La Punition

 

 

– Alors ? tonna Alisdair en fondant sur la Selkie. Je t’écoute !

Bree déglutit et ouvrit timidement la bouche, se demandant ce qu’elle allait bien pouvoir raconter à son chef pour se sortir d’affaire. Finalement, il aurait peut-être mieux valu que Jace et elle sautent dans le loch. Alisdair était rouge de colère et Bree ne doutait pas que, s’ils avaient été dans son bureau du quartier général, les torches auraient arboré des flammes noires et crépitantes.

– Je… commença-t-elle.

– C’est ma faute.

Jace surgit derrière elle et se plaça face au demi-géant qui le toisa à son tour d’un air mauvais.

– Ta faute ? demanda-t-il en serrant les poings.

– J’ai utilisé un téléphone portable et les Elfes Noirs nous ont pris en chasse à Édimbourg. J’ignore comment, mais ils nous ont suivis jusqu’ici, et…

– TU L’AS LAISSÉ SE SERVIR D’UN TÉLÉPHONE PORTABLE ?!

Bree grimaça et Jace se dit que, au lieu de l’aider, il venait peut-être d’enfoncer son amie sans le vouloir.

D’autres phares percèrent soudain l’obscurité. Alisdair tourna brièvement la tête et aboya :

– Vous deux, dans la Jeep. Vous ne sortez sous aucun prétexte.

Jace s’attendait à ce que Bree réplique quelque chose, mais, à sa grande surprise, cette dernière obéit sans discuter. Elle s’engouffra dans le 4x4 par la portière ouverte et l’Oracle ne tarda pas à la suivre, trouvant peu tentant de rester dehors avec le demi-géant pour seule compagnie.

– Est-ce que ça va ? demanda l’amérindien lorsqu’ils furent seuls dans la voiture.

– Je vais me faire virer.

Dépitée, la Selkie posa sa tête contre la vitre fraîche. Elle ne s’expliquait pas comment Alisdair les avait trouvés, mais après tout, cela n’avait plus la moindre importance. Elle avait désobéi, une fois de plus.

Une fois de trop.

– Ne dis pas ça ! tenta de la rassurer Jace en se rapprochant d’elle. On peut peut-être inventer quelque chose, dire que nous étions simplement venus à Skye pour visiter, que tu avais laissé l’enquête des contrebandiers de côté, et…

Bree offrit à Jace un pâle sourire et répondit :

– Non. Cette histoire de contrebandiers est trop importante pour que je préfère sauver ma peau. Nous devons dire à Alisdair ce que nous avons découvert.

– Mais… balbutia l’Oracle. Si tu es virée, alors tu ne seras plus…

– Je ne serai plus ta garde du corps, non, souffla-t-elle avec un air triste. On ne peut pas dire que j’excellais dans ce rôle, de toute manière. Je t’ai plus mis en danger que je ne t’ai protégé. Tu t’en sortiras mieux sans moi.

La perspective de perdre Bree pesa soudain sur la poitrine de Jace. C’était elle, son seul repère dans ce nouveau monde. Elle qui l’avait guidé jusqu’à présent, comme un phare au milieu d’une tempête. Certes, elle était étrange, voire même horripilante, mais il avait parfois la sensation qu’elle le comprenait, plus que sa mère ou aucun de ses amis ne l’avaient jamais compris.

Dehors, Trudy et Gale avaient été rejoints par d’autres agents de la BPCM qui étaient en train d’embarquer les Elfes Noirs. Bree fronça les sourcils ; comment les mercenaires avaient-ils fait pour retrouver leur trace ? Ces derniers jours, ils avaient fait attention. Elle doutait fort qu’un des habitués de la taverne de Franck Lomond eût reconnu Jace et, de toute façon, il était impossible que les Elfes les eussent suivis jusqu’à Skye sans qu’ils s’en rendissent compte.

Bree se mordit la lèvre. Il y avait bien quelqu’un qui avait aperçu Jace, ce soir. Une personne qui lui avait échappé alors qu’elle combattait les Bonnets-Rouges.

Le Djinn.

La Selkie se retint de sortir de la voiture pour faire part de son hypothèse à Alisdair. Si les contrebandiers et les mercenaires étaient de mèche, l’organisation qui se cachait sous toute cette histoire devait être énorme. Bree sentait qu’ils ne regardaient que la face visible de l’iceberg. Et la fameuse Sorcière était la prochaine étape…

Sauf que, Bree s’en doutait, il n’y aurait plus d’étape pour elle.

La BPCM continuait de s’activer dehors et Bree perdit la notion du temps. Une chape de fatigue s’abattit soudain sur elle et elle se sentit vaciller. Ses paupières se fermèrent doucement tandis que ses épaules s’affaissaient. Jace la rattrapa juste avant qu’elle ne s’écroule sur lui. Par réflexe, il posa une main sur son bras blessé et la Selkie hurla de douleur. L’adrénaline avait fait son travail et l’avait empêchée d’avoir trop mal, mais, à présent qu’elle était redescendue, son biceps la lançait.

– Je suis désolé, s’excusa-t-il. Je ne voulais pas… Enlève ton manteau, je vais arranger ça.

Elle obéit, n’ayant pas la force de discuter. Elle retira également son pull en grimaçant et se retrouva en débardeur. Le garrot de fortune qu’elle avait enroulé autour de son bras était désormais inutile, complètement imbibé de sang et trop lâche pour stopper véritablement l’hémorragie. La balle avait transpercé le muscle et elle saignait abondamment.

– Dans la poche de ton siège, il doit y avoir de quoi désinfecter, souffla Bree.

Jace trouva effectivement un peu d’alcool et une compresse. La Selkie grimaça en sentant le désinfectant faire son effet.

– Le bandage ne sera pas très joli…

– Alisdair le refera plus tard.

Avant qu’elle ajoutât autre chose, Jace retira son blouson à son tour et enleva son t-shirt. Il le déchira en deux et le noua autour du bras de Bree pour interrompre le saignement. Cette dernière attarda son regard sur le torse nu de l’Oracle ; il était plus musclé qu’elle ne l’aurait cru. Il se tenait si proche d’elle qu’elle pouvait sentir son parfum, boisé et musqué, qui lui chatouillait les narines.

– On va te faire une écharpe avec ton pull, murmura-t-il.

Il attrapa le vêtement, resté sur les genoux de la Selkie, et s’approcha encore d’elle pour faire un nœud avec les manches autour de son cou. Bree s’empourpra, gênée d’une telle proximité, mais elle le laissa faire. Elle pouvait sentir le souffle de Jace sur sa joue. Près, trop près.

– Bree…

Elle tourna la tête et se retrouva nez à nez avec l’Oracle. Son visage était à quelques centimètres du sien, pourtant elle ne souhaitait pas qu’il s’éloigne. Quelque chose en Jace la rassurait, la faisait se sentir plus vivante que depuis des années. Force était de l’admettre, même s’il l’agaçait parfois, Bree trouvait la présence de l’Oracle réconfortante, rafraîchissante.

Confus, mais inexorablement attiré par la Selkie, Jace fit glisser la main qui tenait le pull le long de sa nuque. Quelques cheveux épars lui chatouillèrent les doigts. Il attendit quelques secondes pour laisser à Bree le temps de se dégager. Il plongea son regard dans le sien et il lui sembla que la mélancolie qui caractérisait ses prunelles avait reculé de quelques pas. Lorsqu’il fut certain qu’elle ne se défilerait pas, il approcha les lèvres, et…

Le bruit d’un moteur qu’on allume brisa le charme et Bree s’écarta brusquement. Gênée, elle toussota et lança à Jace :

– Tu n’aurais pas dû sacrifier ton t-shirt. Ne compte pas sur moi pour t’accompagner encore dans un de ces Primark.

Jace sourit et passa une main dans ses cheveux. C’était de bonne guerre. Mais si Bree pouvait baisser sa garde une nouvelle fois, il ne laisserait pas passer cette occasion.

L’Oracle observa le second 4x4 s’éloigner dans la brume de l’île de Skye. Quelques secondes plus tard, la portière conducteur de leur propre véhicule s’ouvrit. Un homme s’y engouffra, bientôt suivi par le dénommé Alisdair qui prit place, difficilement en raison de sa grande taille, côté passager.

– Eh bien, Bree, s’exclama l’agent de la BPCM qui était au volant. Ça, c’est de la mission !

– La ferme, Gale, maugréa la Selkie.

La portière arrière du côté de Jace s’ouvrit à son tour, dévoilant la femme la plus superbe que l’Oracle eût jamais vue. Tout à l’heure, dans le noir, il n’avait pas pu admirer sa beauté. Mais à présent qu’elle se tenait dans la lumière tamisée de la voiture, il avait tout le loisir d’observer son visage en forme de cœur, ses cheveux blonds soyeux et son teint légèrement hâlé. En d’autres termes, l’archétype de la Californienne que Jace adorait.

– Eh bien, Bree ! s’exclama-t-elle. Je vois que tu n’as pas perdu de temps !

Elle lorgna le torse nu de l’Oracle et Jace se sentit rougir. Bree s’était elle aussi empourprée et préféra se lancer dans la contemplation de la vitre embuée plutôt que de répondre à sa collègue. Avec maladresse, le jeune homme renfila son blouson.

– Tu me fais un peu de place ? lui demanda l’agente avec un sourire brillant.

L’amérindien s’exécuta tandis que Bree poussait un long soupir, visiblement agacée. Alisdair donna un coup dans son siège et tonna :

– Je ne veux pas t’entendre, Bree ! C’est à cause de toi, si nous sommes là. On en parlera plus tard. Démarre, Gale, on ne va pas prendre racine ici !

– À vos ordres, chef ! Tu es sûre de bien avoir attachée la Mini, sœurette ?

Jace et Bree se retournèrent pour voir que la voiture de Masaharu était remorquée à la Jeep.

– Affirmatif ! s’exclama la jolie blonde. On peut décoller.

La joie manifeste des jumeaux démoniaques tapait déjà sur le système de Bree. Cette dernière se renfonça dans son siège, la mine boudeuse.

– Nous n’avons pas été présentés ! dit l’agente à Jace en lui tendant la main. Je suis Trudy, une collègue de Bree. Et voici Gale, mon frère.

– Je… Je suis Jace, balbutia l’amérindien, impressionné par le charisme de Trudy.

– Nous savons qui tu es, bien sûr ! Le dernier Oracle, rien que ça !

Bree haussa les sourcils, vexée de ne plus être la seule au courant. Jace, lui, cherchait ses mots, de peur de poser une question malvenue.

– Et, hum… Qu’est-ce que…

– Qu’est-ce que nous sommes, tu veux dire ?

L’amérindien acquiesça et Trudy lui renvoya un autre de ces éblouissants sourires dont elle semblait avoir le secret.

– Nous sommes des Succubes.

 

Bien que la route fût longue, Bree redoutait plus que tout le moment où ils arriveraient enfin à destination.

Ils quittèrent Skye une heure avant le lever du soleil et, alors que la Jeep continuait de filer à travers les lochs et les montagnes, Jace s’endormit sur l’épaule de Trudy.

– Eh bien, Bree, qu’as-tu fait à ce jeune homme pour qu’il soit si fatigué ? demanda le Succube avec un sourire entendu.

Bree serra les mâchoires et resta silencieuse. Elle ne répondrait pas à la provocation de sa collègue.

À l’avant de la Jeep, le silence aussi était de mise. Alisdair ne semblait pas décolérer tandis qu’au contraire, Gale affichait un grand sourire et donnait des petits clins d’œil à Bree dans le rétroviseur.

– Bree, si tu as mal au bras, je peux refaire… commença Trudy.

– Je peux tenir jusqu’à ce qu’on arrive, répliqua-t-elle le plus sèchement possible.

La Selkie n’avait jamais été une grande fan des jumeaux démoniaques. Elle se considérait comme une agente sérieuse alors que le frère et la sœur passaient leur temps au pub à entretenir des relations plus que douteuses. Il fallait tout de même reconnaître que leurs méthodes avaient, plus d’une fois, porté leurs fruits. Trudy répétait d’ailleurs souvent qu’un homme était plus enclin à révéler ses secrets sur l’oreiller.

Après plusieurs heures à travers la campagne écossaise, ils s’arrêtèrent enfin. Pour avoir vu les panneaux et reconnu l’endroit, Bree savait qu’ils se trouvaient à quelques miles d’Inverness et donc, du Loch Ness. C’était là, perdu au milieu de nulle part, que la BPCM possédait une maison de campagne, inhabitée la plupart du temps.

Plus qu’une maison de campagne, c’était en réalité un manoir qui avait servi, autrefois, de QG à la BPCM des Highlands. Par manque de moyens — et d’affaires à régler, cette branche avait dû fermer et avait été rattachée à celle d’Édimbourg. Bree y avait longtemps été agente et regrettait cette période avec nostalgie. Si elle en avait eu l’occasion, elle aurait préféré troquer l’effervescence de la ville contre la tranquillité de la campagne.

– Jace, mon cœur, le secoua doucement Trudy. Nous sommes arrivés.

En entendant le surnom que le Succube venait d’attribuer à l’amérindien, Bree eut une soudaine envie de vomir. Elle sortit de la voiture pour ne pas avoir à regarder sa collègue caresser tendrement la joue de Jace.

L’Oracle, qui appréciait être réveillé de la sorte, bâilla longuement et adressa un sourire timide à Trudy. Cette dernière lui prit la main et le mena hors de la Jeep. Jace écarquilla ses yeux.

Le paysage avait en tout point changé. Ils avaient quitté les collines mordorées de Skye pour des vallées plus verdoyantes qui étaient, à cette heure encore peu avancée de la matinée, couvertes de givre. Là, au milieu d’une immense étendue d’herbe, un gigantesque manoir crevait l’horizon de sa pierre sombre. Si on avait dit à Jace que c’était là la demeure du terrible Dracula, il l’aurait cru sans hésiter. La maison avait quelque chose de mystérieux, d’attirant et il n’avait déjà qu’une hâte : en explorer chaque recoin.

Il chercha Bree du regard et la trouva de l’autre côté de la Jeep, plantée au milieu du chemin. Elle avait recouvré son expression mélancolique et, lorsque ses prunelles croisèrent celles de son ami, elle lui adressa un petit sourire triste.

Une fois qu’Alisdair fut parvenu à sortir de la voiture, il mena la marche jusqu’au perron du manoir. Au fur et à mesure qu’ils approchaient, Jace eut tout le loisir de remarquer quelques détails intéressants sur la bâtisse et se promit de la croquer à l’instant même où il en aurait l’occasion. De part et d’autre de la demeure, deux tourelles octogonales s’élevaient vers le ciel. Le toit d’ardoises s’envolait pour piquer les nuages, accompagné d’une végétation grimpante aux couleurs d’automne. Quelques vitraux décoraient les fenêtres dans un pur style britannique et conféraient au tout une allure à la fois médiévale et moderne.

Alisdair sortit une énorme clé de sa poche et l’enfonça dans la grosse serrure. La porte s’ouvrit, dévoilant un intérieur recouvert de draps blancs. Bree soupira en entrant à son tour. Elle n’était pas venue ici depuis des années et, elle devait bien l’admettre, l’endroit lui avait manqué. Elle jeta un regard vers l’escalier qui desservait les étages et mourut d’envie de courir retrouver son ancienne chambre. Elle n’avait pas posé le pied sur la première marche qu’Alisdair la stoppa net.

– Pas si vite, grogna-t-il. Nous devons parler, tous les deux.

Bree se retourna pour lui faire face. Le visage fermé de son ami ne lui disait rien qui vaille. Ses deux gros sourcils n’en formaient plus qu’un et le coin de sa joue tressaillait, signe qu’il se retenait d’exploser de rage.

– Gale, montre sa chambre à Jace et dis-lui de se reposer, aboya-t-il à l’intention de l’Incube. Trudy, va faire quelques courses, je meurs de faim.

– Je peux tout à fait montrer à Jace… discuta-t-elle en s’accrochant au bras de l’Oracle.

Un seul regard d’Alisdair suffit à lui faire perdre son assurance. Elle lâcha l’amérindien et, saisissant les clés de la Jeep dans la paume de son frère, ressortit du manoir.

– Bree, viens.

Alisdair se détourna et traversa le petit salon. Après un long soupir, la Selkie consentit à le suivre. Jace la regarda s’éloigner, se demandant s’il fallait l’accompagner. Il ne voulait pas la laisser affronter seule le demi-géant.

– Ne t’en fais pas, le rassura Gale. Ils se chamaillent souvent, mais au fond, ils s’adorent. Alisdair n’osera jamais renvoyer Bree. Il n’aime pas se l’avouer, mais il le sait : c’est la meilleure d’entre nous. Allez, je te montre ta chambre !

 

Alisdair poussa la porte de l’ancien bureau du chef de la BPCM, déserté depuis longtemps. Un nuage de poussière s’éleva un instant dans les airs pour retomber en fines particules sur le parquet grinçant. Bree pénétra à sa suite, anxieuse. Elle n’avait pas dormi depuis plus de vingt-quatre heures et sentait les cernes se creuser sous ses yeux. La peur, cependant, la tenait bien éveillée. Elle observa le demi-géant soulever le drap qui recouvrait un canapé et s’y installer. Alors qu’elle s’apprêtait à prendre un siège à son tour, il la coupa dans son élan :

– Reste debout !

Elle se figea, puis lui fit face.

Même assis, Alisdair était encore plus grand qu’elle. Il arrangea son kilt sur ses genoux calleux et retira son épais manteau. Puis, avec un calme temporairement retrouvé, il demanda à son agente :

– Peux-tu m’expliquer, sans la moindre entourloupe, ce que tu faisais à Skye et pourquoi vous étiez poursuivis par des Elfes Noirs ?

Consciente qu’elle devait jouer la carte de l’honnêteté, Bree prit une grande inspiration et se lança. Quand elle avoua au chef de la BPCM que, contrairement à ce qu’il lui avait ordonné, elle avait continué son enquête sur les contrebandiers, il grogna, mais ne la coupa pas. Elle lui parla donc de la piste qui les avait menés jusqu’aux Fairy Pools et de leur fuite précipitée d’Édimbourg. Elle évoqua la Sorcière sombre et le marché qu’elle avait passé avec l’Ondine, leur intention de se rendre au Loch Ness pour en découdre avec les malfrats et, finalement, sa plus récente hypothèse.

– Le Djinn a aperçu Jace alors que je me battais avec les Bonnets-Rouges. Le fait que nous nous retrouvions avec les Elfes Noirs aux trousses, à peine une heure plus tard, ne peut pas être une coïncidence. Tout est lié, j’en suis certaine.

Alisdair soupira et mit un instant sa tête dans ses mains. Quand il se redressa, la colère avait déserté son visage pour laisser place à la lassitude.

– Bon sang, Bree, mais qu’est-ce qu’il t’a pris de mêler Jace à tout ça ? Il y a encore dix jours, le gamin ignorait tout de l’existence des créatures magiques ! Si tout est lié, comme tu dis, tu aurais pu le pousser dans la gueule du loup sans le savoir !

– Je sais, admit Bree en baissant les yeux, l’air coupable.

– Non, Bree, tu ne sais pas ! Des années que je répare tes bêtises sous prétexte que tu es une enquêtrice hors pair ! Des années que je couvre des frasques et que je t’excuse auprès de tout le monde ! Tu sais que la moitié de tes collègues te déteste et que l’autre a peur de toi ?

– Je…

– Ça suffit, Bree ! tonna Alisdair en se levant et en la toisant de ses trois mètres de haut. Tu es allée trop loin, cette fois. Je t’avais confié une mission, une seule : garder Jace en sécurité.

– Il est encore en un seul morceau, que je sache, répliqua-t-elle, énervée de se prendre un amas de reproches. Et il commence même à développer ses pouvoirs ! Je…

– Tu es suspendue, Bree. À partir de maintenant et jusqu’à nouvel ordre.

Le couperet tomba avec la force d’un ouragan sur le cœur de la Selkie. Elle avait beau s’y attendre, entendre ces mots sortis tout droit de la bouche d’Alisdair leur conférait un tout autre poids, une autre réalité. Le regard du chef de la BPCM était sans appel, rien ne servirait de discuter.

– Tu repars demain pour Édimbourg, dit doucement Alisdair en se rasseyant. Je m’occuperai moi-même de la protection du jeune Oracle, nous allons rester ici le temps que sa nouvelle identité soit créée. Gale et Trudy continueront d’enquêter sur les contrebandiers avec les éléments que tu as mis en lumière, mais ton rôle dans l’une ou l’autre de ces affaires s’arrête ici.

Bree acquiesça tristement. Alisdair avait raison, elle le savait. Elle avait mis Jace en danger et, pour cela, elle allait payer le prix fort.

– Peut-être, souffla-t-elle, que je vais prendre de vraies vacances, cette fois.

– Je crois que cela te fera le plus grand bien.

Le demi-géant lui offrit un sourire, mais elle n’eut pas la force de le lui rendre. Elle était abattue, épuisée. Trop de choses s’étaient passé ces derniers jours et elle avait besoin de prendre un peu de recul.

– Assieds-toi près de moi, je vais arranger ta blessure.

Elle ne se fit pas prier. Elle s’écroula à côté de son ami et lui tendit son bras blessé. Malgré ses mains disproportionnées, Alisdair avait toujours eu des doigts de fée. Il alla chercher un petit nécessaire à pharmacie et entreprit de recoudre la plaie. Cette dernière serra les dents, mais se refusa le moindre commentaire. Elle avait mal, certes, mais elle l’avait mérité. Une fois qu’il eût terminé, le chef de la BPCM posa une paume compatissante sur l’épaule de son amie et lui dit gentiment :

– Va te reposer. Tu as une mine affreuse.

La Selkie acquiesça, se leva comme une automate et se dirigea vers la porte, consciente de sa piètre allure. Son bras était encore couvert de sang et ses cheveux, à moitié détachés, tombaient en fouillis jusqu’à ses pieds. La main sur la poignée, elle se rappela cependant qu’elle avait une question à poser à Alisdair :

– Dis… comment avez-vous fait pour nous retrouver, Jace et moi ?

– C’est Masaharu qui nous a prévenus, répondit le demi-géant. Comment lui-même savait où vous vous trouviez, en revanche, demeure un mystère. Il a parlé d’une rainette… Je n’ai pas compris un traître mot de ce qu’il racontait, comme d’habitude.

Bree, elle, avait compris. Ainsi donc, la grenouille en origami, éternellement perchée sur l’épaule de Jace, leur avait finalement été utile. Elle se promit de remercier le Sorcier à l’instant même où elle mettrait un pied à Édimbourg ; après tout, sans lui, elle et Jace auraient fini au fond d’un loch.

– Oh, une dernière chose… commença-t-elle en ouvrant la porte.

– Quoi encore ?

– J’ai capturé un Bonnet-Rouge, aux Fairy Pools. Il est dans le coffre de la Mini-Cooper.

Sur ces mots, elle s’éclipsa et alla profiter d’un repos bien mérité.