Chapitre 6

Mensonges et faux-semblants

 

Dans le bureau d’Alisdair, les torches avaient pris une teinte rouge sombre. Les flammes changeaient de couleur pour correspondre à son humeur. Et, à cet instant précis, le Demi-Géant se sentait capable de tuer quelqu’un tant il était énervé.

Quelqu’un, mais pas n’importe qui.

Il soupira, ferma les yeux et renversa sa tête en arrière. Le visage du Ministre Gailman se dessina sous ses paupières, avec son éternel sourire suffisant et ses cheveux parfaitement domptés.

Ainsi donc, songea Alisdair, ce chien est de mèche avec la Nécromancienne. Pire encore : c’est son frère.

La veille, il avait rendu visite à Masaharu qui l’avait entretenu des révélations de Bree et de Jace. Le Demi-Géant avait dû faire appel à toute sa patience pour ne pas envoyer son poing dans un mur. Il se doutait que le Ministre était louche, mais il avait été loin d’imaginer s’être fait rouler de cette façon.

Las, il secoua la tête et se pencha de nouveau sur son travail. Son bureau était plein à craquer de paperasse, de dossiers en cours, en retard, à traiter d’urgence. Son regard dériva vers une histoire de vol à l’étalage dans la boutique d’une Sirène qui faisait des bijoux en coquillage et fronça les sourcils. Pourquoi diable cette affaire se retrouvait-elle sur son bureau ?

Sa gorge se serra. D’ordinaire, c’était Bree qui s’occupait de ce genre de choses et, lorsqu’elle était elle-même prise par une enquête, elle s’arrangeait pour attribuer la mission à un autre agent. La Selkie le secondait depuis tant d’années que, sans elle, le Demi-Géant était perdu.

Il mit le dossier de la Sirène sur la pile de droite, où il placerait désormais les affaires à déléguer – il n’était jamais trop tard pour essayer de s’organiser, après tout. Toujours dans une optique de tri, il ouvrit un nouveau feuillet et se figea.

Le visage de Jacklyn Forbes, figé par la mort, le renvoya à sa propre incompétence. Depuis qu’ils avaient retrouvé le corps de la Harpie dans l’appartement de Bree, Alisdair n’avait toujours rien ordonné à son sujet, sinon qu’on procède à une autopsie poussée. Dans un soupir, il parcourut le rapport de l’Elfe légiste qui ne lui apprenait rien de nouveau. Jack l’Éventreur était morte des suites d’une blessure au ventre, probablement causée par un coup d’épée qui l’avait transpercée de part en part.

La veille, Masaharu lui avait aussi fait part de ce mystère. Selon Bree, Jacklyn aurait été ressuscitée par la Nécromancienne, sans doute juste après s’être noyée dans la Tamise en 1888. Mais dans quel but ? Et pourquoi la Harpie avait-elle attendu tout ce temps pour passer de nouveau à l’acte ?

Trop de questions. Pas assez de réponses.

Un coup discret frappé à sa porte le sortit de ses pensées.

– Entrez !

La tête de Phil, l’ex-coéquipier de Bree, apparut dans l’encadrement.

– Je ne te dérange pas ?

Alisdair lui répondit en grognant.

– Il y a quelqu’un qui voudrait te voir. C’est assez inhabituel…

– Qui donc ?

Phil se mordit la lèvre, visiblement gêné.

– Eh bien…

– Bon, poussez-vous, sinon je sens qu’on va y passer la nuit.

Alisdair n’eut pas le temps de reconnaître la voix de Nakoma que, déjà, la mère de Jace se faufilait entre Phil et la porte. Elle entra en trombe et se posta devant son bureau, les poings sur les hanches.

– J’essaie de vous joindre depuis plusieurs jours, cracha-t-elle sans s’embarrasser des formalités d’usage. Vous m’évitez.

Le Demi-Géant se racla la gorge. Bien que Nakoma fut minuscule, elle l’avait toujours impressionné – même s’il prétendait le contraire.

– Je ne vous évite pas, Nakoma, répondit-il en s’enjoignant au calme. Mais, comme vous pouvez le constater, j’ai beaucoup de travail.

– Je me fiche de votre travail ! Votre priorité devrait être d’innocenter mon fils ! Et Bree !

Alisdair se mordit la joue et baissa les yeux pour ne pas croiser le regard sombre de l’Amérindienne. Elle n’allait pas aimer sa réponse.

– Je regrette, mais en l’absence de nouveaux éléments dans le dossier, tout prouve qu’ils sont coupables.

Il ne pouvait pas lui dire la vérité, pas ici du moins. La BPCM n’était plus un endroit sûr et il était certain que Gailman avait des espions partout.

– J’espère que vous vous fichez de moi !? s’exclama Nakoma en prenant une teinte semblable à celle des torches sur les murs.

Alisdair se recroquevilla sur son siège, prêt à subir son courroux dévastateur.

– Comment pouvez-vous croire une chose pareille ? Jace n’est qu’un gamin et Bree… Bon sang, Alisdair, elle est votre amie !

Le chef de la BPCM pinça les lèvres et opina. Il savait tout cela, il n’avait pas besoin qu’on le lui rappelle.

En face de lui, Nakoma s’écroula sur une chaise et mit sa tête entre ses mains. Alisdair écarquilla les yeux en voyant ses épaules se secouer. Bientôt, le bruit de lourds sanglots emplit la pièce et, le cœur serré, il n’eut d’autre choix que de se lever pour aller la consoler.

– Allons, Nakoma, ressaisissez-vous. Je suis sûr qu’il y a une explication rationnelle à tout cela et, dès que nous aurons retrouvé Jace et Bree, nous les interrogerons. Je vous promets qu’il ne leur arrivera rien.

Promesse qu’il ferait son maximum pour tenir. Nakoma devait sentir que ses paroles étaient bancales, car elle pleura de plus belle.

– Avez-vous récupéré Fergus ? Au moins, vous avez de la compagnie…

Lentement, Nakoma se redressa et hocha la tête. Alisdair lui tendit un mouchoir qu’elle plaqua sur son nez avant de faire un bruit de trompette. Le regard du Demi-Géant glissa sur ses yeux gonflés et ses traits tirés par l’inquiétude et songea qu’il ne devait pas avoir meilleure mine.

– Je voudrais tant… hoqueta-t-elle. Le serrer dans mes bras. Mon garçon…

– Vous savez comme moi que Bree ne laissera jamais rien lui arriver.

Cette pensée sembla la rassurer un peu. Ne rien dire à Nakoma était plus dur que ce qu’Alisdair aurait pensé, mais c’est ce que Jace avait voulu. Avant de libérer Bree, il lui avait fait promettre de laisser sa mère en dehors de tout ça et de ne pas la mêler à leurs affaires.

Décision qu’Alisdair ne pouvait qu’approuver. Avec Gailman qui traînait dans les parages, Nakoma était plus en sécurité dans la société mortelle. Du moins, pour le moment…

Nakoma finit par se relever et rendit son mouchoir à Alisdair, lequel refusa poliment.

– Gardez-le. J’en ai d’autres.

Elle acquiesça en silence et se redressa de toute sa hauteur, reprenant sa posture de femme digne et inflexible. Elle fit quelques pas vers la porte et se retourna, la main sur la poignée. Lorsqu’elle planta son regard dans celui du Demi-Géant, il y lut toute la détresse d’une mère et la promesse silencieuse que, s’il arrivait malheur à son fils, elle le tiendrait pour responsable.

– Ils ne sont pas coupables. J’en suis persuadée.

Alisdair hocha la tête. Le contraire ne lui avait jamais effleuré l’esprit.

– Prenez soin de vous, Nakoma.

Elle sortit sans rien ajouter d’autre et il s’écroula à son bureau, épuisé. Il se faisait trop vieux pour ce genre de choses. À plus de quatre cent cinquante ans, il estimait avoir amplement mérité sa retraite. Si seulement Bree était là pour prendre la relève…

De nouveaux coups frappés à la porte le firent sursauter et il aboya :

– Quoi, encore !?

– C’est moi ! répliqua une voix enjouée.

Alisdair déglutit. Sans attendre de réponse, Jess entra et fit onduler ses longs cheveux roses.

La traîtresse. Ou plutôt, la taupe. Une fois de plus, Alisdair se maudit de ne pas avoir écouté Bree.

Jeune agente arrivée de Grèce l’an passé, Jess ne perdait jamais l’occasion de faire du zèle. Il était vrai qu’elle était excessivement sympathique et, à la BPCM d’Édimbourg, elle n’avait eu aucun mal à se faire une place parmi ses nouveaux collègues.

Alisdair réprima l’envie de traverser la pièce pour lui envoyer son poing dans la figure. Masaharu l’avait, bien sûr, mis au parfum. Jess était en réalité Hilgins, un Djinn sous couverture à la solde de la Nécromancienne et, par conséquent, de son abominable frère.

– Qu’est-ce que tu veux ? aboya le Demi-Géant, renonçant à feindre la sympathie.

Vexée par son ton agressif, Jess perdit son sourire et releva vers lui des yeux larmoyants en balbutiant :

– Le… le Ministre vous attend dans le salon du fond…

Alisdair soupira. Il y a encore quelques jours, il aurait avalé son petit manège et se serait excusé de lui avoir parlé de la sorte. Désormais, voir sa lèvre trembler lui donnait tout bonnement envie de pendre la Nymphe par les pieds au milieu de la BPCM.

– J’y vais, maugréa-t-il.

Il se rappela qu’il devait faire profil bas. Personne ne devait se douter qu’il savait autant de choses, ni Jess/Hilgins, ni Gailman. Son comportement devait être exemplaire et, surtout, le même que d’habitude.

Il referma la porte sous le regard attentif de Jess, puis verrouilla l’entrée de son bureau avant de placer la clé autour de son cou, pendentif d’une chaîne qu’il ne quittait jamais. C’était la règle numéro un de tout bon chef de BPCM.

Ne jamais laisser son bureau ouvert.

Alors qu’il prenait la direction du salon du fond, Jess lui emboîta le pas.

– On peut savoir ce que tu fiches ? s’enquit le Demi-Géant en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule.

– Eh bien, le Ministre m’a demandé de vous accompagner…

– Bien sûr qu’il te l’a demandé, marmonna-t-il dans sa barbe.

– Je vous demande pardon ?

– Rien.

En être réduit à raser les murs dans son propre Q.G. le mettait hors de lui. Il espérait que Bree trouve vite ce qu’elle était partie chercher, car il se sentait incapable de supporter cette situation bien longtemps.

– Ah ! Alisdair ! s’exclama Gailman en le voyant apparaître dans l’encadrement de la porte. Je vous en prie, entrez. Je vous attendais.

Alisdair se garda bien de lui dire qu’il n’avait pas besoin de son autorisation pour entrer. Au lieu de quoi, il s’exécuta en silence et prit place dans un fauteuil en face du Ministre.

– Merci, Jess. Vous pouvez retourner à votre poste.

– Bien, monsieur le Ministre.

Le Demi-Géant passa son regard de l’un à l’autre. Sans Bree, jamais il n’aurait pu deviner qu’ils se connaissaient. Ni l’un ni l’autre ne trahissait sa véritable nature. Leur plan devait être parfaitement rodé et, quoi qu’ils veuillent, ils étaient en position de force pour l’obtenir.

– Comment vont les affaires, mon cher Alisdair ? lui demanda Gailman une fois que Jess fut partie.

– Lentement, étant donné que je dois vous faire un compte rendu tous les jours pendant une heure.

Il se mordit la langue sitôt que ses paroles eurent franchi la frontière de ses lèvres. Par chance, le Ministre ne sembla pas se vexer et se mit à rire.

– Votre humour me ravit. Néanmoins, vous savez que nos petits entretiens sont nécessaires. Afin que vous gardiez le cap.

– Bien entendu.

Il observa le Ministre se pencher vers la table et se servir une tasse de thé.

– Vous en voulez ?

– Non, merci. Je préfère les boissons plus fortes.

Et, après leur entrevue, il aurait bien besoin d’un verre. Ou deux. Ou trois.

– Vous serez ravi d’apprendre, commença Gailman en se renfonçant dans son siège, que la milice a pris ses quartiers dans les anciens locaux de la BPCM anglaise. Notre ami commun, Luke Quill, a été démis de ses fonctions de chef de la BPM. Étant donné qu’il n’est qu’un mortel, j’ai préféré ne pas le réengager…

Alisdair tiqua. Il ne connaissait que peu Quill, mais il avait aidé à libérer Bree. Cela suffisait à lui inspirer la plus grande sympathie et il se promit de se renseigner à son sujet dès que possible.

– Et le Gouverneur Mantropoulos ? s’enquit Alisdair. Est-il rétabli ?

– Son état se dégrade de jour en jour. Je crains de ne devoir faire une terrible annonce dans les semaines à venir… Mais ne parlons pas de ça.

Le Demi-Géant sentit ses entrailles se tordre. Si le Gouverneur Mantropoulos mourait et que ce Selkie arriviste prenait sa place, il ne donnait pas cher de leurs peaux.

– De quoi vouliez-vous m’entretenir ?

Gailman lui adressa un sourire carnassier qui contrastait avec la mélancolie de son regard.

– De l’agent McCullen, bien entendu. Et de l’agent Miller.

Un frisson parcourut l’échine d’Alisdair. Malgré de nombreuses années de pratique, il n’avait jamais été doué pour le mensonge. Mais, face au Ministre, il devait mettre toutes les chances de son côté.

– J’ai envoyé des agents à leur recherche, si c’est ça que vous voulez savoir. D’autres enquêtent sur la façon dont Jace s’y est pris pour faire sortir Bree des cachots de la BPM. J’ai aussi lancé un mandat de recherche concernant Athéna.

Athéna était une Gorgone dont Bree s’était occupée, quelques mois plus tôt. Accusée d’avoir pétrifié son compagnon mortel, la jeune femme avait plaidé la légitime défense, et cette affaire avait créé la discorde entre la BPCM et la BPM d’Édimbourg. C’était d’ailleurs en partie à cause de cette histoire qu’Alisdair se retrouvait sous tutelle du gouvernement magique.

En s’échappant, Bree avait tenu à libérer Athéna, elle aussi prisonnière de la BPM. Quill s’était occupé de la rapatrier chez elle, en Grèce, en toute discrétion.

– Et vous avez des résultats ?

Alisdair piqua un fard et feignit la culpabilité avec talent. Gailman n’était pas obligé de savoir qu’il avait mis les pires agents de la BPCM sur le coup. Ces incapables n’étaient pas près de trouver quoi que ce soit.

– Hélas, non… Le monde est vaste, ils pourraient être n’importe où à l’heure qu’il est.

Le sourire de Gailman s’effaça. Visiblement, ce n’était pas la réponse qu’il attendait.

– Je pensais avoir été clair, Alisdair, grinça-t-il en reposant sa tasse de thé sur la table. Je veux que vous les retrouviez, et vite. Ce sont de dangereux individus qui menacent notre société et ils doivent répondre de leurs actes.

Alisdair se retint de répondre que, si dangereux individu il y avait, il se trouvait dans cette pièce. Gailman jouait son rôle à la perfection, si bien qu’il se surprit à douter de Bree. Avait-elle bien vu, ce soir-là, le Ministre se tenir aux côtés de Siobhan et l’appeler sa sœur ?

Non, il devait avoir confiance. Il n’avait que trop chassé les soupçons de la Selkie, et voilà où cela l’avait mené. Gailman était son ennemi, il n’aurait de cesse de le prouver.

– Vous avez été tout à fait clair, monsieur le Ministre, répliqua-t-il. Néanmoins, je me dois de vous rappeler que mes fonctions impliquent maintes responsabilités. Même si retrouver l’agent McCullen et l’agent Miller est ma priorité, bien entendu.

– Bien entendu, répéta Gailman.

– J’ai aussi lancé des recherches plus approfondies sur la Nécromancienne, ajouta Alisdair, espérant toucher une corde sensible. Selon le témoignage de Charlotte, c’est elle la plus dangereuse. Après tout, si l’ordre des Nécromanciens a été rayé de la carte, il y a une bonne raison.

Le Demi-Géant aurait juré voir le Ministre tressaillir, mais il se reprit trop vite pour qu’il en fût certain. Il voulut le provoquer davantage et se retint au dernier moment. Gailman ne devait pas se douter de ce qu’il savait.

Jamais.

– Faites ce que vous avez à faire, Alisdair. Mais j’entends avoir des résultats rapidement. Si vous voulez conserver votre poste au moment de la transition…

– La transition ?

– Je l’ai dit l’autre jour, aux funérailles d’O’Ryan. Toutes les BPCM et les BPM vont être réformées. Et il se trouve que celles d’Édimbourg sont les prochaines sur la liste.

Le Ministre se leva et attrapa sa veste, pendue sur un portant à droite de la porte. Il laissait derrière lui une atmosphère pesante, emplie d’hypocrisie et de menaces à peine voilées.

– Je vais devoir m’absenter quelques jours, signala-t-il à Alisdair sur le pas de la porte. Je compte sur vous pour être sage, vu ?

Le Demi-Géant hocha la tête en serrant les poings. Rien ne lui aurait fait plus plaisir que d’attraper le Selkie par le collet et de le noyer dans une bassine d’eau glacée.

– À bientôt, alors !

Il sortit sans attendre de réponse. Une fois qu’il fut dehors, Alisdair respira un grand coup pour relâcher la pression. Puis, il se leva et s’approcha de la desserte, où l’attendait une carafe de Lagavulin.

Oui, il avait désespérément besoin d’un verre.