Les Eaux Sombres du

Loch Ness

 

 

Jace oscillait entre émerveillement et terreur.

Bien sûr, comme tout un chacun, il s’était parfois demandé à quoi ressemblait le monstre du Loch Ness. Sans qu’il ne sache vraiment pourquoi, il s’était figuré une espèce de diplodocus aquatique, avec un regard tendre et un sourire adorable. Le genre d’animal affectueux et fidèle qu’on rêverait de posséder !

Cependant, debout face au véritable Nessie, force était d’admettre que son fantasme était loin, très loin, de la douloureuse réalité.

La créature sortie des eaux devait faire plus de quinze mètres, dardant sur la rive et ses occupants un regard émeraude perçant. Ses pupilles, semblables à deux fentes, se plissèrent. Lentement, il baissa la tête, ce qui laissa à Jace une chance de l’observer plus en détail.

D’énormes écailles verdoyantes parsemaient son long corps, dont la majeure partie était encore submergée dans les eaux sombres. Une interminable crête blanchâtre partait du sommet de son crâne et disparaissait sous la surface. À la lueur de la lune, Jace aperçut une sphère argentée briller dans une de ses pattes, solidement enserrée par de longues griffes.

La Sorcière s’était aussi retournée pour affronter la créature. Cependant, loin d’être terrorisée, elle riait aux éclats, probablement ravie de son exploit d’avoir réveillé le monstre. Se désintéressant complètement de l’Oracle, elle fit un premier pas dans l’eau, puis un deuxième. Alors qu’elle tentait visiblement de rejoindre la créature, Jace se demanda si elle n’était pas totalement folle. Puis, conscient que l’heure était grave, il arracha son regard du monstre et se précipita sur la Selkie.

– Bree ?

Doucement, il prit sa tête entre ses mains et caressa sa joue. Son amie était toujours inconsciente, mais respirait encore. Un poids s’envola des épaules de Jace. Bree était vivante.

Il l’avait sauvée.

– Bree, réveille-toi, je t’en prie…

Il la secoua un peu, attendant désespérément qu’elle ouvre les yeux. Elle n’en fit rien. L’Oracle risqua un regard sur le loch, où la Sorcière était désormais immergée au niveau de la taille, se rapprochant davantage du monstre. Nessie l’observait avancer, l’air impassible. Pourquoi ne bougeait-il pas ? N’avait-il donc pas conscience qu’elle lui voulait du mal ?

Soudain, la petite grenouille en origami de Masaharu surgit de sa poche — Jace n’avait pas la moindre idée qu’elle était restée là-dedans tout ce temps — et atterrit sur le visage de la Selkie. Elle sautilla tant et si bien que, dérangée par la reinette, Bree gémit et ouvrit un œil.

– Jace ? grogna-t-elle. Mais qu’est-ce que… ?

– Avant de m’engueuler parce que je t’ai désobéi, risqua-t-il, jette plutôt un coup d’œil à ça.

Interdite, Bree regarda dans la direction qu’il lui pointait du doigt.

Si elle était encore étourdie par le choc, la Selkie se reprit vite. Elle retint son souffle tandis que ses yeux s’écarquillaient de stupeur.

Que diable pouvait bien faire un Yong au milieu du Loch Ness ?

– Passe-moi ton écharpe.

Jace avisa la blessure de son amie. Décidément, la Selkie ne vivait pas sa meilleure semaine. Il enroula le tissu autour de sa cuisse et sera pour lui faire un garrot. Elle grimaça, mais l’adrénaline chassa la douleur. Alors que Jace la prenait par la taille pour la remettre sur pied, son regard se perdit dans les eaux du loch.

La Sorcière s’avançait vers le Yong, les mains levées devant elle en signe de paix. Bree doutait, cependant, que ses intentions fussent louables. Le dragon ne bougeait pas, curieux de l’humaine qui progressait vers lui.

– Je t’avoue que, comme Monstre du Loch Ness, j’avais imaginé quelque chose de plus… mignon, confessa Jace à côté d’elle.

– Le Monstre du…

Bree mit une seconde à comprendre. Le Yong était Nessie. Une version bien plus grande et bien plus impressionnante que celle qu’elle avait vue à Édimbourg, néanmoins. Le dragon du close était encore un bébé. Celui-ci était bel et bien adulte.

Pour le moment, la bête semblait inexplicablement calme. Ne sentait-elle pas le danger approcher d’elle ? La Selkie s’était-elle méprise sur les intentions de la Sorcière à son sujet ?

Non, impossible. Bree ne pouvait pas s’être trompée à ce point.

Elle tenta de se rappeler tout ce qu’elle savait sur les Yongs, et sur les dragons en général. Si certaines espèces étaient féroces et attaquaient sans raison apparente, d’autres étaient pacifiques et ne s’agitaient que lorsqu’elles étaient blessées ou apeurées.

Bree se souvint de l’attitude du jeune Yong dans les sous-sols d’Édimbourg. C’était de voir Caleb sous sa forme de loup qui lui avait fait perdre le contrôle. Si, pour le moment, Nessie ne bougeait pas d’un pouce, c’était sûrement, car il ne se pensait pas en danger.

– Qu’est-ce qu’il a dans la griffe ? demanda Jace.

L’agente plissa les yeux. Le Yong tenait fermement une sphère ronde et argentée dans sa serre. Un de ces fameux orbes, censés détenir le pouvoir de la création, comme le criaient les légendes ?

Un rayon lunaire vint heurter la surface du loch et se réverbéra sur le trésor du Monstre. Par transparence, Bree aperçut une petite silhouette remuer à l’intérieur.

Pas un orbe, non.

– C’est son œuf, souffla-t-elle, tant pour Jace que pour elle-même. Oh, bordel, elle va lui voler son œuf !

La réalité la frappa de plein fouet. La Sorcière n’était plus qu’à quelques mètres du Yong. Il leur fallait agir, et vite !

– Tu as encore mes oiseaux ? demanda-t-elle en se retournant vers Jace.

L’Oracle capta son regard paniqué et fouilla dans ses poches.

– Qu’est-ce que tu comptes faire avec ça ?

– Énerver un dragon !

Sans lui donner plus d’explications, elle attrapa les grues et les lança vers le Yong.

De si petits gadgets ne pouvaient rien contre lui. Lorsque le premier origami explosa près de son oreille, la créature broncha à peine. Un deuxième tonna sur son long cou et le dernier, enfin, vint se poser sur son museau avant de se désintégrer dans un bruit qui résonna dans toute la crique.

Les naseaux fumants, les yeux plissés par une fureur soudaine, le dragon sembla sortir de sa torpeur. Il se replia sur lui-même et, de sa patte libre, frappa la Sorcière de plein fouet. Cette dernière s’envola et retomba sur la plage de galets. Bree voulut se précipiter sur elle pour profiter de ce moment de faiblesse, mais Jace la plaqua au sol.

– Attention ! cria-t-il.

Le Yong avait sorti sa longue queue des profondeurs et l’avait abattue lourdement sur la rive à l’endroit où se trouvait la Selkie quelques secondes plus tôt. Les deux amis regardèrent les écailles du Yong, à seulement quelques centimètres d’eux. Ils l’avaient échappé belle !

– Tu as un plan ?

– Mon plan, maugréa Bree en se relevant tant bien que mal, c’était de mettre le dragon en colère.

– Ça, tu as réussi. Mais elle aussi, elle est en colère !

Devant eux, la Sorcière était remise sur pied, à peine amochée par son récent vol plané. Bree se demanda si, malgré les apparences, la femme qui leur faisait face était réellement humaine. Comment avait-elle pu se redresser si promptement après une telle chute ? La Selkie se posta devant Jace dans une attitude défensive et adopta une posture de combat.

Inutile.

La Sorcière fondit sur elle et, avant qu’elle n’ait eu le temps d’esquisser le moindre geste, lui asséna une violente gifle qui la propulsa au sol. Elle se rattrapa in extremis et se retourna pour voir Jace esquiver un coup à l’abdomen.

L’Oracle bougeait plus vite qu’elle ne l’aurait cru, déjouant chaque combine de son adversaire, évitant atémi et coups de poing. Alors que la Sorcière tentait de le frapper au plexus solaire, il se coula le long de sa jambe, effectua un habile roulé-boulé et se releva quelques mètres plus loin.

Le Yong, lui non plus, ne décolérait pas. Il donnait de puissants coups de queue, que Jace ne parvenait à éviter qu’au tout dernier moment. Bree comprit, en le regardant, que le pouvoir de l’Oracle était bel et bien réveillé. L’amérindien avait toujours une seconde d’avance sur la Sorcière ou sur le Dragon. Il voyait ce qui allait se produire. Et cela le rendait, pour l’instant du moins, insaisissable.

Jace se découvrait. Passé et futur se succédaient dans son esprit. La Sorcière tenta de le faucher au niveau des jambes, une seconde trop tard. Jace avait déjà bougé d’une habile torsion du buste. Après plusieurs esquives, il remarqua qu’elle commençait à s’agacer et à s’épuiser. Il aperçut ce qu’elle s’apprêtait à faire sans qu’il en comprît réellement l’intérêt.

Pourquoi diable voulait-elle se frapper l’épaule ?

Inconscient du danger, l’Oracle ne chercha pas à l’arrêter.

Les Bonnets-Rouges se relevèrent.

Et, comble du comble, Trudy se releva avec eux.

Interdite, Bree fixa un moment la Sorcière — qui titubait légèrement de nouveau — et réfléchit. Trudy était morte, elle en était certaine. Et rien ni personne ne pouvait faire revivre les morts, sauf…

Sauf une Nécromancienne.

Elle chercha Jace des yeux. Elle voulut lui hurler de fuir cette bataille perdue d’avance, de courir le plus loin possible sans un regard en arrière. Son cri resta coincé dans sa gorge.

Sur la berge, Trudy et les Bonnets-Rouges s’étaient rassemblés. Dans un même élan, ils se ruèrent sur le Dragon, s’agrippant à ses écailles. La bête hurla de douleur et de frustration. Nessie remua son énorme corps. Sans y prendre garde, sa queue frappa de plein fouet la carcasse d’un arbre, dont le squelette gigantesque reposait juste au-dessus de Bree. Ce dernier dégringola sur la plage, lui barrant le passage.

– Jace ! cria-t-elle.

Son cœur battait la chamade. Les joues ruisselantes de larmes et grimaçant de douleur, elle tenta de se relever une énième fois. L’Oracle était en danger, il fallait qu’elle le protège. Les secours mettaient un temps fou à arriver et Bree commençait à croire qu’ils ne viendraient jamais. Et si, malgré tout, quelqu’un avait intercepté le faucon de Masaharu ?

Elle s’agrippa à une branche de l’arbre et se hissa sur elle. La scène qui lui apparut n’était que terreur et désespoir.

Les eaux sombres du Loch Ness grondaient. Assailli de toute part, le Yong frappait la surface, espérant déloger les indésirables. Ses gémissements étaient insoutenables. Il s’accrochait à son œuf comme il le pouvait, prenant garde à ne pas blesser sa progéniture dans la bataille.

Sur la rive, Jace était en fâcheuse posture. Bien qu’il évitât encore les coups que lui assénait la Nécromancienne, il commençait à fatiguer. À bout de souffle, il esquiva un crochet, mais trébucha contre un rocher et tomba face contre terre.

– Jaaaaace !

La Selkie hurla. Elle tenta de glisser sur le tronc, mais ses mouvements étaient trop lents. Victorieuse, la Sorcière se pencha sur Jace et le retourna.

 

 

Sous le choc de sa chute, l’Oracle eut le souffle coupé. Il avait bien vu le coup arriver, mais la pierre contre son pied, en revanche, il ne l’avait pas prévue.

– Jaaaaace !

Il entendit Bree hurler au loin. Au moins était-elle toujours vivante. Cela le rasséréna.

Ce soir, il avait déjoué le destin.

Il sentit une main enserrer son bras. La sorcière le retourna et s’assit à califourchon sur lui. Un grand sourire barrait son visage.

– On a bien joué au chat et à la souris, souffla-t-elle d’un air à la fois amusé et tremblant de rage. Mais tu ne m’échapperas plus, désormais, petit Oracle.

– Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous me voulez ? lança Jace.

La Sorcière laissa échapper un rictus et ses yeux émeraude se plongèrent dans ceux de Jace.

– Si curieux… Si jeune… Qui je suis importe peu. Ce que je convoite, en revanche, c’est toi. Ou plutôt, ton pouvoir…

Soudain, un hurlement déchira le silence. Le hurlement d’un loup en colère, suivi de dizaines d’autres. La Sorcière perdit son sourire.

Jace profita de ce moment pour tenter de se dégager, mais la femme le maintenait trop fermement. Elle cala ses genoux sur les bras du jeune homme et l’écrasa de tout son poids. Puis, elle approcha un peu plus son visage du sien et murmura :

– Je crois que vos renforts arrivent. Malheureusement, je ne vais pas pouvoir t’emmener. Tu ne m’en veux pas si je garde un petit souvenir de notre rencontre ?

Jace vit, une seconde plus tôt, ce qu’elle allait lui faire. Cela ne l’aida pas à anticiper la douleur.

La Sorcière enfonça deux doigts derrière son lobe oculaire droit et délogea son œil. L’Oracle hurla. Une douleur indescriptible lui vrilla le crâne tandis que son adversaire se relevait, son butin dans la paume.

Le monde était flou. Jace pressa sa blessure, hors d’haleine. Il aperçut à peine la Sorcière traverser la plage et disparaître, emportant le corps inanimé du Djinn avec elle.

La souffrance était insoutenable, mais Jace tint bon. À bout de forces, il se releva et tituba jusqu’à la souche d’arbre derrière laquelle Bree était coincée. Il voulait juste savoir si elle allait bien. Juste voir son regard, espérer un pâle sourire. De sa main libre, il attrapa une branche et se hissa par-dessus le tronc.

– Bree… ?

La Selkie leva vers lui un visage plein de larmes. Elle tendit la paume vers sa joue ensanglantée et sanglota :

– Oh, Jace, je suis désolée… C’est ma faute…

L’Oracle voulut lui dire que non, mais aucun son ne parvint à franchir ses lèvres. Soulagé de la savoir saine et sauve, il se laissa glisser le long de l’arbre et sombra dans l’inconscience.

 

Bree n’aspirait qu’au sommeil. Malgré le garrot, sa cuisse la lançait terriblement et seule la douleur la maintenait encore éveillée.

Du coin de l’œil, elle aperçut la haute silhouette du Yong surgir de nouveau des flots. Visiblement, il était parvenu à se débarrasser de ses assaillants. Bree espérait que sa colère s’était apaisée. De toute manière, elle n’était plus en état d’éviter ses coups. Si le Dragon décidait de la tuer, elle ne pourrait rien faire pour l’arrêter.

Le monde devint flou alors que sa tête dodelinait sur ses épaules. Elle percevait à peine le bruit de pas débarquant sur la plage de galets. Au loin, il lui semblait que la voix d’Alisdair criait son nom. Elle voulut lui répondre, mais aucun son ne parvint à s’échapper de ses lèvres.

Soudain, elle sentit une petite main lui enserrer le poignet, puis une autre lui caresser la joue. Bree utilisa toutes ses forces pour rouvrir les yeux. Deux visages ronds et inconnus étaient penchés sur elle, les cheveux ruisselants.

– Viens, ma sœur, lui chuchota une jeune femme brune.

– Nous devons rendormir Nessie, murmura l’autre.

Rien n’avait de sens pour Bree. Cependant, les voix étaient si douces qu’elle se laissa guider. Mue par une nouvelle force, elle parvint à se relever et se glissa dans l’eau.

D’autres silhouettes l’y attendaient. Un chant envoûtant s’éleva dans les airs, un chant pur, un chant caresse. Vêtues de leurs seules chevelures, les jeunes femmes guidèrent Bree face au Yong et lui prirent les mains.

– Chante avec nous, à présent.

Bree s’exécuta et cela la réveilla un peu plus. Alors qu’une douce mélodie s’échappait à son tour de ses lèvres, elle plissa les yeux pour regarder autour d’elle.

Son cœur manqua un battement, puis un autre.

Un cercle de jeunes femmes, mains liées, entourait le Yong, qui battait déjà des paupières.

Pas un cercle de jeunes femmes, non.

Un cercle de Selkies.

Bree sentit une larme couler sur sa joue. Une vague d’énergie lui parcourut le corps et elle chanta plus fort, souriante, enveloppée par l’amour et le soutien de ses sœurs. Elles chantèrent jusqu’à ce que le dragon, envoûté, eût disparu dans les eaux sombres du Loch Ness.

Bree se reposa sur ses sœurs tandis que ces dernières la ramenaient sur la rive. Après une ultime caresse, les Selkies se détournèrent de Bree et, leur forme de phoque retrouvée, s’évanouirent dans les profondeurs.