– Jace ? Tu peux marcher ? Il faut partir, vite.
– Laisse-moi cinq minutes, grogna l’Oracle, toujours en proie à une violente migraine.
Bree regarda autour d’elle, paniquée. Avaient-ils cinq minutes devant eux ? Elle en doutait. Les contrebandiers seraient là d’un instant à l’autre et, s’ils la découvraient ici avec Jace, elle ne donnait pas cher de leurs peaux. La dernière fois, les Bonnets-Rouges étaient peu nombreux et la plupart étaient désarmés. Elle avait eu de la chance. On ne pouvait pas en dire autant pour le pauvre Caleb…
– Je me suis trompée, Jace, avoua-t-elle à son compagnon en s’accroupissant à côté de lui. La pleine lune est cette nuit et les contrebandiers vont arriver. On ne peut pas rester là.
Jace releva la tête et plongea son regard dans celui de la Selkie, réalisant que, pour la première fois depuis le début de leur voyage, elle avait l’air affolée. S’il comprenait l’urgence de la situation, il n’en était pas moins incapable de bouger. Sa migraine le paralysait et il avait toujours, chaque fois qu’il fermait les yeux, des visions étranges de mille futurs possibles. Il ignorait tout ce que cela signifiait vraiment, mais une chose était sûre : son pouvoir était réveillé pour de bon et ne semblait pas vouloir se taire.
Il sentit à peine Bree le soulever par les aisselles et passer un bras autour de sa taille pour le soutenir. La Selkie avisa un petit renfoncement derrière la cascade la plus proche et songea que cela ferait une cachette parfaite. Heureusement pour elle, le bassin n’était pas très profond à cet endroit et elle put le traverser à pied, en portant à moitié un Jace en piteux état.
Une fois de plus, Bree faillit perdre son sang-froid. La situation lui échappait complètement. Comment avait-elle pu se tromper sur les dates de la pleine lune ? Elle avait pourtant bien regardé sur le calendrier que la BPCM lui offrait chaque année. Ç’aurait dû être le lendemain, certainement pas cette nuit… À moins que le manque de sommeil et ces derniers jours mouvementés lui aient fait perdre la tête ?
Au prix d’un énorme effort, elle parvint à la cascade. La puissance de l’eau qui battait le bassin les éclaboussait, mais au point où ils en étaient, Bree se fichait bien d’être mouillée.
– Prends une grande inspiration ! hurla-t-elle à Jace par-dessus le vacarme.
Ce dernier obéit et ils passèrent.
Même s’il s’y attendait, Jace eut le souffle coupé en sentant la force de l’eau s’abattre sur ses épaules. Contrairement à un peu plut tôt, elle était gelée et cela eut au moins le bénéfice de lui remettre les idées en place. Ses visions cessèrent soudain et sa migraine disparut instantanément, comme si elles étaient restées de l’autre côté de la cascade.
Bree avait raison. Il y avait bien un petit renfoncement dans la roche, juste assez grand pour contenir deux personnes. Elle s’y hissa puis aida Jace, qui tenait debout désormais, à monter à son tour.
– On va attendre ici, murmura la Selkie.
– Attendre quoi ? grogna Jace en s’écroulant contre la roche sombre.
– Que les contrebandiers repartent.
– Repartent ? Ils ne sont même pas là et…
Bree fondit sur Jace et lui plaqua une main sur la bouche pour l’inciter à se taire. Elle était désormais si proche de lui que le jeune homme pouvait voir à quel point la couleur de ses yeux était complexe, plus qu’elle n’y paraissait de prime abord. Alors qu’il les pensaient noirs, ses iris étaient en réalité parsemés de gris sombre et d’argent.
– Ils sont là, chuchota-t-elle, la bouche à quelques centimètres de celle de Jace.
Bien qu’elle les entendît à peine par-delà le bruit de la cascade, elle en était certaine. Elle distingua les petits pas pressés des Bonnets-Rouges, si distinctifs, car ils marchaient pieds nus sur la roche mouillée. Puis, dans un second temps, Bree reconnut le son familier des talons ferrés de Maître Hilgins.
Le doute n’était plus permis. C’étaient bien les contrebandiers qu’elle cherchait.
Et ils venaient voler une Fée.
Elle retira sa main de la bouche de Jace et se retourna pour tenter de voir quelque chose à travers la cascade. L’eau brouillait sa vue et elle ne distinguait que des formes floues. Elle compta tout de même plus de trente Bonnets-Rouges — comment diable pouvaient-ils être aussi nombreux ? — et le Djinn, qui s’approchait du bassin.
– On va vraiment rester là sans rien faire ? chuchota Jace.
– Ils sont trop nombreux, constata Bree. Je suis une bonne combattante, mais à trente contre une, je n’ai aucune chance.
– Et tu ne peux pas contacter ton Q.G ?
Bree fouilla ses poches et en sortit trois moineaux messagers, un peu mouillés par la cascade. Elle hésita. Si elle en envoyait un, elle prenait le risque qu’il soit intercepté par le fameux agent double et, par la même occasion, elle avouerait à Alisdair qu’elle n’avait jamais cessé d’enquêter sur l’affaire des contrebandiers. Pire encore, qu’elle avait emmené Jace avec elle, le mettant davantage en danger. Elle ne doutait pas qu’Alisdair la suspendrait pour quelques semaines s’il apprenait ça, voire quelques mois.
– C’est trop risqué, grommela-t-elle en rangeant les origamis.
– Tu serais vraiment prête à tout pour suivre une piste, hein ? cracha Jace d’un air mauvais. Même à laisser une créature innocente se faire capturer.
– Si c’est pour en sauver des centaines, oui, admit la Selkie. Maintenant, tais-toi, j’essaye d’écouter.
Jace se renfrogna. Il comprenait le point de vue de Bree, mais ne le cautionnait pas. N’était-elle pas censée protéger ces Fées ? Et surtout, si elle avait l’occasion de découvrir qui se cachait réellement derrière les contrebandiers, jusqu’où serait-elle prête à aller ?
Bree tendit l’oreille et se pencha un peu plus en avant. De là où elle se trouvait, elle pouvait voir la lumière de la lune percuter le bassin et toucher la lueur bleutée des profondeurs. Cette dernière s’anima et, bientôt, les petites Fées jaillirent des flots pour entamer leur chant.
Elles ne chantèrent pas longtemps.
Surgissant de derrière un rocher, un Bonnet-Rouge bondit et attrapa l’une d’elles avec un filet à papillons. Les autres Fées, prenant peur, se réfugièrent aussitôt dans les profondeurs protectrices du bassin. L’action fut si rapide que Bree eut à peine le temps de cligner des paupières.
– Je suis sûr qu’on peut les avoir, à deux, murmura Jace qui s’était glissé à côté d’elle et qui n’avait, lui non plus, rien perdu de la scène. J’ai fait quatre ans de karaté, je peux…
– Non, Jace. Tu ne peux pas. Face à autant de Bonnets-Rouges, même un agent surentraîné n’aurait aucune chance. Il faut savoir choisir ses batailles.
Jace souffla, mais ne répondit pas. Le ton de Bree était sans appel et il savait qu’il était inutile d’insister.
Ils observèrent donc, sans rien faire, le Bonnet-Rouge glisser la petite Fée dans un bocal en verre. Le Djinn s’en saisit et l’approcha de son visage.
– Vous auriez dû livrer votre secret à mon maître lorsqu’il vous l’a demandé, dit-il de sa voix grinçante. Cela aurait évité tout ce…
Il n’eut pas l’occasion de terminer sa phrase. Les eaux du bassin se déchirèrent soudain et une énorme vague vint éclabousser les Bonnets-Rouges restés sur la rive. Une présence lunaire s’éleva au-dessus des eaux, présence qui arracha un sourire à Bree.
– Une Ondine, souffla-t-elle. Bien sûr…
Jace ne répondit pas, hypnotisé par la vision qui transparaissait de l’autre côté de la cascade. Une femme gigantesque lévitait quelques centimètres au-dessus de l’eau. Ses longs cheveux d’argent ondulaient avec grâce autour de son visage, que le jeune homme peinait à apercevoir puisqu’elle était de profil. Il devina tout de même une peau bleue qui irradiait de lumière.
– C’est la lueur de tout à l’heure, réalisa-t-il.
Bree acquiesça. La plupart des Ondines avaient disparu depuis longtemps, tuées par l’industrialisation humaine qui polluait les fleuves et les rivières. Elle aurait dû se douter qu’un lieu aussi pur et magique que les Fairy Pools possédait encore une gardienne.
L’Ondine se tourna vers le Djinn, qui dégoulinait d’eau lui aussi. Elle l’apostropha et sa voix claire résonna dans le bassin :
– Rends-moi ce que tu m’as pris, Djinn.
– Tu sais très bien que je ne peux pas, protesta Hilgins, l’air tout de même peu rassuré. Mon maître…
– Ton maître connaît le prix à payer pour découvrir un secret. Voler une de mes Fées ne vous mènera que sur le chemin de la désolation.
Devant la majesté de l’Ondine, le Djinn s’inclina en reculant.
– Je suis désolé, s’excusa-t-il. C’est un de ses vœux et je ne peux m’y soustraire.
Évidemment, le Djinn était prisonnier de la créature sombre. Bree regretta amèrement de ne pas pouvoir envoyer d’origami à Alisdair pour lui demander d’enquêter plus intensément sur Hilgins. Si la BPCM mettait la main sur la lampe du Génie, ils pourraient sûrement en savoir un peu plus sur le chef des contrebandiers.
– Rends-la-moi, sinon… menaça l’Ondine.
– Sinon quoi ? s’exclama le Djinn en se redressant et en reculant davantage. Nous savons tous les deux que tu ne peux pas sortir d’ici.
– Moi, non. Mais elles, oui.
L’Ondine frappa dans ses mains et, aussitôt, des centaines de Fées surgirent des flots pour foncer sur les contrebandiers.
Petites comme elles étaient, elles ne faisaient pas de gros dégâts, mais elles étaient si nombreuses que cela renversait la tendance. Voir ces minuscules créatures se battre suffit pour faire changer Bree d’avis.
– Reste ici, ordonna-t-elle à Jace avant de retraverser la cascade.
Poignard en main, la Selkie se jeta dans la bataille. Elle fendit les quelques mètres qui la séparaient des Bonnets-Rouges et commença à se battre, tout en faisant attention de ne pas blesser les Fées.
Toujours caché, Jace regarda de loin l’agente de la BPCM mettre une raclée aux vieillards aux yeux rouges. Bree lui avait déjà parlé d’eux, mais c’était la première fois qu’il voyait de telles créatures. La Selkie bougeait si vite que le jeune homme peinait à la suivre des yeux. Un instant, elle brisait le poignet d’un de ses assaillants et la seconde suivante, elle en projetait un autre contre un rocher. Tout à son combat, elle ne vit pas que le Djinn, qui serrait toujours son bocal contre lui, était en train de s’enfuir.
Sans réfléchir, Jace se jeta à son tour hors de la cascade :
– Il s’échappe ! hurla-t-il en pointant Hilgins du doigt.
La Selkie releva la tête et regarda dans la direction indiquée par Jace. Le Djinn aussi s’était retourné et fixa un instant l’Oracle avec une moue surprise. Cela ne dura cependant qu’une fraction de seconde et il reprit vite sa course, sautant de rocher en rocher. Les Bonnets-Rouges qui ne s’étaient pas encore enfuis profitèrent de ce moment d’inattention de la part de l’agente pour prendre leurs jambes à leur cou.
Bree s’élança à la poursuite du Djinn. Plus grande et plus efficace, elle n’eut aucun mal à le rattraper. Elle le faucha au niveau des genoux et le Génie, déséquilibré, laissa tomber le bocal qui roula sur le sol.
Déjà, la Selkie était de nouveau debout, prête à combattre. Mais c’était sans compter sur deux Bonnets-Rouges qui, arrivant par l’arrière, s’agrippèrent à l’agente. Elle désarçonna le premier d’une torsion du buste et attrapa le deuxième par le collet pour le lancer sur le Djinn, qui venait à peine de retrouver son équilibre.
Cette fois, le Génie était préparé. Il esquiva le spectre et utilisa son pouvoir de télékinésie pour envoyer une grosse pierre sur la tête de son adversaire. Bree se baissa juste à temps. Elle ne fut toutefois pas assez rapide pour éviter les trois nouveaux Bonnets-Rouges qui lui attrapèrent les jambes et s’y cramponnèrent.
Tout en pestant contre ces créatures encombrantes, elle les envoya valser dans les rochers. Le Djinn, fort de cette énième distraction, en profita pour récupérer la Fée et se précipita sur les hauteurs du bassin, hors de portée de la Selkie.
Bree s’apprêtait à lui courir après quand la voix de l’Ondine l’arrêta.
– Laisse-le partir.
Abasourdie, Bree se retourna.
L’esprit de l’eau était au moins trois fois plus grand qu’elle et la Selkie dut se dévisser le cou pour apercevoir son visage. Deux yeux d’un bleu pur l’observaient avec curiosité. Doucement, l’Ondine s’agenouilla dans le bassin pour se mettre à sa hauteur. Les petites Fées, épuisées par le combat, retournèrent auprès de leur gardienne, la mine triste.
– Vous vous êtes bien battues, les félicita l’Ondine dans un murmure.
Du coin de l’œil, Bree avisa un dernier Bonnet-Rouge qui tentait de s’enfuir discrètement. Elle fut sur lui en trois enjambées et, le prenant par le col, lui frappa le crâne sur une grosse pierre. La créature s’affaissa, assommée. L’agente comptait sur lui, désormais, pour l’amener au nouveau repaire des contrebandiers.
Jace fendit les flots à son tour, contourna l’Ondine agenouillée et vint se poster derrière Bree.
– Je croyais t’avoir dit de rester derrière la cascade, maugréa cette dernière.
– Il fallait que je te prévienne…
– Comment veux-tu que je te protège si tu te mets constamment en danger ?
– C’est toi qui me mets constamment en danger !
L’air intrigué, l’Ondine n’avait rien perdu de leur échange et s’était penchée vers eux, les toisant de toute sa hauteur. Sa seule présence suffit à souffler la colère des deux compagnons : ils se chamailleraient plus tard.
– Je… je suis désolée d’avoir échoué à sauver votre Fée, s’excusa Bree en s’inclinant devant l’esprit.
– Tu auras au moins eu le courage d’essayer. Ce que tu ne comptais même pas faire au départ, je me trompe ?
Bree baissa la tête, honteuse, réalisant que l’Ondine l’avait probablement entendue lorsqu’ils étaient derrière la cascade.
– Sache que je comprends ton point de vue et que, même si cela me coûte, je le partage. Ce qui se trame sur les terres écossaises nous dépasse tous.
Les petites Fées s’étaient posées sur les épaules et les bras de l’esprit et semblaient s’être endormies, épuisées. Jace était, quant à lui, abasourdi par la beauté de la créature. Il aurait donné n’importe quoi pour avoir son nécessaire à dessin et pouvoir la croquer.
– Sais-tu quelque chose que j’ignore ? demanda Bree en se redressant.
L’Ondine et la Selkie se toisèrent, chacune semblant se faire son propre avis sur l’autre. Si Bree avait parue impressionnée par la géante au départ, son tempérament d’enquêtrice avait vite repris le dessus.
– Je sais beaucoup de choses, Selkie…
Bree ne fut pas surprise que l’Ondine sache ce qu’elle était. Les créatures aquatiques avaient une sorte de sixième sens qui leur permettait de se reconnaître entre elles.
– Mais pour chaque secret, il y a un prix à payer, acheva l’Ondine dans un murmure. Toi qui peux voyager dans le passé, je peux te montrer ce que l’Ombre veut à tout prix savoir, et qu’elle saura bientôt, grâce à ce Djinn. Mais je ne le ferai qu’à une seule condition…
Bree sentit une drôle de torpeur s’emparer d’elle et son cœur se mit à battre plus fort dans sa poitrine. Elle était suspendue aux paroles de l’Ondine, souhaitant à tout prix qu’elle achevât sa phrase et craignant, en même temps, les mots qui allaient suivre.
– Si tu veux vraiment savoir où te mènera ce chemin, tu vas devoir me faire une confidence, me dire ce que tu n’as jamais révélé à quiconque. Un secret contre un secret. Voilà le prix à payer.