Les liens du sang

 

Tomàs se retourna une énième fois pour vérifier qu’il n’était pas suivi. Une telle prudence était inutile là où il se trouvait, mais il avait gardé l’habitude de voir des ennemis partout. Et, plus que jamais, il devait faire attention. Si on le reconnaissait, il aurait bien du mal à expliquer ce que fichait le Ministre des Affaires Magiques sur l’île d’Iona, au beau milieu des Hébrides intérieures.

Au moins, en ces terres reculées, le risque d’être aperçu était minime, voire nul. C’était précisément ce qui faisait le charme de cette cachette.

Devant lui, une petite chaumière se découpait dans les lueurs du crépuscule. Siobhan et lui avaient retapé cette maison en ruines perchée sur une colline en attendant de trouver mieux et, surtout, de pouvoir sortir au grand jour. Tomàs voulait le meilleur pour sa grande sœur. Et il était enfin sur le point de l’obtenir.

Il engloutit les quelques mètres qui menaient jusqu’à la porte et frappa sur le battant. Il entendit le bruit d’un ustensile qu’on repose, suivi de pas sur un plancher grinçant. Puis, finalement :

– Qui est là ?

– C’est moi, Tomàs.

– Mot de passe ?

Le Selkie soupira. Il savait ces précautions nécessaires, néanmoins elles l’ennuyaient profondément.

– Naufrage.

La porte s’ouvrit dans un grincement et Siobhan apparut sur le seuil.

Tomàs songea qu’elle avait l’air encore plus fatiguée que la dernière fois. Deux gros cernes creusaient ses paupières et une ride soucieuse plissait son front. Ses cheveux frisés, ramenés en un chignon flou sur le sommet de son crâne, lui conféraient un air un peu fou et terrifiant.

– Il faudra changer de mot de passe, souffla-t-elle en le laissant entrer. Je n’aime pas ce que celui-ci me rappelle.

– À ta guise, sourit Tomàs.

Il referma la porte derrière lui et parcourut la pièce du regard.

La chaumière n’était pas très grande, impression renforcée par le bazar monumental que Siobhan laissait partout. Il ne restait pas une surface libre. Toutes les tables, les chaises et les dessertes étaient occupées par des brocs, des bols emplis d’herbes et d’autres ingrédients indéfinissables, des livres recouverts de runes… La Nécromancienne tira un siège à elle et le débarrassa avant d’indiquer à son frère de s’asseoir.

– Je vois que tu ne chômes pas, commenta Tomàs. On peut savoir ce qui t’occupe l’esprit à ce point ? Je ne t’ai pas vue dans cet état depuis cinquante ans, au moins.

Siobhan pesta et plongea son regard dans celui de son frère. Elle pointa du doigt l’œil qu’elle avait dérobé à l’Oracle et qui contrastait avec le vert naturel de son autre pupille.

– C’est ça qui m’occupe l’esprit ! Pas une seule vision depuis une semaine, rien !

Tremblante de rage, la Sorcière saisit un pilon et commença à broyer des graines de chardon dans un mortier. Tomàs fronça les sourcils ; il avait espéré de meilleures nouvelles.

– Quand tu dis « pas une vision »…

Le regard noir que lui lança sa sœur le dissuada de terminer sa phrase. Soupirant, il retira sa veste et la posa sur le dossier de sa chaise. Il détestait ses habits de Ministre, qu’il trouvait toujours trop guindés, mais il devait admettre qu’ils inspiraient la crainte et l’autorité.

Deux choses qu’il affectionnait par-dessus tout.

– Ce petit malin doit bloquer ses visions, songea Tomàs à voix haute.

– J’avais deviné.

En d’autres circonstances, le ton grognon de sa sœur l’aurait amusé, mais dans ce cas précis, il l’agaçait au plus haut point. S’ils étaient dans cette situation, c’était en partie par sa faute.

– Il l’a probablement compris quand tu as filé chez Bree après avoir eu la vision de Jacklyn en train de la tuer, ajouta-t-il. Ce n’était pas très avisé…

– Et j’aurais dû faire quoi, hein ? s’emporta Siobhan en jetant le contenu de son mortier dans un petit chaudron. La laisser la tuer ? Jacklyn n’aurait jamais dû aller chez Bree de toute façon, ce n’est pas ce qui était convenu. Je t’avais dit qu’on ne pouvait pas lui faire confiance !

– Et pourtant, elle a servi notre cause comme nous l’avions espéré.

La Nécromancienne secoua la tête et, d’un claquement de doigts, alluma le feu sous le chaudron. Elle ensorcela une cuillère en bois pour qu’elle tourne toute seule dans le liquide, puis entreprit de couper ce qui ressemblait à des entrailles de cochon.

– Plus de cent ans à gérer une Harpie colérique et obsessionnelle, maugréa-t-elle. Encore heureux qu’elle ait servi notre cause !

Tomàs sourit au souvenir de Jacklyn. Il était vrai que s’occuper d’elle n’avait pas été de tout repos. Lorsqu’ils avaient repêché son corps dans la Tamise, Siobhan avait failli ne pas réussir à la ramener à la vie. Mais Tomàs avait insisté ; il avait suivi de très près l’affaire de Jack l’Éventreur dans la presse et était persuadé que, tôt ou tard, la Harpie serait l’instrument qui les aiderait à renverser le gouvernement.

Il leur avait fallu être patients, très patients, mais les résultats étaient là. Tomàs était désormais un Ministre haut placé, sur le point de prendre la plus haute fonction du monde magique : Gouverneur. La BPCM et la BPM, trop occupées à se tirer dans les pattes, n’avaient rien vu venir. Bientôt, le monde magique serait à leur merci.

Et leur vengeance serait accomplie.

– Que prépares-tu ? demanda-t-il pour changer de sujet.

– Un petit quelque chose pour forcer notre ami Jace à avoir une vision. Ce petit merdeux croit qu’il peut m’avoir en bloquant son pouvoir… Il oublie à qui il a affaire…

La haine de Siobhan pour l’Oracle était à peine dissimulée, ce qui accentua le sourire de son frère. Il n’aimait jamais autant sa sœur que lorsqu’elle était en colère.

– Si ça peut nous aider à les retrouver… J’étais plus rassuré quand je savais Bree dans une cellule.

– Tu ne sais toujours pas comment elle a réussi à s’échapper ?

Cette fois, les lèvres de Tomàs retombèrent pour former une moue contrariée. À peine avait-il réussi à mettre la Selkie derrière les barreaux qu’elle lui avait filé entre les doigts ! La simple idée que Jace ait pu réussir cet exploit tout seul le plongeait dans une profonde perplexité ; du peu qu’il avait vu de l’Oracle, il tenait plus du gamin inexpérimenté que de l’agent aguerri. Néanmoins, une chose était certaine.

Pour Bree, Jace était prêt à tout.

Il l’avait bien vu, au pied d’Arthur’s Seat, quand Bree était paralysée et que Jace s’était précipité sur elle. Le gamin aurait échangé sa vie contre la sienne, s’il l’avait pu. Le Selkie pinça les lèvres.

Il espérait que ce dévouement ne finirait pas par leur poser problème.

– Tous ses amis ont un solide alibi, finit-il par répondre, mais je ne suis pas dupe. Je suis sûr qu’Alisdair a quelque chose à voir là-dedans, tout comme cette chère Madame Lenoir.

– Breena a toujours eu plus d’un tour dans son sac.

Un éclair de nostalgie passa dans les yeux de Siobhan, vite remplacé par la colère qui la caractérisait si bien. Son couteau s’enfonça de plus en plus vite dans la chair sanglante et elle envoya le tout dans le chaudron, duquel un fumet épicé se dégageait déjà.

– Je t’ai apporté quelques petites choses, lâcha Tomàs en ouvrant le sac qu’il avait posé à ses pieds.

– Quoi donc ?

– Des bricoles. Des pattes de corbeau, du sang de Licorne, du venin de vipère dorée…

Siobhan se détourna pour attraper un bocal empli d’yeux de truite et le vida dans sa préparation.

– Tu es déjà à court de poison pour notre cher Gouverneur ? Je t’en avais pourtant donné une belle dose, la dernière fois…

– Je te rappelle que c’est un Centaure doublé d’un Géant. Il lui faut une belle dose.

– Pas faux. Tu peux tout poser là, répondit-elle en indiquant un coin encore épargné par le capharnaüm environnant.

Tomàs s’exécuta, non sans grimacer à la vue de plusieurs animaux morts sur le plan de travail. Lorsqu’il se détourna, son regard s’accrocha à la page du livre qui était ouvert sur la table du salon.

Le sort de contrôle des âmes.

Son visage prit une moue soucieuse en lisant le premier ingrédient. Un orbe de Yong. Le souvenir de cet échec lui laissa un goût amer sur la langue.

– Il faudra aussi que nous nous occupions de ça, grinça-t-il entre ses dents avant de se rasseoir sur sa chaise.

– Je ne peux pas être partout, protesta Siobhan. Retrouver Breena, voler l’œuf d’un Dragon, tout ça en étant activement recherchée…

– Nous aurions réussi si elle ne s’était pas interposée, pesta-t-il.

L’an passé, Bree avait contrecarré leurs plans en les empêchant de dérober l’orbe du monstre du Loch Ness. Un évènement regrettable qui leur avait fait perdre un temps précieux.

– Quand je pense qu’autrefois, elle était notre alliée, cracha Siobhan.

Son frère releva vers elle un regard assassin.

– Ne recommence pas avec ça. Elle n’a jamais été notre alliée. Breena n’a jamais partagé nos opinions et tu le sais très bien ! La preuve : c’est une agente de la BPCM !

La Nécromancienne secoua la tête et lâcha du bout des lèvres :

– Elle ne se souvient de rien. C’est pour ça que je voulais la ramener ici, peut-être que j’aurais pu…

Tomàs se leva brusquement et tapa du poing sur la table. Siobhan sursauta, voulut reculer, mais son frère attrapa son menton.

– Regarde-moi, ma sœur. Regarde ce qu’elle a fait de moi !

La Sorcière s’exécuta. Au fond du regard de Tomàs, la même mélancolie qui le caractérisait depuis désormais des centaines d’années. Une tristesse que rien ne pourrait chasser ou apaiser.

– Elle n’est pas dans notre camp, lâcha-t-il. Elle ne l’a jamais été et ne le sera jamais. Nous allons la retrouver et la mettre hors d’état de nuire. Avant qu’elle ne se dresse encore une fois en travers de notre chemin.

Siobhan se dégagea d’un coup sec et se saisit de la cuillère qui remuait toujours la potion dans le chaudron. Les yeux baissés, elle évitait soigneusement de croiser ceux de son frère. Satisfait d’avoir eu le dernier mot, ce dernier se détourna et attrapa sa veste.

– Je dois y aller, des affaires m’attendent à Édimbourg. Je compte sur toi pour me prévenir si ta petite mixture fait son effet.

– C’est ça, grommela Siobhan.

Alors que son frère était sur le point de franchir le seuil de la chaumière, elle l’interpella :

– C’est tout de même étrange qu’elle ne se souvienne de rien.

La main sur la poignée, dos à elle, Tomàs sourit.

– Étrange, en effet…