Dans l’ombre de la nuit, Bree ouvrit la porte de sa chambre et se faufila dans le couloir. La pluie tambourinait toujours les fenêtres et ne semblait pas vouloir s’arrêter. La jeune femme s’arrêta dans l’escalier pour regarder la cour à travers la vitre ; la voiture de Masaharu était toujours là, lui offrant son unique chance de rejoindre Gale et Trudy au Loch Ness. Une angoisse sourde commençait déjà à lui battre les tempes : elle qui n’avait encore jamais conduit de voiture de sa vie, elle aurait aimé le faire dans de meilleures conditions.
Elle songea à Jace qui devait probablement dormir, à cette heure avancée de la nuit. Si elle détestait les adieux, elle aurait aimé lui dire au revoir d’une autre façon. La Selkie doutait que sa route recroise un jour celle du jeune Oracle et cela la peinait plus qu’elle ne voulait bien se l’avouer. Mais les dés étaient jetés et, même si elle avait apprécié la compagnie de l’amérindien, il était plus sage qu’elle se tienne en dehors de son chemin.
Elle posa le pied sur le palier du rez-de-chaussée. La porte d’entrée était quelques mètres devant elle, symbole de sa liberté bientôt retrouvée. Encore quelques pas et elle serait dehors, prête à reprendre du service malgré l’interdiction d’Alisdair. Encore quelques pas et elle pourrait s’en aller loin d’ici, rouler droit vers le Loch Ness et faire enfin toute la lumière sur cette sombre affaire. Encore quelques pas…
Un raclement de gorge l’interrompit et la pâle lueur d’une bougie creva soudain l’obscurité.
– Je me doutais bien que tu tenterais quelque chose de stupide.
La voix grave d’Alisdair brisa le silence. Bree tourna la tête, prise sur le fait. Le chef de la BPCM semblait l’attendre patiemment dans un fauteuil de l’entrée, une robe de chambre aux couleurs de son clan recouvrant ses larges épaules. Contrairement à ce qu’aurait pu penser Bree, le demi-géant n’avait pas l’air en colère, juste extrêmement fatigué.
– Je… balbutia-t-elle, son cerveau moulinant à toute vitesse pour lui trouver une excuse cohérente et plausible.
– Tu fuis au milieu de la nuit pour voler la voiture de Masaharu et poursuivre ton enquête.
Il y avait une telle évidence dans ses paroles que la Selkie ne chercha pas à le contredire. Alisdair poussa un soupir las et attrapa le verre sur la desserte juste à côté du fauteuil. Il le vida d’un trait et plongea son regard cobalt dans celui de son amie.
– Tu sais, Bree, je songe de plus en plus à prendre ma retraite. Je me fais vieux et j’aspire désormais au calme, à la tranquillité.
– Toi, à la retraite ?
L’idée était suffisamment risible pour arracher un rictus à Bree. Elle avait toujours songé qu’Alisdair mourrait à son poste, en pleine mission. Il était de ces artistes qui ne quittaient jamais la scène. Pourtant, elle remarqua les cernes autour de ses yeux et sa petite moue triste.
– Oui, la retraite, poursuivit-il. Tu ne vieillis peut-être pas, mais le temps fait bel et bien son effet sur moi. Je le sens dans ma chair, dans mes os.
Le sourire de Bree s’effaça alors qu’elle réalisait ce que son ami était en train de lui dire. Contrairement à elle, il n’était pas éternel.
– Tu as à peine cinq cents ans ! tenta-t-elle de relativiser. Tu as encore de belles années devant toi.
Alisdair eut un petit rire et se leva pour se poster devant elle. D’un geste tendre, il caressa sa joue et lui dit :
– J’apprécie ton optimisme, mon amie, et j’espère que tu as raison. J’aimerais tout de même que tu considères la possibilité de reprendre mon poste, lorsque je déciderai de laisser ma place.
Bree hoqueta. Devenir cheffe de la BPCM d’Édimbourg ? Elle n’était pas certaine d’apprécier l’idée.
– Pourquoi me proposes-tu cela maintenant ? Pour me convaincre de rester ?
– Oh, non ! Je te connais suffisamment pour savoir que rien ne t’empêchera de monter dans cette voiture. À dire vrai, je crois que j’aurais été déçu si tu avais décidé de ne pas continuer.
– Pourquoi m’avoir suspendue, dans ce cas ?
– Tu avais désobéi aux règles et je ne pouvais pas te laisser impunie. De plus, les hautes instances de la BPCM m’observent. Si tu as raison et que tout est lié, alors c’est l’organisme tout entier qui pourrait bien être gangréné de l’intérieur.
Bree prit le temps de bien intégrer ces paroles. Un peu plus tôt, lorsqu’elle avait discuté avec Trudy, elle avait mesuré l’influence de leur ennemi. Elle en était certaine à présent : il lui faudrait se méfier de chaque ombre, de chaque créature qui croiserait son chemin.
– Les clés de la voiture de Masaharu sont sur le contact, dit simplement Alisdair en retournant s’asseoir. J’ai dit à mes supérieurs que le Bonnet-Rouge avait mené Trudy et Gale sur la côte ouest et que tu avais pris des vacances en France. Personne ne vous attend, au Loch Ness. Profitez au maximum de cet effet de surprise et ramenez-moi les coupables.
La main d’Alisdair trouva la paume de Bree. Il y glissa un petit objet que cette dernière reconnut sans mal comme une création de Masaharu. À la lueur de la bougie, elle observa le faucon miniature en origami, se demandant ce qu’il avait de plus que ses moineaux messagers.
– Celui-là ne se fera pas intercepter, répondit Alisdair à sa question silencieuse. Masa l’a créé exprès pour toi et me l’a fait parvenir cet après-midi. Lorsque vous aurez besoin de renfort, envoie-le-moi.
– Mais… s’il y a une taupe chez la BPCM, comment vas-tu faire ?
– J’ai encore quelques vieux amis, dans le coin. Je vais tirer quelques ficelles. Cela va me prendre un moment, ceci dit…
Bree acquiesça et rangea le faucon dans sa poche. Elle resta un instant face au demi-géant, une drôle de boule dans la gorge. Elle ne méritait pas sa confiance, encore moins son amitié. Alors qu’il s’apprêtait à faire demi-tour pour rejoindre les étages, elle le retint par le bras et se blottit contre lui.
– Qu’est-ce que… ?
L’instant de surprise passé, Alisdair referma ses bras autour de la Selkie.
– Merci, chuchota-t-elle contre sa robe de chambre.
– Ce Jace… il t’a un peu changée, pas vrai ?
La Selkie s’esclaffa et s’écarta de son ami. Avant de se détourner pour de bon, elle le regarda une dernière fois.
– Promets-moi que tu t’occuperas bien de lui.
– Je te le promets. Maintenant, file de là !
Conduire une voiture s’avéra beaucoup plus difficile que ce que Bree s’était figuré.
Tourner la clé dans le contact ne lui avait pas posé de problème. En entendant le vrombissement du moteur, elle avait retenu un cri de victoire. Allumer les phares et activer les essuie-glaces était, néanmoins, une tout autre paire de manches. La pluie battait toujours le pare-brise, rendant la visibilité quasiment nulle. Après une dizaine de minutes de perdues, elle trouva enfin les bonnes commandes et tenta d’avancer dans l’allée.
Elle appuya un peu trop franchement sur la pédale d’accélération et la voiture fit un bond en avant. Bree crispa ses mains autour du volant et sauta de toutes ses forces sur le frein. La panique s’empara d’elle et, alors qu’elle n’avait pas fait cinq mètres, elle se dit qu’elle était incapable de conduire jusqu’au Loch Ness.
– Ressaisis-toi, ma fille ! se motiva-t-elle. Ce n’est pas un vulgaire carrosse qui va avoir raison de toi ! Tu peux le faire !
Il lui fallut plusieurs essais pour sortir de la propriété. Pour une première fois, Bree décida qu’elle ne s’en tirait pas trop mal, surtout si l’on considérait qu’elle n’avait pas de professeur ! Elle s’engouffra sur la route en s’enjoignant de ne pas aller trop vite. Tant pis si Gale et Trudy prenaient une confortable avance sur elle, il était hors de question qu’elle risque davantage sa vie.
Elle roula ainsi pendant un bon moment, tandis que, devant elle, le jour s’éveillait peu à peu. Si aucun rayon de soleil n’avait percé les nuages, l’aube avait au moins eu le mérite de faire cesser la pluie.
La Selkie retrouvait avec un plaisir non dissimulé le paysage des Highlands. Bien qu’un peu grisonnant à cause du ciel d’automne, elle appréciait les chemins bordés de forêts qui se profilaient à l’horizon. Elle passa devant quelques panneaux qui indiquaient Urquhart Castle, confirmant qu’elle était sur la bonne route.
Alors qu’elle s’apprêtait à s’engouffrer dans le village de Drumnadrochit, un mouvement sur le siège passager attira son attention. Redoublant de prudence, elle risqua un coup d’œil et découvrit la petite grenouille en origami de Masaharu.
– Tiens, tu es là, toi, dit doucement Bree, consciente qu’elle parlait à un animal en papier. Merci de nous avoir sauvés, l’autre soir.
Elle reporta brièvement son attention sur la route. Un doute l’assaillit soudain ; d’ordinaire, la rainette ne quittait pas Jace. Se pourrait-il que…
Non, la Selkie ne pouvait y croire. Et pourtant…
Elle continua encore quelques mètres, mais la curiosité l’emporta vite et elle décida de s’arrêter sur le parking d’un café, à la sortie de la ville. Avec un mauvais pressentiment, elle sortit de la voiture, claqua la portière et ouvrit le coffre.
– Je peux savoir ce que tu fiches là-dedans ?!
Aucun doute, Bree était furieuse. Jace le voyait à ses pommettes rouges et ses lèvres pincées. En le découvrant dans le coffre de la Mini-Cooper, la Selkie lui avait passé un sacré savon. Elle avait même menacé de le ramener à Alisdair séance tenante, mais l’amérindien avait répliqué :
– Je te promets d’être sage ! Et puis, je pourrais vous être utile, avec mes visions…
– Tes visions ? Ton pouvoir marche une fois sur trois ! Je te ramène, un point c’est tout !
Alors qu’elle se réinstallait au volant de la Mini, Jace prit place sur le siège passager et décida de jouer sa dernière carte :
– Je t’ai vue mourir, Bree.
La Selkie suspendit son geste. Elle plongea son regard sombre dans celui de l’Oracle et, constatant qu’il ne plaisantait pas, coupa le moteur.
– Comment ça, tu m’as vue mourir ?
Pour prouver ses dires, Jace vida sa besace et lui tendit ses dessins. Bree les observa minutieusement, s’attardant particulièrement sur la silhouette sombre contre laquelle elle se battait. Lorsqu’elle parvint au dernier croquis, elle se figea. C’était bel et bien elle, étendue au bord du Loch Ness, la Sorcière sombre penchée sur son corps dans une attitude victorieuse.
– Cela ne prouve rien, chuchota l’agente. Je pourrais tout aussi bien être assommée…
– Peut-être, mais je ne peux pas prendre le risque de te perdre, je… Bree, s’il te plaît, laisse-moi venir avec toi, je trouverai le moyen d’être utile !
– Depuis quand me caches-tu ces dessins ? demanda-t-elle à brûle-pourpoint.
Jace se mordit la lèvre. Il avait suffisamment menti.
– Ceux-là datent d’hier soir, mais celui-ci… Je l’ai fait il y a plusieurs jours, à la taverne.
– Jace ! s’offusqua Bree. Pourquoi tu ne m’as rien dit ? Il me semble que je suis la première concernée !
– Je… je n’étais pas sûr de moi et je ne voulais pas être le garçon qui crie au loup. Et puis, tu m’as dit que le futur était un arbre de possibles, alors… Mais en ce qui te concerne, c’est l’unique branche, Bree. Je ne vois rien d’autre…
Bree se renfonça dans son siège. Malgré les révélations de Jace, elle brûlait toujours de terminer son enquête. Si la mort se trouvait au bout de ce voyage, alors elle la rencontrerait avec plaisir. La Selkie ne voulait avoir aucun regret.
– Tu m’en veux ? demanda Jace.
– Je… Non. Enfin, j’aurais aimé que tu m’en parles plus tôt bien sûr, mais cela n’aurait rien changé. Si tu ne vois qu’un seul chemin pour moi, c’est parce que rien ne peut me détourner de mon but. Même le destin semble avoir compris que je suis bornée.
Sa tirade arracha un pâle sourire à Jace.
– Je n’ai pas été tout à fait honnête avec toi non plus, avoua-t-elle.
– Ah ?
Bree mit le contact et démarra la voiture. Elle aurait tout le temps de raconter ses découvertes à Jace pendant les derniers kilomètres qui les séparaient d’Urquhart Castle.
– Alors tu crois que tout est lié ? résuma Jace. Les mercenaires qui veulent ma peau et les contrebandiers que tu traques seraient au service de la même organisation ?
– C’est ce que je pense, oui.
Bree avait choisi d’arrêter la Mini sur les hauteurs du Loch Ness, en attendant le moment propice pour descendre au château. De là où ils étaient, ils apercevaient à peine les pierres sombres des ruines percer d’à travers les arbres. L’agente n’avait repéré aucune trace de Trudy ou de Gale, mais elle se doutait que ses collègues passaient les alentours au peigne fin.
– Mais… pourquoi ? Je veux dire, qu’est-ce que j’ai à voir avec des Dragons, des Fées et le Monstre du Loch Ness ?
Bree resta silencieuse, en partie car elle ignorait la réponse. Leur équation comportait encore de trop nombreuses inconnues. Tant qu’ils n’auraient pas réellement démasqué leur ennemie, il leur serait impossible de faire la lumière sur ses véritables intentions.
– Donc… continua Jace, comprenant que la Selkie ne répondrait pas à sa question précédente. Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?
– On garde l’œil ouvert et on attend la nuit.
– La nuit ? Mais il est à peine neuf heures ! Pourquoi es-tu partie si tôt ?
– Pour repérer les lieux, réfléchir à un plan, faire provision de calme, énuméra l’agente. Bien sûr, ce dernier point est compromis par ta présence.
Jace faillit prendre la mouche, mais s’aperçut que la Selkie souriait à pleines dents. Il lui rendit la pareille et s’enfonça dans le siège passager.
– Pour quelqu’un qui n’avait jamais conduit de sa vie, tu ne t’es pas trop mal débrouillée, lui lança-t-il.
– Oui, eh bien, n’en faisons pas une habitude. Si on arrive à sortir d’ici vivants, c’est toi qui nous ramèneras à Édimbourg.
– Marché conclu !
Jace lui tendit la main pour sceller le pacte. Bree observa un instant sa paume, puis la serra.
– Je… balbutia-t-elle. Je suis désolée pour ce que je t’ai dit hier. Que tu ne me concernais plus.
Jace offrit son plus beau sourire à son amie et lui pardonna :
– C’est oublié. Tu ne faisais que remplir ton rôle de garde du corps, après tout.
Un poids s’envola des épaules de Bree, tandis qu’un autre pesait un peu plus sur sa poitrine. Finalement, elle était contente de ne pas être seule pour achever cette mission.