Chapitre 5

Le manoir McCullen

 

Un petit sourire triste fleurit sur le visage de Bree. Si l’ironie était une image, c’était définitivement celle-ci.

Rien n’avait changé depuis qu’elle était partie, presque deux cents ans plus tôt. Le domaine était intact, comme s’il avait été entretenu tout ce temps, attendant qu’un membre du clan McCullen fît son apparition.

À côté d’elle, Jace n’osait piper mot. Leur arrivée ici ne pouvait être un hasard, mais pourquoi un Feu Follet les avait-il menés devant un vieux manoir ? Craignant un piège, il fourra ses mains dans sa poche et serra ses doigts autour d’une grue explosive.

Il tourna la tête vers Bree, toujours absorbée par le lieu. L’Oracle devinait qu’elle était déjà venue ici et que le manoir possédait une quelconque place dans son histoire. Il serait toujours temps de lui poser des questions plus tard. En attendant…

– Tu veux qu’on entre ?

Bree pinça les lèvres. Entrer par la même porte qu’elle avait claquée en jurant de ne plus jamais revenir ? Elle hésita. Après tout, Lachlann était mort depuis longtemps et elle s’était toujours figuré le manoir en ruines. Le voir ainsi, parfaitement conservé après la mort du clan, titillait sa curiosité.

Un coup de tonnerre acheva de la convaincre. Ils étaient déjà trempés et, si la pluie se mêlait de nouveau de la partie, ils allaient attraper la mort. Au moins, à l’intérieur, ils seraient au sec.

– Allons-y.

Ils avancèrent sur le chemin qui les séparait de la grille, laquelle s’ouvrit sans aucune difficulté. Puis, ils parcoururent les derniers mètres avant la porte du manoir. Sur le seuil, une boule s’incrusta dans l’estomac de Bree.

– Tu crois que c’est un piège ? chuchota Jace.

– Non… Il n’y a qu’une seule personne au courant que j’ai vécu ici. Une seule personne encore vivante, je veux dire.

Jace accueillit la nouvelle avec un goût amer et réalisa qu’il avait encore beaucoup à apprendre sur Bree. Il avait mille questions à lui poser, mais cela devrait attendre. Dans leur dos, la pluie se remit à tomber et acheva de les convaincre d’entrer.

Timide, Bree frappa à la porte. Ils attendirent quelques instants et, comprenant que personne ne viendrait leur ouvrir, elle actionna la poignée.

Elle fut surprise de constater que la porte n’était même pas verrouillée. Ils entrèrent sans le moindre effort et refermèrent le lourd battant derrière eux, se retrouvant dans le noir total.

– Tu as une allumette ? s’enquit Bree.

– J’ai mieux que ça.

Jace dégaina son téléphone et actionna la lampe torche sous le regard courroucé de Bree.

La lumière leur révéla un vaste hall, surplombé par un immense escalier qui desservait les étages. Au sol, la pierre était recouverte par plusieurs tapis à la couleur fanée par le temps. Bree leva la tête pour observer les murs, du même granit sombre que dans son souvenir.

Non, rien n’avait changé, et tout était encore trop bien entretenu.

– C’est louche, lâcha-t-elle du bout des lèvres.

– On est au moins d’accord sur ce point ! Tu m’expliques cette histoire ou tu préfères retourner à la voiture d’abord ?

– Chut ! J’entends quelque chose…

La Selkie se plaça devant Jace et fourra à son tour une main dans sa poche pour en sortir une grue explosive. Elle laissa le silence les englober complètement, affûtant son ouïe pour tenter de percevoir le moindre son suspect.

Des pas se rapprochaient, elle en était certaine. Un bruit de tissu froissé lui fit froncer les sourcils et elle plissa les yeux tandis qu’une silhouette se découpait dans la pénombre. Le cœur de Bree se serra. C’était impossible.

– Morag ?

Un claquement de doigts plus tard, les torches accrochées aux murs du hall s’embrasèrent d’un coup, illuminant ses occupants. La Selkie écarquilla les yeux, se demanda si elle n’était pas en train de rêver. Mais, en face d’elle, un sourire acheva de la convaincre que tout cela était bien réel.

– Morag, c’est bien toi ?

La femme qui lui faisait face hocha la tête. Jace lui trouva une ressemblance frappante avec la Glaistig du manoir des Highlands, près du Loch Ness. Même chevelure qui cascadait jusqu’au sol, même visage harmonieux si on enlevait le nez énorme qui trônait au milieu de la figure. Jace comprit en remarquant le tablier noué autour de sa taille.

La femme ne ressemblait pas seulement à une Glaistig. C’était une Glaistig, une créature magique qui tenait lieu de domestique rattachée aux maisons écossaises.

– Tu me reconnais ? demanda Bree en s’approchant un peu plus.

La Selkie sentait l’émotion la gagner alors que Morag hochait la tête, un sourire barrant toujours son visage. Contrairement à elle, la Glaistig avait changé. Ses cheveux, autrefois d’un noir corbeau, étaient désormais blancs comme neige. Les rides avaient creusé leur sillage sur son visage et, quand elle leva ses doigts maigres vers les joues de Bree, cette dernière ne put retenir une larme.

– Bree… intervint Jace. Je ne comprends rien à ce qu’il se passe.

Bree renifla et s’arracha à l’étreinte de Morag. Émue, elle se retourna vers Jace et lui prit les mains pour le convaincre de s’avancer.

– Excuse-moi, c’est juste… Je ne m’attendais pas à ça. Jace, voici Morag, la Glaistig du manoir McCullen. C’est elle qui s’est occupée de moi quand je suis arrivée ici. Morag, je te présente Jace. Mon… euh…

Bree se mordit la lèvre. Elle ignorait comment elle devait présenter Jace ; ils n’avaient pas vraiment eu le temps d’avoir une discussion sur ce qu’ils représentaient réellement l’un pour l’autre. Néanmoins, devant les sourcils froncés du jeune homme, elle se hâta d’achever sa phrase.

– Mon petit-ami.

Elle détesta ces mots au moment même où ils franchirent ses lèvres. Pour elle, Jace était bien plus que cela, mais elle ignorait encore comment l’exprimer.

Cependant, l’Oracle sembla satisfait et son visage se radoucit. Il salua Morag d’un hochement de tête :

– Je suis ravi de faire votre connaissance.

La Glaistig lui sourit à son tour et leur montra le salon, les invitant à entrer.

– Elle ne parle pas ? glissa Jace à l’oreille de Bree.

– Non. Toutes les Glaistigs sont muettes.

Morag les précéda dans le salon et claqua de nouveau des doigts pour allumer les torches. Elle les guida jusqu’à un âtre immense où un feu brûlait déjà. Les deux compagnons se précipitèrent devant pour profiter de la chaleur : ils étaient toujours trempés et grelottaient de froid. Morag leur tendit deux grosses couvertures qu’elle sortit d’un placard et se mit à tirer sur le sweatshirt de Jace.

– Je ne comprends pas, se défendit l’Oracle.

– Elle veut que tu lui donnes tes vêtements, répliqua Bree qui avait déjà retiré son trench. Elle va les mettre à sécher.

– Oh… Merci.

Ils entreprirent de se déshabiller, se débarrassant de leurs pantalons gorgés d’eau. Bientôt, ils ne furent plus qu’en sous-vêtements dans le grand salon. Alors que Morag disparaissait dans une pièce annexe, Bree détacha ses cheveux et les essora sur le tapis.

– Alors, tu as vécu ici… commença Jace.

Bree se redressa et enroula la couverture de Morag autour de ses épaules, puis lui adressa un sourire contrit.

– Oui… c’était il y a longtemps. Après m’être réveillée à Sandwood Bay, j’ai erré pendant plusieurs jours. Tout est assez flou. C’est Lachlann qui m’a trouvée, pas très loin d’ici, sur la plage d’Oldshoremore. Il m’a recueillie.

– Lachlann ?

La frustration d’avoir été mis à l’écart d’une telle histoire disparaissait peu à peu, laissant place à la curiosité. Il déploya lui-même une couverture et s’assit près de la cheminée. Ouvrant les bras, il invita Bree à venir s’y blottir pour se réchauffer. La Selkie n’hésita pas une seconde.

– Lachlann McCullen, répondit-elle enfin. Le défunt propriétaire du manoir. C’était un homme bon, généreux. Il y avait toujours du monde ici, créatures magiques comme mortels. Tout le monde vivait en parfaite harmonie, et en toute connaissance de cause.

– Il savait que tu étais une Selkie ?

– Bien sûr. Il m’a même aidée à chercher ma peau. Sans succès, évidemment.

Bree laissa son regard dériver dans les flammes de la cheminée, comme hypnotisée par leur mouvement. Elle n’avait pas songé à toute cette histoire depuis au moins dix ans, voire même davantage. Pourtant, revenir ici remuait bien plus de choses en elle qu’elle voulait bien l’avouer.

– C’est pour ça que tu es partie ? Pour continuer de chercher ta peau ?

Elle grimaça et ramena ses genoux contre elle, laissant ses pieds profiter un peu de la chaleur de l’âtre.

– Pas tout à fait, non. Nous nous sommes disputés. Lachlann voulait que j’épouse son fils, que je devienne une McCullen et que j’assure la descendance du clan. J’ai refusé.

Imaginer Bree mariée à un Highlander fit naître une pointe de jalousie dans le cœur de Jace. Il tourna la tête pour embrasser son épaule dénudée, inspira son odeur pour se rappeler que, de tous les hommes – ou femmes – qui avaient pu un jour croiser son chemin, c’était lui qu’elle avait choisi.

– Il n’était pas ton style ? plaisanta-t-il, un peu rassuré.

– C’est plutôt moi qui n’étais pas le sien, sourit Bree, amusée. Disons qu’il préférait la compagnie du garçon d’écurie.

– Je vois.

La Selkie frissonna tandis que les lèvres de Jace remontaient jusqu’à son cou. Il repoussa quelques mèches mouillées, suivit la ligne de sa mâchoire avec sa bouche et s’arrêta à quelques millimètres de ses lèvres.

– Il y a encore quelque chose que je ne comprends pas, chuchota-t-il.

– Quoi donc ?

– Tu t’appelles bien McCullen, non ? Comment as-tu fait pour prendre ce nom si tu ne t’es pas mariée avec lui ?

– Moi aussi, j’aimerais bien le savoir ! tonitrua une voix dans leur dos.

Ils sursautèrent et se retournèrent brusquement, s’enroulant davantage dans les couvertures pour cacher leurs petites tenues. Un long frisson glacé prit Bree au ventre alors qu’une forme blanche et vaporeuse lévitait jusqu’à eux.

Le fantôme de Lachlann McCullen.

 

– Alors ? J’aimerais avoir une explication, Breena !

Bree grimaça en entendant son nom complet. Devant eux, le fantôme de Lachlann avait posé ses mains sur ses hanches et les fixait d’un regard noir. Enfin, aussi noir que le regard d’un fantôme puisse l’être.

La couverture serrée autour de ses épaules laissait entrevoir le caleçon de Jace qui émit un gémissement gêné. L’homme qui lui faisait face avait beau être un spectre, il possédait une tout autre prestance. Un kilt tombait sur ses genoux, retenu à la taille par une épaisse ceinture. Il portait également un tartan en travers de sa poitrine, par-dessus une chemise laissée entrouverte au niveau du col. Une fine moustache parsemait le dessus de ses lèvres ourlées et d’épaisses boucles argentées lui tombaient sur le front. Jace n’en doutait pas ; autrefois, Lachlann McCullen avait sûrement été un très bel homme.

– C’est un plaisir de te revoir, Lachlann, lâcha finalement Bree du bout des lèvres. L’éternité te va bien au teint.

Le visage du fantôme se para d’une moue énervée.

– Te fiche pas de moi ! Comment oses-tu remettre les pieds ici, après tout ce temps ?

– Qu’est-ce que tu vas faire ? Me mettre dehors ? Ah non, c’est vrai, tu ne peux pas. Tu es mort !

Jace tourna la tête vers Bree, effaré. Était-elle réellement en train de provoquer le fantôme d’un puissant Highlander ? Peu rassuré, il chercha Morag du regard. Il n’avait qu’une envie : qu’elle revienne avec leurs affaires pour qu’ils puissent se carapater loin d’ici.

– Mort ou pas, c’est encore chez moi, ici ! tonna Lachlann. Alors, tu vas me dire pourquoi tu te fais appeler McCullen ? Aurais-tu épousé un des bâtards de mon frère ? Sois maudite, espèce de…

– Je n’ai épousé personne, Lachlann.

La déclaration de Bree suffit à réduire le fantôme au silence. La colère déserta subitement son visage et il s’approcha d’elle. Un frisson parcourut l’échine de Jace ; il ignorait pourquoi, mais les revenants le mettaient terriblement mal à l’aise.

– Si tu n’es pas mariée à un McCullen, alors comment… ?

Bree soupira et tomba sur un fauteuil près du feu. Elle resserra la couverture contre elle, entoura ses jambes de ses bras et expliqua :

– Quand je suis partie d’ici après notre dispute, je n’avais nulle part où aller. Je voulais retrouver ma peau à tout prix, mais… Je n’avais pas compris ce que signifiait être une femme seule, à cette époque. J’ai commencé à travailler dans une auberge, à Thurso. Quand la tenancière m’a demandé mon nom, j’ai répondu McCullen sans réfléchir. Je me disais qu’il me protégerait, que la réputation de ton clan me permettrait de vivre tranquillement au moins quelque temps.

Le fantôme de Lachlann s’écroula sur le canapé, comme s’il était une marionnette dont on avait subitement coupé les fils. Il ne lâchait pas Bree du regard, hésitant à fondre sur elle pour lui hurler dessus ou pour se réjouir de son retour. Jace l’observait sans rien dire et se faisait le plus petit possible. Au bout d’un long moment, Lachlann se redressa et s’exclama :

– Usurpatrice ! Oser te servir de mon nom alors que je t’ai protégée pendant des années, que je t’avais proposée en mariage à mon unique fils ! Ingrate !

Attirée par tout ce raffut, Morag revint en trombe. Elle s’interposa entre la Selkie et le fantôme et leva son doigt bien haut. Bien qu’aucun son ne sortît de sa bouche, la colère était partout sur les traits de la Glaistig et Jace songea qu’à bien y réfléchir, il avait encore plus peur d’elle que de Lachlann.

– Mais, Morag, protesta ce dernier comme un enfant qu’on venait de gronder, c’est elle qui ose revenir ici après être partie comme une furie !

Indifférente à ses justifications, Morag pinça les lèvres et indiqua la sortie au fantôme. Derrière la domestique, Bree n’en croyait pas ses yeux. Morag avait toujours eu une autorité indiscutable, mais de là à tenir tête au maître des lieux…

– Vous avez de la chance qu’il soit tard et qu’il fasse un temps de chien, capitula Lachlann après un long duel de regards avec sa Glaistig. Vous pouvez rester ici pour la nuit. Mais on en reparlera, Breena.

– C’est Bree, le corrigea-t-elle.

Le fantôme et la Selkie partagèrent un silence lourd de sens, ponctué de regards assassins. Puis, dans un souffle, Lachlann disparut comme il était venu.

Jace inspira un grand coup, soulagé. Soudain épuisé, il se laissa tomber sur l’accoudoir du fauteuil de Bree et se colla à elle.

– Merci, Morag, chuchota la Selkie.

La Glaistig se retourna, un immense sourire barrant son visage. Elle haussa les épaules, comme pour leur signifier qu’il n’y avait rien de plus normal. Malgré le fait qu’elle soit muette, Jace trouvait facile de la comprendre.

Avec son doigt, Morag leur désigna l’étage, puis posa ses deux paumes sur sa joue en fermant les yeux.

– Elle nous propose d’aller dormir, traduisit Bree.

– J’avais deviné.

Main dans la main, toujours emmitouflés dans leurs couvertures respectives, ils suivirent la domestique à travers le manoir. Peu rassuré, Jace regardait de tous les côtés de peur de voir Lachlann surgir de nouveau. Mais le fantôme semblait parti pour de bon et, bientôt, ils parvinrent devant une porte close au bout du couloir de l’étage.

– C’était ma chambre, glissa Bree à l’oreille de Jace.

Lorsque Morag poussa le battant, une vague d’émotions submergea la Selkie. Là non plus, rien ne semblait avoir changé. Même lit de bois, même coiffeuse installée près de la fenêtre, même odeur de sel et de menthe qui embaumait la pièce. Bree s’avança avec la sensation de mettre le pied dans un souvenir.

Morag leur désigna deux chemises qu’elle avait étalées sur une chaise, puis leurs vêtements en train de sécher devant la cheminée privée de la chambre. Sans se départir de son sourire, elle déposa un baiser sur la joue de Bree, caressa celle de Jace et sortit à pas feutrés.

– Bon sang, lâcha l’Oracle en s’écroulant sur le lit et en laissant tomber sa couverture. Tout ça est…

– Inattendu ?

Bree s’allongea à son tour et se glissa sous les draps, boudant la chemise proposée par Morag. Elle préférait dormir nue, de toute façon.

Jace ne tarda pas à la rejoindre et se pelotonna contre elle. Alors qu’elle s’attendait à ce qu’il l’assaille de questions, il n’en fit rien et resta étrangement silencieux. Néanmoins, la Selkie sentait que ça n’allait pas durer.

– Je peux te demander quelque chose ?

Bree sourit et se retourna pour faire face à Jace. De toute manière, elle lui devait bien quelques explications.

– Je t’écoute.

Dans la pénombre de la chambre, leurs nez se frôlaient. Bree aurait pu franchir les millimètres qui les séparaient pour l’embrasser et le faire taire, mais elle attendit la question.

– Si McCullen n’est qu’un patronyme emprunté… Quel est ton vrai nom ?

Le sourire disparut pour laisser place à une moue mélancolique.

– Je n’en ai pas. Je suis née dans l’océan et, quand je me suis réveillée sur cette plage, je n’avais que mon prénom dans la tête. C’est ainsi. Je n’ai ni nom ni famille.

Le cœur de Jace se serra : il s’en voulait de faire remonter à la surface tant de souvenirs pénibles. Lentement, il fit courir ses doigts sur la joue de Bree, entortilla une mèche autour de son index et plongea son regard dans le sien.

– Si tu l’acceptes, je peux être ta famille, proposa-t-il dans un soupir.

Bree l’embrassa pour toute réponse. Et, dans ce baiser au goût de larmes et de nostalgie, il décela la promesse solennelle de ce qu’ils représentaient désormais l’un pour l’autre.