Chapitre 20

 

Urquhart Castle

 

 

La nuit était tombée depuis plus d’une heure et Bree ne voyait toujours aucun signe de Trudy ou de Gale. Cela ne l’inquiétait que peu : les jumeaux savaient se faire discrets.

Jace et elle avaient passé la journée dans la voiture de Masaharu. Avant de partir du manoir, le jeune homme avait pris le soin de fouiller son placard à la recherche d’une tenue de rechange et arborait désormais une combinaison noire semblable à celle de Bree. Une fois Jace changé, la Selkie lui avait expliqué le fonctionnement des grues explosives, au cas où il en aurait besoin.

– Bien, nous allons sortir, finit-elle par dire, le regard toujours perdu dans l’horizon. Je veux que tu restes derrière moi et que tu imites chacun de mes gestes. Désormais, tu es mon ombre. C’est compris ?

Jace déglutit. La dernière fois qu’il avait vu Bree aussi sérieuse, c’était lorsqu’ils avaient fui Édimbourg en pleine nuit. Il le sentait au plus profond de son corps, la nuit qui allait suivre n’aurait rien d’une partie de plaisir. L’adrénaline se mit à courir dans ses veines et, plongeant son regard dans celui de Bree, il acquiesça.

Il était prêt.

La Selkie et l’Oracle se glissèrent hors de la voiture, refermant doucement les portières pour ne pas faire de bruit. L’agente de la BPCM se fondit ensuite entre les arbres, suivie de près par sa nouvelle ombre.

La pente était raide, si bien que Bree se retourna plusieurs fois pour s’assurer que Jace parvenait à la suivre. Mais le jeune homme avançait d’un pas sûr, ce qui réconforta sa partenaire. Bientôt, ils eurent dévalé la colline sur laquelle ils étaient perchés et se retrouvèrent face au château d’Urquhart.

Une route les séparait encore des ruines, aussi Bree observa-t-elle les alentours avec prudence avant de les faire traverser. Ils longèrent la grille sombre qui les maintenait à l’abri des regards, puis parvinrent devant le portail d’entrée du site touristique du château. Une pancarte stipulait bien qu’il était momentanément fermé pour rénovation. Bree en avisa la hauteur ; il n’y avait rien d’insurmontable, mais si des Bonnets-Rouges patientaient de l’autre côté, ils se feraient facilement repérer.

– Il doit y avoir une entrée de service, par ici, indiqua-t-elle à Jace en chuchotant.

Ils continuèrent un peu sur la droite jusqu’à découvrir, vaguement dissimulée par des buissons, une porte close. La Selkie se pencha pour observer la serrure et pesta : elle n’avait jamais été très douée en crochetage.

– Je peux ? susurra Jace.

– Je doute que…

Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase. L’amérindien l’avait poussée sur le côté et s’accroupit pour se retrouver face à la fermeture. Il dégaina une lampe torche, elle aussi trouvée dans le bric-à-brac de Masaharu, et demanda à Bree une de ses pinces à cheveux.

Cette dernière s’exécuta, abasourdie par la prise d’initiative de son ami. Jace tourna l’outil dans la serrure, puis un clic significatif retentit et la porte s’ouvrit. Bree ne put retenir un sifflement admiratif.

– Eh bien, tu m’avais caché ça !

– Ma mère fermait tout le temps notre appartement à clé et je faisais souvent le mur, expliqua-t-il en haussant les épaules.

– Quel sale gosse !

Dans la pénombre, il aurait pu jurer que Bree venait de lui faire une œillade. Son sens de l’humour semblait se réveiller d’une bien étrange façon.

– Allez, éteins-moi ça, ordonna-t-elle en désignant la lampe qu’elle avait rechigné à emporter. Tu vas nous faire repérer.

Jace obéit et suivit sa garde du corps à l’intérieur du complexe touristique. Ils arrivèrent sur un petit parking où plusieurs minibus étaient garés. Quelques lampadaires éclairaient la place et, le temps de s’assurer que les alentours étaient déserts, Bree resta dans l’ombre. Elle repéra la première silhouette d’un Bonnet-Rouge, étendu dans un coin, puis un deuxième.

– Gale et Trudy sont déjà passés par ici, murmura-t-elle, autant pour elle que pour l’Oracle.

Sans prévenir Jace, elle utilisa brièvement son pouvoir pour remonter le temps de quelques minutes. Elle vit effectivement ses collègues sauter par-dessus la grille et mettre hors d’état de nuire les quelques Bonnets-Rouges qui gardaient le parking. Puis, ils s’engouffrèrent dans le corridor sombre qui leur faisait face.

– Ils sont allés par là.

Rechignant encore à avancer en pleine lumière, Bree les fit longer le mur jusqu’au couloir. Une brèche dans la pierre noire donna l’occasion à Jace de mieux apercevoir les ruines, qui s’étendaient en contrebas du parking.

Compte tenu du vent puissant qui leur battait les tempes, il était étonnant que l’édifice — ou ce qu’il en restait — tînt encore debout. À la lueur de la lune, Jace entr’aperçut une grande tour qui surplombait le Loch Ness de toute sa hauteur. L’Oracle ne doutait pas qu’à son époque, la forteresse offrait un point de vue imprenable sur les environs, et la position stratégique du lieu ne lui échappait pas.

La tour était le bâtiment le mieux conservé du château. Les autres bâtisses, éparpillées sur plusieurs mètres, se retrouvaient tantôt sans toit, tantôt orphelines de plusieurs murs. Le temps ne semblait pas avoir épargné Urquhart Castle et Jace se demanda si d’ici cent ans, l’édifice tiendrait encore.

– Allons-y.

Bree faisait de fugaces bonds dans le passé pour vérifier le chemin emprunté par les jumeaux. Cependant, cela fut bientôt inutile ; il leur suffisait de suivre la piste des Bonnets-Rouges assommés. Après le couloir sombre, ils débouchèrent sur le parc du château et se dirigèrent vers la tour.

– C’est l’endroit idéal pour planquer une cargaison, maugréa Bree.

Jace ne répondit pas, tout concentré qu’il était à marcher dans ses pas. La Selkie leur faisait toujours longer les murs, et courait parfois sur plusieurs mètres, lorsque c’était nécessaire, pour leur éviter de rester à découvert trop longtemps. Quand ils parvinrent au pied de la tour, l’amérindien était déjà hors d’haleine.

– Tu entends ? s’enquit Bree, tous les sens aux aguets.

Jace n’entendait rien du tout, mis à part les battements sourds de son cœur à ses oreilles. Alors qu’il ouvrait la bouche pour demander une courte pause à la Selkie, cette dernière s’engouffra dans la tour sans crier gare. Tant bien que mal, il la suivit.

Après une volée de marche, ils débouchèrent sur une vaste salle circulaire, où Trudy et Gale achevaient leur carnage.

– Eh bien ! C’est pas trop tôt ! pesta le Succube. J’avais fini par croire que tu ne viendrais jamais.

– J’ai eu un contretemps, s’excusa faussement la Selkie en désignant Jace du menton.

Trudy offrit son plus beau sourire à l’amérindien, tandis que Gale assommait un dernier Bonnet-Rouge.

– Ravie de te revoir, jeune Oracle. Il ne t’aura pas fallu longtemps pour échapper à la vigilance d’Alisdair.

– Plaisir partagé, Trudy, dit Jace en avançant doucement dans la salle.

La Selkie observa la pièce du regard. Sur le sol de pierre, leurs ennemis étaient tous hors d’état de nuire. Efficaces, les jumeaux démoniaques étaient venus à bout d’une quinzaine de Bonnets-Rouges.

– Aucune trace du Djinn, annonça Gale. Ni de la Sorcière.

Mais Bree ne l’écoutait déjà plus.

Emprisonnés dans des cages, des dizaines d’animaux et de créatures magiques étaient prostrés. Sur sa droite, la Selkie avisa une Licorne rachitique qui lui renvoya un regard empli de détresse. De l’autre côté de la pièce, dans le renfoncement d’un meuble, une bonne dizaine de petites Fées s’agitaient, pressées qu’on leur rende leur liberté.

– Bordel… souffla Jace.

Il se précipita près de la cage d’un grand oiseau, qu’il devina être un Phoenix, pour en avoir déjà vu des représentations lors de cours de dessin. Ce dernier semblait jeune, mais était si maigre qu’il aurait pu mourir d’un instant à l’autre.

Il y en avait de toute part et la gorge de Bree se serra. Quel genre de monstre pouvait bien traiter des êtres vivants de cette façon ? Et dans quel but ?

– On doit appeler du renfort, décréta Trudy. On ne peut pas les laisser dans cet état-là.

– Non, lâcha Bree.

Elle aussi aurait aimé que ses collègues rappliquassent sur-le-champ pour emporter toutes ces créatures et leur prodiguer de vrais soins. Mais les responsables de ce carnage couraient toujours et il était hors de questions de les laisser s’échapper une nouvelle fois.

– Le Djinn et la Sorcière sont quelque part, expliqua Bree. S’ils voient la BPCM débarquer, ils prendront peur et s’enfuiront.

Les traits de Trudy se décrispèrent alors qu’elle comprenait le plan de sa collègue et Gale acquiesça.

– Alisdair m’a confié ses craintes, ajouta Bree en poursuivant son tour de la salle à la recherche d’indices. Il y a une taupe, ou plusieurs, parmi la brigade. Si nous demandons des renforts, je ne suis pas certaine que nous ayons l’aide escomptée. Je ne sais pas vous, mais je n’ai pas envie de me retrouver face à une bande d’Elfes Noirs armés jusqu’aux dents.

– Un agent double ? Alisdair ne nous a jamais parlé de ça ! s’étonna Trudy.

La surprise passa sur les traits des jumeaux et ils échangèrent un regard.

– Voilà pourquoi l’existence de Jace était tenue secrète… souffla Gale.

Ce dernier tiqua en entendant son prénom, mais ne tourna pas la tête, tout à sa contemplation des créatures autour de lui. Il en reconnaissait certaines pour les avoir vues dans les livres de contes, mais d’autres lui étaient complètement étrangères, comme un lapin avec des cornes ou encore une espèce de lion ailé. Il n’osait cependant pas demander leur nom à Bree. L’heure n’était pas à la curiosité.

Il avisa une énorme malle, tandis que l’agente expliquait à ses collègues l’étendue de sa théorie. Fébrile, il en souleva le couvercle et se figea.

Une fourrure en boule tapissait le fond du coffre. En tremblant, il se pencha pour la saisir. Le poil était sombre et d’une douceur incroyable. Lorsqu’il déploya la peau, il remarqua que la forme était étrange, comme si elle avait été taillée à même l’animal.

À même un phoque.

Doucement, Jace se retourna, la peau dans les mains, et murmura :

– Bree…

Bien qu’elle fût à l’autre bout de la pièce, la jeune femme sentit la détresse dans le timbre de son partenaire. Alors qu’elle tournait la tête, son regard rencontra la forme sombre dans les bras de Jace et son cœur se brisa en mille morceaux.

– Nom d’un Brownie ! s’exclama Trudy. Est-ce que c’est…

Bree s’avança, chargée d’espoir et de tristesse. Il fallait qu’elle la touchât pour savoir si cette peau était bel et bien la sienne. À première vue, elle y ressemblait en tout point. La fourrure possédait la même couleur sombre, la même odeur iodée qu’elle pouvait sentir d’où elle se tenait. Se pouvait-il qu’après des siècles de recherches, sa peau se trouvât réellement ici, sur les bords du Loch Ness ? Bree n’osait y croire. Et pourtant…

Elle leva la main et toucha la peau du bout des doigts. L’espoir en elle mourut aussi vite qu’il était né.

– Ce n’est pas la mienne, murmura-t-elle d’une voix chevrotante.

Une larme solitaire roula sur sa joue. Jace l’essuya du pouce et offrit à la Selkie un sourire qu’il voulait réconfortant. Cette dernière tourna le regard et, attrapant la peau à pleine main, la rangea dans la malle. Inutile de se faire du mal plus longtemps.

Une douce colère, cependant, sembla s’éveiller en elle. La contrebandière s’en était prise à une Selkie. Et cela, Bree s’assurerait que la Sorcière le payerait au prix fort. Elle songea à sa sœur, probablement perdue sans sa peau. Elle se fit la promesse de sortir victorieuse de la bataille à venir et de remuer ciel et terre pour la lui rendre.

– Regardez, dit soudain Gale, crevant le silence pesant qui s’était installé dans la salle.

Tous tournèrent la tête. L’Incube leur désigna ce qui semblait être un plan de travail, sur lequel étaient posés tubes à essai, chaudrons et bocaux de verres. Trudy se pencha pour en renifler un et fronça le nez.

– Ça sent la mort…

– On dirait qu’ils fabriquent une potion…

La phrase de Jace sonna comme la seule hypothèse plausible. Les pièces du puzzle s’assemblaient peu à peu dans l’esprit de Bree. Si la Sorcière sombre avait besoin de tant de créatures, c’est qu’elle cherchait à créer quelque chose. Mais quoi ?

Un tremblement ébranla brusquement la salle, ramenant chacun à la réalité. Ils auraient tout le temps d’enquêter plus tard.

Pour l’heure, ils devaient empêcher leur ennemie de réveiller Nessie.