La Prédiction de la Banshee

 

 

La silhouette de la Banshee se découpa dans l’obscurité. Elle était grande, légèrement plus que Bree, et sa robe blanche et vaporeuse traînait derrière elle comme un nuage. Ses longs cheveux roux, qui ondulaient jusqu’au sol, se soulevaient au gré des bourrasques glaciales. Malgré la fraîcheur ambiante, la Banshee ne semblait pas avoir froid et arborait des bras nus d’une pâleur de lune.

֤Évidemment, elle ne pouvait pas avoir froid.

Alors que la Banshee s’avançait, Bree leva la main, lui intimant de s’arrêter.

– Nous ne sommes que des voyageurs, énonça-t-elle d’une voix claire. Tu peux passer ton chemin.

La Banshee ouvrit la bouche et la referma, comme si elle ne savait que dire. Son regard étonné passa de Bree à Jace et de Jace à Bree.

– La mort vous accompagne.

Sa voix était un murmure et, avec le vent, Jace l’entendit à peine. Quelle était cette créature qui leur faisait face ? Elle ressemblait en tout point à une femme normale, mais l’Oracle sentait qu’il y avait autre chose. Elle avait le regard trop vague, sa peau était trop pâle. Il voulut demander à Bree, mais cette dernière l’arrêta d’un geste. Ce n’était pas l’heure des questions.

– La mort accompagne tout le monde, répondit la Selkie.

– Qu’en sais-tu, toi, la petite Immortelle ? Je suis la messagère de la mort, c’est à moi de vous prévenir. Elle vous accompagne.

Jace songea à son dessin, rangé dans sa besace. Cette femme était-elle venue confirmer ses prédictions ? Bree allait-elle bel et bien mourir, près de ce lac ? Alors qu’il allait lui demander, plein d’espoir, si elle était une Oracle, la Selkie répondit à sa place :

– C’est une Banshee. Une Banshee qui a rempli sa mission. La mort est avec nous et tu nous as prévenus. Mon ami et moi t’en remercions. Tu peux t’en aller, maintenant.

La Banshee toisa longuement l’agente et Jace avec un regard inexpressif. Dans l’obscurité il ne pouvait bien voir, cependant il aurait juré que les prunelles de la Banshee étaient entièrement noires.

– Vous êtes hantés, tous les deux.

Elle se détourna et avança dans la nuit sombre. Alors qu’elle avait presque disparu, ils l’entendirent hurler une dernière fois, puis le silence les enveloppa.

– Qu’est-ce que c’était que ce truc ? s’exclama Jace en fixant Bree.

Cette dernière avait le regard perdu dans l’horizon, là où la Banshee se tenait encore quelques instants plus tôt. La Selkie était chamboulée. Elle avait, bien sûr, déjà rencontré des Banshees dans sa vie, mais aucune ne lui avait tenu de tels propos. Ces créatures spectrales apparaissaient lorsque la mort s’insinuait sur une terre. Était-il possible que, cette fois, la mort rôdât autour d’eux ?

– Bree ?

– C’était une Banshee, finit-elle par répondre, la voix brisée.

– Tu l’as déjà dit ! C’est quoi, une Banshee ?

– Une messagère. Elle annonce les morts prochaines en hurlant et en pleurant.

– Ça veut dire qu’on va mourir ? souffla Jace.

Bree se tourna vers lui, les yeux brillants.

– C’est toi l’Oracle ! À toi de me le dire.

L’amérindien hésita. S’il y avait un moment pour lui parler de son dessin, c’était celui-ci. Il ouvrit la bouche, mais Bree s’était déjà détournée et entreprenait de soulever le capot de la voiture.

– Qu’est-ce que tu fais ?

– Je n’ai pas envie de passer la nuit là ! Tu t’y connais en voiture, alors viens m’aider.

– Je n’ai jamais dit que je m’y connaissais en voiture, j’ai dit que je savais conduire, s’agaça Jace. On n’y voit rien du tout, de toute façon.

– Alors quoi ? Le prochain village est à plus de vingt miles, marcher par ce froid est exclu.

– On pourrait appeler un dépanneur… Ah non, c’est vrai, madame déteste les téléphones !

Bree relaissa tomber lourdement le capot et s’approcha de nouveau de Jace. Tous deux fulminaient de rage.

– Je déteste les téléphones, et à raison ! Si monsieur n’en avait pas utilisé un, nous n’aurions pas été obligés de fuir Édimbourg en pleine nuit ! J’ai reçu un message d’Alisdair, les Elfes Noirs ont saccagé mon appartement à cause de toi !

– Eh bien, je le rangerai quand on rentrera !

– Si on rentre un jour, mon cher Jace !

Bree se sentait à deux doigts de perdre son sang-froid. Depuis que Jace était entré dans sa vie, il ne cessait de bousculer sa précieuse zone de confort. Si la voiture ne redémarrait pas, ils allaient devoir dormir à l’intérieur alors qu’une Banshee rôdait dans les parages. Cette goutte d’eau menaçait, sans aucun doute, de faire déborder le vase de patience de la Selkie.

Ils se toisèrent longuement, les yeux plissés par la colère. Jace songea qu’il n’avait jamais vu Bree aussi proche de sortir de ses gonds. Même lorsqu’elle avait découvert le téléphone dans ses mains, elle avait gardé un calme surprenant et l’avait protégé, coûte que coûte. À présent, l’impeccable agente de la BPCM avait laissé place à une Selkie furieuse, les cheveux à moitié défaits et les traits tirés par la colère. Si lui-même n’avait pas tremblé de rage, il aurait presque pu la trouver jolie. Jace se demanda ce qu’il pourrait dire pour que sa garde du corps perdît complètement son sang-froid. Il y avait probablement une carte à jouer avec son histoire de peau de Selkie égarée, mais l’Oracle ne voulait pas aller trop loin. Résigné, il poussa un long soupir et ouvrit la portière côté passager.

– Après vous, madame, dit-il avec ironie. Puisque nous allons passer la nuit dans ce carrosse, permettez-moi au moins d’être galant.

Il se pencha pour faire une courbette et Bree marmonna quelque chose en entrant dans la voiture. Il ne comprit pas, mais vu le regard noir de la jeune femme, il se douta qu’elle venait de le traiter d’imbécile.

– Une superbe nuit en perspective, grogna Jace en faisant le tour de la Mini pour s’installer à son tour.

Malheureusement pour eux, il restait encore un tel bazar sur la banquette arrière de Masaharu qu’il était impossible d’incliner les sièges. Jace et Bree durent donc se résoudre à tenter de dormir assis, emmitouflés dans des couvertures que la Selkie avait dénichées dans le coffre.

Énervée et chamboulée par la prédiction de la Banshee, l’agente de la BPCM ne parvenait pas à trouver le sommeil. Décidément, l’insomnie semblait la poursuivre, même au milieu de nulle part. De plus en plus de questions se bousculaient dans sa tête et la respiration saccadée de Jace, qui trahissait aussi la colère du jeune homme, ne l’aidait pas à se détendre.

Qu’avait voulu dire la Banshee, quand elle avait prétendu qu’ils étaient hantés tous les deux ? Hantés par les souvenirs ? C’était loin d’être une nouveauté. Si Jace était à coup sûr encore meurtri par la mort de la petite Sarah, Bree, elle, n’avait jamais fait le deuil de sa vie en mer. Pouvait-on considérer qu’ils étaient hantés pour autant ?

Comme toujours lorsqu’elle n’arrivait pas à dormir, Bree s’imagina dans l’océan. Elle visualisa les vagues qui remuaient parfois l’immensité bleue, le mystère des profondeurs abyssales et le plaisir mêlé de crainte de croiser une créature plus grosse qu’elle. Bree se rappela la fois où, jeune phoque curieuse, elle avait nagé aux côtés d’une superbe baleine bleue. C’est sur cette pensée réconfortante qu’elle s’endormit enfin, calmée et sereine.

 

 

Pour la première fois depuis des dizaines d’années, Bree fit un cauchemar. Elle se tenait sur la plage de Sandwood Bay, là où elle s’était réveillée humaine pour la toute première fois. Loin devant elle, un homme au visage flou serrait sa peau contre lui. Elle tenta de faire un pas vers lui, mais ses jambes se dérobèrent sous elle. Bree voulut hurler, lui crier de lui rendre son bien, mais l’homme s’éloignait déjà, la fourrure sur ses épaules. La Selkie doutait qu’il puisse l’entendre. Après tout, il était si loin. Elle se releva, fit un pas, puis deux, et tomba la tête dans le sable en trébuchant sur ses longs cheveux. Épuisée et désespérée, Bree se mit à sangloter. Elle savait que si elle ne rattrapait pas cet homme, elle ne reverrait pas sa peau et ne pourrait jamais retourner dans l’océan. Alors qu’elle tentait de se relever une énième fois, l’homme apparu soudain à ses côtés, le visage toujours aussi flou, comme s’il était enveloppé dans une chape de brume. Il se pencha sur elle et, derrière le brouillard qui l’entourait, Bree devina un sourire.

– Tu te souviens de moi ? demanda-t-il avec une voix semblant sortir d’outre-tombe.

Bree se réveilla en sursaut, trempée de sueur. Elle mit un moment à se souvenir qu’elle était dans la voiture de Masaharu, arrêtée au milieu de nulle part. À sa droite, Jace se releva et l’interrogea :

– Bree ? Tout va bien ?

– Oui, je… haleta-t-elle. J’ai fait un mauvais rêve, c’est tout.

La voix de la Selkie était si tremblante que Jace se demanda si elle allait pleurer. Il doutait, cependant, que l’agente de la BPCM lâche une larme à cause d’un simple cauchemar.

Bree passa la main dans ses cheveux et découvrit que sa couronne de tresse était presque entièrement défaite. En soupirant, elle les détacha complètement et entreprit de refaire sa coiffure.

– Eh bien, siffla Jace, impressionné. Ça en fait, des cheveux !

Les ondulations brunes qui tombaient autour de son visage rendaient soudain Bree moins sévère. Jace songea que, s’ils avaient été moins longs, il aurait préféré que la Selkie les porte détachés. Il tendit la main devant lui et effleura une mèche du bout des doigts, comme hypnotisé par la chevelure de sa garde du corps. Puis, finalement, il rassembla plusieurs cheveux et entreprit d’aider Bree à les tresser. Cette dernière se stoppa net.

– Je peux savoir ce que tu fiches ?

– Je t’aide.

– J’ai l’air d’avoir besoin d’aide ?

Le regard de Bree se fit plus perçant. Jamais personne d’autre qu’elle n’avait touché à ses cheveux. Pourtant, alors que Jace démêlait ses longues mèches avec ses doigts, elle dut admettre qu’elle trouvait cela agréable.

– Et si tu te laissais faire, pour une fois ? demanda l’amérindien en chuchotant.

Encore bouleversée par son rêve, Bree ne trouva rien à répondre et, en se promettant que ce serait la seule et dernière fois, laissa Jace tresser ses cheveux.

– Je suis désolé, pour ce matin, s’excusa-t-il. Et pour hier. Tu essayais juste de m’aider, j’ai été stupide de t’en vouloir ainsi.

Bree fut agréablement surprise des excuses de Jace : elle s’attendait à le voir bouder jusqu’à la fin de leur voyage.

– Il est vrai que je ne suis pas un très bon professeur, mais je suis le seul disponible, avoua-t-elle d’un air las. Je suis désolée que ta vie doive changer aussi radicalement. Je sais que ce n’est pas ce que tu avais imaginé.

Jace pinça les lèvres. Pour être différent, c’était différent ! À l’heure qu’il était, il aurait dû être arrivé à Paris, avoir visité le Louvre, le Musée d’Orsay…

– Si cela peut te consoler, ajouta Bree en voyant la mine déçue du jeune homme, tu ne rates pas grand-chose. Paris regorge d’humains grognons et l’air y est irrespirable.

L’amérindien arqua les sourcils.

– Comment sais-tu…

– J’ai lu ton dossier.

– C’est injuste ! Comment peux-tu en savoir autant sur moi alors que j’en sais si peu sur toi ?

Bree releva la tête et plongea son regard dans celui de Jace. Oui, c’était injuste. Pourtant, l’idée de lui parler plus en profondeur de ses origines était insupportable. Même si elle essayait, elle doutait qu’un son pût sortir de ses lèvres. Quand Bree avait perdu sa peau, elle avait perdu une partie d’elle-même et son âme souffrait toujours d’une douleur fantôme. C’était un deuil irrésolu et la Selkie avait appris que le silence était un baume réconfortant. Elle n’en parlait jamais, car parler ravivait de trop mauvais souvenirs.

– J’aimerais te poser une question…

La Selkie tourna vers lui un regard suspicieux et grinça entre ses dents :

– Pose toujours…

– Si tu as perdu ta peau, pourquoi ne te sers-tu pas de ton pouvoir de voyage dans le temps pour la retrouver ?

Bree laissa échapper un petit ricanement. Se pouvait-il que Jace lût dans ses pensées et la poussât doucement dans ses retranchements ?

– Je t’ai dit que je ne voulais pas en parler…

– Oh, je t’en prie, Bree ! Vue de l’extérieur, cette situation est totalement incompréhensible.

Cela, l’agente voulait bien le croire. Il y avait encore tant de choses qu’elle-même ignorait sur son don, sur sa condition de Selkie sans peau. Elle croisa le regard de Jace et soupira devant ses yeux pleins d’espoirs. Impossible de lui dire non encore une fois.

– J’ai perdu ma peau à Sandwood Bay, finit-elle par lâcher dans un murmure. C’est un lieu hors du temps qui ne tolère pas qu’on y utilise le moindre pouvoir magique. Ma faculté de retourner dans le passé ne fonctionne pas, sur cette plage. Et comme j’ai perdu une partie de ma mémoire, il m’est impossible de m’aider de mes souvenirs, ni même de savoir réellement quand chercher…

– Oh… j’ignorai que tu étais amnésique, je…

– Tu ne pouvais pas le deviner. Nous devrions dormir, à présent.

Du coin de l’œil, elle le vit acquiescer. S’il avait d’autres questions, il se garda bien de les lui poser et Bree fut reconnaissante. De toute façon, il n’y avait rien à dire de plus.

Jace lui tendit la tresse qu’il avait terminée et elle l’enroula autour de sa tête. Dehors, le vent chassa un nuage et la lune les éclaira un bref instant. L’Oracle poursuivit son geste et se risqua à caresser la joue de la jeune femme qui s’était figée.

– Est-ce pour cela que tu as toujours l’air si triste ? demanda-t-il dans un souffle.

Immédiatement, Bree se détourna sur le siège passager et lui tourna le dos.

– Merci pour la tresse, dit-elle d’un ton sans appel qui sonnait la fin de leur conversation.

– De rien, murmura Jace, déçu.

Il se retourna à son tour, se demandant ce qui lui avait pris de lui caresser la joue ainsi. Un instant, il avait cru… Mais qu’avait-il cru, enfin ? Bree n’était même pas son style, lui qui préférait les blondes californiennes. Et pourtant…

Derrière lui, le visage de la Selkie avait rougi. La sensation de la main de Jace sur sa pommette était encore brûlante et son cœur battait à tout rompre. Elle ne devait jamais laisser cela se reproduire, c’était si peu professionnel. Néanmoins, ce serait mentir de dire qu’elle n’avait pas apprécié ce contact, aussi fugace qu’il fût. Elle ferma les yeux et le visage de Jace s’imposa immédiatement sous ses paupières. Épuisée, Bree n’eût pas la force de le chasser et s’endormit ainsi, un drôle de sourire flottant sur ses lèvres.

 

Lorsque Bree se réveilla, le jour était déjà levé. Une épaisse brume cachait le paysage de l’île de Skye, si bien que la Selkie ne parvenait pas à voir la route devant elle. Le siège conducteur où avait dormi Jace était vide et, soudain terrorisée qu’il lui soit arrivé quelque chose, Bree sortit en trombe de la voiture.

Elle le trouva penché sur le capot de la Mini Cooper avec un humain qu’il avait probablement réussi à héler. En se retournant, Bree vit la camionnette de l’homme, garée quelques mètres plus loin et à peine visible dans le brouillard ambiant. Elle les salua brièvement et remonta dans la voiture.

Heureusement pour eux, le mortel savait ce qu’il faisait et le véhicule redémarra en quelques minutes. Jace remercia chaleureusement l’homme tandis que ce dernier leur souhaitait bonne route. L’Oracle se réinstalla sur le siège du conducteur.

– Tu veux conduire ? demanda-t-il à Bree, à brûle-pourpoint.

– Jamais, grogna la Selkie, que la mauvaise humeur semblait avoir rattrapée.

Si elle s’en voulait de s’être laissée attendrir par le visage d’ange de l’amérindien, Bree était encore plus remontée contre Jace pour avoir tenté un rapprochement. Elle se promit qu’elle ne laisserait plus jamais passer ce genre de comportement.

Jace lui sourit pourtant et tourna le volant, reprenant la route vers Portree.

 

 

Le silence les accompagna durant cette ultime partie de leur voyage. Lorsqu'ils traversèrent le pont qui les menait sur l'île de Skye, le brouillard fut si épais qu'ils ne purent voir la mer sauvage en contrebas et cela parut attrister intensément Bree. Indifférent à la moue sombre de sa garde du corps, Jace s’arrêta souvent pour observer le paysage magnifique de l’île de Skye. En fin de matinée, la brume se leva enfin et ils purent admirer les montagnes et les rivières qui parcouraient le panorama. Le soleil perça les nuages et illumina de ses rayons chauds l’herbe verte et les flancs de collines rocheux. Alors qu’il se décalait sur le bas-côté et sortait pour caresser un buffle, Jace avisa Bree, qui était demeurée appuyée contre la voiture, les bras croisés.

– Comment peux-tu rester indifférente à tout cela ?

Bree préféra détourner le regard pour que Jace ne voie pas les larmes qui perlaient au coin de ses yeux. Elle n’était pas indifférente, loin de là. Elle n’était pas indifférente, loin de là. Depuis qu'ils avaient passé le pont, elle ressentait le besoin de voir la mer. La nostalgie s’emparait d’elle, la tourmentant comme une vague tourmenterait un rocher. Bien sûr, il y avait l’embouchure de la Mer du Nord à Édimbourg, mais c’était différent. La mer qui entourait Skye était sauvage, Bree le sentait comme si cette dernière résonnait déjà en elle. La Selkie ne pouvait pas encore la voir car ils étaient trop enfoncés dans les terres, mais elle était comme obsédée par l’idée fixe que, tant qu’elle n’aurait pas mis les pieds dans l’eau, elle ne se sentirait pas mieux.

– Allez, on y va !

Jace jeta un regard vers elle et devina instantanément que quelque chose n’allait pas. Quand ils se réinstallèrent tous les deux dans la voiture, Bree lui tourna résolument le dos, preuve, s’il en fallait, qu’elle ne voulait pas faire la conversation.

Ils arrivèrent à Portree en début d’après-midi. Comme ils n’avaient rien avalé depuis la veille, Jace mourait d’envie de se jeter sur un restaurant. Il déchanta rapidement lorsque Bree, la voix tremblante, lui indiqua de s’arrêter un peu en dehors de la ville. Le ventre de Jace grondait de plus en plus fort, mais, au vu de la mine chamboulée de la Selkie, il ne protesta pas.

La Mini Cooper les mena tout au bout d’un petit chemin de terre. En contrebas d’une étendue d’herbe, les eaux sombres du Détroit de Raasay semblaient lui tendre les bras.

Jace n’avait pas arrêté le moteur que Bree s’était déjà précipitée hors de la voiture. Elle courut quelques mètres et, enlevant ses bottines à la va-vite, plongea ses pieds dans l’eau glacée.

L’espace de quelques secondes, elle se sentit soulagée. La mer avait toujours su la calmer, la rassurer. Bien sûr, ils étaient encore trop proches du port de Portree pour qu’elle ait en face d’elle l’océan déchaîné qu’elle aimait voir, mais c’était mieux que rien. Quelques vaguelettes lui chatouillèrent les mollets. Elle hésita, un instant, à laisser tous ses vêtements sur la berge et à plonger la tête la première. Bree avait toujours cet espoir fou et insensé que, si elle nageait loin et longtemps, elle pourrait retrouver sa forme de Selkie, rendue en cadeau par l’océan lui-même. Mais ce n’était qu’une douce utopie, elle le savait. De plus, sa condition d’humaine ne lui permettrait jamais d’aller dans les profondeurs.

Une larme coula sur la joue de Bree et tomba dans la mer. Elle se rappelait avoir pensé, il y a longtemps, que la mélancolie qu’elle ressentait s’apaiserait avec le temps. Il n’en était rien. Se tenir près de l’eau sans pouvoir y plonger et rejoindre les siens faisait toujours aussi mal.

Jace s’assit dans l’herbe derrière elle et attendit. Il se souvenait des mots du bestiaire que Bree lui avait fait lire. Sa garde du corps pouvait bien tout tenter pour être heureuse sur Terre, elle n’aurait toujours qu’une seule envie : retourner dans la mer. Dans l’esprit de Jace, cela sonnait comme une malédiction malsaine. Il aurait aimé pouvoir aider Bree à retrouver sa peau, à retrouver sa vie. Il se concentra et, invoquant son pouvoir, tenta une nouvelle fois de voir le futur de la jeune femme.

La même image que deux soirs plus tôt lui vint à l’esprit : celle de Bree, étendue et morte au bord d’un loch, une silhouette sombre penchée sur sa dépouille. L’Oracle secoua la tête. Il y avait forcément autre chose, un autre futur possible. Il chercha encore, se figurant l’arbre de possibilités dont Bree lui avait parlé. Mais il ne voyait qu’un immense chemin, une seule voie, un seul avenir.

Qui menait, inévitablement et inexorablement, à la mort de la Selkie.