Un énorme coup de tonnerre réveilla Masaharu. Il se redressa dans son lit, ignorant Hime qui grognait à ses côtés. Il repoussa les draps et glissa ses pieds dans ses chaussons – des pantoufles à l’effigie de maître Yoda – pour se diriger vers la fenêtre. Il écarta à peine le rideau pour ne pas éblouir sa femme.
Un éclair zébra le ciel d’Édimbourg, illuminant les épais nuages qui tournaient autour de la ville. La pluie tombait à grosses gouttes et Masaharu frissonna : ce n’était pas un temps à mettre le nez dehors.
Il hésita à retourner se coucher, mais conscient qu’il serait boudé par le sommeil, préféra attraper son vieux jogging élimé. Avant de quitter la pièce, il contourna le lit pour poser un baiser délicat sur le front de Hime.
– Encore une nuit blanche ? gémit-elle, à moitié endormie.
– Tu sais que je ne peux pas dormir lorsqu’il y a un orage.
Elle hocha à peine la tête et s’entortilla dans les draps, jusqu’à occuper toute la place sur le matelas. Masaharu lui jeta un regard attendri. Plus de vingt ans de mariage et il aimait sa femme un peu plus chaque jour, si une telle chose était possible.
Sans faire de bruit, il descendit les escaliers et s’engouffra dans la cuisine pour ouvrir le frigo. Il avisa une coupelle de litchis dénoyautés, attrapa une cuillère dans le tiroir, puis se dirigea vers son arrière-boutique.
Comme chaque fois que le sommeil le boudait ces derniers jours, ses pensées s’envolèrent vers Bree. Lorsqu’il passa devant l’étagère où étaient entreposées ses grenouilles espionnes, il ne put s’empêcher de jeter un regard à celle de la Selkie. Elle était toujours en place, immobile sous sa cloche. Un poids s’envola des épaules de Masaharu. Où qu’elle soit, Bree était, pour le moment du moins, en sécurité.
Il s’installa à son comptoir et avala un premier litchi. Toute cette situation était merdique. De mémoire de Sorcier, il n’avait jamais senti la société magique si proche de s’effondrer. Le message qu’il avait reçu d’Alisdair la veille était flou, mais suffisamment précis pour l’inquiéter. Son ami avait promis de lui rendre visite dès qu’il aurait un moment de libre, ce qui, maintenant qu’il était sous la tutelle du Ministre Gailman, pouvait ne pas arriver avant plusieurs jours.
– Gailman, grogna Masaharu en avalant un second litchi.
L’individu ne lui disait rien qui vaille. Une drôle d’aura émanait de lui, puissance mêlée de mélancolie. Son côté triste était facile à analyser : comme tout Selkie, il devait se languir de la présence de l’océan. La puissance, en revanche… Les Selkies n’avaient jamais été particulièrement prédisposées pour la magie. Bree était, à sa connaissance, l’unique exception à la règle.
Le regard du Sorcier se reporta sur l’étagère aux grenouilles, au milieu de son capharnaüm. Il en avait ajouté une nouvelle quelques jours plus tôt : celle du Ministre en personne. N’écoutant que son instinct, il avait chuchoté à sa création en origami de suivre le Selkie où qu’il aille. Il ignorait encore si cela lui serait d’une quelconque utilité, mais dans une telle situation, prudence était mère de sûreté.
Le bruit d’une sonnette le tira de ses pensées. Il fronça les sourcils : qui pouvait bien lui rendre visite à cette heure et par temps d’orage ? Il goba un dernier litchi et, grue en origami dans la paume, traversa son arrière-boutique pour aller ouvrir.
– Alisdair !?
Le Demi-Géant était trempé. Son kilt en laine dégoulinait sur ses chaussures et ses longs cheveux roux étaient plaqués sur son visage. La surprise passée, Masaharu s’empressa de faire entrer son ami. Alors qu’il refermait la porte, un éclair zébra de nouveau le ciel, suivi d’un puissant coup de tonnerre.
– Quel temps de chien ! pesta Alisdair. Tu as une serviette ?
– Pour qui tu me prends ? J’ai mieux que ça. Attends-moi ici.
Masaharu disparut quelques instants, avant de revenir avec une couverture en tartan. Alisdair haussa un sourcil.
– En quoi c’est mieux qu’une serviette ?
– Tu vas voir. Enroule ça autour de tes épaules.
Épuisé par sa promenade nocturne, le Demi-Géant ne protesta pas et obéit. Il drapa le tartan autour de ses épaules et attendit.
– Je ne vais pas sécher avec ce truc ! maugréa-t-il.
– Ce que tu peux être impatient.
Masaharu se posta devant lui et entreprit de lui frictionner les épaules. Peu à peu, un souffle chaud passa sous le tartan, remonta le long du cou d’Alisdair. Le Demi-Géant cessa de se plaindre et de grelotter.
En dix secondes à peine, il était parfaitement sec.
– Effectivement, c’est mieux qu’une serviette, admit-il en rendant la couverture à son ami.
– Tu vois !
– Je peux savoir combien tu vends ce truc ?
Un sourire intéressé fleurit sur le visage du Sorcier.
– Dans les trois cents livres… Pour toi, bien sûr, c’est prix d’ami ! Je te la fais à deux cents.
Alisdair secoua la tête avec véhémence et indiqua à Masaharu de ranger son invention.
Deux cents livres pour une couverture magique chauffante… songea le Demi-Géant. Et puis quoi encore ?
– Je peux savoir ce qui t’amène en pleine nuit ? interrogea Masaharu.
– L’orage m’empêche de dormir. Et puis, je t’avais promis une visite. Je ne te réveille pas, au moins ?
Masaharu fronça les sourcils. Alisdair se moquait bien de l’avoir réveillé, sinon il n’aurait pas pris la peine de se déplacer à une heure aussi indécente.
– Je ne dormais pas non plus. Allons au sous-sol, on sera plus à l’aise.
Le Demi-Géant suivit son ami dans l’escalier étroit. Pour lui, passer relevait de l’exploit, mais il y parvint après plusieurs grognements. Une fois en bas, il put se dresser de toute sa hauteur ; le sous-sol de Masaharu était vaste, haut de plafond et possédait tout le confort nécessaire : table de jeu, bar, canapés moelleux. Alisdair aimait y passer du temps en compagnie du Sorcier.
Cette nuit, hélas, il ne venait pas pour une simple visite de courtoisie.
– Je te sers quelque chose ?
– Ton meilleur scotch. J’ai grand besoin d’un verre.
Depuis qu’il était sous la tutelle du ministère des Affaires Magiques, les journées d’Alisdair avaient changé du tout au tout. Lui qui n’avait pas l’habitude d’avoir un patron se retrouvait sous les ordres de cet arriviste de Gailman, qui lui envoyait des missives toutes les demi-heures pour savoir comment avançait la traque de Bree et de Jace. De plus, il lui avait collé Jess dans les pattes, une soi-disant agente de confiance. La Nymphe le suivait partout et il la supportait difficilement, comprenant enfin pourquoi Bree l’avait toujours détestée.
Elle était horripilante et son odeur de rose lui piquait le nez.
– C’est le Nikka que m’a offert Bree le mois dernier, dit Masaharu en lui servant un verre. Ce n’est pas de l’écossais, mais il est excellent.
Alisdair trempa ses lèvres dans le breuvage ambré, savoura la chaleur qui s’empara de lui quand le liquide coula dans sa gorge.
– Pas mauvais, admit-il. Rien à voir avec un Lagavulin, mais pas mauvais.
– Vous, les Écossais, êtes trop chauvins avec le whisky.
– On est chauvins tout court.
Les deux amis rirent doucement, puis laissèrent le silence se glisser entre eux un moment. La dernière fois qu’ils s’étaient retrouvés ensemble ici, ils venaient de libérer Bree. Charlotte était aussi présente, tout comme Quill, le chef de la BPM anglaise.
Enfin… l’ex-chef de la BPM anglaise.
– J’imagine que tu as entendu la nouvelle, grogna Alisdair.
– Je ne lis jamais les journaux. On y trouve toujours un tissu d’inepties.
Le Demi-Géant inspira un grand coup.
– La BPCM et la BPM de Londres ont été dissoutes. Le Haut Gouvernement Magique entend tous nous remplacer peu à peu par des milices dont la mission est de faire régner l’ordre entre les créatures magiques et les mortels.
– Jusque-là, je ne vois pas ce que ça change, lâcha Masaharu en haussant un sourcil.
– Londres est un test. S’il est probant, ce même schéma sera reproduit partout. Le Haut Gouvernement Magique considère les mortels comme de dangereux ennemis, nous n’aurons plus à nous cacher. D’après ce que j’ai compris, il sera même déconseillé de se cacher…
Masaharu sentit ses entrailles se serrer. Effectivement, cela changeait tout. Il vivait très bien de sa double activité ; Sorcier pour les créatures magiques, restaurateur pour les mortels. De plus, sa femme et ses filles n’avaient aucun pouvoir magique. Cela signifiait donc…
– Mais… balbutia-t-il, le traité de Paris ?
Établi peu avant la révolution française, le traité de Paris était un accord entre les sociétés humaines et magiques, voté par les dignitaires de chacune d’entre elles. Elle stipulait la non-intervention des forces magiques dans les conflits mortels et vice-versa, établissant une sorte de statu quo.
– Si tu veux mon avis, le traité de Paris n’a pas que des beaux jours devant lui.
L’annonce alourdit l’ambiance et les deux amis plongèrent dans leur verre.
– Ce Ministre, souffla Masaharu. Il y a quelque chose d’étrange à son sujet… Je ne le sens pas.
– Moi non plus. Mais je dois faire profil bas.
– Il pense toujours que c’est Jace qui a fait libérer Bree ?
Alisdair grogna. Puisqu’il était impossible que Bree se soit libérée toute seule des cachots de la BPM, accuser Jace, qui avait fui avec elle, semblait la solution toute trouvée. Cependant, il sentait bien que le Ministre n’était pas dupe.
– Il ne peut pas prouver le contraire, en tout cas. Jace est désormais affiché comme le complice de Bree, et donc comme le complice de la Nécromancienne.
– Comment les gens peuvent avaler des bobards pareils ? s’étonna Masaharu. Cette garce lui a pris son œil !
– La plupart des gens ont le cerveau d’un Bonnet-Rouge sous morphine ! Ils croient ce qu’on leur dit de croire.
– Mmpf.
Le Sorcier se gratta le menton. Tout ceci le rendait plus perplexe que ce qu’il voulait bien admettre.
– Cette Siobhan est en partie la raison de ma présence, mon ami, ajouta Alisdair. Je sais que Bree t’a déjà demandé de l’aider à chercher la Nécromancienne dans mon dos.
La gorge de Masaharu se serra et il chercha la moindre trace de colère sur le visage d’Alisdair. L’an passé, la Selkie s’était tournée vers lui pour tenter de localiser Siobhan, qu’elle croyait reconnaître partout. Le Sorcier l’avait aidée du mieux qu’il avait pu, sans succès néanmoins.
– Comment…
– Je ne suis pas stupide ! Cette petite est trop têtue pour abandonner quoi que ce soit et quand j’ai su qu’elle avait demandé ton aide pour sa protection, j’ai compris…
Le Demi-Géant s’affala un peu plus dans le canapé, les traits soudain tirés par la fatigue et la culpabilité. Masaharu posa une main sur son épaule.
– J’aurais dû l’écouter, souffla Alisdair d’une voix blanche. Elle avait raison sur toute la ligne, comme d’habitude. Si j’avais accepté qu’elle enquête sur la Nécromancienne, nous aurions peut-être pu éviter tout ça…
– Tu ne pouvais pas savoir…
– J’aurais dû. Maintenant, elle est en cavale et je suis à la merci d’un phoque en costume.
L’image tira un sourire à Masaharu et il entreprit de leur resservir un verre.
– Que veux-tu que je fasse ?
– Je veux que tu mènes l’enquête. Je veux tout savoir sur Tomàs Gailman. D’où il vient, qui sont ses amis. Et surtout, je veux savoir pourquoi il s’en est pris à Bree.
– Je ne suis pas un agent de la BPCM, Alisdair. Je refuse de te rendre des comptes, et…
– Bon sang, Masa ! Si c’est une question d’argent, je te payerai ! J’ai les pieds et les poings liés, je ne peux plus faire confiance à personne au Q.G. Si tu ne le fais pas pour moi, fais-le pour Bree.
Bree. Masaharu soupira en songeant qu’Alisdair savait très bien comment le prendre par les sentiments. Son amitié pour la Selkie n’était un secret pour personne. Après tout, il la connaissait depuis qu’il était tout jeune Sorcier, à l’époque où son père tenait encore la boutique. Bree l’avait vu grandir, devenir un mari, un père. Elle avait toujours été là pour lui et, désormais, c’était à lui d’être là pour elle.
– D’accord, maugréa-t-il. Je vais mener mon enquête. Mais tu m’en devras une, Alisdair !
Il se retint d’ajouter qu’il aurait fait des recherches de toute façon. Et s’il pouvait en profiter pour soutirer un peu d’argent au Demi-Géant…
– Je te ferai parvenir mon taux horaire plus tard.
Alisdair grimaça. Il ne doutait pas que la somme serait exorbitante, mais qu’à cela ne tienne ! Pour sauver Bree, il était prêt à payer le prix fort.
– Ne me transmets pas ton compte rendu par origami, c’est trop dangereux. Je repasserai quand j’aurai un moment de libre.
Le Demi-Géant vida son verre d’un trait et se leva. Masaharu acquiesça et précéda son ami dans l’escalier qui les ramenait au rez-de-chaussée. Quand il ouvrit la porte, il constata que l’orage s’était éloigné et se dirigeait vers le nord, tonnant de plus belle alors qu’il prenait la direction des Highlands.
– Bien entendu, pas un mot de tout ça à quiconque, glissa Alisdair à l’oreille de Masaharu en sortant.
– Pour qui tu me prends ? demanda le Sorcier pour la deuxième fois de la soirée.
– On n’est jamais trop prudent. Je peux savoir par quoi tu comptes commencer ?
Un sourire étira les lèvres du Sorcier. Il savait pertinemment quelle était la chose à faire.
– Je crois qu’il est temps pour moi de contacter nos amis.
– Jace et Bree ? s’étonna le Demi-Géant en fronçant les sourcils. Je croyais que tu ne pouvais pas le faire !
– Je suis un Animeto, Alisdair. Crois-moi, j’ai plus d’un tour dans mon sac.