La Taverne de Franck Lomond

 

 

 

Quand le jour se leva sur les plaines écossaises, Jace et Bree étaient déjà bien loin d’Édimbourg. Le soleil était caché par un ciel grisonnant, pluvieux et une épaisse brume s’insinuait dans le paysage, rendant la visibilité presque nulle.

Jace roulait depuis presque trois heures et ses paupières commençaient à se faire lourdes. Bree avait insisté pour prendre la route la plus longue possible jusqu’aux Fairy Pools, car les autoroutes, disait-elle, étaient beaucoup trop dangereuses. Elle l’avait donc fait passer par des chemins de campagne sinueux et pour l’américain, qui n’avait pas l’habitude de rouler à gauche, cela avait constitué un véritable parcours du combattant.

Sur le siège passager à côté de lui, Bree semblait aussi lutter contre le sommeil. L’adrénaline retombée, la Selkie avait entrepris de mettre un peu d’ordre dans la voiture de Masaharu, qui était un véritable capharnaüm, à l’image de la boutique du Sorcier.

Dans sa tentative d’organiser leur moyen de locomotion, elle avait trouvé une brioche vieille de plusieurs années, une grenouille en origami désormais perchée sur l’épaule de Jace et une petite danseuse hawaïenne. Elle ondulait des hanches sur le tableau de bord et faisait des doigts d’honneurs à chaque automobiliste qui osait les doubler.

Bree soupira et se renfonça dans son siège. Jace et elle ne s’étaient pas adressé un mot depuis leur départ, à part lorsqu’elle lui donnait la direction. La carte routière dépliée sur les genoux, elle suivait désormais l’itinéraire du doigt. Ils entreraient bientôt dans le parc national des Trossachs, où Bree aimait se rendre parfois pour se balader et s’évader. La région était connue pour ses nombreux lochs et ses coins perdus, vides de toute présence humaine.

– Je suis vraiment désolé, pour le téléphone, finit par dire Jace, la voix à demi masquée par le bruit du moteur.

La voiture de Masaharu avait tout d’une épave. C’était une vieille Mini Cooper bleu électrique, aux rétroviseurs rafistolés et au parechoc gondolé. Bree se doutait que le Sorcier japonais était un piètre conducteur et le soupçonnait d’avoir eu un certain nombre d’accidents. Cependant, il avait accepté de leur louer son auto, moyennant bien sûr un prix qu’Alisdair se chargerait de régler. La Selkie espérait qu’en voyant la facture, le chef de la BPCM se douterait qu’ils avaient dû fuir la ville et tenterait de la joindre.

– As-tu réussi à parler à ta mère, au moins ? grogna Bree sans lâcher la carte des yeux.

– Non… j’imagine que tes amis de la brigade lui ont aussi confisqué son téléphone.

La Selkie poussa un long soupir. Tout ça pour rien.

Non, pas pour rien. Même si elle avait peu apprécié devoir fuir Édimbourg en pleine nuit, elle en savait désormais davantage sur les personnes qui voulaient s’en prendre à Jace.

– Au moins, nous savons que personne ne cherche à te tuer.

– Ah, vraiment ?! s’exclama Jace avec ironie. Et comment peux-tu en être aussi sûre ?

– La personne qui te veut a envoyé des Elfes Noirs. Ce sont d’excellents snipers. Or, ils nous ont courus après sans chercher à nous descendre. Crois-moi, ceux qui en ont après toi te veulent vivant.

Jace serra ses doigts autour du volant et crispa sa mâchoire.

– D’accord, je dessine des bribes d’avenir, et ensuite ? s’énerva-t-il. N’y a-t-il pas d’autres personnes capables de faire la même chose ? Pourquoi s’en prennent-ils à moi particulièrement ?

Bree se mordit la lèvre. Elle n’avait pas encore eu le temps d’évoquer avec Jace le passé sombre de son espèce et elle ignorait comment le jeune homme allait réagir. Devait-elle le lui dire ou, au contraire, le lui cacher en attendant un moment plus propice ?

À la réflexion, mieux valait attendre qu’ils soient arrêtés. La Selkie était suffisamment mal à l’aise en voiture, elle ne voulait pas en plus déconcentrer le conducteur. Elle se contenta donc de hausser les épaules et se replongea dans la carte.

Une demi-heure plus tard, ils entrèrent finalement dans le parc national. La brume s’écarta de la route, laissant à Jace tout le loisir d’admirer le paysage. La région était incroyablement vallonnée. Mis à part quelques demeures isolées, des fermes pour la plupart, tout était vide de présence humaine. Seuls quelques vaches, moutons et chevaux habitaient les lieux, broutant l’herbe recouverte d’une fine pellicule de givre. Et, au bout de la route, le Loch Lomond creva le paysage.

Il traversait la vallée, majestueux et impérieux. Un peu moins grand que son cousin des Highlands, le Loch Lomond n’en était pas moins impressionnant. Large de plusieurs kilomètres, il s’étendait à perte de vue jusqu’à disparaître entre deux montagnes aux sommets encore cachés par les nuages. Sa surface grise semblait impénétrable et Jace se figura que le lac devait détenir des centaines de secrets.

Le ventre de l’Oracle gronda, ce qui tira un faible sourire à Bree et chassa un peu plus sa colère.

– Je connais un endroit où nous pourrons petit-déjeuner, dit-elle. Et nous reposer.

– Je croyais que nous allions aux Fairy Pools ?

– C’est le cas. Mais tu es fatigué et nous n’avons pas dormi, la nuit dernière. Poursuivre notre voyage aujourd’hui serait imprudent. Tourne à gauche, ici.

Jace s’exécuta, un peu déçu de perdre le lac de vue. Cependant, trop heureux que Bree lui adressât de nouveau la parole, il se garda bien de protester.

 

 

Ils s’arrêtèrent une demi-heure plus tard, à quelques mètres d’un cottage. Les yeux de Jace se mirent à briller lorsqu’il aperçut de nouveau le lac aux abords de la bâtisse. La grenouille en origami toujours perchée sur son épaule, il descendit de la voiture, suivi par Bree.

Ils étirèrent tous deux leurs membres engourdis. C’était la première fois, depuis qu’ils étaient partis d’Édimbourg, qu’ils s’arrêtaient. Le soleil commençait à percer entre les nuages et présageait, contre toute attente, d’une journée sans pluie. Jace mit sa main en visière, soudain ébloui par les rayons de l’astre qui se réverbéraient sur le loch, le parant de vaguelettes scintillantes comme s’il était fait de diamants.

– C’est magnifique, souffla-t-il, émerveillé par l’Écosse sauvage qui se donnait en spectacle sous ses yeux.

– Allez, viens. Allons manger.

Jace suivit la Selkie jusqu’à l’entrée du cottage qui, il le comprit en voyant l’écriteau au-dessus de l’entrée, s’avéra être une taverne. La taverne de Franck Lomond, pour être plus précis. Alors que l’agente s’apprêtait à entrer, elle se stoppa net et se tourna vers lui :

– Essaye de faire comme si… comment dire ? Comme si tu étais habitué à ce monde, d’accord ?

Il voulut lui demander pourquoi, mais comprit lorsqu’elle poussa la porte de l’auberge.

Ils pénétrèrent dans une vaste salle à la lumière perçante, accrue par un gigantesque feu de cheminée et quelques fenêtres à croisillons qui donnaient sur le loch. Le sol était fait de pierre grise, comme tout le reste de la bâtisse. Dans le fond, un grand comptoir en pin s’imposait, semblant avoir plusieurs centaines d’années, et disparaissait jusque dans une arrière-salle qui devait être la cuisine. Enfin, à l’opposé de l’entrée, se trouvait un escalier tordu qui montait dans les étages et devait desservir une dizaine de chambres.

À l’intérieur, l’ambiance était à la fête. De petits êtres d’à peine un mètre dansaient et chantaient sur une estrade dans un coin de la salle, tandis que d’autres créatures de toutes sortes étaient attablées devant un copieux petit-déjeuner. Jace repéra un homme à la peau verte, une femme ailée et un garçon avec des sabots. Il secoua la tête, pensant être en proie à un drôle de rêve.

– Beaucoup de créatures magiques de la région viennent prendre leurs repas ici, lui expliqua Bree à voix basse tandis qu’ils se dirigeaient vers le comptoir. Là-bas, en train de faire la fête, ce sont des Brownies. L’endroit leur appartient, enfin à l’un d’entre eux en particulier…

– Mais, ne serait-ce pas ma Selkie préférée ?! tonitrua une voix devant eux.

Jace baissa les yeux pour découvrir d’où elle venait. La créature qui leur faisait face lui arrivait tout juste à mi-cuisse, mais son visage rond était barré d’un immense sourire.

– Ravie de te voir, Franck, lui répondit Bree.

Jace regarda sa garde du corps. Pour une fois, elle avait vraiment l’air ravie, en effet ! Ses traits, d’ordinaire sans expression particulière, affichaient une mine réjouie et des yeux plus pétillants que d’habitude.

Le Brownie grimpa sur le comptoir pour se mettre à leur hauteur et Jace put le détailler plus aisément. Franck, puisque c’était son nom, portait un pull en grosse maille orange sur un kilt en tartan vert et gris. Un énorme chapeau de paille était perché sur son crâne et l’Oracle songea combien cette combinaison de couleurs et de vêtements était étrange.

– Quel bon vent t’amène, Bree ? demanda Franck à l’agente. Encore une mission ?

– Non, cette fois, je suis en vacances ! Je fais faire le tour du pays à Jace, un heu… un ami américain.

– Des vacances ? Ma parole, depuis cent cinquante ans que je te connais, tu n’as jamais pris la moindre semaine de vacances ! s’exclama le Brownie. Enfin, tu as bien fait de venir ici, je vais vous chouchouter ! Bernie ! Deux petits-déjeuners formule saumon, et que ça saute !

Il avait prononcé ses deux dernières phrases en criant vers la cuisine. Jace songea que, pour un être aussi petit, sa voix était incroyablement grave et forte.

– Je vais vous installer près du feu. Suivez-moi.

Les deux compagnons s’assirent à la place désignée par le tenancier, devant une cheminée si gigantesque qu’on aurait probablement pu y cuire une vache entière. Jace avisa un fauteuil molletonneux et s’y laissa tomber. Bree fit de même, tout en engageant la conversation avec Franck.

– Les affaires marchent bien ?

– Comme tu peux le voir, lui dit-il en désignant la salle comble derrière eux. Les créatures magiques de la région viennent se réfugier ici, désormais que le coin grouille de touristes a toutes les époques de l’année. J’ai investi dans un sortilège filtrant ; pour les simples humains, la taverne n’est rien d’autre qu’une cabane en ruine. Je n’ai pas à me plaindre, ces mortels sont de vrais casse-pieds, mais ma boutique tourne grâce à eux.

Bree acquiesça et demanda si Jace et elle pouvaient avoir du café.

– Tout de suite, ma belle !

Le Brownie disparut entre les tables sous le regard amusé de la Selkie, qui s’affaissa dans son siège.

La jeune femme était contente de se retrouver dans un endroit familier après une nuit si remplie d’émotions. Elle savait que Franck lui ferait préparer sa meilleure chambre, en souvenir de la fois où, jeune agente, elle l’avait aidé à se débarrasser d’une Banshee qui hurlait à côté de l’auberge et qui faisait fuir ses clients. Elle ne voulait rester qu’une nuit, le temps pour Jace et elle de reprendre des forces, avant de rejoindre les Fairy Pools et de poursuivre l’enquête.

Du coin de l’œil, elle fit le tour de la salle. Bien qu’elle n’eût repéré personne de suspect, elle savait que seul Franck était digne de confiance. Elle souhaitait, le plus possible, passer inaperçue.

– Ne me pose aucune question ici, dit-elle à Jace en se penchant vers lui. Après le petit-déjeuner, nous irons nous promener près du lac. Il est temps que tu apprennes à maîtriser ton don.

L’Oracle acquiesça et faillit ajouter quelque chose. Malheureusement, il fut interrompu par le Brownie qui revenait en force, les bras chargés de café et de nourriture.

Jace n’avait jamais vu de petit-déjeuner aussi copieux. Devant eux, Franck étala une assiette de toasts avec de la confiture et des tranches de saumon fumé. Il posa également deux grandes tasses de café fumantes, du sucre et des pancakes au sirop d’érable.

– Bon appétit, les amoureux ! s’exclama-t-il avant de repartir en cuisine.

Jace vit Bree ouvrir la bouche pour protester, mais le Brownie avait déjà disparu. Il lui adressa un sourire timide, ce à quoi elle répliqua par un regard noir et entama son petit-déjeuner. L’Oracle soupira.

Visiblement, la Selkie n’avait pas fini de lui en vouloir.

Une fois repue, Bree se leva et demanda à Franck de leur préparer une chambre avec deux lits séparés.

– Tu ne veux pas dormir avec le jeune damoiseau ? l’interrogea l’aubergiste avec un sourire entendu.

La Selkie le foudroya du regard, ce qui doucha instantanément la bonne humeur du Brownie. Ce dernier les guida à leur chambre, une petite pièce à la décoration passée de mode, mais charmante. Jace avisa les rideaux brodés avec une moue circonspecte et Bree lui donna un coup de coude dans les côtes.

– C’est splendide, souffla-t-il en s’adressa à Franck.

– C’est la chambre qui a la plus belle vue ! Je vous laisse vous reposer.

Il referma la porte derrière lui. Désormais seuls, le jeune amérindien ouvrit la bouche pour engager la conversation avec Bree, mais cette dernière le prit de court :

– Tu as besoin de repos. Dors un peu, je te réveillerai dans quelques heures.

Son ton était implacable et ne laissait aucune place à la négociation. Jace se coucha sur le lit le plus proche de la fenêtre et ramena la couverture à lui. Alors que, quelques secondes plus tôt, il fourmillait encore de pensées, elles disparurent subitement lorsqu’il posa sa tête sur l’oreiller. Il s’endormit instantanément.

Sur la pointe des pieds, Bree s’approcha pour tirer les rideaux et alla s’allonger à son tour. Le sommeil, cependant, la bouda une fois de plus.

 

 

La Selkie réveilla Jace en début d’après-midi. Elle voulait profiter des dernières lueurs du jour pour faire une promenade et donner à Jace son premier cours d’Oracle. Bien qu’elle fût loin d’être qualifiée pour le poste, elle se devait au moins d’essayer.

Après une courte douche, ils descendirent tous les deux et informèrent Franck qu’ils sortaient quelques heures.

– La région est splendide, en cette saison ! leur confirma-t-il. Et l’air est vivifiant.

Jace comprit vite, en mettant le nez dehors, que ce que le Brownie appelait « air vivifiant » n’était autre qu’une brise glaciale. Malgré son gros sweat, l’amérindien grelottait. Il était habitué à un climat. Même si les automnes étaient parfois rudes, à New York, ils étaient moins humides. Il jeta un coup d’œil à Bree qui, au contraire, ne semblait pas embêtée le moins du monde par le froid ambiant. Elle se dirigea vers le bord du Loch Lomond et l’Oracle la suivit.

– Pourquoi n’as-tu pas demandé deux chambres, plutôt qu’une avec des lits jumeaux ? s’enquit Jace, plus pour engager la conversation que par véritable curiosité.

– Avec ce qui s’est passé à Édimbourg, hors de question que je te perde de vue. Comment as-tu fait pour trouver un téléphone portable, d’ailleurs ? Non, tu sais quoi ? Je n’ai même pas envie de le savoir.

La voix de la Selkie trahissait son agacement et l’Oracle n’insista pas.

Ils marchèrent en silence longtemps, chacun perdu dans ses propres pensées. Jace découvrait une toute nouvelle Écosse, loin des rues en pierre sombre d’Édimbourg et ses bâtiments monumentaux. Ici, la nature était reine et rien ne semblait pouvoir la détrôner.

Bree, quant à elle, était peu à peu gagnée par la nostalgie, comme chaque fois qu’elle se tenait près de l’eau. La surface l’appelait, l’encourageait à se baigner, à nager en son sein. L’appel du lac était moins fort que celui de l’océan, mais il était tout de même présent.

Finalement, quand elle fut certaine qu’elle et Jace étaient seuls, elle le fit s’asseoir au bord de l’eau, sur une petite plage de galets. Elle le regarda et songea que l’amérindien semblait moins perdu que quelques jours plus tôt, lors de leur première rencontre. Sa bourde avec le téléphone mise à part, Jace était loin d’être le monstre d’immaturité qu’elle s’était figurée. Il portait sur le monde magique des yeux curieux, exempts de préjugés, avides d’apprendre. La Selkie regrettait de ne pas être une meilleure professeure ; pourtant, l’Oracle allait devoir se contenter d’elle.

Elle sortit le nécessaire à dessin de son sac et le lui tendit.

– Tu n’es plus en colère contre moi ? demanda timidement Jace.

– Je ne suis pas en colère, j’essaye de te comprendre, ce qui est dur pour une femme de plus de deux cents ans. Quoi qu’il en soit, ce que je ressens importe peu. Tu es en vie et en sécurité, ce qui veut dire que, pour le moment, je ne faillis pas à ma mission.

Jace acquiesça et ouvrit la pochette qui contenait plusieurs feuilles cartonnées, pinceaux et fusains.

– Ton pouvoir est trop précieux et trop exceptionnel pour que nous nous en passions. Tu dois apprendre à le maîtriser.

– Ça veut dire que tu vas m’apprendre ? demanda l’Oracle en relevant les yeux vers la Selkie.

La jeune femme mit ses jambes en tailleur et prit une grande inspiration.

– Ça veut dire que je vais essayer.