Après la bruine du début d’après-midi, c’était désormais un véritable déluge qui s’abattait sur Édimbourg. Dans sa cage de transport, Fergus étouffa un miaulement mécontent et la Selkie accéléra le pas.
Héloïse n’avait pas été surprise de la voir après presque deux semaines sans nouvelles. Bree avait l’habitude de disparaître longtemps et de revenir de façon impromptue. Si Fergus avait d’abord fait la fête à sa maîtresse, l’agente n’était pas dupe et savait qu’elle devrait amadouer le félin à grandes doses de pâtée pour qu’il ne la boude pas trop longtemps.
Trempée, elle ouvrit à la volée la porte de son immeuble et grimpa les marches quatre à quatre. Devant l’entrée de son appartement, elle stoppa net.
La porte était grande ouverte. De petits bruits inquiétants s’échappaient du salon et les bougies du couloir étaient toutes allumées.
Figée, Bree resta un instant interdite, cramponnée à la caisse de Fergus. Un intrus était entré chez elle et l’y attendait en ce moment même. Des mercenaires ? Des contrebandiers en quête de revanche ? La Nécromancienne elle-même ?
Prudente, la Selkie avança d’un pas et posa Fergus dans le corridor qui menait au reste de l’appartement. Elle se pencha et attrapa le long poignard qu’elle avait caché dans sa botte. Puis, elle se dirigea vers le salon, passa la tête dans l’embrasure de la porte et…
Elle se figea une nouvelle fois.
L’intrus en question n’était autre que Jace. Le jeune homme était plongé dans le montage d’un meuble en kit qui ressemblait à s’y méprendre à une armoire miniature. Bree haussa les sourcils. Que diable faisait-il ici ? Une seule façon de le savoir…
– Hum… toussota-t-elle en remettant la lame en place dans sa chaussure.
L’Oracle sursauta et se tourna vers elle. Une fois la surprise passée, un sourire vint aussitôt éclairer son visage.
– Bree ! s’exclama-t-il en lâchant soudainement son tournevis sur le parquet. Je ne t’attendais pas si tôt !
– Parce que tu m’attendais ?
Jace se gratta l’arrière du crâne, gêné.
– Oui, hum… Tu sais comme j’avais promis de nettoyer ton appartement, après le bazar qu’avaient mis les Elfes… eh bien, je me suis dit que j’allais venir ranger !
Bree jeta un œil autour d’elle. Il était vrai que le salon était impeccable. Tous les livres avaient retrouvé leur place dans la bibliothèque, le tapis était propre et les coussins du canapé étaient, pour une fois, vierges de poils de chat.
– Merci, dit-elle simplement, toujours incertaine de la raison de la présence du jeune homme.
Le meuble en kit, la porte grande ouverte… Son instinct d’agente de la BPCM lui hurlait qu’il y avait quelque chose de louche.
– Et ça, c’est quoi ? demanda-t-elle en désignant les quelques planches de bois qui reposaient sur le sol.
– Oh, ça ? Les Elfes ont cassé ta table de nuit, alors j’en ai acheté une nouvelle, et…
– Jace ? s’enquit une voix dans le couloir. J’ai monté ta valise ! Oh, que fait ce minou dans l’entrée ?
Bouche bée, Bree se retourna pour découvrir Nakoma, les bras chargés de sacs, penchée sur la cage de Fergus. Elle dézippa la fermeture éclair et se redressa en ronchonnant.
– Je ne comprends vraiment pas pourquoi ton amie refuse d’avoir l’électricité. On y verrait sûrement mieux qu’avec ces fichues bougies, et… oh ! Bree ! On ne vous attendait pas si tôt !
Bree crut un instant qu’elle était en train de rêver. Peut-être n’avait-elle jamais quitté son lit, à la BPCM, et était-elle en proie à une forte fièvre ? Fergus, libéré de sa cage, vint la convaincre qu’elle vivait dans la dure réalité. Pour se venger de l’avoir abandonné durant deux semaines, il se dirigea vers sa maîtresse et sauta sur sa cuisse, toutes griffes dehors.
– Aouch ! s’exclama-t-elle.
Elle s’écroula sur le canapé en jurant. Comment une bête si petite pouvait faire aussi mal ?
– Je vais chercher une compresse, annonça Jace à la va-vite en faisant mine de partir vers la salle de bain.
– Tu restes ici ! maugréa Bree en lui lançant un regard noir.
L’Oracle se figea en pleine course et se tourna vers son amie, l’air penaud.
Nakoma s’avança dans le salon en traînant une grosse valise derrière elle. Elle posa également un paquet enrubanné sur la table basse et s’installa sur le canapé auprès de Bree.
– Voulez-vous que je jette un œil à votre blessure, très chère ?
– Je veux savoir ce que vous trafiquez chez moi, tous les deux !
La mère et le fils échangèrent un regard lourd de sens. La Selkie observa à sa cuisse ; son pantalon était un peu déchiré, mais la griffure, superficielle, n’était pas sérieuse. D’ailleurs, la douleur s’estompait déjà, laissant place à l’agacement. Fergus, le petit traître, se faufila dans le salon et s’installa sur son arbre à chat, dardant sur sa maîtresse des prunelles emplies de vengeance.
– J’attends une réponse ! s’exclama Bree. Jace !
Le ton autoritaire de la Selkie le fit sursauter et tira une moue amusée à Nakoma.
– Eh bien, hum… Je t’ai dit hier que je souhaitais rester à Édimbourg, et…
Il fit une pause, semblant choisir ses mots. Bree, que la patience mettait à rude épreuve, haussa les sourcils.
– Et ?
Jace prit une grande inspiration et se lança :
– J’ai-été-accepté-en-tant-qu’agent-de-la-BPCM-et-Alisdair-m’a-dit-de-venir-vivre-chez-toi.
Bree demeura un instant interdite, n’osant pas comprendre ce que l’amérindien venait réellement de dire. Jace, un agent de la BPCM ?
Son regard passa de l’Oracle à Nakoma, qui l’observait toujours avec un grand sourire.
– C’est si adorable à vous d’accueillir Jace ! s’exclama-t-elle. Votre patron, le grand barbu en kilt, nous a dit que vous adoreriez l’idée !
Alisdair avait dit ça, vraiment ? Bree se promit de lui en toucher deux mots.
Un moineau en origami choisit ce moment pour faire irruption dans la pièce et Bree l’attrapa au vol. Fébrile, elle le déplia :
Bree,
J’aurais aimé te le dire en face, mais force est de constater que tu es partie avant l’autorisation de Shannon. Le gamin va suivre son entraînement d’agent à partir du mois prochain. Tant qu’il n’est pas capable de se défendre seul, j’ai pensé qu’il pourrait vivre chez toi. En réalité, c’est même la condition de ta réinsertion. En échange de ce service rendu à la BPCM, tu peux récupérer ton poste.
Bon courage avec ton nouveau colocataire.
Caresse Fergus pour moi.
A.
Elle resta immobile, incapable d’ouvrir la bouche. Elle observa les valises de Jace entreposées dans son salon, et capta le regard plein d’espoir du jeune homme. Il avait troqué son énorme bandage contre un simple bandeau qui lui conférait un air de pirate.
– Tu as sûrement besoin d’un petit verre, dit-il en se précipitant sur le paquet enrubanné.
Il arracha le papier et découvrit une bouteille d’Ardbeg, quinze ans d’âge.
– Alisdair a dit que c’était ton préféré.
Décidément, Alisdair parlait beaucoup trop.
Jace disparut dans la cuisine pour aller lui chercher un verre, la laissant seule avec Nakoma.
– Vous n’avez pas l’air bien, ma fille. Quelque chose vous tracasse ?
Plus d’une chose la tracassait, oui ! Comment la mère de Jace pouvait-elle rester impassible face à tout cela ? En tant qu’agent de la BPCM, l’amérindien allait courir bon nombre de dangers supplémentaires, sans parler de l’entraînement intensif qu’il allait devoir subir.
– Ça ne vous inquiète pas ? demanda-t-elle en recouvrant ses esprits. Il y a quinze jours, Jace voulait être artiste, et désormais…
– Lorsque mon fils a une idée dans la tête, tenter de lui enlever est peine perdue, répondit-elle en s’enfonçant dans le fauteuil en face de la Selkie. Je suis consciente que sa vie d’agent ne sera pas de tout repos. Mais ici, avec vous, il semble enfin avoir trouvé sa place. Et je suis convaincue que vous le protégerez bien mieux que moi…
– C’est ma faute, s’il a perdu son œil.
– Non, ma chère, c’est la sienne. Jace m’a tout raconté, vous savez. Comment il s’est caché dans cette voiture pour vous suivre alors qu’il pouvait rester en sécurité. Et, maintenant que cette Sorcière a eu ce qu’elle voulait de lui, j’aime à croire que nous serons tranquilles pendant quelque temps.
– Madame Miller, votre fils est le dernier Oracle. Il ne cessera jamais d’être en danger.
– Alors autant que j’apprenne à me défendre, pas vrai ?
Bree et Nakoma tournèrent la tête. Jace se tenait dans l’embrasure de la porte du salon, trois verres à la main. Il les déposa sur la petite table et s’installa sur l’accoudoir du fauteuil.
– Je n’ai pas pris cette décision à la légère, Bree, annonça-t-il en la fixant intensément. En dix jours avec toi, j’ai découvert un autre monde. Un monde beau, magique, mais aussi cruel et injuste. Je refuse de me cacher plus longtemps. Tu l’as dit toi-même, je dois accepter qui je suis. Même si mon pouvoir fluctue, je veux apprendre à l’utiliser et le mettre au service de la BPCM.
Jace avait parlé en bombant le torse et sa mère tourna sur lui un regard fier. Bree soupira. Nakoma avait raison.
Il ne changerait pas d’avis.
Elle porta le whisky à ses lèvres et en avala une gorgée. Tout cela allait considérablement bousculer ses habitudes. Et concernant cette histoire de colocation…
– Pourquoi veux-tu habiter ici ? Je n’ai pas l’électricité, je ne pense pas être facile à vivre. Alisdair a beau dire que c’est un ordre, si tu lui en parlais…
– Eh bien, pour commencer, j’aimerais éviter de retourner vivre avec ma mère. Et puis, on ne s’entend pas si mal, tous les deux !
Si la jeune femme avait d’abord pensé que Jace plaisantait, il semblait à présent on ne peut plus sérieux. Bree vida son verre d’un trait. Était-elle réellement prête à partager son quotidien avec quelqu’un ? Ce n’était pas comme si elle avait le choix. Alors qu’elle se penchait pour se resservir, ses prunelles croisèrent celles de Jace et une certitude se lova en elle.
Depuis qu’il était dans son horizon, la mélancolie qui la caractérisait avait reculé d’un pas. Elle ne sentait plus son poids sur ses épaules ni son aura sombre sur son cœur. Bien qu’elle fût toujours triste, elle se devait d’admettre qu’elle l’était de moins en moins. Son tempérament curieux s’éveillait de nouveau aux côtés de l’Oracle. Après tout, il avait tout de même réussi à lui arracher quelques sourires sincères !
Bree se leva brusquement et quitta le salon. Jace et sa mère la suivirent du regard, interrogateurs. Ils s’engouffrèrent à sa suite.
Jace se figea.
Bree avait ouvert la porte de la chambre interdite et entreprenait de décrocher du mur toutes ses recherches sur sa peau.
– Qu’est-ce que tu fabriques ? demanda-t-il.
– Si tu dois habiter ici, tu ne vas tout de même pas dormir sur le canapé !
– Mais… ta peau…
Bree s’arrêta de ranger et se tourna vers lui, un drôle de sourire flottant sur ses lèvres roses.
– On se garde ça pour une prochaine enquête, d’accord ? Quand tu seras officiellement un agent, on rouvrira le dossier. En attendant, demain, nous irons t’acheter un lit.
Derrière Jace, Nakoma articula un « merci » qui n’échappa pas à la Selkie.
Nakoma les quitta juste avant la nuit. Bien que Jace proposât de la ramener jusqu’au Q.G — où elle dormait encore en attendant qu’on lui trouve un appartement — elle refusa en prétextant qu’elle devait apprendre à se repérer dans sa nouvelle ville.
– Ta mère… dit Bree en refermant la porte sur l’Amérindienne. C’est un personnage.
Avant de partir, Nakoma avait tenu à leur cuisiner de quoi tenir toute une semaine ! Elle avait fait les courses pour un régiment et rempli les placards de Bree, gênée et peu habituée à autant d’attention.
– Oui, admit Jace en se grattant la tête. J’espère que ça va aller, pour elle. On a toujours vécu ensemble, elle et moi, et…
Sa voix se perdit et il ne termina pas sa phrase. Bree n’osa pas lui demander de continuer, mais posa doucement une main sur son épaule.
– Je suis certaine que tout ira bien.
Elle retira sa paume et s’éloigna vers le salon. Jace regarda sa silhouette se découper dans la pénombre de la pièce, profondément heureux. Bree choisit au hasard un livre dans sa bibliothèque et s’affaissa dans un canapé, épuisée.
– Déjà sur une nouvelle enquête ? demanda Jace en s’asseyant dans le fauteuil.
– Nous n’avons pas tout à fait terminé la précédente, mais non. J’ai besoin de détente.
Elle lui montra le titre du livre, un vieil exemplaire d’Orgueil et Préjugés. Jace sourit :
– Je ne pensais pas que tu aimais ce genre d’histoire.
– Quel genre d’histoires ?
– Les histoires d’amour.
Bree lui lança un clin d’œil par-dessus sa lecture.
– Je peux encore te surprendre, figure-toi !
L’amérindien éclata de rire. Ravi de pouvoir enfin passer une soirée paisible après tant d’aventures, il sortit son téléphone flambant neuf de sa poche.
Convaincre Alisdair de le laisser en avoir un n’avait pas été une mince affaire. Il avait promis de n’utiliser aucun de ses précédents comptes et de ne jamais poster la moindre photo de lui sur internet. La BPCM s’était occupée d’inventer une histoire plausible pour expliquer la disparition de l’Oracle et de sa mère ; ils avaient tous deux péri dans un accident de voiture, au sud de New York. De fausses funérailles avaient eu lieu la semaine passée.
Jace pensa à tous ses amis qu’il ne reverrait jamais et songea à quel point tirer un trait sur son ancienne vie lui paraissait facile. Il n’avait toujours eu que peu d’attaches. Du moins, jusqu’à présent.
Quand Bree le vit pianoter sur son écran, elle haussa les sourcils d’un air choqué et s’exclama :
– C’est une blague ?!
– Relax, la rassura Jace. Le GPS est désactivé, c’est juste pour m’amuser. Regarder des vidéos, lire des articles…
Pour bien faire, il tourna le téléphone vers elle et la Selkie plissa les yeux. Elle aperçut une photo de chaton adorable sur le dos d’un chien.
– Si des mercenaires débarquent, tu te débrouilleras avec eux, grogna-t-elle.
– Promis. Oh, j’ai failli oublier !
Jace se releva et farfouilla dans ses affaires, déjà éparpillées un peu partout dans l’appartement. Bree soupira en songeant qu’il leur faudrait établir certaines règles de cohabitation.
Il lui tendit un paquet enveloppé dans du papier kraft.
– Alisdair m’a donné ça pour toi. Il a dit que tu voudrais t’en occuper.
Bree ouvrit délicatement le colis. Très vite, ses doigts rencontrèrent un poil doux et soyeux. Le cœur de la jeune femme se serra dans sa poitrine.
Elle observa un moment la peau de la Selkie, désormais étendue sur ses genoux. C’était celle que Jace avait trouvée dans la tour du Château d’Urquhart. Un petit mot accompagnait le paquet et Bree le déplia.
– C’est un numéro de téléphone, murmura Jace qui regardait la suite de chiffres par-dessus son épaule.
Bree sentit une boule obstruer sa gorge. Alisdair avait raison, c’était à elle de s’en occuper. Caressant la peau d’une main, elle tendit l’autre à Jace et demanda :
– Je peux t’emprunter ton portable ?