Chapitre 2

Les fugitifs

 

Une forêt.

Bree fronça les sourcils. Comment diable s’était-elle retrouvée dans une forêt ?

Elle leva la tête pour constater que le ciel était masqué par d’épais feuillages. Il devait faire jour par-delà les cimes, car quelques rayons de soleil perçaient entre les arbres pour chuter sur un sol meuble. La Selkie avança d’un pas, tourna autour d’un tronc en cherchant la mousse afin de se repérer, mais n’en trouva pas.

– Bordel.

Perdue dans une forêt, sans la moindre idée de comment elle y était arrivée, encore moins de comment en sortir.

– Jace ?

Le silence lui répondit. Elle remarqua alors que nul oiseau ne chantait, qu’aucune brise ne venait secouer les branches. Pas de son, pas de bruit. L’inquiétude lui tordit les entrailles ; le danger était partout, comme une ambiance collante. Bree fourra ses mains dans ses poches pour en sortir deux grues en origami, se figea et baissa les yeux.

Son éternel trench avait disparu au profit d’une longue robe en laine, serrée sur le buste par un corset. Elle souleva son jupon pour en découvrir un autre, aperçut des bottines lacées à moitié enfoncées dans la boue.

– Qu’est-ce que…

Elle n’acheva pas sa phrase. Aucun mot n’était assez fort pour exprimer son désarroi face à une telle situation.

Elle dressa rapidement un bilan mental. Rester plantée au milieu de cette forêt était exclu. Or, sans le nord pour l’orienter, avancer sans méthode revenait à se perdre davantage. Néanmoins, quel autre choix avait-elle ? Grimper aux arbres pour tenter de deviner où elle se trouvait ? Dans cette tenue, c’était mission impossible. Elle retroussa sa robe et se décida à avancer tout droit, se jurant de faire le moins de détours possible.

Fort heureusement, les arbres étaient assez espacés pour permettre sa progression. Elle marcha en molestant sa mémoire qui lui jouait de bien mauvais tours. Était-ce une blague de Jace ? Ou, pire encore, avaient-ils été rattrapés par le Ministre ? Cette forêt était-elle leur nouvelle prison ?

Plus convaincue que jamais qu’elle devait en sortir, elle prit ses jambes à son cou.

Bree se rendit vite compte que courir en corset était une très mauvaise idée. Le vêtement enserrait ses côtes d’une telle façon que respirer en devenait pénible et elle fut bientôt obligée de s’arrêter, hors d’haleine, comme si on lui avait inséré un fer chauffé à blanc au fond de la gorge. Elle s’appuya contre un chêne pour reprendre son souffle et observa de nouveau les alentours. Se figea.

Une cabane en bois trônait au milieu d’une clairière, auréolée de soleil dans la douce lumière du matin. La maison était tout ce qu’il y avait de plus sommaire : un toit de chaume, deux fenêtres à croisillons, une porte à l’apparence solide. Bree avisa un filet de fumée qui s’échappait du conduit de cheminée et sourit. Elle était sauvée.

Une sourde mélancolie s’empara soudain d’elle, la forçant presque à tomber au sol. Elle se retint à l’arbre en gémissant tandis que son instinct lui hurlait ce que tout son corps savait déjà.

Sa peau se trouvait à l’intérieur de cette cabane. Sa peau, son salut, son seul moyen de retourner en mer. Il fallait qu’elle y aille, qu’elle entre, qu’elle…

Au moment où elle lâchait l’arbre pour faire un pas vers la cabane, elle se sentit happée par la forêt. Deux bras invisibles la prirent par la taille et la tirèrent en arrière. Elle hurla.

– Bree ! Bon sang, Bree, réveille-toi !

La voix de Jace acheva de la tirer de son cauchemar et elle ouvrit les yeux. Au-dessus d’elle, dans la pénombre de la chambre, le visage du jeune homme était froncé par l’inquiétude.

– Bree ?

– Je… ça va.

Un rêve. Ce n’était qu’un rêve.

Elle repoussa les draps de ses jambes et se redressa, forçant Jace à reculer. Elle était trempée de sueur et ses longs cheveux collaient à ses tempes et dans son dos.

– Tu hurlais dans ton sommeil, tu t’agitais…

Il se pencha pour allumer la lampe sur la table de chevet. Bree plissa les yeux, éblouie.

– Quelle heure il est ?

Jace fouilla les draps à la recherche de son téléphone et déverrouilla l’écran.

– Quatre heures du matin.

Bree lâcha un soupir. Ils se levaient dans moins de deux heures et elle doutait de pouvoir retrouver le sommeil après un rêve pareil.

– Tu veux en parler ?

La Selkie plongea son regard dans le sien, sentit son cœur s’emballer. L’inquiétude avait creusé son sillage sur le front de Jace et un gros cerne apparaissait déjà sous son œil sombre. Autrefois, elle aurait refusé de raconter son cauchemar, l’aurait enjoint de se rendormir. Désormais, elle n’aspirait qu’à se lover dans ses bras et à se laisser consoler.

Elle se pencha vers lui et posa sa tête sur son épaule. Immédiatement, l’Oracle l’entoura de ses bras et reposa son dos sur l’oreiller en lui caressant les cheveux. Leur étreinte chassa un peu plus ses peurs, alors que le rêve refluait déjà pour regagner les méandres de son inconscient.

– J’étais dans une forêt…

Elle lui raconta tout. Si elle avait appris une chose de ces derniers mois, c’était que les mensonges empoisonnaient l’âme, tout comme les non-dits.

Cela ne faisait que deux jours qu’ils avaient quitté Édimbourg précipitamment et, pourtant, il semblait à Bree que cela faisait une éternité. La vie de fugitifs était emplie d’angoisses : ils évitaient les villes par crainte d’être reconnus et ne restaient jamais plus de quelques heures au même endroit. La veille, ils avaient trouvé où dormir dans un petit hôtel au bord d’une route, près d’Aberdeen. Jace avait fait la réservation par internet sous un faux nom ; ils étaient arrivés tard et comptaient repartir bien avant le lever du soleil.

– Donc, récapitula l’Oracle, ta peau se trouverait dans une cabane au milieu d’une forêt ?

– Ce n’est qu’un rêve, Jace. Et puis, j’étais vêtue à la mode du XIXème siècle. Si ma peau a été là-bas un jour, il y a peu de chances pour qu’elle s’y trouve encore.

– Tu crois que c’était un souvenir ?

– Je ne sais pas.

Un sentiment de perplexité envahit la Selkie. D’un côté, elle avait toujours été persuadée que sa peau avait été volée à Sandwood Bay, qui était d’ailleurs leur prochaine destination. D’un autre, jamais un rêve ne lui avait semblé si réaliste. Était-il possible que sa mémoire se réactivât après si longtemps pour lui faire passer des messages par le biais de son inconscient ?

Jace la serra davantage, comme s’il sentait son trouble. Jamais histoire ne lui avait paru si compliquée : comment reconstituer un puzzle auquel il manquait autant de pièces ?

En partant d’Édimbourg, ils avaient décidé de se rendre à Sandwood Bay, la plage où s’était réveillée Bree la première fois. Même si l’ex-agente y avait déjà mené l’enquête, plus de deux cents ans auparavant, il fallait bien commencer quelque part. De toute façon, ils n’avaient aucune autre piste. Et s’ils voulaient savoir qui étaient réellement leurs ennemis, ils n’avaient pas le choix.

– Combien de temps encore, pour arriver dans les Highlands ? s’enquit Jace pour changer de sujet.

– Techniquement, nous y sommes déjà. Mais en passant par les petites routes comme nous l’avons prévu et en nous arrêtant souvent pour ménager la voiture, nous devrions arriver à Sandwood Bay après-demain.

Jace acquiesça. Bree et lui avaient pris le parti de ne pas foncer tête baissée. Leurs ennemis étaient puissants et, surtout, ils avaient une longueur d’avance sur eux. Grâce à l’œil qu’elle avait dérobé à Jace, Siobhan avait hérité d’une partie de son pouvoir d’Oracle et avait, sans doute, les mêmes visions que lui. La Selkie et lui en avaient conclu que tant que Jace ne faisait pas appel à son don, ils seraient en sécurité, au moins de ce côté-là. Néanmoins, ce n’était qu’une solution temporaire à un problème dont ils devraient s’occuper, tôt ou tard.

Bree étira ses longues jambes et les mêla à celles de Jace. Ce dernier frissonna, hésita à se pincer pour vérifier qu’il ne rêvait pas. Malgré la situation catastrophique dans laquelle ils se trouvaient, il ne pouvait pas s’empêcher d’être profondément heureux. Bree et lui étaient enfin ensemble, seuls contre le monde. Profiter de l’instant présent semblait, plus que jamais, la meilleure chose à faire.

– Tu sais, lui glissa-t-il à l’oreille, j’ai une excellente technique pour faire oublier les cauchemars.

La Selkie haussa les sourcils et, tout sourire, leva la tête vers lui.

– Ah oui ? Laquelle ?

Il l’embrassa pour toute réponse. Ses lèvres étaient douces et la chaleur envahit son corps, chassant ce qu’il restait de ses angoisses et de son rêve. Elle lui agrippa la nuque et le tira à elle, laissant le désir la consumer tout entière.

 

Lorsqu’ils quittèrent le petit hôtel, la nuit noire imprégnait encore les abords de la route. Ils rejoignirent la voiture de Masaharu comme des ombres et s’engouffrèrent dans l’habitacle, Bree au volant.

Depuis leur précédent voyage dans les Highlands, Masaharu avait apporté quelques améliorations à son véhicule. L’autoradio avait été réparé et le Sorcier s’était même aventuré à installer un GPS dont Bree rechignait à se servir. Ils avaient une carte, c’était amplement suffisant ! Masa avait aussi lancé un sort sur les sièges qui chauffaient lorsque les températures se faisaient trop fraîches. Jace louait cette idée : en ce mois de novembre, il faisait de plus en plus froid et l’Amérindien supportait mal l’humidité.

Certaines choses, néanmoins, n’avaient pas changé. La Mini était toujours dans un chaos innommable et, sur le tableau de bord, la petite Hawaïenne ondulait toujours des hanches, prête à dresser son terrible majeur si une voiture osait les dépasser.

– Prochaine étape ? demanda Jace.

– Culloden, répliqua Bree en allumant le moteur. On s’y arrêtera pour manger un morceau, je meurs de faim.

– Il reste des cookies, si tu veux.

Jace brandit une boîte de cookies, achetée la veille à la va-vite dans une boutique à l’entrée d’Aberdeen.

Bree attrapa un biscuit et le fourra dans sa bouche, tout en tournant le volant pour sortir du parking.

La brume ralentissait leur progression. Elle était partout sur les routes qu’ils empruntaient, comme une invitée indésirable de leur voyage. Depuis trois jours qu’ils étaient partis, ils avançaient dans une purée de pois et sous une bruine pénible.

– Comment tu crois que ça se passe, au Q.G. ?

Bree prit un instant pour réfléchir. Alisdair, Masaharu, Charlotte et Quill avaient pris des risques inconsidérés pour la libérer. Elle espérait qu’ils avaient tous un bon alibi, même si elle doutait fortement que le Ministre Gailman avale de tels bobards.

– J’imagine qu’Alisdair a été mis sous tutelle. Ça lui pendait au nez, de toute façon. Et qu’il a été obligé de lancer tous les agents à nos trousses. S’il est intelligent, il te fera porter le chapeau de mon évasion.

Jace acquiesça. Il en était arrivé aux mêmes conclusions. Dans un mouvement de réconfort, il posa une main sur sa cuisse.

– Comme tout le monde me détestait, au Q.G., ça n’a pas dû être très difficile de les convaincre que j’étais une traîtresse, railla Bree.

– Tout le monde ne te détestait pas. Je suis persuadé que tu as plus d’alliés que tu le crois.

Bree lâcha un petit rire. Elle demandait à voir. En dehors de Jace, les seules personnes à l’avoir jamais appréciée dans le cadre du travail étaient Alisdair et Keegan.

Les larmes lui montèrent aux yeux. Le souvenir de la mort du Kelpie était encore frais et douloureux, et se voir accusée de complicité de meurtre l’était encore plus. Siobhan et Tomàs lui avaient tendu un drôle de piège. Elle le jurait, elle aurait tôt fait de leur rendre la monnaie de leur pièce.

– Il me manque aussi, chuchota Jace.

Cette fois, ce fut à Bree de trouver la main de Jace et d’entrelacer ses doigts aux siens. En seulement quelques jours, le Ministre et la Sorcière leur avaient pris plus qu’ils n’auraient pu imaginer. Pour Bree, le plus douloureux était sans conteste de ne pas pouvoir assister aux funérailles de son ancien amant. Elle aurait tout donné pour lui dire au revoir une dernière fois…

– Devrions-nous contacter Masaharu ? proposa Jace. Pour savoir ce qu’il se trame, si un comité d’accueil nous attend là-haut ?

– Masa nous enverra un message lorsqu’il jugera cela nécessaire. Je ne pense pas que Sandwood Bay soit un piège, les seules personnes qui sont au courant ont toute ma confiance. On s’en tient à notre plan : on fait profil bas et on se fait oublier. Et on en profite pour établir des hypothèses.

Jace grimaça. Pour le moment, des hypothèses, ils n’en avaient pas des masses. À l’image de la brume qui entourait la voiture, ils naviguaient dans un flou total. Malgré les nouveaux éléments apportés par Bree – à savoir que Siobhan et Tomàs étaient frère et sœur et que Tomàs était un hybride mi-Selkie, mi-Astronoma –, rien n’avait de sens. Privés de la bibliothèque du quartier général, ils ne pouvaient s’en remettre aux livres pour percer le secret de leurs ennemis.

– Si seulement Alisdair savait ce que nous savons, il pourrait nous aider.

En partant précipitamment, la Selkie n’avait pas eu le temps de prévenir son ami de la conversation dont elle avait été témoin, à Holyrood Park. Quand bien même le Demi-Géant se doutait que le Ministre était loin d’être un allié, il ne savait pas à quel point.

– Je connais Alisdair, répliqua Bree. Il mènera sa propre enquête s’il juge que Tomàs est trop louche. En attendant, nous sommes seuls.

Jace hocha la tête et posa son front contre la vitre fraîche, décidé à grappiller une heure de repos supplémentaire. Dans la nuit noire qui entourait la campagne des Highlands, il plissa l’œil pour tenter de voir à travers la brume. Les phares de la Mini Cooper perçaient l’obscurité, révélant une route sinueuse, déserte.

L’Oracle soupira. Seuls, ils l’étaient bel et bien.