Dans la nuit de Skye

 

 

Jace observait la route sinueuse, l’esprit encore embrumé. Il se souvenait à peine de comment ils étaient revenus à la voiture et de la voix lointaine de Bree qui lui disait de démarrer et de rouler. Il doutait fortement être en état de conduire et aurait volontiers échangé sa place.

En arrivant dans le virage où ils avaient laissé la voiture, Jace avait regardé Bree ficeler et bâillonner une drôle de créature avant de la jeter dans le coffre de la Mini-Cooper. À présent qu’il était un peu plus réveillé, il se demandait s’il n’avait pas été victime d’une hallucination. Peut-être que toute cette histoire n’était, en réalité, qu’un drôle de rêve ? Peut-être allait-il se réveiller, au chaud dans son lit new-yorkais, et réaliser que ce n’était qu’un affreux cauchemar ?

– Jace ? demanda Bree à côté de lui. Est-ce que ça va ?

L’Oracle haussa les sourcils. Elle était étrangement inquiète pour lui ; c’était la quatrième fois en vingt minutes qu’elle s’enquérait de sa santé. Il hocha la tête et retint un bâillement.

– Je suis juste épuisé, répondit-il.

C’était la stricte vérité ; s’il n’y avait pas eu le regard affolé de Bree et la drôle de créature — Bree l’avait appelée « Bonnet-Rouge » — dans le coffre, Jace se serait rangé sur le bas-côté et aurait volontiers fait un somme.

– Je suis désolée, s’excusa Bree, mais nous devons rejoindre Inverness au plus vite.

Ils croisèrent une voiture sur la route et les phares éblouirent Jace un instant, ravivant en lui quelques souvenirs de la soirée. Il se rappelait une douce lueur bleue qui, crevant les eaux des Fairy Pools, était devenue une femme immense aux cheveux d’argents. Qu’avait-elle dit à Bree, déjà ? Quelque chose à propos d’un secret ? Il se souvint ensuite que l’Ondine s’était penchée sur lui, puis le trou noir. À son réveil, la Selkie lui avait expliqué à demi-mot qu’il avait été victime d’un sortilège de sommeil.

– Pourquoi Inverness ? demanda-t-il, la bouche pâteuse, mais néanmoins intrigué par leur prochaine destination.

La Selkie lui raconta, en quelques phrases, ce que l’Ondine lui avait appris. Jace, enveloppé de fatigue, se força à comprendre ce que Bree lui disait. Il capta l’essentiel, à savoir que la cheffe des contrebandiers, la fameuse créature sombre qu’ils avaient aperçue dans le caveau à Édimbourg, n’était autre qu’une Sorcière qui souhaitait réveiller le monstre du Loch Ness.

– C’était aussi simple que ça ? demanda Jace, dont les souvenirs étaient encore confus. Tu désirais savoir ce que cette Sorcière voulait et l’Ondine te l’a dit ?

Du coin de l’œil, il vit Bree hausser les sourcils.

– Tu ne te rappelles pas ? Elle m’a proposé un marché. Un secret contre un secret. Elle t’a endormi pour que tu ne voies pas…

L’Oracle crispa les mains autour du volant. Les pièces du puzzle finissaient par s’assembler dans son esprit.

– C’était si terrible que ça, ton secret ? grogna-t-il, un peu vexé d’avoir été mis à l’écart d’une telle façon.

Les yeux fixés sur la route, il sentit cependant sa partenaire s’affaisser à côté de lui et passer une main sur son front soucieux.

– Je… oui, admit-elle.

Au son de sa voix, Jace sut qu’elle n’en dirait pas plus et se résigna. Il étouffa un bâillement tandis qu’il s’engouffrait sur une route plus large qui devait les mener hors de l’île de Skye.

– Alors… il existe vraiment ? demanda-t-il pour changer de sujet. Le monstre du Loch Ness.

– Bien sûr, avoua Bree. Mais il dort depuis des dizaines d’années. C’est une vieille créature mystérieuse et rares sont ceux qui peuvent se targuer de l’avoir vue.

Jace osa détourner la tête quelques secondes pour regarder sa partenaire. Cette dernière avait l’air plus triste que d’habitude. Ses tresses s’étaient encore défaites et quelques mèches tombaient en ondulant sur ses épaules. Le jeune homme se demanda pourquoi elle ne coupait pas ses cheveux et s’entêtait à garder la même coiffure tous les jours. Encore un énième mystère sur Bree.

La Selkie dut sentir qu’elle était observée, car elle releva ses grands yeux sombres vers Jace qui reporta aussitôt son attention sur la route en rougissant.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Rien du tout.

Une drôle de sensation se lova en Jace et le sortit un peu de sa torpeur. Il aurait donné n’importe quoi pour arracher un sourire à Bree, ne serait-ce qu’une seconde.

– Alors… commença-t-elle. Tu as eu d’autres visions ?

Jace fronça les sourcils et une migraine fantôme se rappela à lui. La douleur avait été atroce, comme si chaque aperçu de l’avenir avait percé son crâne. Son pouvoir s’était réveillé d’un profond sommeil alors que Bree les emmenait dans le passé, mais il en ressortait plus vidé et plus perplexe que jamais. Il n’avait vu que des bribes de futurs possibles, incompréhensibles et sans aucune logique.

– Pas depuis que nous avons traversé la cascade, répondit Jace. Mais j’ai eu si mal…

– C’est parce que tu repousses ton pouvoir, expliqua Bree. Il faut que tu apprennes à l’accepter. À ne faire qu’un avec lui.

L’Oracle serra les dents. Si certaines de ses visions étaient optimistes, porteuses d’espoir, d’autres en revanche lui avaient montré un avenir terriblement sombre et inquiétant. La vision de Bree, morte autour du Loch, s’imposa une fois de plus à lui. Jace se refusait à être l’oiseau de mauvais augure : si des choses affreuses allaient se produire, il ne voulait pas le savoir.

– Tu as ta malédiction, moi j’ai la mienne, cracha-t-il à Bree.

Il avait répondu plus sèchement qu’il ne l’aurait voulu, mais c’était là un sujet qu’il ne souhaitait pas aborder avec elle. S’il devait apprivoiser ce pouvoir de malheur, il sentait qu’il devait le faire seul. Et surtout, il voulait lui prouver qu’il n’avait pas autant besoin d’elle que ce qu’elle prétendait. La Selkie était sa garde du corps, pas sa nounou !

Bree sentit Jace se renfrogner et n’insista pas. Après tout, ils venaient de vivre une soirée difficile et le temps n’était pas aux discussions sérieuses, mais plutôt au silence et au repos. Elle s’en voulait de faire conduire Jace alors qu’il se remettait à peine du sortilège de sommeil jeté par l’Ondine, mais ils n’avaient pas le choix. L’esprit de l’eau était formel : la réponse à toutes leurs questions se trouvait dans les profondeurs du Loch Ness. Si Bree avait une chance de démasquer et d’arrêter cette énigmatique Sorcière, elle se devait de la saisir.

Depuis qu’ils avaient quitté les Fairy Pools, la Selkie hésitait. Les mains fourrées dans ses poches, elle triturait un moineau en origami, se demandant s’il n’était pas temps d’appeler à l’aide. Évidemment, l’agent double était toujours un problème, mais Bree se disait qu’elle pourrait contacter Masaharu, qui transmettrait le message à Alisdair. De plus, le Sorcier asiatique avait peut-être davantage d’informations sur la mystérieuse commanditaire ? La communauté des Sorciers d’Écosse était assez restreinte et tout le monde connaissait tout le monde.

De toute façon, songea-t-elle en haussant les épaules, nous sommes repérés. Le Djinn l’avait vue et probablement reconnue. Les contrebandiers savaient désormais que la Selkie était à leurs trousses et ils allaient sûrement redoubler de prudence. Bree et Jace devraient donc faire profil bas durant les prochains jours, plus que jamais.

Un mouvement sur la droite attira son attention. La petite grenouille en origami avait surgi d’entre les sièges et s’était perchée, comme à son habitude, sur l’épaule de Jace. Bree se demanda si cette dernière avait une faculté particulière, comme les grues explosives ou les moineaux messagers de Masaharu, ou s’il l’avait simplement créée pour le plaisir. Elle se promit de lui poser la question lorsqu’elle rentrerait à Édimbourg.

Soudain, la voiture se mit à trembler. Bree eut peur qu’ils ne souffrissent d’une nouvelle panne, avant de se rendre compte que c’était le Bonnet-Rouge qui frappait sur la plage arrière du coffre.

– Mmmh, mmhhh ! tentait-il de crier, entravé par son bâillon.

Bree soupira et regretta de ne pas pouvoir, dans l’immédiat, l’assommer une nouvelle fois.

– Je crois que notre ami est réveillé, lâcha Jace, l’air toujours renfrogné.

– C’est la fatigue qui te rend aussi grognon ? demanda Bree, un peu agacée par l’attitude ronchonne de son partenaire.

– Ça, et le fait de te servir de chauffeur.

Bree ouvrit la bouche pour répliquer, puis se ravisa. Elle était consciente que tout cela était de sa faute et qu’elle n’aurait jamais dû embarquer Jace dans cette histoire. L’humeur changeante du jeune homme commençait cependant à lui taper sur les nerfs. Derrière eux, le Bonnet-Rouge frappa de plus belle sur le coffre.

– Pourquoi tu l’as pris avec nous ? demanda Jace.

– Pour pouvoir l’interroger sur les contrebandiers.

– L’Ondine ne t’a-t-elle pas dit ce que tu voulais savoir ? C’est bien pour cela que nous allons à Inverness, non ?

La Selkie pinça les lèvres.

– Oui, admit-elle, c’est pour cela que nous allons à Inverness. Mais j’ai tout de même des questions à poser à notre ami, notamment sur les créatures que le contrebandier souhaite, et pourquoi.

– Je ne comprends pas…

– Moi non plus, Jace ! Je ne comprends rien ! s’exclama Bree, à bout de nerfs. Je ne sais pas qui est cette Sorcière, ce qu’elle veut aux autres créatures magiques ou pourquoi elle veut réveiller Nessie ! Je ne sais rien de plus que toi et cela m’irrite passablement, je l’admets volontiers !

– Inutile de me crier dessus, Bree, je ne suis pas responsable de toute cette histoire !

Comme pour faire écho à leur colère, le Bonnet-Rouge continua de donner des coups sur la banquette. Fulminante, Bree perdit son sang-froid, détacha sa ceinture et se rua sur le siège. Arrachant la plage arrière, elle saisit le Bonnet-Rouge par le col et lui frappa le crâne contre la vitre du coffre. Ce dernier s’affaissa aussitôt sous le choc, de nouveau assommé.

En regardant le rétroviseur, Jace n’avait rien perdu du spectacle. L’agente de la BPCM se rassit sur le siège passager à côté de lui, sa tignasse défaite lui donnant l’air d’une folle. L’Oracle lui jeta un ultime coup d’œil et lui lança :

– Tu es vraiment terrifiante.

– Merci, répliqua-t-elle.

Tous deux échangèrent un regard puis, leur colère soudain évanouie, éclatèrent de rire.

Bree fut elle-même étonnée du son qui s’échappa de ses lèvres. Depuis combien de temps n’avait-elle pas ri ? Elle en avait oublié les sensations : le chatouillement dans la gorge, la tension dans les côtes, l’impression de manquer de souffle. Elle ne parvenait pas à s’arrêter, se délectant de la délicieuse excitation qui remontait jusqu’à sa nuque. Le rire chaud et doux de Jace se mêlait au sien et elle tourna la tête pour observer son sourire. Comment faisait-il pour trouver de la joie dans de pareilles circonstances ? Et surtout, comment parvenait-il à la lui transmettre, elle qui était si naturellement taciturne qu’elle ne souriait presque jamais ?

Après de longues minutes, leurs rires s’apaisèrent enfin et Bree sut qu’elle devait s’excuser :

– Je te demande pardon, je n’aurais pas dû te crier dessus.

L’Oracle haussa les épaules.

– Ce n’est rien, tu es à cran. Ça arrive à tout le monde.

Comme pour lui montrer qu’il la pardonnait, sa main gauche quitta le volant pour trouver celle de la Selkie et la serra.

Aussitôt, une lueur intense lui brouilla la vue, jusqu’à faire disparaître la route. Dans un flash aussi fugace que percutant, il aperçut Bree penchée à travers la fenêtre de la Mini-Cooper, en train d’envoyer une de ses grues explosives à une voiture derrière eux. Une créature se tenait au volant de la Mercedes, créature que Jace reconnut aussitôt.

Un Elfe Noir.

– Jace ? Tu me fais mal…

La voix de Bree le ramena dans le présent et la vision disparut. L’Oracle serrait toujours la main de la Selkie, un peu trop fort, car cette dernière tentait tant bien que mal de libérer ses doigts. Jace lâcha subitement la paume de Bree et se reconcentra sur la route, le souffle court.

– Est-ce que ça va ? demanda-t-elle.

L’amérindien ne répondit pas tout de suite et jeta un œil dans le rétroviseur. Deux phares jaunes déchiraient l’obscurité. La lumière de la lune éclaira un instant la voiture et Jace put voir avec distinction le logo de la marque Mercedes luisant sur le parechoc.

– Bree… commença-t-il.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

Il sentait dans sa voix qu’elle était paniquée. Décidément, cette soirée n’était pas de tout repos.

– Je crois que nous sommes suivis.