Le Secret de la Selkie

 

 

Un secret contre un secret.

Bree serra les poings. Elle aurait dû s’en douter.

L’Ondine la regardait avec des yeux doux, semblant attendre que la Selkie se décide. Y avait-il un vrai choix à faire, cependant ? Elle voulait savoir ce que cherchait la créature sombre. L’enquête devait absolument avancer. Et, pour cela, il était temps pour Bree de faire un sacrifice.

– Un secret contre un secret ? demanda Jace, abasourdi. Est-ce vraiment équitable ? Nous n’avons pas tous les mêmes confidences à faire…

– Oh, détrompe-toi ! répondit l’esprit de l’eau. Tout le monde a quelque chose à cacher…

– Alors on a qu’à le forcer, lui ! dit-il en désignant le Bonnet-Rouge assommé.

– Impossible, souffla Bree. Je suis prête à parier que ton marché ne fonctionne qu’avec les êtres vivants ?

L’Ondine acquiesça d’un air grave.

Jace hésita. Avant de rencontrer Bree, il n’avait aucun secret. Le seul qu’il possédât désormais était le dessin qu’il avait fait, avec l’annonce de sa mort prochaine. Cela pouvait-il suffire pour satisfaire l’esprit des Fairy Pools ?

– Je… commença-t-il…

Bree se tourna vers lui :

– Ce n’est pas à toi de faire ce sacrifice.

Elle se posta de nouveau face au bassin et prononça d’une voix forte et claire :

– Je vais le faire.

En face d’elle, la Fée des eaux hocha la tête d’un air approbateur.

– Marché conclu.

– Mais, Bree…

L’Ondine observa Jace avec une ébauche de sourire. Le jeune homme se sentit sondé jusqu’au plus profond de son âme. Déstabilisé et toujours affaibli par ses migraines d’un peu plus tôt, il tituba et s’assit sur un rocher.

– Jace ? Ça va ? demanda Bree en se penchant sur lui.

L’Oracle peinait à garder les yeux ouverts, comme s’il était soudain enveloppé dans une douce torpeur, qui lui criait de se laisser aller au sommeil. Lentement, il glissa le long de la roche et, reposant sa tête en arrière, s’endormit.

– Pardonne-moi d’abuser d’un de mes pouvoirs, murmura l’Ondine. Il est sans doute préférable que ce qui va suivre demeure… entre nous ?

Bree regarda la poitrine de Jace s’élever et s’abaisser. Les traits de son visage étaient détendus, apaisés. L’esprit de l’eau avait raison. Il valait mieux que l’Oracle n’entendît pas la suite de cette conversation.

La Selkie se retourna vers la géante, déterminée.

– Très bien. Dis-moi ce que cette ombre veut et je te révélerai un de mes secrets.

– Pas « un de tes secrets ». Le secret. Celui dont tu as honte, que tu peines à t’avouer, celui qui hante tes nuits.

La jeune femme déglutit et son cœur se serra. Évidemment. Il ne pouvait en être autrement.

Elle se rapprocha un peu plus du bassin et se tint la plus droite possible, une pointe d’appréhension grandissante en elle. Ce qui allait suivre n’aurait probablement rien d’une partie de plaisir. Mais si c’était le prix à payer pour faire toute la lumière sur cette affaire, alors…

– Je suis prête, annonça-t-elle.

L’Ondine sortit sa paume de l’eau et la tendit vers la Selkie. La main de l’esprit était si grande que la jeune femme se sentit soudain minuscule. Bien sûr, elle avait l’habitude de côtoyer des géants avec Alisdair, mais l’Ondine avait une présence si forte, si féerique, qu’on ne pouvait qu’être ébahi devant tant de majesté.

– Nous allons commencer par toi, murmura la Fée des eaux. Pose ta main dans la mienne et songe à ton secret. Mon pouvoir fera le reste. Ensuite, je te montrerai ce que tu veux savoir.

Bree amorça son geste et, à mi-chemin, hésita. Ce qu’elle s’apprêtait à révéler à l’Ondine, elle n’en avait jamais parlé à personne, pas même à Alisdair. C’était sans conteste son secret le plus douloureux, celui qu’elle avait enfoui dans les tréfonds de sa mémoire et espéré ne jamais revivre.

– Cela en vaut-il la peine ? demanda-t-elle à l’Ondine, les yeux brillants.

L’esprit lui renvoya un petit sourire triste et il sembla à Bree qu’un rayon de lune s’accrocha à une larme sur sa joue.

– Je crois que oui, murmura-t-elle en réponse.

– Alors, allons-y.

Bree posa sa main au creux de celle de l’Ondine et, soudain, l’univers se déchira autour d’elles. Bree reconnut la sensation familière qui lui fourmillait le ventre lorsqu’elle voyageait dans le temps. Mais elle savait ce voyage-là bien différent.

Elle se retrouva dans une petite maison au parquet grinçant et aux meubles poussiéreux. La lumière y était pourtant chatoyante, grâce à un feu qui brûlait dans l’âtre. Le cœur de Bree se serra alors qu’elle reconnaissait l’endroit.

La Selkie tourna la tête. L’Ondine n’était pas présente avec elle sous sa forme physique, mais comme une boule de lumière bleue qui flottait à sa hauteur. Bree ignorait si cela la réconfortait ou si, au contraire, cela lui faisait plus peur encore. Personne n’aurait dû voir ce qui allait se produire.

Personne.

La porte de la maison s’ouvrit et un homme d’une trentaine d’années entra. Il portait un kilt aux couleurs bleues et grises, un peu délavées par l’air de la mer, et une chemise de coton sous une veste trop juste pour lui.

– Je ne sais pas de quoi vous parlez, disait-il.

– Au contraire, vous le savez très bien, lui répondit une voix ténébreuse dans l’encadrement de la porte restée ouverte.

Bree entra à son tour. Une ancienne version de Bree, celle dont la Selkie du présent avait honte. Il était étrange de se regarder en face, encore plus de constater que, malgré les dizaines d’années qui s’étaient écoulées depuis ce jour, elle n’avait pas changé. Même coiffure, mêmes habits sombres, même posture… Seul le regard était différent. Celui de la Bree du présent était toujours mélancolique, alors que celui de la Bree du passé était chargé de haine et de colère.

– Rendez-moi ma peau ! hurla-t-elle à l’homme.

Ce dernier lui tournait le dos et avait posé une main sur la table de la cuisine. Il était, cependant, face à la Bree du présent qui pouvait voir son visage tordu dans une grimace, comme s’il était en proie à un conflit intérieur.

– Écoutez, dit-il d’une voix chevrotante en se retournant doucement vers la Selkie enragée. Il y a un malentendu… je n’ai pas votre peau, je…

– Mensonge. J’ai mené mon enquête, vous savez. Que vouliez-vous faire d’une peau de Selkie, de toute façon ? Vous êtes déjà marié ! Est-ce là un trophée que vous vous passez de père en fils ? Votre arrière-grand-père me l’a dérobée et maintenant, vous la gardez en héritage !

Bree se voyait distinctement comme le monstre qu’elle était à l’époque et cette vision était insoutenable. Elle aurait voulu se recroqueviller dans un coin et ne rien savoir de ce qui allait suivre.

– Alors, où est-elle ? hurla l’ancienne Bree. Dans une malle à l’étage ? Derrière le manteau de la cheminée ? Sous l’escalier ?

Tandis qu’elle parlait, elle avançait, forçant l’homme à reculer. Alors qu’il posait un pied derrière lui, le parquet grinça sous sa botte et il grimaça, révélant, sans le vouloir, sa cachette à la Selkie.

– Ou sous le parquet ? demanda-t-elle avec un sourire mauvais.

– Ce n’est qu’une vieille maison, je…

– Dans ce cas, vous ne verrez aucun inconvénient à ce que je jette un œil sous cette latte ?

L’homme déglutit, piégé. Son regard passa de Bree au couteau resté sur la table de la cuisine, coup d’œil que l’agente capta immédiatement. Les commissures de ses lèvres s’élargirent.

– Vous êtes trop loin pour attraper votre arme, désormais, dit-elle en tendant la main pour se saisir du poignard.

– Je… balbutia l’homme. Je ne vous laisserai pas faire. Il faudra me passer sur le corps !

La Selkie arqua les sourcils et éclata de rire.

– Si tel est votre désir…

La Bree du présent aurait aimé s’interposer, raisonner son alter ego, la convaincre que rien de bon ne pouvait résulter d’une telle intrusion. Mais le souvenir se déroulait plus de cent ans auparavant et elle ne put que rester immobile, spectatrice de son propre crime.

Alors que la Selkie du passé s’élançait, couteau à la main, une jeune femme apparut sur le seuil de la porte de la cuisine. Les traits tirés par l’horreur, elle comprit aussitôt que son mari était en danger et, dans un réflexe mu par l’amour, courut pour s’interposer.

– Non ! cria la femme en se postant, bras tendus, devant son mari.

Bree n’eut pas le temps de s’arrêter. Le couteau qui aurait dû pénétrer dans l’abdomen du pêcheur transperça la jeune femme. La colère déserta les traits de la Selkie pour être remplacée par l’incompréhension.

– Deirdre ! s’exclama l’homme tandis que sa femme s’écroulait dans ses bras.

Un flot de sang recouvrait déjà sa robe et ses yeux, hagards, cherchèrent ceux de son mari. Lorsqu’elle les trouva, elle posa doucement une main sur sa joue et lui offrit un faible sourire. Elle articula quelques mots que la Selkie, tant celle du présent que du passé, se refusa à entendre. Le monde était sourd, désormais. Le corps de Deirdre s’affaissa, sans vie.

Bree demeura les bras ballants, incapable de bouger, vidée. Sa tête avait compris ce qu’elle venait de faire, mais son cœur ne pouvait l’accepter.

Le pêcheur releva bientôt des yeux chargés de haine vers l’intruse. Bouillant de colère et tenant toujours sa femme d’une main, il se servit de l’autre pour arracher une latte du parquet. Il fourra la main dans le trou et jeta son contenu sur la Selkie.

– C’était ça que vous étiez venue chercher ? hurla-t-il.

Bree regarda la peau dans ses mains. Bien que cette dernière fût semblable à celle qu’elle possédait autrefois, elle savait que ce n’était pas la sienne. En caressant brièvement la fourrure, elle ne sentit pas cette connexion si familière entre une Selkie et sa peau. Ce lien qui transcendait l’âme pour se ficher dans les cœurs, semblable au sentiment amoureux.

– Vous avez tué ma femme ! Vous avez tué une des vôtres !

La Bree du présent regarda le corps sans vie de Deirdre et quelques larmes lui brouillèrent la vue. C’était un crime impardonnable, inavouable. Voilà où la quête désespérée de sa peau l’avait menée : sur un chemin beaucoup trop sombre.

– Je… balbutia la Selkie du passé.

L’agente de la BPCM se rappelait ce qu’elle avait ressenti, debout face au pêcheur qui venait de perdre son épouse. Un vide immense et effrayant.

– L’enquête que je menais à l’époque m’avait guidée chez eux, dit Bree à voix haute, plus pour elle que pour l’Ondine qui regardait. J’étais sûre de moi. C’était l’un des seuls pêcheurs de Sandwood Bay et il se vantait parfois de posséder la peau d’une Selkie. J’avais déjà vu son épouse et, persuadée que j’étais dans le vrai, je n’avais pas remarqué que c’était elle, la Selkie dont il parlait.

La lueur à côté de Bree se rapprocha d’elle, comme si elle essayait de la réconforter. Mais, la jeune femme le savait, elle ne méritait la pitié de personne. Elle était un monstre et le crime qu’elle avait commis la hanterait jusqu’à la fin de ses jours.

– Partez ! cria l’homme à la Bree du passé. Partez et…

– Maman, maman, Harold m’a encore poussée dans l’eau !

Une petite fille entra à son tour par la porte de la cuisine, la robe trempée et le visage salis par la terre. La Selkie ouvrit de grands yeux horrifiés tandis que le pêcheur se précipitait sur sa fille et lui couvrait les prunelles de sa main ensanglantée.

– Je… je suis désolée…

La Bree du passé prit ses jambes à son cou et disparut dans la nuit.

Le temps se figea autour de la scène, comme un arrêt sur image. La lueur bleue vint se placer devant la Selkie et demanda :

– Que s’est-il passé, ensuite ?

– J’ai couru toute la nuit, murmura Bree, qui ne parvenait pas à détacher son regard de la petite fille. Je suis rentrée à Édimbourg et j’ai cessé de chercher ma peau. C’est mon châtiment pour avoir commis un crime aussi horrible. Et, de toute façon, le code moral des Selkies m’interdit de retourner en mer. J’ai tué une de mes sœurs et je ne mérite aucun pardon. L’exil est ma punition.

La boule de lumière se mit à briller plus fort et, soudain, la maison du pêcheur disparut. L’univers se déchira de nouveau et, éblouie, Bree dut fermer les yeux. Lorsque la Selkie rouvrit les paupières, elle était de retour aux Fairy Pools.

– Tu as rempli ta part du contrat, résonna la voix de l’Ondine à côté d’elle. À moi de remplir la mienne.

Bree regarda autour d’elle, encore chamboulée par le souvenir qu’elle venait de revivre. Alors qu’elle pensait être revenue dans le présent, elle ne trouva nulle trace de Jace ou du Bonnet-Rouge assommé et s’aperçut que les alentours étaient un peu différents. La végétation était plus dense autour du bassin, plus fleurie aussi. La lune brillait dans un ciel d’été complètement dégagé. Un de ses rayons percuta la surface de l’eau et la danse des Fées débuta.

Alors qu’elles entamaient leur chant de murmures, une silhouette encapuchonnée débarqua sur la rive. Bree la reconnut instantanément ; c’était la même qu’elle avait vu quelques soirs plus tôt, dans le mausolée à Édimbourg. Bree voulut demander à l’Ondine si elle savait de qui il s’agissait, mais, en se retournant, elle constata que la boule lumineuse qui l’avait accompagnée jusqu’ici avait disparu.

L’ombre continua d’avancer jusqu’à être proche du bassin et dit d’une voix forte :

– Donne-moi le secret du Loch Ness.

Bree arqua les sourcils. Cette fois, aucun doute n’était possible ; l’ombre était une femme. Mais qu’y avait-il à savoir sur le Loch Ness ?

Les flots se déchirèrent tandis que l’Ondine se révélait, aussi grande et majestueuse que dans le présent. L’esprit s’agenouilla dans l’eau devant la silhouette, comme elle l’avait fait avec Bree.

– Le Loch Ness possède des tonnes de secrets, Sorcière, répliqua l’Ondine. Lequel souhaites-tu voir révélé ?

Une Sorcière ? Bree écarquilla les yeux, se jurant de ne pas perdre une miette de ce qui allait suivre.

– Je veux savoir comment réveiller le monstre qui en tapit les profondeurs, répondit la femme.

Bree se pencha un peu en avant pour voir son visage, mais il demeura masqué par l’épaisse capuche. Tout ce que la Selkie put apercevoir fut une mèche de cheveux roux, que la Sorcière s’empressa de remettre derrière son oreille.

– Un secret contre un secret, répondit l’Ondine, comme elle l’avait fait pour Bree. Montre-moi l’un des tiens et je te dirai comment sortir Nessie de son lourd sommeil.

La Sorcière ricana et sortit une arme du fourreau qui pendait à sa ceinture, menaçant l’Ondine de la pointe de son épée.

– Tu n’es pas en position de marchander !

– Au contraire, Sorcière, répondit l’esprit de l’eau avec une moue amusée. Je suis peut-être pacifiste, mais il y a des règles que même la magie ne peut briser. Moi et mes Fées gardons tous les secrets que l’on veut bien nous confier et, oui, je possède celui que tu convoites. Mais à travers les âges, le prix demeure inchangé. Un secret contre un secret, c’est le contrat que je te propose. Si tu n’en veux pas, pars d’ici et ne reviens jamais.

Un long silence s’abattit sur le bassin tandis que l’Ondine et la Sorcière se toisaient. Cette dernière, cependant, n’abaissait toujours pas son arme. Elle finit par s’avancer, menaçante, et posa un pied dans l’eau. Elle le retira instantanément, comme si elle avait été brûlée.

– Tu ne pourras rien me prendre par la force, Sorcière, décréta l’Ondine. Ces eaux sacrées savent ce que tu es vraiment : impure. Je te prie de quitter ces lieux sur-le-champ.

Elle avait parlé d’une voix calme, mais avec une puissance qui donna des frissons à la Selkie. Devant elle, la Sorcière recula.

– Un jour, tu me donneras ce que je te demande. De gré ou de force.

Puis, la silhouette encapuchonnée se détourna pour de bon et disparut entre les rochers. Bree se pencha encore pour tenter d’apercevoir son visage, mais l’univers se déchira une dernière fois et la ramena dans le présent.

La Selkie s’appuya un instant contre la roche pour reprendre son souffle. Devoir revivre l’un de ses pires souvenirs l’avait affectée d’une façon qu’elle n’aurait pas imaginé. Et voilà que de toutes nouvelles informations venaient agrémenter son enquête, la rendant plus perplexe que jamais. Qui était cette Sorcière ? Et pourquoi diable voulait-elle réveiller le monstre du Loch Ness ?

Retrouvant ses esprits, elle vérifia que Jace était toujours endormi et que le Bonnet-Rouge qu’elle avait assommé était encore là. Heureusement pour elle, rien n’avait bougé. Pourtant, elle avait eu l’impression de s’être absentée des heures !

– Nous ne sommes parties que quelques secondes, en réalité, murmura la voix de l’Ondine, toujours agenouillée dans le bassin.

Bree acquiesça et leva de nouveau les yeux vers l’esprit de l’eau. Elle avait encore tant de questions à lui poser, mais ignorait si cette dernière pourrait répondre à toutes.

– Quand cette Sorcière est-elle venue ? Sais-tu qui elle est ?

– Malheureusement, non. Je n’ai pas pu voir son visage, mais j’ai senti qu’elle était dangereuse et puissante. Les images que je t’ai montrées remontent à une dizaine d’années, peut-être vingt… Ici, je perds facilement la notion du temps.

– Pourquoi veut-elle réveiller le monstre du Loch Ness ?

L’Ondine lui offrit un sourire triste et arrondit ses bras, comme pour bercer les petites fées qui s’étaient endormies sur elle.

– Cela, jeune Selkie, je l’ignore. Nessie est, lui aussi, gardien de bien des secrets. Qui sait celui qu’elle convoite ?

Bree se massa les tempes, pensive. Il faudrait qu’elle réfléchît de nouveau à tout cela à tête reposée. Elle aurait aimé avoir accès à la bibliothèque du Quartier Général pour faire des recherches, mais elle n’en avait ni le temps ni les moyens.

Au moins, l’Ondine lui avait montré la voie vers la prochaine étape de sa mission.

– J’imagine que tu ne peux pas me dire comment réveiller le monstre ? tenta-t-elle sans trop d’espoir.

L’Ondine secoua sa tête de géante, faisant onduler ses longs cheveux d’argents à la surface du bassin.

– Je regrette. Un…

– Un secret contre un secret, acheva Bree. J’ai saisi.

Elle hésita un bref instant. Jace avait semblé enclin à révéler un des siens, un peu plus tôt. Bree secoua la tête, honteuse que l’idée lui ait traversé l’esprit ; hors de question qu’il fasse ce genre de sacrifice. Elle-même aurait pu trouver un nouveau secret à échanger, mais la vérité était qu’elle n’en possédait aucun autre. Résignée, elle soupira et baissa les épaules.

Elle se détourna et se pencha sur Jace, qui semblait dormir comme un bébé. Elle l’avait mis en danger, ce soir. C’était elle, l’imprudente, désormais. L’accro au travail qui ne voulait pas lâcher son enquête et qui désobéissait aux ordres. Ce qu’elle avait reproché à Caleb et à tous ses autres coéquipiers, voilà qu’elle en était elle-même coupable. Alisdair ne manquerait pas de lui faire la leçon.

Et pourtant… Une drôle de force la poussait à continuer ce voyage, cette enquête. Une intuition profonde qui lui criait de poursuivre.

Non, hors de question d’abandonner maintenant, si près du but. Déterminée, la Selkie se releva, s’approcha du Bonnet-Rouge assommé et chargea la créature sur son épaule.

– Je te ramènerai la Fée que le Djinn t’a volée, dit-elle à l’Ondine. Et je vais tenter d’arrêter cette Sorcière.

L’esprit acquiesça et offrit à Bree un ultime sourire triste.

– J’espère que tu y arriveras, jeune Selkie. Et que nous nous reverrons. Ton secret est mon secret, à présent.

Bree avait, un temps, pensé que partager ce fardeau avec quelqu’un soulagerait sa douleur. Elle savait désormais qu’il n’en était rien.

– Peux-tu réveiller mon ami ? Nous avons une longue route devant nous.