Fast and Curious

 

 

– Comment ça, suivis ? s’exclama Bree en se retournant. Depuis combien de temps ?

– Je n’en sais rien, paniqua Jace en appuyant sur l’accélérateur.

La Mini-Cooper gronda et bondit en avant, projetant Bree au fond de son siège.

– Ce sont les Elfes Noirs, ils m’ont retrouvé.

Bree arqua les sourcils et se cramponna à la poignée de la portière.

– Comment le sais-tu ? Il fait trop noir pour voir qui est au volant, et…

– Je viens d’avoir une vision. Ce sont eux, j’en suis certain.

Le cerveau de Bree moulinait à toute vitesse. Comment les Elfes Noirs avaient-ils pu retrouver la trace de Jace aussi vite ? Et surtout, comment allaient-ils pouvoir se sortir de cette situation ? Elle se retourna une nouvelle fois et regarda la voiture de leurs poursuivants. À côté de la Mercedes, la Mini-Cooper faisait pâle figure et Bree savait déjà qu’ils finiraient par les rattraper.

– Merde, merde, merde ! s’écria Bree en envoyant son poing sur le tableau de bord.

Tout était de sa faute. La première fois qu’ils avaient échappé aux Elfes Noirs, ils étaient sur son terrain de jeu : elle connaissait les rues d’Édimbourg par cœur. Ici, ils étaient perdus au milieu du nulle part, dans une voiture qui menaçait de rendre l’âme chaque seconde. Il fallait qu’elle réfléchisse à un plan. Hors de question d’abandonner et de leur remettre Jace. À moins que…

– Ne me dis pas que tu as encore utilisé un téléphone portable ? l’accusa-t-elle en hurlant.

– Je te jure que non !

Il avait l’air sincère. La Selkie souffla un grand coup et tenta de recouvrer son sang-froid. Les yeux mi-clos, elle imagina la sérénité de l’océan et le bruit rassurant des vagues s’échouant sur le sable. Elle se laissa envahir par le calme alors que Jace, à côté d’elle, commençait à paniquer sérieusement :

– Qu’est-ce que tu fais ? Ce n’est pas le moment de méditer !

– Tais-toi, grinça-t-elle entre ses dents. J’ai besoin d’un instant.

– Nous n’avons pas « un instant », Bree ! s’exclama l’Oracle. Ils se rapprochent !

La jeune femme rouvrit les yeux et arrangea le rétroviseur. La Mercedes avait fait un bond en avant et leur collait au train, les phares jaunes leur bloquant la vue. Une silhouette s’échappa d’une vitre et Bree reconnut instantanément les oreilles pointues si distinctives des Elfes Noirs. Jace ne s’était pas trompé.

Vif comme l’éclair, le mercenaire brandit une arme et la pointa sur la Mini-Cooper. Le bruit de la détonation résonna dans la nuit. La balle effleura le parechoc arrière, mais ne les toucha pas.

– Bordel, ils nous tirent dessus ! s’exclama Jace, qui mit le pied au plancher.

La voiture de Masaharu accéléra de nouveau, mais cette fois, Bree était prête. Elle se détacha et s’agenouilla sur le fauteuil passager. Son calme légendaire retrouvé, elle fourra la main dans sa poche et en ressortit une poignée de grues explosives, avant d’ouvrir sa propre vitre.

– Reste concentré, dit-elle à Jace. Suis la route, n’essaye pas de les semer, c’est perdu d’avance.

– Qu’est-ce que…

Il n’acheva pas sa phrase. Comme dans sa vision, Bree passa à travers la vitre ouverte en se cramponnant à la poignée intérieure. Le vent et la fraîcheur de la nuit écossaise s’engouffrèrent dans la voiture. Jace, terrorisé, agrippa le volant et remit le rétroviseur en place.

Penchée dans les ténèbres, Bree envoya sa première grue. Elle explosa à quelques centimètres de l’Elfe Noir qui, voyant venir l’attaque, était à moitié rentré dans la Mercedes. Il tendit le bras et tira sur Bree, mais manqua sa cible.

Un deuxième Elfe surgit de l’autre côté de la voiture. Sa peau sombre se confondait à la perfection avec l’obscurité, aussi Bree le vit-elle une seconde trop tard. La balle qu’il lui destinait se ficha dans son biceps et lui arracha un cri de douleur.

– Bree ! s’exclama Jace.

L’amérindien tendit la main et l’obligea à revenir dans la voiture en tirant sur le bas de son trench. La jeune femme se tenait le bras en grimaçant et en jurant.

– Tu es blessée !

– Sans blague, répliqua l’agente de la BPCM.

Fulminante de rage, elle envoya une nouvelle grue à leurs assaillants. Cette dernière explosa près de leur roue avant droite et les obligea à faire une embardée. Dans le rétroviseur, Jace crut un instant que la Mercedes allait finir dans le fossé, mais le conducteur reprit vite le contrôle de son véhicule et donna un puissant coup d’accélérateur.

En à peine quelques secondes, la Mercedes fut à leur hauteur et les obligea à se déporter sur la droite. Bree se hâta de remonter sa vitre avec son bras valide tandis que l’Elfe Noir au volant de la berline ouvrait la sienne et leur dévoilait un sourire mauvais.

– Accélère ! hurla Bree.

– Je suis déjà à fond ! lui rétorqua Jace.

Les deux amis se regardèrent, la peur au fond des yeux. La grenouille en origami, toujours perchée sur l’épaule de l’Oracle, sautillait frénétiquement, comme si elle était terrorisée, elle aussi.

Bree grimaça. La douleur dans son bras la lançait. Elle attrapa péniblement son écharpe et tenta tant bien que mal de la nouer autour de son biceps pour arrêter l’hémorragie.

– Ça va ? demanda Jace.

– J’en ai vu d’autres.

– Tu ne peux pas leur envoyer plus de ces machins ? s’enquit l’Oracle en montrant les grues sur les genoux de Bree.

– Si je rouvre ma vitre, l’un d’entre eux pourrait sauter à l’intérieur !

– Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Un bruit significatif leur fit lever la tête. Visiblement, un Elfe venait de sauter sur le toit de la Mini-Cooper.

Bien que paniqué, Jace avait l’impression de se retrouver dans un de ces films d’action qu’il adorait. Sauf que, malheureusement pour lui, ce n’était pas Vin Diesel qui se tenait à ses côtés, mais une Selkie blessée et désemparée.

Aucun doute, si Vin Diesel avait été là, il aurait trouvé une solution digne des plus grands héros du cinéma. Il aurait probablement sorti une kalachnikov de la boîte à gant, mais Jace doutait fortement que Masaharu possédât ce genre de choses.

– Remets ta ceinture, dit-il à Bree.

– Quoi ?

– Fais ce que je te dis !

Bouche bée devant l’autorité soudaine de son partenaire, la Selkie obéit. Son bras la lançait toujours, aussi eut-elle du mal à tirer la lanière et à la boucler.

– C’est bon ?

– Oui, mais…

Jace freina d’un coup sec, ce qui propulsa Bree en avant. La ceinture de sécurité la retint à quelques millimètres du tableau de bord. Elle eut à peine le temps de réaliser ce qui se passait. Cherchant à désarçonner l’Elfe qui était toujours sur le toit de la voiture, Jace donna un grand coup de volant et tira sur le frein à main. La Mini-Cooper oscilla un instant sur ses deux roues gauches, puis retomba brutalement sur le bitume, dans l’autre sens. L’Elfe Noir tomba à la renverse sur la route, et Jace rappuya sur l’accélérateur, laissant derrière eux le mercenaire un peu assommé et la berline qui avait continué d’avancer.

– Que… que… balbutia Bree.

– J’avais toujours rêvé de faire ça ! s’exclama Jace.

Son cœur battait la chamade dans sa poitrine et l’adrénaline pulsait à ses tempes. L’Oracle s’était rarement senti aussi vivant. Il éclata de rire sous le regard paniqué de Bree qui n’avait qu’une envie : sortir de la voiture. Elle détestait le rodéo et sentait qu’elle allait être malade si Jace s’amusait encore à faire un demi-tour au frein à main.

Elle devait admettre, cependant, que ce qu’il venait de faire relevait du génie. Sous la pression, Jace se révélait un atout indispensable. La Selkie n’en doutait pas, il ferait un bon agent.

– Tu crois qu’on les a semés ? demanda-t-elle en se retournant pour regarder à travers la vitre du coffre.

Deux phares perçant la nuit lui répondirent. La berline avait elle aussi fait demi-tour et revenait sur eux, plus rapide que jamais. Un Elfe était à nouveau à moitié sorti de la voiture et leur tirait dessus. Une première balle toucha la carrosserie tandis qu’une autre faisait voler leur pare-brise arrière en éclat.

– Pitié, Jace, dis-moi que tu as une autre idée brillante ! Ils nous rattrapent !

– C’est toi la professionnelle, je te signale ! Si quelqu’un peut nous sortir d’affaire ici, c’est toi !

Bree accusa le coup. Il avait raison. Il fallait trouver une solution, et vite ! Les Elfes Noirs ne voulaient que Jace et elle doutait qu’ils s’embarrassassent d’une prisonnière.

Les phares de la Mini-Cooper se reflétèrent un instant sur un petit loch en contrebas de la route. Bree se rappelait qu’un peu plus loin, le virage longeait la rive. Avec suffisamment d’élan, ils pourraient projeter la voiture dans les eaux sombres. C’était un pari risqué, mais ils n’avaient pas le choix.

– On va jeter la voiture dans le loch, dit-elle d’une voix presque robotique.

– Quoi ? Mais tu es complètement cinglée !

– Non, écoute-moi ! Les Elfes ont une peur panique de l’eau, ils n’oseront jamais nous suivre. Le loch est petit, mais faire le tour pour rejoindre l’autre rive leur prendra un bon bout de temps. Ça peut marcher.

– Et après ? On marchera tout mouillés jusqu’à Inverness ?

La Selkie n’avait pas réfléchi à cela et elle n’en avait pas le temps. S’ils ne faisaient rien, les Elfes allaient les rattraper de toute manière. L’heure n’était pas à la réflexion, elle était à l’action.

– Nous n’avons pas le choix !

– Et le Bonnet-Rouge dans le coffre ? Qu’est-ce qu’on en fait ?

– On le laisse là. Il s’en sortira tout seul, on ne peut pas le prendre avec nous. Il nous ralentirait.

Jace fronça les sourcils et regarda dans le rétroviseur. La berline se rapprochait de seconde en seconde. Une nouvelle balle effleura la Mini-Cooper et acheva de le convaincre. Bree lui disait de jeter la voiture de Masaharu dans le loch et c’était précisément ce qu’il allait faire.

– D’accord, murmura-t-il. Accroche-toi.

Bree se renfonça dans son siège tandis qu’ils dépassaient le dernier croisement avant le virage. Elle espérait, une fois dans l’eau, ne pas être submergée par la panique. Elle ne savait toujours pas nager, mais, avec un peu de chance, le loch ne serait pas si profond et elle pourrait se propulser à la surface.

Jace arrivait vite sur le virage et le loch se rapprochait inexorablement. Comme un peu plus tôt, sa main trouva celle de Bree et la serra fort. Cette fois, aucune vision ne le traversa, juste la certitude qu’ils allaient faire quelque chose de complètement fou. Il jeta un dernier coup d’œil dans le miroir et se prépara, lui aussi, au choc qui allait suivre.

Alors que la berline arrivait à son tour à la hauteur du croisement, quelques dizaines de mètres derrière la Mini-Cooper, une autre voiture surgit de nulle part et la percuta de plein fouet. Bree n’avait, elle non plus, rien perdu de la scène et hurla à Jace :

– Freine ! Freine !

L’Oracle, conscient qu’ils venaient d’être sauvés in extremis par de mystérieux inconnus, appuya de toutes ses forces sur la pédale de frein. La voiture protesta tandis que les roues patinaient sur l’asphalte. Elle s’arrêta à quelques centimètres seulement de la sortie de la route, évitant aux deux amis une baignade nocturne.

Essoufflés et abasourdis, Bree et Jace se regardèrent. Leurs mains toujours jointes, ils laissèrent passer quelques secondes, le temps pour leurs cœurs de ralentir et pour leurs esprits, embrumés par l’adrénaline, de comprendre ce qu’il venait de se produire. Puis, la Selkie lâcha l’amérindien et dit simplement :

– Reste ici.

Elle ouvrit la portière et mit un pied dehors. Jace, tout aussi curieux de découvrir qui leur avait sauvé la mise, désobéit et sortit à son tour. Bree lui jeta un regard noir, mais ne dit rien. Grue explosive à la main, son bras blessé pendant le long de son corps, elle avança prudemment sur la route.

Devant eux, la berline n’était plus qu’une carcasse fumante. Elle avait été emboutie par un énorme 4x4 au parechoc monstrueux. Les propriétaires de ce dernier se tenaient eux aussi sur la route, toutes armes dehors, et crièrent aux Elfes, toujours à l’intérieur de la Mercedes :

– BPCM ! Sortez du véhicule, les mains en l’air !

Le ventre de Bree se serra alors qu’elle reconnaissait les voix de leurs sauveurs. Elle s’approcha plus encore et la silhouette la plus proche se tourna vers elle, un grand sourire sur le visage :

– Salut, Bree ! s’exclama Trudy.

– Alors, vous aviez besoin d’un coup de pouce ? ironisa Gale, le frère de cette dernière.

Jamais Bree n’aurait pensé être si heureuse de voir les jumeaux démoniaques. Sans qu’elle comprît vraiment comment, ils venaient de les sortir d’un sacré pétrin. Le Succube lui offrit cependant une grimace qui refroidit quelque peu son allégresse.

– Tu vas passer un mauvais quart d’heure.

Bree déglutit tandis que la portière arrière du 4x4 s’ouvrait. Une immense silhouette sortit de la Jeep et toisa la Selkie de toute sa hauteur.

La silhouette d’un demi-Géant furieux.

– Tu peux m’expliquer ce que c’est que ce cirque ?!