Le Bassin aux Fées

 

 

– Tu te sens mieux ?

Bree détacha son regard de la vitre et observa Jace, assis en face d’elle. Il était en train de dévorer son deuxième fish and chips alors que la Selkie avait à peine touché à son saumon. Ses épisodes mélancoliques avaient toujours eu le don de lui couper l’appétit.

– Ça va, répondit-elle, la voix lointaine. Désolée pour tout à l’heure.

La jeune femme était restée une bonne heure les pieds dans l’eau avant que Jace ne vînt la déloger. Il les avait menés jusqu’au restaurant le plus proche et avait commandé pour elle le temps qu’elle se remît de ses émotions.

Bree se sentait honteuse. Elle faisait montre d’une grande faiblesse et baissait de plus en plus sa garde, à son grand désarroi. Hors de question qu’elle perdît davantage le contrôle ; elle devait se reprendre, et vite !

– Ce n’est rien, l’excusa Jace. Ce n’est pas de ta faute… Tu es comme ça, pas vrai ? C’est la malédiction des Selkies.

Bree arqua un sourcil. Elle n’avait jamais considéré ses crises de mélancolie comme une malédiction, mais plutôt comme une facette inévitable de ce qu’elle était. Les mots de Jace, pourtant, sonnaient étonnamment juste.

– Alors, c’est quoi le plan maintenant ? demanda l’amérindien.

L’agente de la BPCM se mordit la lèvre. Elle aurait aimé avoir le temps d’interroger les locaux sur ces fameuses Fairy Pools, célèbres pour leur beauté, mais terriblement mystérieuses. Malheureusement, leur panne de la veille leur avait fait perdre un temps considérable.

– Nous partons directement après le déjeuner, annonça Bree. Il va faire nuit dans une heure, mais tant pis.

Il était à peine quinze heures et pourtant le jour commençait déjà à décliner. En automne, les journées écossaises étaient affreusement courtes et Jace avait du mal à s’y faire.

– Pourquoi y aller aujourd’hui ? Je croyais que la pleine lune était seulement demain ?

– Je veux pouvoir me repérer, voir s’il y a un endroit proche où nous pouvons nous cacher en attendant le Djinn et ses sbires.

Les yeux de Jace se mirent à briller et Bree devina son excitation. Il avala sa bouchée et posa sa fourchette sur le rebord de son assiette.

– On va leur tendre une embuscade ?

La Selkie ébaucha un sourire. Même si la proposition était tentante, elle savait qu’elle ne pouvait pas protéger Jace et arrêter les contrebandiers.

– Je veux simplement suivre leur piste, expliqua Bree. Je pense avoir mis la main sur le plus gros trafic de créatures magiques depuis des décennies. Je serai incapable de trouver le sommeil avant de l’avoir complètement démantelé.

Jace perdit son sourire.

– Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’on va laisser ces contrebandiers kidnapper une Fée ?

– Précisément. C’est la seule façon de savoir pourquoi ils veulent ces Fées en particulier. Alisdair est persuadé qu’il s’agit d’une banale histoire d’argent, mais je ne suis pas d’accord. Toute cette histoire cache quelque chose qui nous dépasse. Et cette créature sombre, ce mystérieux commanditaire…

Bree réfléchissait à voix haute et Jace tentait tant bien que mal de garder le fil. Si elle lui confiait ses pensées, cela voulait-il dire qu’elle le considérait comme son égal, au moins un peu ?

Soudain, Bree s’arrêta de parler, attrapa sa fourchette et engloutit son saumon en quatre bouchées.

– Allez, s’exclama-t-elle, les joues encore pleines de poisson. On a assez traîné ! Allons-y !

 

Les Fairy Pools se trouvaient à une trentaine de minutes de route de Portree, mais il sembla à Jace et à Bree que le voyage dura des heures. Très vite, ils furent enveloppés par une obscurité profonde et la brume ne tarda pas à les rejoindre. Le paysage de l’île de Skye, avec ses montagnes cuivrées et ses champs à perte de vue, disparut bientôt dans le noir, ne laissant apparaître que la route longue et sinueuse qui menait jusqu’au bassin.

– C’est là, dit Bree, qui suivait le chemin sur la carte. Gare-toi un peu plus loin. Au cas où.

Jace obtempéra et laissa la Mini Cooper sur le bord de la route. Les deux compagnons s’enveloppèrent chaudement ; la température frôlait le négatif et une fine couche de gel recouvrait déjà l’herbe aux alentours.

Pour rejoindre les Fairy Pools, il leur fallait emprunter un long chemin de randonnée. Ce dernier était chaotique et irrégulier, tantôt couvert de terre battue humide, tantôt composé de roches traîtresses qui manquèrent de faire tomber Jace à plusieurs reprises. L’obscurité dense autour d’eux rendait la promenade compliquée : le ciel, si bleu dans l’après-midi, était désormais gorgé d’épais nuages qui masquaient la lueur de la lune. Une fois de plus, l’amérindien regretta amèrement la lumière du flash de son téléphone portable.

Pour Bree, l’obscurité ne semblait pas être un problème. Elle sautait de pierre en pierre avec élégance, les sens aux aguets. Elle n’entendait rien d’autre, cependant, que le clapotis des cascades qui se rapprochait inexorablement.

– Tu es déjà venue ici ? demanda Jace en rompant leur silence.

– Jamais. Alisdair m’en a parlé des dizaines de fois, il dit que c’est un endroit fabuleux quand on aime nager… Alors j’avais évité de m’y rendre jusqu’à aujourd’hui.

– Tu ne nages donc jamais ?

Bree serra les poings et décida d’éluder la question. Plutôt mourir que d’avouer à son jeune compagnon qu’elle était incapable de nager avec des jambes. Tous ses essais s’étaient soldés par de cuisants échecs et elle avait failli se noyer un nombre incalculable de fois. La Selkie avait préféré abandonner : elle nagerait sous sa forme de phoque, ou plus du tout !

Jace, comprenant qu’il s’agissait sûrement d’un énième sujet sensible, n’insista pas. Ses yeux finissaient par s’habituer à l’obscurité et, au fur et à mesure qu’ils avançaient, il devint plus à l’aise. Bien qu’il aurait aimé visiter l’endroit de jour pour mieux en apprécier les couleurs, la beauté du lieu ne lui échappa pas. De petites rivières descendaient en cascades à leur droite, tantôt cours calme, tantôt torrent. Jace retira son gant et se pencha pour caresser en la surface. Il fut surpris de constater que, contrairement à ce qu’il pensait, l’eau était chaude.

– Ce sont les Fées, expliqua Bree, qui avait elle aussi glissé ses doigts dans la rivière. Elles chauffent les bassins. Nous devrions bientôt arriver au premier.

En effet, quelques minutes plus tard, la première Fairy Pool se dévoila sous leurs yeux.

Ce fut d’abord la musique envoûtante de la cascade qui frappa Jace et Bree. La rivière percutait la surface du bassin avec une force impressionnante et le bruit résonnait sur les parois de la roche sombre. Une drôle de lueur bleutée semblait miroiter à la surface de l’eau comme si, dans les profondeurs, les Fées possédaient leur propre source de lumière. Jace voulut descendre pour y regarder de plus près, mais Bree le retint en l’attrapant par la manche.

– Nous devons aller jusqu’au bout.

Au fur et à mesure qu’ils marchaient, le sentier devint de plus en plus étroit et la route moins évidente. À de nombreuses reprises, Bree dut escalader un gros rocher et tendre la main à Jace pour l’aider à grimper. Elle remarqua que sa proximité ne la dérangeait plus autant, comme si elle finissait, contre toute attente, par s’habituer à sa présence.

Elle repensa à la veille, à la main de Jace sur sa joue, et son cœur se serra. Son imagination devait lui jouer des tours. Elle avait une mission, hors de question qu’elle laissât l’amérindien l’en détourner. De plus, dans une dizaine de jours, Alisdair lui aurait fabriqué une nouvelle identité secrète et elle ne le reverrait plus jamais.

Cette pensée réconforta Bree. Sa vie solitaire lui manquait. Peut-être que, si elle parvenait à rendre Jace sans aucune égratignure, Alisdair la laisserait enfin travailler seule ?

– Bree… Je crois que c’est ici.

La voix de Jace tira la Selkie de sa rêverie et elle regarda devant elle. Le spectacle qui se déroulait sous ses yeux lui coupa le souffle.

Le plus grand bassin des Fairy Pools était là, à flanc de montagne, presque aussi lumineux qu’en plein jour. Sa lumière bleue et irisée se reflétait contre les rochers et illuminait les cascades, les rendant féeriques. En contrebas, une petite plage de galets sombres semblait les attendre et les deux compagnons décidèrent de descendre.

– C’est magnifique, souffla Jace.

Bree resta silencieuse. Il n’y avait rien à ajouter. La Selkie en elle se sentait, une fois de plus, inexorablement attirée par la surface miroitante. Elle rêvait d’y plonger et d’aller voir quelle était la mystérieuse source de lumière, là-dessous.

Jace et Bree demeurèrent longtemps ainsi, debout sur la berge, face aux cascades enchantées. Chacun était perdu dans la contemplation du lieu qui transpirait de magie. L’amérindien et la Selkie guettaient la surface, attendant désespérément qu’une Fée fasse son apparition. Mais les eaux ne trahirent aucune présence et, si Fées il y avait, elles ne souhaitaient pas se montrer.

– Cette lumière… murmura Jace en indiquant la lueur sous l’eau. D’où vient-elle ?

Dans la pénombre, Bree sourit. Elle retira son gant et, se plaçant face à Jace, lui tendit la paume.

– Je crois qu’il n’y a qu’un seul moyen de le savoir.

 

Pour son second voyage, Jace fut particulièrement attentif à Bree. Il observa les traits de son visage se détendre un à un tandis que son regard semblait se perdre dans les profondeurs du temps.

Il se demanda si elle avait rejoint cette lueur intérieure dont elle lui avait parlé, celle qui la guidait à chaque voyage dans le passé. Il regretta de ne pouvoir la voir, cela aurait peut-être pu l’aider à comprendre comment mieux utiliser son propre pouvoir. Pourtant, peut-être parce qu’il s’y attendait cette fois-ci, il sentit quelque chose remuer en lui. Alors que le temps remontait autour d’eux, les facultés de visionnaire de Jace s’éveillèrent et de drôles d’images s’imposèrent à lui, si fugaces et cruelles qu’il faillit lâcher les mains de Bree.

Peur. Désolation. Mort.

Chaque fois qu’il fermait les paupières, il voyait les Fairy Pools dévastées et des centaines de petites fées mortes autour du bassin. Ce futur semblait cependant bien lointain, car, en s’attardant sur quelques détails, il remarqua que la cascade ne coulait plus, comme si sa source s’était tarie.

Bree stoppa soudain leur voyage et les visions de Jace disparurent aussi vite qu’elles étaient venues.

– Tout va bien ? lui demanda la Selkie.

Elle dévisagea Jace qui avait pris une couleur verdâtre. Elle glissa discrètement son index à la base de son poignet pour vérifier son pouls, qui était anormalement rapide.

– C’est le voyage qui te rend malade ?

– Non… enfin si, sûrement, dit Jace en se massant la tempe de sa main libre. On est remonté jusqu’à quand ?

– La dernière pleine lune. Je veux voir si quelque chose de particulier s’y passe, répondit Bree.

En regardant autour de lui, Jace remarqua que rien n’avait changé, si ce n’était le ciel dégagé qui leur offrait une vue imprenable sur l’astre céleste. Alors qu’un rayon de lune caressait la surface miroitante et venait se mêler à la lueur bleue, la magie opéra.

Des dizaines de petites Fées surgirent des flots et entamèrent une danse enchantée. Le bruit de la cascade devint une musique tandis que les créatures se mettaient à courir sur l’eau, créant un faible clapotis qui battait la mesure de la mélodie.

Jace et Bree s’arrachèrent un instant à ce spectacle pour se regarder. Même Bree, d’ordinaire si taciturne, affichait un grand sourire. Le spectacle était d’une beauté à couper le souffle.

La Selkie crut entendre le début d’une mélodie, si faible qu’elle pensa d’abord avoir rêvé. Elle intima à Jace de se pencher un peu plus en avant et tendit l’oreille.

– Tu entends, toi aussi ?

L’Oracle acquiesça. Les Fées chantaient. Non.

Elles chuchotaient.

– Je croyais qu’elles étaient muettes, souffla Bree.

Tous les murmures se confondaient et créaient un unisson pur et parfait. La Selkie peinait, cependant, à isoler des phrases. Elle crut entendre l’histoire d’un homme qui confiait son amour pour une femme déjà mariée, celle d’une petite fille qui racontait qu’elle avait volé du pain.

– Ce sont des secrets, réalisa-t-elle.

Franck s’était trompé, mais à moitié seulement. Les Fées ne détenaient pas un secret ancestral, elles en possédaient des centaines. Une infinité de secrets qu’elles confiaient à la lune et qui formaient une chanson.

Bree était stupéfaite. Elle était loin de se douter de ça.

Une autre question demeurait désormais en suspens : lequel de ces secrets pouvait bien intéresser les contrebandiers ?

Sans prévenir Jace qu’ils repartaient dans le passé, Bree activa son pouvoir. La nuit succéda au jour à une vitesse folle. En un battement de paupière, la Selkie leur fit remonter plus d’un siècle et Jace se sentit vaciller.

Devant lui, les images étaient trop fugaces pour qu’il pût en comprendre une seule. Il crut apercevoir un bombardier vriller le ciel, vite remplacé par un essaim d’oiseaux migrateurs. L’Oracle baissa les yeux et découvrit des hommes, des femmes et des enfants qui venaient livrer leurs secrets aux Fées. Les sons étaient trop faibles pour lui, mais il ne doutait pas que Bree, elle, n’en perdait pas une miette.

Pourtant, elle ne semblait pas trouver l’information qui l’intéressait et continuait de chercher.

Ils remontèrent encore d’un siècle, puis de deux. Le paysage changeait autour d’eux alors que les saisons paraient les Fairy Pools de couleurs étonnantes. Plus Bree les enfonçait dans le passé, plus la tête de Jace protestait. Le jeune homme était en proie à de violentes migraines et serrait la main de Bree de plus en plus fort. Cette dernière ne semblait pas s’en rendre compte et poursuivait son voyage, à la recherche du secret qui ferait tout basculer.

Soudain, les visions de Jace revinrent, plus fortes, plus précises. Chaque battement de paupière lui montrait un futur différent. Un où le soleil brillait tellement qu’il était devenu difficile de respirer. Un autre ou la nature avait repris ses droits sur le bassin, le rendant inaccessible. Au fur et à mesure qu’il retournait dans le passé avec Bree, les avenirs possibles s’élargissaient devant lui, de plus en plus lointains, et aussi de plus en plus douloureux.

– Bree, murmura-t-il. Arrête, s’il te plaît…

Mais la Selkie ne l’entendit pas et continua de faire défiler les jours. Elle ne savait pas très bien ce qu’elle cherchait. Une information capitale qui pouvait intéresser des contrebandiers, les secrets de créatures magiques, des confidences importantes… Elle était remontée loin déjà, et plus elle reculait dans le temps, plus sa progression était difficile. Pourtant, elle sentait qu’elle touchait au but, elle ne pouvait pas abandonner maintenant, hors de question de…

– BREE ! hurla Jace à côté d’elle. Ça suffit !

Elle les fit revenir au présent juste avant que le jeune homme ne lâchât sa main. Il demeura un instant prostré en avant, les bras autour de ses longues jambes et se tint la nuque.

– Qu’est-ce qu’il y a ? l’interrogea la Selkie avec une inquiétude non feinte.

– Ma tête… Je t’ai demandé dix fois d’arrêter !

– Je… je suis désolée, bafouilla-t-elle.

Elle mit ses mains en coupe, s’approcha du bassin et recueillit un peu d’eau, puis elle passa ses paumes mouillées sur la nuque de Jace.

– C’est le voyage ? Je ne comprends pas, c’est la première fois que ça fait ça à quelqu’un…

Jace releva la tête et plongea son regard dans le sien.

– Je… le voyage semble avoir réveillé mon pouvoir. Le passé et le futur se mélangeaient et… j’ai vu tellement de choses.

L’Oracle paraissait épuisé et Bree, bien que rongée par la curiosité, ne l’interrogea pas davantage. Il était évident qu’elle avait, sans le vouloir, repoussé Jace dans ses retranchements.

Un rayon de lune vint soudain caresser la surface miroitante du bassin. La Selkie releva la tête vers le ciel et déglutit. L’astre, rond et plein, semblait lui renvoyer un sourire narquois.

– Et merde, pesta-t-elle.

Dans la précipitation de leur départ, Bree avait dû faire une erreur.

La pleine lune n’était pas le lendemain, elle était cette nuit.

Ce qui signifiait, sans l’ombre d’un doute, que les contrebandiers n’allaient plus tarder.