pas réveiller l’immeuble. Qu’est-ce qu’il t’a pris d’utiliser un téléphone portable ? Tu ne sais pas que ces machins sont équipés de traceurs ou de GPS, comme vous dites ?

– Je voulais simplement parler à ma mère, s’excusa Jace. Pour une technophobe, tu sembles assez bien informée sur la technologie.

– C’est justement parce que je sais ce que ces conneries font que je n’aime pas ça ! Allez, change-toi maintenant. Mets des vêtements chauds.

Bree tremblait de colère. Voilà longtemps qu’elle ne s’était pas mise dans un état pareil. Alors qu’elle s’habillait à son tour, elle s’efforça de recouvrer son calme. Elle allait en avoir besoin pour les sortir d’ici.

Une fois qu’ils furent tous deux vêtus, Bree pointa son index sur le torse de Jace et fronça les sourcils :

– Écoute-moi bien. À partir de maintenant, tes maîtres-mots sont discrétion et obéissance. Tu fais ce que je te dis, quand je te le dis et en silence. Jusqu’à ce que nous soyons en sécurité, je ne veux pas entendre le son de ta voix. Est-ce que c’est clair ?

Le teint ainsi auréolé par une lumière de réverbère qui passait à travers la porte, Bree était terrifiante et Jace déglutit. Il ne savait plus très bien d’où venait le danger ; des Elfes qui l’attendaient dehors ou de sa garde du corps.

La Selkie rabattit sa capuche sur sa tête et lui indiqua de faire de même. Aussi silencieuse qu’une ombre, elle poussa la porte de l’immeuble et sortit sur la place. Elle glissa son bras sous celui d’un Jace surpris : il ne s’attendait pas à un tel contact.

– Qu’est-ce que…

– Tais-toi et avance.

Bree marchait à un rythme modéré, passant sous presque tous les lampadaires. Vu l’éclairage omniprésent de la rue, il était inutile d’espérer passer inaperçu et elle préférait bluffer. Quelques autres personnes erraient dans Grass Market, la place n’étant jamais entièrement vide. Alors qu’elle avait envie de courir pour mettre le plus de distance possible entre eux et les Elfes, elle savait que cela risquerait de les faire repérer.

Ils ne tardèrent pas à tourner sur Victoria Street. La jeune femme voulait leur faire emprunter les artères principales, à l’inverse de ce qu’un fugitif ferait. La Selkie savait que les mercenaires écumeraient plutôt les ruelles et les closes et elle comptait là-dessus pour progresser rapidement en pleine lumière. Après tout, un vieux dicton ne disait-il pas que c’est dans une foule qu’on devient invisible ?

Cependant, à trois heures du matin dans la vieille Édimbourg, la foule dormait à poings fermés. Leurs pas claquaient sur le pavé mouillé et, à son bras, elle sentait que Jace était crispé. Bree aussi était tendue. Sa main, dans la poche de son trench, était serrée autour d’un petit poignard dont elle n’hésiterait pas à se servir si les choses tournaient mal.

Fort heureusement pour eux, les Elfes, bien que nombreux, ne semblaient arrêter que les personnes isolées. Peu importe qui en voulait à Jace, ils devaient penser que le jeune homme était seul.

En arrivant sur North Bridge, Bree soupira et songea qu’ils étaient enfin tirés d’affaire quand une voix s’éleva derrière eux :

– Eh, vous là-bas, arrêtez-vous !

Bree se retourna avec fluidité et lança le poignard qu’elle tenait dans la main. L’arme tournoya un instant dans les airs pour aller se ficher dans le front de l’Elfe, une dizaine de mètres plus loin. Le mercenaire mourut sur le coup et tomba à la renverse par-dessus la rambarde du pont.

– Cours, ordonna Bree.

Jace ne se le fit dit pas dire deux fois. Il détala.

La vitesse fulgurante à laquelle la Selkie avait dégainé son arme l’impressionnait. Elle n’avait pas hésité une seconde.

Elle courait à côté de lui, lui indiquant seulement par des gestes discrets lorsqu’il fallait aller à droite ou à gauche. Jace perdit rapidement l’espoir de se repérer ; il se doutait que Bree tentait de semer leurs poursuivants en leur faisant prendre un itinéraire qui n’avait aucun sens. À un moment, il voulut tourner la tête, mais l’agente l’en dissuada :

– Ne te retourne pas, nous ne les avons pas encore complètement semés.

L’ouïe hors norme de Bree faisait son travail. Elle estimait qu’ils étaient suivis par deux mercenaires à en croire le claquement des pas sur le bitume humide. Heureusement pour elle, les poches de son trench fourmillaient d’armes et de gadgets. Elle sortit un origami explosif et, sans cesser de courir, souffla sur l’oiseau de papier. Trois secondes plus tard, un bruit significatif retentit suivi d’un cri ; la grue pliée avait visiblement atteint sa cible.

Bree hésita un instant à s’arrêter dans une ruelle pour attendre le dernier Elfe et lui demander pour qui il travaillait. Elle doutait cependant que la créature daigne lui répondre. Elle opta donc pour une solution plus définitive.

Alors que l’Elfe se rapprochait considérablement d’eux, la Selkie dégaina un nouveau poignard, qui atteignit le mercenaire en pleine poitrine. Bree aurait aimer avoir le temps de viser la tête, mais, avec Jace sur ses talons, c’était chose impossible.

Heureusement, l’amérindien était endurant. Ils couraient à bonne allure depuis plusieurs minutes et il ne semblait pas souffrir, même si son souffle se faisait plus haché. Bree attendit encore un peu, puis décida qu’ils étaient hors de danger.

– Faufile-toi là-dedans, lui dit-elle en désignant l’arrière-cour d’un restaurant.

Jace s’exécuta et en profita pour s’asseoir un instant sur le pavé mouillé.

– Tu te reposeras plus tard, cracha Bree.

L’Oracle sut au ton qu’elle employait qu’elle lui en voulait toujours. Le jeune homme était cependant trop sonné par leur course pour se sentir coupable.

Bree toqua à la porte du restaurant et attendit sur le perron. Si Jace fourmillait de questions, il se garda bien de les lui poser, n’ayant pas envie de s’attirer encore plus les foudres de sa garde du corps.

Lorsque la porte s’ouvrit, elle déclencha une clochette que Bree arrêta aussitôt en tendant le bras au-dessus d’elle.

L’homme qui avait ouvert les toisa, aussi Jace se sentit-il libre de faire de même. C’était un vieil Asiatique d’environ soixante-dix ans, à la peau ridée et aux yeux si bridés qu’ils en étaient presque clos. Il portait un pantalon de jogging délavé et un sweat-shirt à l’effigie des Beatles.

– Je ne suis pas encore ouvert, grinça-t-il en apercevant l’agente.

– C’est pour une urgence, insista la Selkie. Tu peux tout charger sur l’ardoise de la BPCM au double de ton prix habituel.

Le vieux changea immédiatement d’attitude et ouvrit la porte en grand avec un immense sourire :

– Il fallait commencer par-là ! Entrez, soyez les bienvenus.

Bree inclina la tête et pénétra dans le restaurant, suivie de près par Jace. Ils passèrent très vite à travers la cuisine jusqu’à arriver à une sorte d’arrière-salle que Jace considéra aussitôt comme la caverne d’Ali Baba.

Il observa, ébahi, les objets rocambolesques qui agrémentaient la pièce. Vieilles pendules, services à thé en porcelaine, ouvrages d’un autre temps ; tout était entreposé en bazar sur des consoles ou à même le sol. En faisant un pas, le jeune homme marcha sur un parchemin qui, à vue d’œil, devait avoir plusieurs siècles.

– Fais attention où tu mets les pieds, lui jeta Bree avec la même froideur que plus tôt.

Au moment où elle parla, elle sembla réveiller la pièce qui s’agita soudain. Les coucous déréglés s’activèrent dans un gigantesque brouhaha de cris aigus et des oiseaux de papier s’envolèrent de leur perchoir pour tournoyer autour d’eux.

– Ça suffit ! s’exclama le vieux japonais. Nous ferons la fête plus tard, retournez-vous coucher !

Les objets animés lui obéirent aussitôt et, bientôt, on n’entendit plus que le tic-tac familier des pendules.

Bien qu’elle y soit habituée, la magie de Masaharu avait toujours fasciné Bree. Contrairement aux autres Sorciers qui concoctaient des potions ou élaboraient des sortilèges, le japonais donnait vie à des objets. C’était un savoir ancestral qui se passait de père en fils et ses origamis avaient, à une époque, révolutionné le mode de communication des créatures magiques. Cependant, avec l’essor de la technologie humaine et l’apparition des téléphones portables, même les agents de la BPCM avaient commencé à bouder Masaharu, à l’exception de Bree qui venait encore se fournir chez lui. Une amitié sincère était née entre eux, néanmoins Bree n’était pas dupe : la loyauté de Masaharu irait toujours au plus offrant. Car, en plus d’être un Sorcier de renom, le japonais était un commerçant redoutable.

Le petit homme les conduisit un peu plus loin dans la pièce, jusqu’à un bureau encombré de babioles. Il se posta de l’autre côté et lissa ses cheveux en arrière, comme si ce geste allait suffire à le rendre présentable alors qu’il était, sans aucun doute, en pyjama. Jace haussa les sourcils, jurant que, sur le t-shirt du sorcier, Paul McCartney venait de lui faire un clin d’œil.

– Que puis-je faire pour toi, Bree ? demanda-t-il à l’agente.

– J’ai besoin de moineaux messagers et de grues explosives. Disons une cinquantaine de chaque. J’aimerais aussi un nécessaire à aquarelle.

– Tu veux te mettre au dessin ? sourit l’Asiatique en farfouillant derrière lui.

Bree pinça les lèvres et ne répondit pas. Le vieil homme posa un premier carton d’origamis devant elle et pointa Jace du menton.

– Tu as déjà un nouveau coéquipier ? Qu’est-il arrivé à Caleb ?

– Il est mort.

– Ah. Tu m’en vois navré.

Jace songea qu’il n’avait pas l’air navré du tout. Un drôle de sourire flottait sur ses lèvres. L’Oracle ignorait qui était Caleb, mais sa disparition ne semblait pas peiner grand monde.

– Pour l’aquarelle, j’imagine que tu veux la totale ? Pinceaux, peinture… ?

– Feuilles et fusains, acheva Bree.

La Selkie, bien que toujours en colère contre l’amérindien, tenait absolument à encourager son don. S’il pouvait voir l’avenir, ils devaient à tout prix s’en servir pour défaire leurs ennemis.

Elle observa Masaharu trifouiller dans ce qui lui servait de boutique. D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, l’endroit avait toujours été un vrai taudis, même lorsque c’était son père qui tenait les affaires. Bree se demanda si la désorganisation était un trait de famille. Cependant, elle devait reconnaître que Masaharu était un grand Sorcier, et ses origamis animés étaient toujours efficaces. Mis à part le raté qu’elle avait observé trois nuits plus tôt dans le close, elle n’avait jamais eu à se plaindre.

– Dis-moi, Masa, j’ai eu quelques… soucis avec un de tes origamis, la semaine dernière. L’un d’eux n’est jamais arrivé à bon port.

Le Sorcier fronça les sourcils et s’exclama :

– Soucis ? En cinquante ans de pratique, il n’y a jamais eu de soucis avec mes origamis, comme tu dis ! Nous nous passons cette technique de père en fils et…

– Calme-toi, le rassura Bree. Je te crois. J’ai dû me tromper.

La Selkie faisait confiance au Sorcier : il était un peu escroc sur les bords, notamment au vu du prix de sa marchandise, mais il fournissait toujours un travail de qualité, ce qui ne pouvait signifier qu’une chose.

Il y avait bien une taupe à la BPCM. Quelqu’un qui avait intercepté son message.

Du coin de l’œil, elle aperçut Jace tripoter une vieille horloge et lui donna un coup sur l’épaule. Ce dernier se retourna aussitôt et baissa les yeux à la manière d’un enfant qu’on est sur le point de gronder. Le jeune homme avait pris suffisamment de risques ce soir et qui savait ce que le Sorcier cachait dans sa drôle de boutique ?

– Bon, alors, reprit Masaharu en attrapant une paire de lunettes sur son bureau. Les origamis, la peinture, les pinceaux… Cela nous fait un total de…

– Je ne veux pas le savoir, l’interrompit Bree. Fais une facture à l’ordre de la brigade, Alisdair se chargera de la régler.

Le sourire de Masaharu s’élargit plus encore, dévoilant une rangée de dents irrégulières. Bree songea qu’Alisdair allait sûrement faire une attaque en découvrant le fameux montant, mais elle s’en fichait. Après tout, la fin justifiait les moyens.

– Tu dois être sur une grosse affaire, pour venir me demander tout ça au milieu de la nuit.

– Très grosse. Peux-tu ajouter une carte routière ? Si tu en as une, bien sûr.

– Évidemment que j’ai ça. La question est, que n’ai-je pas ?

Il disparut un instant sous un monticule de papier et Jace en profita pour se rapprocher de Bree :

– Quel est cet endroit ?

– Une boutique de sorcellerie japonaise, grinça la Selkie. Alors, ne touche plus à rien, sinon tu risques d’être transformé en sushi !

L’argument sembla suffisamment solide à Jace et il se tint droit, n’osant plus bouger d’un millimètre.

– Voilà, souffla Masaharu en émergeant de nouveau et en posant un plan de l’Écosse sur le carton d’origamis. Te fallait-il autre chose, ma chère Bree ?

– Une dernière, oui. Tu as toujours ta voiture ?