Le Dîner

 

 

Bree descendit les escaliers du manoir avec une boule au ventre. Elle savait qu’elle allait revoir Jace et, après leur altercation de l’après-midi, elle appréhendait son regard accusateur et blessé.

Elle suivit Trudy et Gale dans la salle à manger. Les jumeaux démoniaques avaient chacun passé une tenue de soirée, bien trop habillée pour un dîner si peu formel. La robe du Succube était provocante, avec un décolleté qui descendait jusqu’au nombril. Gale, quant à lui, avait opté pour un costume queue-de-pie noir. Bree soupira. Décidément, l’excentricité des jumeaux la dépasserait toujours.

La salle à manger avait retrouvé toute sa splendeur d’antan. La table en pin avait été recouverte d’une nappe bleu roi, assortie aux rideaux de velours. Les murs, eux, étaient richement décorés par des représentations de créatures magiques typiquement écossaises. Bree attarda son regard sur la peinture d’une Selkie. Cette dernière tenait sa peau contre elle et souriait au peintre, toute mélancolie absente de son visage. Par ce simple détail, Bree doutait que l’artiste se soit déjà véritablement trouvé en présence d’une Selkie.

Son cœur rata un battement lorsqu’elle aperçut Jace, attablé à la droite d’Alisdair. Quand il la vit, l’Oracle lui accorda à peine un regard et se replongea dans sa conversation avec le chef de la BPCM.

La Selkie se demandait de quoi ils pouvaient bien parler. Alisdair éclata soudain de rire, bientôt rejoint par Jace. Visiblement, ce dernier semblait bien s’entendre avec son nouveau garde du corps. Une pointe de jalousie chatouilla Bree dans le creux du ventre.

– Bree ! s’exclama Alisdair en l’apercevant. Installe-toi à ma gauche. Gale, mets-toi à côté d’elle et Trudy, à la droite de Jace.

Lors des dîners entre membres de l’agence, c’était toujours Alisdair qui décidait du plan de table et ce repas ne faisait pas exception. Tout le monde s’exécuta et s’attabla.

Jace n’eut d’autre choix que de regarder Bree, désormais en face de lui. Cette dernière tenta de lui sourire, mais il lui répondit par une moue sévère et la Selkie comprit qu’il n’avait pas décoléré. Qu’à cela ne tienne, elle faisait cela pour son bien !

– Gladys nous a préparé un succulent repas, annonça Alisdair à Jace et à ses agents. De quoi bien vous revigorer avant votre mission, les jumeaux !

Ces derniers échangèrent une œillade par-dessus la table. En attendant le dîner, ils s’engagèrent dans une discussion intense à propos de la technologie mortelle, tandis que Jace racontait à Alisdair sa surprise en entrant dans la taverne de Franck.

Au milieu du brouhaha, devant son assiette vide, Bree se sentait plus seule que jamais. Exclue de toutes les conversations, les mots d’Alisdair lui revinrent en mémoire.

La moitié de tes collègues te déteste et l’autre a peur de toi. 

Il était vrai qu’elle n’avait jamais cherché à tisser des amitiés et qu’elle supportait mal la compagnie de ses semblables. Pourtant, à ce moment précis, elle désespérait d’un regard amical, d’un geste, d’un sourire.

Comme s’il lisait dans ses pensées, Gale se tourna vers elle et lui demanda :

– Souhaites-tu un peu de vin ?

La bouteille à la main, le goulot penché sur le verre de la Selkie, il attendait qu’elle lui réponde. Bree secoua poliment la tête et répliqua :

– Je préférerais un whisky.

Toutes les voix se turent au même moment et les regards se tournèrent vers elle. Alisdair affichait un sourire moqueur tandis que Gale, étonné, se levait pour attraper la bouteille d’Ardbeg et lui servir un verre.

– Moi qui t’ai pourtant entendu dire à maintes reprises que tu ne buvais pas d’alcool… insinua Trudy.

– Ah ! tonitrua Alisdair en riant. C’est ce qu’elle dit pour ne pas honorer les invitations de ses collègues. En réalité, je ne connais personne qui tienne le whisky aussi bien que Bree !

Cette dernière s’empourpra légèrement et fourra son nez dans son verre. Si le demi-géant se mettait à parler de leurs vieilles fêtes, autant être ivre. Alors qu’Alisdair prenait une grande inspiration pour entamer son histoire, Gladys entra dans la salle à manger, poussant le dîner sur un chariot en argent.

Jace se tourna immédiatement vers la nouvelle arrivante et déglutit. La gouvernante était loin d’être comme il l’avait imaginé. Un énorme nez trônait au milieu d’un petit visage pâle, agrémenté de deux grands yeux et de lèvres pulpeuses. Le tout était disproportionné, jusqu’aux cheveux de Gladys, qui ondulaient du sommet de son crâne à ses pieds. Il ouvrit la bouche pour demander de quelle créature il s’agissait, mais Bree le prit de court :

– Gladys est la Glaistig de cette maison. C’est elle qui s’occupe de son entretien et…

L’Oracle se tourna vers son ancienne garde du corps et lui lança un regard si noir qu’elle s’arrêta aussitôt de parler. Il était toujours furieux et il doutait qu’il lui pardonne un jour ce qu’elle lui avait dit. Elle ne voulait plus être concernée par lui, et bien soit ! Il se ferait un plaisir de disparaître de son horizon, et le plus tôt possible.

La tension entre l’amérindien et l’agente n’échappa pas à Trudy, qui poursuivit les explications de sa collègue, tandis que Gladys servait le dîner.

– Gladys est avec nous depuis des générations. C’est une gouvernante fidèle, bien que je la soupçonne de piquer certaines de nos affaires. Je n’ai toujours pas retrouvé mon peigne en nacre depuis la dernière fois, cela me peine beaucoup…

Le Succube jeta un regard à Gladys qui fit mine de ne pas l’entendre.

– Elle est muette, continua Trudy, alors inutile de chercher à faire la conversation avec elle.

– Détrompe-toi, Gladys sait très bien se faire comprendre, intervint Alisdair.

Alors que la gouvernante s’en retournait dans la cuisine, un bruit de vaisselle brisée leur parvînt, signe que Gladys n’avait pas apprécié les accusations de l’agente. Trudy pouffa de rire tout en se collant à Jace, ce qui eut le don d’agacer Bree, dont le nez s’était de nouveau fourré dans son verre de whisky.

– Allons, mangeons !

Le repas était délicieux. Le saumon, fraîchement pêché, s’accordait à merveille à la purée de pommes de terre et aux petits pois. Bree, qui avait caressé l’espoir qu’Alisdair oublie leur précédente conversation, déchanta vite lorsque ce dernier reprit la parole :

– Une fois, raconta-t-il, alors que Bree n’était encore qu’une jeune agente, nous nous sommes retrouvés en mission dans le coin le plus paumé d’Écosse, aux alentours d’Ullapool. Pour fêter l’arrestation des fauteurs de troubles, nous nous sommes arrêtés dans un pub tenu par une sirène affreusement radine. Nous avons enchaîné les verres et cette Selkie, que vous voyez là, qui fait à peine un mètre soixante-dix pour cinquante-cinq kilos, m’a couché, moi ! Notre Bree a une sacrée descente.

Les jumeaux démoniaques s’esclaffèrent et l’histoire tira même un sourire faiblard à Jace. Cela rasséréna Bree, qui répliqua :

– Tu avais bu une barrique de bière à toi tout seul dans l’après-midi, je te rappelle. Tu avais une confortable avance sur moi.

Alisdair éclata d’un rire si puissant qu’il en fit trembler la table et Jace dut agripper son assiette pour qu’elle ne se renverse pas sur le sol. Le demi-géant donna un grand coup dans le dos de Bree et s’exclama :

– C’était le bon temps !

– Et toi, Jace ? interrogea Trudy en se rapprochant toujours plus de l’Oracle, si bien que Bree se demanda si elle n’allait pas terminer le repas sur ses genoux. As-tu une anecdote à nous raconter sur notre Selkie préférée ? Je suis sûre que cette semaine ensemble a été riche en émotion.

Le cœur de Bree s’accéléra. Jace la regardait par-dessus la table, tandis qu’elle était suspendue à son silence. Sans qu’elle comprenne vraiment pourquoi, elle espérait qu’il dise un mot gentil. Il n’en fut rien.

– Alisdair et moi ne devons pas connaître la même Bree, lâcha l’Oracle d’un ton sec. La garde du corps dont on m’a affublé est d’un ennui mortel.

Bree se mordit la lèvre. En temps normal, elle aurait sorti une réplique cinglante, mais elle savait qu’elle méritait ce dédain. Elle vida son verre d’un trait et donna un coup de coude à Gale pour qu’il lui en serve un autre. Contre toute attente, Alisdair prit sa défense :

– Bree est loin d’être ennuyeuse, gamin. Si tu avais vécu la moitié de ce qu’elle a vécu, tu serais méfiant, toi aussi. Je te l’accorde, elle est horripilante et têtue, mais si tu affirmes t’être ennuyé un seul instant ces six derniers jours, alors tu es un menteur.

Jace se rembrunit. Force était d’admettre que le demi-géant avait raison. Bree était peut-être aux antipodes de ce qu’il avait toujours connu, mais la vie avec elle s’était révélée être une formidable aventure.

Aventure qui, ce soir, touchait à sa fin.

Semblant vouloir détendre l’atmosphère soudain devenue lourde, Trudy sortit un papier de son décolleté et le mit devant l’amérindien :

– Jace, mon cœur, voudrais-tu bien signer ceci ?

– Qu’est-ce que c’est ?

– Oh, une broutille ! Juste un accord entre toi et moi, qui stipule que tu m’autorises à me glisser dans ta chambre cette nuit, au cas où j’aurais froid…

Bree vida son deuxième verre et le reposa bruyamment sur la table. Trudy lui offrit un sourire narquois et la Selkie lança :

– Je croyais que vous partiez après manger ?

– Oh, je ne suis pas à une heure près…

Si, un peu plus tôt, Bree avait presque trouvé Trudy sympathique, elle avait de nouveau envie de lui fracasser la tête contre la table. Alisdair se pencha pour saisir la feuille et la déchirer, mettant fin au débat.

– Pas de ça avec le gamin, Trudy, la réprimanda-t-il. Il est sous ma protection.

Cette dernière se redressa sur sa chaise et acquiesça, sans se départir de son rictus.

– Bien sûr. Je plaisantais…

– Et toi, Bree ? s’enquit Gale en lui tendant un papier à son tour. Signerais-tu mon contrat ? À ce que je sache, tu n’es sous la protection de personne…

L’Incube leva la main pour lui caresser la joue, mais la Selkie intercepta son geste.

– N’y pense même pas. Tu n’es pas du tout mon style.

Pourtant, Gale était aussi beau et envoûtant que sa jumelle. Il portait ses cheveux blonds courts et ses yeux océans avaient déjà ensorcelé plus d’une âme.

– Et c’est quoi, ton style ?

Malgré elle, ses prunelles se dirigèrent vers Jace. Son regard n’échappa pas à Trudy, dont le sourire s’élargit. Alors que la Selkie se resservait un troisième verre, espérant que l’Oracle ne l’avait pas remarquée, Alisdair saisit l’occasion pour raconter une seconde anecdote sur Bree.

– Son style, c’est les Anglais ! s’esclaffa-t-il. Comment s’appelait ce Kelpie, déjà, avec lequel tu bossais à Londres, et qui t’a brisé le cœur ? Keegon ?

– Keegan ?! renchérit Trudy. Bree est sortie avec Keegan O’Ryan, le chef de la BPCM londonienne ?

– Oh, il n’était pas chef, à l’époque. En réalité…

– Ça suffit.

Le ton de Bree était net, tranchant. Voilà pourquoi elle détestait les dîners entre collègues, en particulier lorsqu’Alisdair était présent. Il finissait toujours par en révéler trop.

De l’autre côté de la table, Jace était suspendu aux lèvres du demi-géant, avide d’en savoir plus sur le passé de la Selkie. Il sentait qu’il y avait, là-dessous, moult histoires croustillantes à propos de la jeune femme et toutes l’intéressaient. Il allait lui demander de continuer lorsque Bree se leva, faisant racler sa chaise sur le sol.

– J’ai assez mangé, dit-elle simplement, son verre toujours à la main. Et un long voyage m’attend, demain. Gale, Trudy, bon courage avec les contrebandiers. Alisdair, bon courage avec celui-ci.

Après un dernier regard pour Jace, elle se détourna et quitta la salle à manger, laissant derrière elle un lourd silence et, dans le cœur de l’Oracle, une drôle d’impression de vide.

 

Assis en tailleur sur son lit, Jace bouillonnait. À la fois de colère d’être mis à l’écart par Bree, d’angoisse de la sentir lui échapper et de tristesse qu’elle l’ait repoussé. Après le dîner, il n’avait pas tardé à rejoindre sa chambre et s’y était enfermé à double tour. Il doutait que Trudy ait réellement besoin de lui faire signer un contrat pour s’y engouffrer.

Une énième fois, il ferma les yeux et tenta d’apaiser les battements de son cœur. Il devait bien se faire une raison. La Selkie ne voulait pas de lui dans sa vie et la folle aventure qu’ils avaient partagée ne serait bientôt plus qu’un lointain souvenir. Il ignorait encore combien de temps il devrait rester au manoir avec Alisdair. Suffisamment, imaginait-il, pour que ce dernier lui bâtisse une nouvelle identité solide.

Un peu plus tôt dans la soirée, le chef de la BPCM l’avait rassuré sur l’état de sa mère qui était toujours entre les mains de la brigade de New York. Elle serait très bientôt en état de prendre l’avion et le rejoindrait à Édimbourg où ils pourraient commencer tous les deux une nouvelle vie. Le demi-géant lui avait même assuré que, s’il le souhaitait, il pourrait aller à Paris comme il l’avait prévu.

Seulement voilà, Jace en était bien conscient, la capitale française ne l’attirait plus autant. C’était l’adrénaline qu’il recherchait, comme la veille lors de leur course poursuite avec les Elfes Noirs. Il voulait se sentir vivant, brûlant, et non se contenter d’esquisser des natures mortes.

Il se pencha pour attraper le nécessaire à dessin offert par Bree. Il étala quelques feuilles devant lui et saisit un fusain. Son pouvoir semblait de nouveau s’être endormi alors que, pour une fois, Jace aurait tout donné pour voir ce qui allait se produire. Plus que jamais, il était plein d’interrogations sur son propre futur. Quelles options se présentaient réellement à lui ?

L’Oracle inspira un grand coup, puis expira, comme Bree le lui avait appris. Il se prêta à cet exercice longtemps, invoquant son pouvoir, priant pour qu’une vision, n’importe laquelle, s’impose à lui.

Au lieu de cela, ce fut le visage de la Selkie qui obscurcit soudain ses pensées. Il se rappela la première fois qu’il l’avait vue, au Q.G de la BPCM, et de la drôle d’impression qu’elle lui avait laissée. Il se souvint également de son regard éternellement triste qui se perdait souvent dans l’horizon, comme si elle essayait de fuir un passé douloureux. Alors même que Jace était toujours en colère contre elle, il aurait remué ciel et terre pour parer son visage d’un sourire.

L’amérindien secoua la tête. Rêver de Bree n’allait pas l’aider à percer le secret de son avenir.

– J’abandonne, murmura-t-il. Ce n’est pas ce soir que l’Oracle en moi se réveillera.

Il ouvrit les yeux et manqua de tomber du lit. Tout autour de lui, noircies au fusain, des dizaines de feuilles lui montraient l’avenir qu’il réclamait.

– Comment… ?

Sa question resta en suspens dans le silence de la chambre. Il avait dessiné sans en avoir conscience. Alors qu’il se penchait sur les esquisses, il se figea.

Elles représentaient toutes plus ou moins la même chose. Sur la première feuille, on voyait Bree en train de combattre une silhouette encapuchonnée devant un lac gigantesque. Les détails étaient succincts, mais suffisamment précis pour que Jace reconnût, en arrière-plan, Gale et Trudy aux prises avec un homme de petite stature. Les croquis suivants étaient sensiblement les mêmes, montrant la Selkie dans différentes positions, en fâcheuse posture face à son adversaire. Sur la dernière feuille, cependant, Jace avait dessiné une forme floue qui crevait la surface du lac, une forme gigantesque qui les dépassait tous.

Le monstre du Loch Ness.

Jace se leva d’un bond et vida sa besace sur son lit. Il retrouva vite, parmi ses affaires, le premier dessin qu’il avait fait de Bree, à Édimbourg, et celui qu’il avait réalisé à l’auberge de Franck, où l’on pouvait voir la Selkie étendue morte au bord d’un loch. Il compara ses œuvres, les plaçant côte à côte pour en caresser les différents détails.

Cette fois, le doute n’était plus permis. Quelque chose de terrible allait se produire au Loch Ness, une chose qui pourrait bien coûter la vie à la Selkie. Jace comprit alors qu’elle n’avait jamais vraiment eu l’intention d’abandonner son enquête. Quels étaient les mots qu’Alisdair avait employés, déjà ? Horripilante et têtue ?

Jace pesta. En le repoussant de la sorte, Bree avait seulement tenté de le protéger. Mais, si elle pensait une seconde qu’il allait rester assis sagement au manoir, elle se trompait lourdement. Il avait déjà perdu une amie, il ne commettrait pas la même erreur une seconde fois.

Fourrant tous ses croquis dans sa besace, Jace s’habilla en vitesse et se coula dans le couloir sombre, bien décidé à accompagner Bree.