Lorsque Bree posa un pied dehors, elle prit le temps de savourer la brise qui lui caressait le visage. Après trois jours de plus alitée, Shannon l’avait finalement autorisée à rentrer chez elle. Si elle avait hâte de retrouver Fergus et la familiarité de son appartement, elle emprunta cependant la direction opposée.
Alors qu’elle marchait dans les rues pavées d’Édimbourg, elle eut l’impression d’être partie depuis des siècles. Pourtant, rien n’avait changé. Royal Mile était toujours infestée de touristes et, tandis qu’elle traversait North Bridge, elle fut emportée par la foule pressée qui descendait du bus. Le château trônait sur sa colline, forteresse inviolable et indestructible. Une fine pluie mouillait la rue et Bree rabattit la capuche de son trench sur son éternelle couronne de tresse. Elle pressa le pas.
La veille, elle était repassée voir Jace. Celui-ci lui avait fait part de son souhait de rester à Édimbourg et la Selkie avait accueilli la nouvelle avec une joie teintée d’inquiétude.
– Que vas-tu faire, ici ? avait-elle demandé.
Le jeune homme avait répondu par un sourire énigmatique.
– J’ai retrouvé ça, dans mes affaires. Tu vas en avoir besoin, non ?
L’Oracle avait ouvert sa paume sur la petite rainette en origami, désormais inanimée. La même rainette que Bree tenait à présent dans sa poche, bien décidée à interroger son propriétaire.
Elle ne fut pas surprise de constater que Masaharu l’attendait. Debout sur le perron de son arrière-boutique, le Sorcier semblait perdu dans la contemplation d’une flaque d’eau qui se remplissait doucement. Lorsqu’il l’aperçut, il lui offrit un large sourire.
– Je ne t’attendais pas si tôt.
– La pluie m’a fait marcher plus vite, répondit la Selkie en souriant à son tour.
Ils entrèrent tous les deux dans la bâtisse. Cette fois, les cuisines étaient animées et Masaharu les conduisit dans la salle de restauration, vide à cette heure de l’après-midi. Il les installa à une petite table et demanda deux thés à sa fille, qui s’occupait du service.
Chez les Saito, le métier du père de famille n’était pas un secret. Masaharu tenait la boutique de sorcellerie tandis que sa femme et leurs deux enfants géraient le restaurant. Les deux activités leur assuraient un revenu confortable, si bien qu’il était étonnant de voir Masaharu dans son éternel t-shirt des Beatles et son pantalon trop grand.
– Je suis ravi de constater que tu es saine et sauve, Bree, dit-il en s’asseyant en face d’elle.
– Je dois te remercier pour ça, d’ailleurs.
L’agente de la BPCM sortit la grenouille de sa poche et la posa devant eux.
– Je me doute que tu avais glissé cette coquine dans la veste de Jace pour nous espionner, mais je suis contente que tu t’en sois servie à des fins plus louables. Sans toi, nous aurions fini dans un loch…
Masaharu haussa les sourcils tandis que son sourire s’élargissait. Il passa sa main sur son crâne rasé et soupira :
– On ne peut rien te cacher, Bree. Tu es ma meilleure cliente, je me devais de veiller à ta sécurité. Ma voiture… ?
– Un agent te la ramènera dans la semaine. Un imbécile d’Elfe a cassé le pare-brise arrière, alors Alisdair le fait réparer.
Le Sorcier acquiesça et porta la tasse de thé à ses lèvres. La Selkie l’imita, savourant le parfum du jasmin et la douceur de la rose lorsqu’elle s’infiltra sur sa langue.
– J’imagine que tu n’es pas venue jusqu’ici juste pour me rendre ma grenouille.
Bree plongea son regard dans celui de son ami. En effet, la raison de sa visite était tout autre. La semaine passée, elle s’était jetée dans la gueule du loup sans savoir réellement qui était l’ennemie à combattre.
Elle ne ferait pas deux fois la même erreur.
La Selkie sortit un deuxième papier de sa poche. Pas un origami cette fois, mais le portrait que Jace avait fait de la Nécromancienne. Elle le déplia et le glissa jusqu’à Masaharu, qui perdit immédiatement son sourire.
– Comment as-tu eu ça ?
D’ordinaire impassible, le Sorcier avait pâli, ce qui confirmait les soupçons de Bree. Il connaissait la femme sur le dessin.
– C’est elle qui nous a attaqués, au Loch Ness. Elle est à la tête d’un réseau de contrebande qui mène la BPCM en bateau depuis plusieurs mois.
– C’est impossible… souffla-t-il.
– Je l’ai vue faire des choses incroyables. Choses qui me font penser qu’elle est une Nécromancienne…
Masaharu soupira et recula au fond de son siège. La ride de son front, plissée, ne laissait présager rien de bon sur le contenu de ses pensées.
– Attends une minute.
Il se leva et disparut derrière le rideau de fils qui menait à sa boutique. Impatiente, Bree se mit à tapoter la table vernie du bout de ses ongles. Lorsque le Sorcier revint avec un gros grimoire poussiéreux, elle se retint de ne pas lui prendre des mains.
– Je crois que c’est là-dedans.
Il l’ouvrit et la couverture tomba lourdement sur la table, renversant un peu de thé au passage.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Le grimoire de ma famille, répondit Masaharu. Il appartenait à mon père et avant cela à mon grand-père… Tu vois le topo. Chaque Sorcier en possède un, qu’il transmet à ses descendants.
Tandis qu’il parlait, il tournait les grosses pages remplies de glyphes et de symboles. Bree aperçut une recette pour soigner les verrues, une autre pour aider les Sirènes à demeurer humaines. Enfin, le Sorcier s’arrêta et frappa le papier du plat de la main.
– C’est elle, murmura-t-il d’une voix sombre.
La Selkie se leva pour mieux observer. La silhouette de son ennemie se découpait sur la page, dessinée à l’encre de Chine. Le papier était recouvert d’inscriptions et de notes si petites qu’elle dut plisser les yeux pour lire. Elle reconnut les mots « nécromancienne » et « sorcière », ainsi que le nom de Siobhan. Le reste, écrit en japonais, lui était indéchiffrable.
– C’est elle, susurra Bree en comparant le croquis avec le portrait de Jace.
– C’est mon aïeul qui a écrit ça. Le premier Sorcier de notre famille à avoir vécu en Écosse, il y a de cela quatre cents ans. Es-tu bien sûre de toi ?
– Certaine. C’est bien cette garce qui a failli me tuer.
Masaharu se rassit en face d’elle et se prit la tête entre ses mains. Il maugréait des choses incompréhensibles dans sa barbe, si bien que Bree s’agaça :
– Articule, Masa ! Et parle anglais s’il te plaît, je suis incapable de comprendre le japonais !
– Excuse-moi, bafouilla le vieil homme. Je disais que c’était impossible. Si tu ne te trompes pas, cette femme aurait plus de quatre cents ans aujourd’hui, et les Sorciers ne sont pas immortels. De plus, l’ordre des Nécromanciens a été démantelé par la BPCM il y a des siècles !
– Je sais tout ça ! C’est pour cela que j’ai besoin de ton aide. Cette Sorcière prépare quelque chose qui nous dépasse tous. En agissant aussi impunément, c’est toute la communauté magique qu’elle met en danger ! Rends-toi compte, elle est parvenue à réveiller le monstre du Loch Ness ! Imagine les conséquences si un mortel était passé par là…
Masaharu se pencha une nouvelle fois sur la page de son grimoire en plissant les yeux. Bree se doutait qu’il essayait de déchiffrer l’écriture de son aïeul, aussi ne chercha-t-elle pas à l’interrompre. Au bout de cinq longues minutes, il recula et plongea son regard dans celui de la Selkie.
– Le grimoire dit qu’elle est extrêmement dangereuse, et que c’est bel et bien une Nécromancienne puissante. À l’époque, Siobhan était redoutée par ses confrères, car elle convoitait le pouvoir absolu, celui de commander à toutes les créatures magiques. Il est aussi dit ici qu’elle a succombé à un naufrage en 1795.
– Visiblement, elle a survécu. Non seulement à son naufrage, mais à plusieurs siècles.
Le cerveau de Bree moulinait à toute allure, cherchant une solution à ce problème qui lui semblait insoluble. Elle se remémora les évènements qui s’étaient produits au bord du Loch Ness, tentant de déceler un indice dans ses souvenirs :
– Nous avons pu sauver les animaux, à Urquhart, les créatures victimes de la contrebande. Dans la tour, il y avait… quelque chose pour faire une potion.
Le visage de Masaharu s’illumina soudain et il se mit de nouveau à tourner les pages de son grimoire.
– Tu te rappelles quelles créatures vous avez sauvées ? demanda-t-il avec un semblant d’excitation dans la voix.
– Il y avait une Chimère, quelques Fées des fleurs, un Phoenix et…
Masaharu s’arrêta et poussa l’ouvrage vers elle. La Selkie haussa les sourcils. Si l’écriture paraissait plus ancienne, elle était toujours incapable de déchiffrer les kanjis qui la constituaient.
– Qu’est-ce que ça dit ?
– C’est une liste d’ingrédients pour fabriquer une potion d’immortalité.
Bree releva les yeux vers son ami, incrédule. Les rumeurs concernant cette potion avaient fait bon train au siècle dernier, mais l’ordre des Sorciers avait démenti son efficacité. La BPCM, qui aurait interdit l’existence d’une telle chose, avait alors classé l’affaire sans plus de cérémonie. Que Masaharu possédât une page comme celle-ci dans son grimoire de famille remettait tout en question.
– La liste des animaux correspond, annonça le sorcier. Les Fées, la Chimère, du sang de Nymphe, la plume de Phoenix…
Masaharu continua d’énumérer les créatures. Bree se rappelait les avoir toutes vues dans la tour du château d’Urquhart.
– Comment se fait-il que tu aies cette recette et que la BPCM ne soit pas au courant, Masa ? demanda-t-elle à son ami, furieuse. Tu connais les lois, et…
– Je vais être honnête avec toi, Bree, mes ancêtres étaient de bien piètres maîtres des potions et je n’ai jamais pensé une seule seconde que celle-ci puisse marcher. Si notre famille se contente d’animer des objets, il y a une bonne raison !
La Selkie soupira. L’affaire en elle-même était si complexe qu’elle commençait à avoir mal à la tête.
– Je vais devoir reporter ceci à Alisdair, je suis désolée…
Masaharu acquiesça et, d’un geste sûr, arracha la page du livre.
– Je sais que tu crois qu’il n’y a que l’argent qui m’intéresse, annonça-t-il. J’admets avoir le sens du commerce, mais je ne ferais rien qui mette en danger le monde magique. Tu as ma parole que je ne garde pas la moindre copie de cette recette. Mon aïeul a peut-être trahi la BPCM en vendant son secret à cette Nécromancienne, mais ce ne sera pas mon cas.
Stupéfaite, la Selkie regarda la feuille qu’il lui tendait. Elle la prit précautionneusement et observa les kanjis entrelacés. Il était vrai qu’elle s’était toujours méfiée de Masaharu. Or, s’il y avait un traître parmi eux, c’était à la BPCM qu’il se trouvait et non dans cette pièce.
Une autre question lui brûlait les lèvres :
– Est-ce qu’il est fait mention d’un œuf de Yong dans cette recette ?
– Mmmh, réfléchit le Sorcier en se penchant pour lire de nouveau. Non. Mais les œufs de Yong, qu’on appelle injustement des orbes, sont réputés pour conférer à leur propriétaire le pouvoir de contrôler des créatures magiques. On peut donc aisément deviner pourquoi cette Siobhan en souhaite un…
Bree fronça les sourcils. Il y avait tellement de mystères dans le monde magique qu’il était difficile de se les rappeler tous, et elle avait oublié celui-ci. Les œufs de Dragon coréen pouvaient-ils réellement commander aux créatures magiques ? Et si oui, quelles en étaient les limites ? Si la Nécromancienne désirait un orbe, nul doute qu’elle allait, une fois de plus, tout mettre en œuvre pour en obtenir un.
Autre chose la chatouillait, une chose qu’elle brûlait de savoir…
– Et y a-t-il quelque chose à propos d’une peau de Selkie ? l’interrogea-t-elle en désignant la page arrachée. Il y en avait une dans la tour. Alors je me demandais…
Cette fois, ce fut elle qu’il regarda, l’air empli d’une compassion qu’elle ne lui connaissait pas.
– Non, répondit-il doucement. À ma connaissance, aucune potion ou aucun sortilège ne requiert une peau de Selkie.
Bree se renfrogna, presque déçue. Tous les mystères qui entouraient la Sorcière étaient loin d’être résolus. Au moins, elle avait désormais un nom et elle savait, en partie, ce que désirait Siobhan.
Une Nécromancienne qui voulait une autre potion d’immortalité. Voilà qui ne manquerait pas d’animer ses insomnies.
La Selkie termina son thé et se leva. Masaharu avait répondu à la plupart de ses questions et il lui tardait de retrouver Fergus.
– Si tu penses à autre chose, préviens-moi, dit-elle à son ami. Envoie-moi directement un origami, évite de passer par la BPCM. Il va y avoir du remue-ménage dans le personnel.
Le Sorcier étira ses lèvres en un sourire et hocha la tête. Alors qu’il la raccompagnait vers la porte, il lui glissa :
– Pour l’œil de ton ami… tu ne me demandes pas ?
Bree se figea, interdite. Comment pouvait-il être au courant de ça ?
La petite grenouille surgit de la poche de son propriétaire et lui apporta la réponse. Bien sûr, Masaharu avait tout vu, tout entendu peut-être. Bree se promit, à l’avenir, d’être plus prudente avec les origamis du Sorcier.
– Tu as une réponse à me fournir ?
– Une vieille rumeur raconte que, lorsqu’on possède l’œil d’un Oracle, on peut espérer avoir un peu de son pouvoir et voir soi-même l’avenir. Cela étant dit, ce n’est qu’une légende. Et les Oracles ont tous disparu, pas vrai ?
Bree sourit. Son ami ne cessait de la surprendre.
– Tout à fait, acquiesça-t-elle. Tous disparus. Et, même s’il en restait un quelque part, tu l’as dit toi-même. Ce n’est qu’une vieille légende.