Chapitre 1

Farewell, my love

 

Alisdair lissa son kilt, replaça sa ceinture. Nerveux, il entortilla ses doigts dans sa barbe en songeant qu’il serait peut-être temps de la raccourcir un peu. Autour de lui, assis en une ligne parfaite, plusieurs chefs des BPCM du monde entier. Il entendait Charlotte renifler à sa droite, sentait le regard perçant de Vladimir à sa gauche. Et, devant eux, un cercueil.

Keegan aurait sûrement adoré être au centre de tant d’attention.

Le hall de la BPCM londonienne avait été réaménagé pour l’occasion. Tout le gratin du monde magique s’était réuni sous le dôme pour faire ses adieux au Kelpie, mort en héros lors d’un combat contre les forces du mal.

Contre une Nécromancienne qu’Alisdair n’aurait de cesse de traquer.

– À présent, son collègue et ami, Alisdair Brodie, souhaiterait dire quelques mots.

Une salve d’applaudissements timides accueillit le chef de la BPCM écossaise tandis qu’il se levait pour se placer derrière l’autel. Il se retint d’ajouter qu’il n’avait jamais souhaité dire quoi que ce soit, que ce discours était le comble de l’hypocrisie. Keegan et lui ne s’étaient jamais appréciés, tout le monde le savait.

Son regard tomba sur le Ministre Gailman, au premier rang, dont le visage affichait un sourire satisfait. Cet arriviste était prêt à tout pour le ridiculiser, la mise sous tutelle n’avait visiblement pas suffi. Alisdair se consola en se promettant qu’un jour, il aurait la peau de ce Selkie… Sans mauvais jeu de mots.

En attendant, il demeurait sous ses ordres et, s’il voulait conserver son poste à la BPCM, il était tenu de lui obéir.

Ignorant les paires d’yeux rivées sur lui, il inspira un grand coup et commença :

– La semaine dernière, le monde magique a perdu un être inestimable. Un grand chef, un ami merveilleux, un combattant redoutable. Non, Keegan O’Ryan n’aurait jamais dû perdre la vie, pas ainsi.

« Tout le monde ici connaît les circonstances terribles de sa mort, les évoquer davantage me semble déplacé. Aujourd’hui, j’ai envie de vous partager un souvenir. Mon premier souvenir, en réalité, de notre regretté Keegan. »

Au premier rang, le Ministre Gailman fronça les sourcils. Alisdair l’ignora et préféra reporter son attention sur Charlotte qui avait enfin cessé de pleurer.

– Quand j’ai rencontré Keegan, poursuivit le Demi-Géant, c’était encore un jeune thérapeute ambitieux. Il est arrivé à la BPCM d’Édimbourg en exigeant que je l’embauche, sous prétexte qu’il était le meilleur psychologue de sa génération et qu’il ferait un excellent profiler. Perplexe, j’ai tout de même décidé de lui laisser une chance et lui ai demandé de dresser mon profil psychologique.

Plusieurs ricanements commencèrent à agiter l’assistance. Même Charlotte esquissa un sourire, reconnaissant probablement là le tempérament assuré de son défunt compagnon.

– Et ce bougre l’a fait ! Je l’ai amèrement regretté. Il m’a posé quelques questions, avant de me dresser son bilan.

Alisdair fit une nouvelle pause, laissa grimper le suspense. Il reprit en haussant le ton :

– Selon ce cher O’Ryan, j’étais un chef orgueilleux et la fierté m’empêchait de reconnaître mes torts. Il a ajouté que j’avais dû manquer cruellement d’affection paternelle et que, pour régler mes petits problèmes de tempérament, il me conseillait une activité qui ferait travailler ma patience, comme le tricot.

La salle éclata de rire. Satisfait de son effet, le Demi-Géant fit un clin d’œil à Charlotte, qui lui rendit la pareille. Les larmes coulaient sur ses joues, mais lorsqu’elle articula un « merci » silencieux, il sut qu’il avait bien fait de raconter cette histoire.

– Je l’ai renvoyé d’où il venait avec un coup de pied dans le derrière ! continua-t-il en joignant son rire à celui de l’assistance. Il est venu plaider sa cause ici, à la BPCM de Londres. Son prédécesseur a eu plus de patience que moi et l’a embauché. La suite, nous la connaissons tous.

Il aurait pu s’arrêter ici. Laisser Keegan en paix, ne rien ajouter. Mais, devant lui, Tomàs Gailman glissa sa main dans la poche intérieure de sa veste et commença à en tirer une enveloppe dont la couleur fit frémir Alisdair.

Une enveloppe vert pastel.

La menace était claire. S’il n’obéissait pas, s’il n’ajoutait pas ce que le Ministre Gailman lui avait demandé, il serait renvoyé de la BPCM. Pire, peut-être. Alisdair savait le Ministre tout à fait capable de l’envoyer en prison pour complicité.

– J’ai beaucoup repensé à cette conversation, ces derniers jours, ajouta-t-il, la voix serrée. Et je me dis que, si je m’étais mis au tricot comme Keegan me l’avait conseillé, les évènements auraient pu prendre un autre tournant. J’aurais peut-être vu ce qu’il se tramait sous mes yeux, j’aurais peut-être pu empêcher ma meilleure agente de tourner le dos à la communauté magique…

Il déglutit. Au fond de la salle, quelques journalistes notaient scrupuleusement chaque mot qui sortait de sa bouche.

Alisdair lissa une nouvelle fois son kilt, arrangea sa ceinture. Puis, après avoir passé une main dans sa barbe, il acheva :

– Chers amis, chers collègues, je porte en moi la culpabilité et la responsabilité de la mort du chef O’Ryan. Et, devant vous, je jure de mettre tous les moyens nécessaires pour arrêter sa meurtrière et sa complice. La Nécromancienne Siobhan et Bree McCullen.

 

– Que t’a-t-il dit pour te forcer à faire ça ?

Charlotte se glissa à côté de lui et les épaules d’Alisdair s’affaissèrent. La Française avait toujours eu un don de perspicacité qui l’étonnait ; il aurait dû se douter qu’elle devinerait que Gailman le faisait chanter.

La cérémonie funéraire de Keegan s’était achevée moins d’une heure plus tôt. Son corps avait été emmené en salle de téléportation ; Charlotte avait finalement obtenu gain de cause et son défunt compagnon serait incinéré à Paris, après quoi ses cendres seraient dispersées dans la Seine, comme le Kelpie l’avait toujours voulu.

– Je te rappelle que je suis sous tutelle, grommela le Demi-Géant. Je n’ai pas vraiment le choix.

– On a toujours le choix.

Alisdair pivota pour faire face à Charlotte et la toisa de toute sa hauteur. Face à lui, elle était ridiculement petite, mais non moins impressionnante. Des cheveux noirs coupés au carré auréolaient son visage, rendu sévère par le deuil. Ses yeux jaunes plongèrent dans les siens avec une intensité à peine contenue. Le Demi-Géant devina qu’elle brûlait encore d’une colère sourde, un incendie qui mettrait longtemps à s’éteindre.

– Je dois faire profil bas. Gailman me croit responsable de l’évasion de Bree et…

– Il a bon au moins sur ce point.

– Tu n’es pas innocente non plus.

Deux jours plus tôt, les deux chefs de la BPCM s’étaient effectivement alliés pour sortir Bree d’une bien fâcheuse posture. Bien qu’ils eussent tous les deux des alibis en béton, le Ministre Gailman n’avait pas paru croire à leur bobard d’une soirée entre amis pour célébrer la mémoire de Keegan.

– Comme je le disais, reprit Alisdair à voix basse en vérifiant qu’il n’y avait personne autour d’eux, je dois faire mes preuves auprès de lui. Je préfère qu’il me pense trop transi de peur pour faire quoi que ce soit de stupide. Avec un peu de chance, je pourrai continuer de protéger Bree, au moins un peu…

– Tu joues à un jeu dangereux, Alisdair. Si Gailman se rend compte que tu l’espionnes ou que tu lui désobéis…

– J’assumerai les conséquences de mes actes. Pour le moment, je m’accroche à mon poste. Hors de question de laisser mes agents à ce bureaucrate…

La simple idée de devoir abandonner la BPCM au Ministre suffit à faire trembler Alisdair de rage. Il n’accepterait qu’une seule personne pour le remplacer à la tête de la brigade et, à l’heure actuelle, ladite personne était censée être une dangereuse fugitive.

– Le voilà qui approche, souffla Charlotte.

En effet, le Ministre Gailman se dirigeait vers eux. Grand, le port altier, il semblait se tenir plus droit qu’à l’accoutumée pour remplir son costume de politicien. Sa tenue, un peu trop extravagante pour une cérémonie funéraire, était composée d’une redingote noire, d’une chemise gris perle en coton et d’un pantalon à pinces qui tombait sur des chaussures en cuir. Il avait plaqué ses cheveux sombres en arrière et dardait son regard sur les deux chefs, regard noir où passait, de façon presque imperceptible, un éclat de mélancolie si familier aux Selkies.

– Madame Lenoir, commença-t-il en se postant face à Charlotte. Veuillez recevoir mes plus sincères condoléances.

Charlotte pinça les lèvres et hocha la tête, incapable de donner le change.

– Nos cœurs sont désormais bien vides sans ce cher Keegan, ajouta le Ministre, tentant probablement de faire réagir la Française, ce qui eut pour effet de l’agacer davantage.

– J’ignorais que vous le connaissiez, Ministre Gailman, intervint Alisdair pour voler au secours de son amie.

Le Selkie leva un sourcil dédaigneux et pivota vers le Demi-Géant qui se retint de lui abattre le poing sur le crâne.

– Oh, pas personnellement, non, répondit-il néanmoins d’une voix mielleuse. Mais sa réputation le précédait, sans aucun doute. Dans les couloirs du Haut Gouvernement Magique, il se murmure que c’était le meilleur chef de toutes les BPCM réunies. Une bien triste perte, assurément.

S’ils n’avaient pas été en public, Alisdair aurait parié que Charlotte se serait jetée sur lui. Elle lâcha un petit rictus et redressa le col de son trench, faisant étinceler ses yeux jaunes.

– Vous n’avez pas idée à quel point Keegan était un homme merveilleux, finit-elle par dire. Il aurait d’ailleurs fait, à mon humble avis, un excellent Ministre des Affaires Magiques.

Le sourire de Gailman vacilla, mais ne faiblit pas. Bien qu’ils fussent sous terre, Alisdair aurait juré sentir un courant d’air passer sous son kilt tant l’ambiance était glaciale.

– Ministre Gailman ? héla une voix dans la foule amassée derrière eux. La conférence de presse va commencer.

– J’arrive, répliqua-t-il sans bouger d’un pouce. J’ai des annonces à faire, en particulier sur l’état de santé du Gouverneur Mantropoulos. Vous restez, bien entendu ?

– Bien entendu, grinça Alisdair.

En cet instant, il n’aurait rien trouvé de plus merveilleux que d’être téléporté à Édimbourg, devant un feu de cheminée avec un bon whisky.

– Madame Lenoir, vous qui êtes si friande de mode, puis-je vous demander votre avis sur mes chaussures ? C’est du cuir de cheval. Exquis, non ?

Alisdair passa une main autour des épaules de Charlotte avant qu’elle ne se rue sur le Ministre, qui affichait un air des plus satisfaits. Il se détourna sans attendre de réponse, laissant dans son sillage un fort parfum de bois de santal.

– Je vais le tuer, siffla Charlotte entre ses dents.

– Calme-toi. Nous arriverons à prouver qu’il est mêlé à toute cette histoire, je te le promets. Nous devons faire confiance à Bree et à Jace.

Au bout de quelques secondes, Charlotte parut se calmer. Alisdair sentit ses épaules se relâcher, sa respiration se faire plus régulière. Il la lâcha et reporta son attention sur l’estrade, installée à la va-vite devant lui.

En ce funeste jour, le siège de la BPCM de Londres était devenu un théâtre qui changeait radicalement de décor. L’autel funéraire aménagé pour Keegan quelques heures plus tôt avait disparu, tout comme les sièges destinés à accueillir l’assemblée. Désormais, tout le monde était condamné à rester debout ; les journalistes occupaient la première ligne, prêts à consigner les moindres paroles du Ministre, tandis que les chefs des BPCM se tenaient en retrait. Alisdair repéra son homologue américain et lui fit un signe de tête, que ce dernier ignora royalement.

Plus que jamais, il avait hâte de rentrer.

– Mes chers amis, commença le Ministre.

Le silence se fit dans la salle. Bien que le Demi-Géant ne le portât pas dans son cœur, il devait admettre que Gailman dégageait une assurance presque envoûtante, un charisme qui l’auréolait et qui donnait à tout le monde l’irrépressible envie de l’écouter.

– Ce jour est historique par bien des aspects. D’abord, nous faisons nos adieux à un grand nom de la communauté magique, Keegan O’Ryan, chef de la BPCM londonienne. Un homme droit, un leader grandiose, dont la patience et l’intelligence ne seront jamais oubliées.

Alisdair sentit Charlotte se tendre de nouveau à côté de lui et il la plaqua contre son flanc.

– Ne fais rien de stupide, chuchota-t-il.

– J’essaie, mais il rend la tâche compliquée.

– Ensuite, poursuivit Gailman, c’est la première fois depuis plus de cent ans que tous les dirigeants des BPCM du monde entier se réunissent. Lors de notre dernier sommet, le 3 janvier 1889, la communauté magique avait créé la Brigade de Protection des Mortels. Brigade dont la mise en service aura créé beaucoup de tension entre nos institutions.

Un murmure parcourut l’assistance. Les chefs des BPCM s’entreregardèrent, certains avec une moue angoissée sur le visage, d’autres avec des sourires ravis. Un mauvais pressentiment tordit les boyaux d’Alisdair.

Il n’était pas certain d’aimer ce qui allait suivre.

– Vous l’aurez compris, ce jour est un jour historique. Il marque nos esprits par un deuil incommensurable, mais également par une promesse de renouveau. Le Gouverneur Mantropoulos aurait aimé faire cette annonce lui-même, mais hélas, son état de santé ne le lui permet pas et il m’a personnellement chargé de le remplacer dans cette tâche, certes ardue, mais pas moins nécessaire.

– Beaucoup de parlote, peu d’action.

Alisdair se retourna pour voir qui avait parlé. Il sourit en reconnaissant Pietra, la Centauresse en charge de la BPCM italienne. Elle lui adressa un clin d’œil avant de reporter son attention sur le Ministre.

– Chers amis, chers dirigeants, je vous annonce solennellement que notre regretté confrère, Keegan O’Ryan, ne sera pas remplacé à la tête de la BPCM anglaise.

L’annonce mit le feu aux poudres. Au premier rang, les journalistes se jetèrent sur l’estrade en bombardant le Ministre de questions. Alisdair et Charlotte échangèrent un regard, abattus. Une BPCM sans chef ? Cela n’avait aucun sens.

– À compter de ce jour, hurla Gailman par-dessus la foule, la BPCM anglaise est dissoute, tout comme la BPM. À la place, nous créons une milice chargée de répandre l’ordre parmi la communauté magique et, plus encore, de protéger les nôtres contre l’influence néfaste des humains.

Le silence se fit de nouveau. Alisdair n’en croyait pas ses oreilles.

– Depuis de nombreuses années, les mortels se reproduisent en masse, se multiplient sans réfléchir aux conséquences. Ils créent des armes qui dépassent la magie en puissance. Jusqu’à présent, nous avons survécu dans l’ombre. Mais cela ne suffit plus.

« Trop des nôtres sont morts de la main des mortels. Trop des nôtres se sont vus chassés de chez eux au profit de l’expansion humaine. Cela ne peut plus durer. Cela ne durera pas.

« À partir d’aujourd’hui, nous nous protégerons des mortels et des forces ténébreuses qui menacent notre équilibre. Londres sera un exemple, un schéma que le Haut Gouvernement Magique reproduira dans le monde entier. Peu à peu, les BPCM et les BPM seront démantelées au profit de la Milice de Défense des Créatures Magiques. La MDCM. »

– C’est un cauchemar, souffla Charlotte.

Alisdair n’aurait pu être plus d’accord. Une milice ? Que prévoyait-il, de lâcher une armée sur les mortels ? De déclencher une guerre frontale avec les humains ? Non, il avait déjà arpenté le chemin du génocide ; hors de question qu’il recommence.

Le Demi-Géant promena son regard autour de lui et constata, sans surprise, que nombre de ses confrères et de ses consœurs semblaient partager l’avis du Ministre. Ils hochaient la tête et échangeaient des messes basses enthousiasmées.

– Fayots, cracha-t-il.

Car, avec l’annonce des dissolutions prochaines des BPCM, cela ne pouvait signifier qu’une chose : certains entendaient déjà placer leurs pions pour le monde d’après. Sans surprise, Alisdair vit Vladimir, son homologue russe, opiner du chef. Le Vampire allait enfin pouvoir se sustenter directement sur des humains sans craindre la moindre remontrance.

– Chers amis, chers confrères, chères consœurs, acheva le Ministre, un nouveau jour se lève. Une ère nouvelle où, bientôt, nous n’aurons plus à nous cacher.

En une fraction de seconde, il fut de nouveau enseveli sous les questions des journalistes. Nul doute que son visage ferait la une des journaux magiques du monde entier dès le lendemain. Une bile acide monta aux lèvres d’Alisdair.

– Allons-nous-en, susurra Charlotte.

Profitant de l’agitation générale, les deux chefs se détournèrent et entreprirent de sortir de la salle. Alisdair croisa de nouveau le regard de Pietra qui, cette fois, avait perdu le sourire.

– C’est quoi ce bordel !? s’exclama la Française une fois qu’ils furent hors du grand hall.

– Il est complètement fou.

– Bon sang, qu’est-ce qu’on va faire ?

– Je n’en sais rien.

Rien n’était plus vrai, en cet instant. Le cerveau d’Alisdair tournait à toute allure alors qu’ils dévalaient les étages pour rejoindre la salle de téléportation. Mettre le plus de distance entre Gailman et eux était la seule chose qui comptait.

– Pour le moment, on fait profil bas, décréta-t-il. Je vais tenter de prendre contact avec Jace et Bree. Ils auront peut-être une idée et nous aurons besoin d’un Oracle pour affronter ce qui nous attend.

– Et comment tu comptes faire ça ? Nous n’avons pas la moindre idée d’où ils sont !

Le visage d’Alisdair se para d’un sourire.

– Fais-moi confiance. J’ai ma méthode.

Il fourra sa main dans la poche de sa veste et caressa la pliure familière de l’épervier en origami qui ne le quittait jamais.

Il était temps de contacter Masaharu.