Dans les Embruns

 

 

Bree posa un pied sur la plage, savourant le sable qui glissait déjà entre ses orteils. Elle avait retiré ses chaussures et, bottines à la main, elle avança vers la mer.

Le jour se levait à peine. Elle était partie tôt d’Édimbourg pour rejoindre Portobello Beach à pied. Il lui avait fallu un peu plus d’une heure pour parvenir à la station balnéaire, déserte en ce début décembre. Elle avait évité la pluie, mais le vent, lui, n’avait pas épargné sa coiffure. Les cheveux à moitié défaits, Bree renonça à les dompter.

Jace avait raison, après tout. Il était temps de les couper.

Bientôt, elle aperçut une petite silhouette se découper dans les premières lueurs du jour. Un poids sur le cœur, la Selkie poursuivit son chemin, le paquet enveloppé dans les bras.

Lorsqu’elle arriva à la hauteur de la jeune femme, cette dernière se retourna. Tout comme Bree, ses longs cheveux blonds s’envolaient au gré des bourrasques glaciales. Deux grands yeux tristes et sombres lui renvoyèrent un regard reconnaissant et ses lèvres s’étirèrent en un pâle sourire.

Les deux femmes se toisèrent longtemps, incapables de prononcer un mot. Bree sentit une larme poindre et s’accrocher à ces cils, avant de rouler sur sa joue. Elle savait ce que la jeune Selkie devait ressentir. Comme si une part d’elle lui avait été brutalement arrachée et qu’elle était condamnée à errer sans fin dans un océan de tristesse. Au moins, Bree pouvait mettre fin à sa douleur.

– Je crois que cela t’appartient, finit-elle par dire en brisant le silence.

Elle tendit le paquet devant elle. La jeune femme décacheta l’enveloppe et en sortit sa peau. Elle la ramena contre son visage pour en humer l’odeur et ses yeux se perlèrent de larmes à son tour. Serrant son bien tout contre elle, elle releva la tête vers Bree et murmura :

– Merci.

Sa voix, emportée par le vent, parvint à peine jusqu’à la Selkie. Cette dernière, incapable de supporter ce spectacle plus longtemps, porta son regard vers la mer.

– La femme qui te l’a dérobée… Sais-tu pourquoi elle la voulait ?

Devant elle, les vagues s’enroulaient pour venir s’échouer sur le sable. La Mer du Nord, parfois si sauvage, n’était que peu agitée en ce matin glacial. Pourtant, à l’horizon, de lourds nuages annonçaient une tempête qui promettait d’être violente. Le vent, déjà puissant, poussait Bree à avancer plus encore vers l’eau. Cette dernière résista. Elle savait que, sans sa peau, elle n’y avait plus sa place.

– Ce n’est pas une femme qui m’a volé ma peau, dit doucement la Selkie à sa sœur.

Bree se tourna sur sa droite. La jeune phoque, elle aussi face aux embruns, serrait toujours son bien contre elle. L’agente de la BPCM fronça les sourcils. Si ce n’était pas la Nécromancienne qui avait volé la peau de la Selkie, alors qui ?

– C’était un gentil jeune homme, poursuivit-elle. J’étais venue sur Terre pour me rendre à une fête et je l’ai rencontré là-bas. Nous avons dansé, bu, ri. Lorsque j’ai voulu retourner en mer, il m’a suivie jusqu’ici. Il m’a droguée, je crois, car je ne me rappelle de rien d’autre. Le lendemain, je me suis réveillée sur cette plage et ma peau avait disparu.

Bree accueillit la nouvelle comme un coup de poing dans le ventre. L’histoire de la jeune Selkie n’avait aucun sens. Si c’était un mortel qui lui avait dérobé son bien à Édimbourg, pourquoi l’agente l’avait-elle retrouvé sur les rives du Loch Ness ?

Encore de nombreux mystères qu’il lui faudrait éclaircir.

Une vague, plus puissante que les autres, s’enroula pour venir s’éclater à leurs pieds. Les Selkies soupirèrent toutes deux d’aise en sentant l’eau caresser leurs chevilles.

– Tu es une Selkie toi aussi, pas vrai ?

Bree acquiesça douloureusement.

– Où est ta peau ?

Une boule se forma dans la gorge de l’agente, lui rappelant que, malgré tout ce temps, elle n’avait pas fait son deuil.

– Je ne sais pas, murmura-t-elle.

Douleur. Incompréhension.

Même après deux cents ans d’errance sur Terre, Bree n’avait toujours pas la moindre piste solide et elle doutait en avoir une un jour.

La petite main de la Selkie trouva la sienne et cela la réconforta plus qu’elle ne l’aurait cru.

– J’espère que tu la retrouveras.

Sans rien ajouter de plus, la jeune phoque lâcha sa paume et fit un pas dans les vagues.

Bree sentait l’appel de la mer vibrer en elle. Elle aurait aimé accompagner sa sœur. Retrouver la fraîcheur de l’eau, jouer de nouveau avec les bancs de poissons, s’amuser à suivre les baleines. Mais, elle le savait, elle ne pouvait compter que sur ses souvenirs. Elle laissa la mélancolie l’envelopper toute entière tandis que la jeune Selkie recouvrait ses épaules de sa peau.

Avant qu’elle ne plonge tout à fait, Bree l’interpella :

– Quel est ton nom ?

La jeune femme se retourna et lui sourit une dernière fois.

– Deirdre.

Puis, une vague la submergea et Bree la perdit de vue.

Deirdre.

Le sort était décidément bien ironique.

Bree demeura longtemps face à la mer. Le bruit des vagues l’apaisait autant qu’il la rendait triste. Elle songea à ces derniers jours, à Jace qui l’attendait chez elle, à cette mystérieuse Sorcière qui, elle en était certaine, croiserait de nouveau son chemin.

Le temps lui apporterait des réponses.

Le temps était la réponse à tout.

Lorsqu’elle se détourna enfin de la mer, Bree était portée par une énergie nouvelle.

Une mission l’attendait. Si cette Siobhan connaissait son nom, alors elles s’étaient déjà croisées.

Bree devait à tout prix découvrir où.

Et quand.