Tomàs Gailman.
Son visage ne cessait de hanter Bree et son nom tournait en boucle dans son esprit. Depuis qu’ils étaient revenus de Sandwood Bay, elle n’avait pas décroché un mot, s’enfermant dans une réflexion profonde.
Tomàs Gailman l’avait maudite.
Cette seule certitude suffisait à rallumer le feu de la colère, éteint en elle depuis longtemps au profit d’une triste résolution. Bree avait toujours pensé qu’elle ne retrouverait jamais sa peau, mais désormais…
– Bon, je crois que j’ai une théorie, lâcha Jace, assis en face d’elle.
Ils étaient retournés au manoir McCullen après que la Lady leur avait dit ne rien savoir de plus. Au moins leur avait-elle donné un peu de grain à moudre. La mine basse, ils s’étaient installés dans le salon et avaient laissé Morag s’occuper d’eux. La Glaistig leur avait servi une collation qu’ils n’avaient pas touchée. Désormais, le thé était froid et la lumière du jour déclinait à travers la fenêtre.
– Bree ? Tu m’écoutes ?
La Selkie secoua la tête et son esprit sortit d’un épais brouillard pour revenir à la réalité. Devant elle, Jace tenait son carnet de notes sur les genoux, crayon à la main. Il avait passé l’après-midi à griffonner dessus et elle s’était laissé bercer par le bruit de la mine du crayon frottant le papier.
– Excuse-moi, souffla-t-elle. Vas-y, je t’écoute.
Jace lui offrit un petit sourire triste et se pencha pour lui attraper la main.
– J’ai tourné le problème dans tous les sens. En sachant ce qu’on sait, il n’y a pas cinquante solutions.
– Cinquante solutions pour quoi ? grogna Bree en fronçant les sourcils. Pour que je retrouve ma mémoire ?
– Euh, non, pour comprendre pourquoi Gailman t’a lancé ce sort. Même si j’imagine que savoir nous aidera à résoudre le problème de l’amnésie.
De sa main libre, Bree se massa la tempe. Tout était si compliqué. Trop compliqué.
– Alors, voilà ce que je pense, lâcha Jace. Même si ça ne m’enchante pas, je pense que Gailman est ton ex-petit-ami.
Un ange passa. Bree observa Jace avec des yeux ronds et se demanda si le manque de sommeil n’avait pas fini par lui attaquer les neurones.
– Quoi ? Impossible.
– Attends, avant de dire ça. Vous êtes tous les deux des Selkies ! Vous vous êtes peut-être rencontrés en mer, ou sur terre, ça n’a pas d’importance. Vous êtes tombés amoureux et vous auriez échangé vos peaux, par amour !
La Selkie s’imagina donner sa peau au Ministre et un long frisson lui parcourut l’échine. Cette simple image la dégoûtait au point de lui donner la nausée. Néanmoins, elle fit signe à Jace de continuer.
– Et puis, un jour, vous vous seriez disputés, tu aurais voulu récupérer la tienne. Il aurait refusé et, comme tu ne voulais plus être avec lui et que du sang de Sorcier coule dans ses veines, il t’aurait condamnée à l’oubli !
Un long silence suivit les paroles de Jace. Bree réfléchissait à toute vitesse et sentait la migraine pointer le bout de son nez. Elle et Gailman ? Cela expliquerait peut-être l’étrange sentiment de malaise lorsqu’elle était en sa présence. Cela expliquerait aussi pourquoi Siobhan la reconnaissait, si elle était son ancienne belle-sœur…
Bree retira sa paume de celle de Jace et prit sa tête entre ses mains. Au plus profond d’elle-même, elle sentait que l’Oracle se rapprochait de la vérité. Mais quelque chose ne collait pas :
– Pourquoi m’aurait-il privée de souvenirs, s’il voulait récupérer sa peau ?
– Peut-être que tu la lui avais déjà rendue, répliqua Jace en haussant les épaules. Ou peut-être qu’il savait déjà où elle était.
La Selkie grogna pour toute réponse. C’était trop pour elle en une seule journée.
– Tu penses que j’ai tort ? s’enquit Jace dans un murmure.
– Je n’en sais rien… Si seulement j’arrivais à me rappeler…
Dans son esprit, sa mémoire était une porte infranchissable, cadenassée par un verrou magique dont elle ne possédait pas la clé.
– Là non plus, il me semble que vous n’avez pas cinquante solutions, intervint une voix terne et rocailleuse.
Jace et Bree relevèrent la tête. Lachlann avançait vers eux, un petit sourire triste peint sur son visage. Il s’affala dans le sofa et posa sa tête sur l’accoudoir en s’allongeant.
– Vous savez ce qui me manque le plus ? commença-t-il en lorgnant les biscuits posés sur la table. La nourriture. Je tuerai pour une bonne côte de bœuf.
Jace s’imagina un instant errer sur terre sans pouvoir avaler quoi que ce soit et grimaça. Il ne pourrait pas supporter une éternité sans hamburger.
– Tu t’expliques ? s’agaça Bree en tapotant ses ongles sur le côté du fauteuil.
– Toujours aussi impatiente, hein ? répliqua Lachlann en lui lançant un regard noir. Ce n’est pourtant pas compliqué. Si c’est une malédiction, il faut la briser, voilà tout !
Bree ricana.
– Et depuis quand tu t’y connais en malédictions, toi ? Tu n’es qu’un mortel…
– Un mortel qui a recueilli nombre de créatures magiques, qui a lu tout ce qu’il fallait savoir sur ce monde ! Alors, garde ta condescendance pour toi si tu veux que je vous aide !
Bree ouvrit la bouche, puis la referma, mouchée. En face d’elle, Jace écarquilla les yeux. C’était la première fois qu’il voyait Bree se faire rabattre le caquet. Même Alisdair n’y était jamais parvenu ; à la BPCM, la Selkie était réputée pour toujours avoir le dernier mot.
Au bout d’un long duel de regards, Bree capitula. Ses traits s’affaissèrent et son visage s’adoucit.
– Excuse-moi, Lachlann, soupira-t-elle. Je n’aurais jamais dû te parler ainsi.
Le fantôme se redressa et pinça les lèvres, puis acquiesça doucement.
– J’accepte tes excuses. Tu as eu une journée compliquée, hein ?
Les yeux de la Selkie brillèrent, mais elle chassa les larmes aussi vite qu’elles étaient venues. Ce n’était pas le moment de s’apitoyer sur son sort.
– Alors, risqua Jace. Les malédictions ?
– Les malédictions ! De ce que je sais, il n’y a que deux possibilités pour en rompre une. Conjurer le sort ou tuer le lanceur dudit sort.
Un sourire cruel élargit les lèvres de Bree. En cet instant précis, rien ne lui aurait fait plus plaisir que de tuer Tomàs Gailman. Mais il lui fallait se rendre à l’évidence, sa fonction allait compliquer les choses. On n’approchait pas aussi facilement d’un Ministre du Haut Gouvernement Magique, encore moins lorsqu’on était recherché.
– Je crois que nous pouvons écarter l’option du meurtre, devina Jace. Comment pouvons-nous conjurer le sort ?
– Eh bien, expliqua Lachlann, toute malédiction est faite pour être rompue. Bien sûr, certaines sont plus compliquées que d’autres. La tâche est ardue en ce qui te concerne, Bree, puisque tu ne sais même pas à quoi le sort fait allusion.
La Selkie soupira et s’affala dans le fauteuil. Même avec les éclaircissements de Lachlann, ils tournaient en rond.
– Mais oui, c’est logique ! s’exclama Jace. C’est comme ça dans tous les contes de fées ! Le prince rompt le sort de la méchante reine en embrassant Blanche-Neige, pareil chez la Belle au Bois Dormant… L’amour triomphe toujours !
– Tu m’as embrassée et pourtant, je suis toujours amnésique.
L’allégresse de Jace descendit comme elle était montée, douchée par le ton morose de Bree.
– Je n’ai pas dit que c’était une science exacte, se justifia-t-il. Ton cas est plus compliqué qu’un conte de fées.
Un long silence s’empara du groupe et chacun se plongea dans une intense réflexion. Jace tenta de voir le verre à moitié plein : au moins, ils avaient avancé, quand bien même il aurait étranglé Gailman de ses propres mains pour avoir jeté un sort à Bree. S’ils ne parvenaient pas à conjurer la malédiction, il envisagerait plus sérieusement cette option.
Un bruit de grattement les sortit de leur torpeur. Tous se redressèrent en sursaut ; Lachlann passa à travers le sofa pendant que Bree se levait, les sens aux aguets.
– Qu’est-ce que c’était ? demanda Jace à voix basse.
– Chut… ça vient de là.
La Selkie avança jusqu’au buffet en bois qui contenait la vaisselle et le service à thé. Au fur et à mesure qu’elle s’approchait, le grattement devenait de plus en plus fort. Jetant un regard interrogateur à ses deux comparses derrière elle, elle posa la main sur la porte du placard et l’ouvrit brusquement.
Deux petits yeux brillèrent dans la pénombre et elle abaissa aussitôt les épaules.
– Oh ! s’exclama Lachlann. Ce n’est que Bob !
Le dénommé Bob sauta à terre et courut vers le fantôme avant d’en faire le tour comme s’il était ravi de le revoir.
– Bob ? s’étonna Jace en haussant les sourcils. Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
Ce qu’il avait au départ pris pour un gros rat n’en était pas un. Il se baissa pour inspecter les longs poils bruns sur la tête de la créature et remarqua le groin qui lui faisait office de museau.
– C’est un Haggis sauvage, répondit Bree d’un ton las en se rasseyant dans le fauteuil. Je vois que tu t’amuses toujours à recueillir des créatures, Lachlann.
– Ce petit bonhomme était perdu ! rétorqua le maître de maison, un air béat sur le visage.
La vision du Highlander, accroupi sur le sol en train de jouer avec le rongeur, laissa Jace pantois. Avant leur discussion quelques instants plus tôt, il n’aurait pas imaginé que Lachlann pût être autre chose qu’aigri et désagréable.
Bree prit de nouveau sa tête entre ses mains et tenta de mettre de l’ordre dans ses pensées. Ils avaient fait des progrès indéniables et, pourtant, ils étaient toujours au point mort.
– Ne te fais pas un nœud au cerveau comme ça, Breena, commenta Lachlann en se redressant. Tu as toujours eu tendance à trop réfléchir.
– Je ne vois pas ce que je peux faire d’autre.
– Il vous faut un regard neuf ! Vous ne connaissez pas quelqu’un d’un peu expert en malédiction ?
Les regards de Jace et de Bree se croisèrent et s’éclairèrent d’un coup. Ils sourirent alors qu’ils articulaient en cœur :
– Masaharu !
– Une malédiction, hein ? Ça expliquerait pas mal de choses…
La petite Hawaïenne se gratta le menton sans cesser de dodeliner des hanches. Jace et Bree avaient décidé de retourner dans la Mini pour être plus tranquilles ; au moins, dehors, ils étaient certains que Lachlann ne pouvait pas les suivre.
– Alors, tu peux nous aider ? demanda Jace, plein d’espoir.
Ils avaient tout raconté à Masaharu dans les moindres détails. La Lady de Sandwood Bay, leur théorie sur Tomàs et Bree… Si le Sorcier s’en était étonné, il n’avait rien rejeté en bloc, conscient qu’il ne fallait négliger aucune piste.
– Malheureusement, je suis loin d’être un spécialiste en malédiction, dit Masaharu en secouant la tête de l’Hawaïenne. Je ne sais rien de plus que ce que vous venez de m’expliquer. Soit vous conjurez le sort, soit vous…
– Tuez le Ministre, acheva Bree.
Jace se blottit contre elle et elle passa son bras sous le sien. Plus que jamais, elle avait besoin de son soutien.
– On ne peut pas faire ça, lâcha l’Oracle. Même si j’aimerais…
– Alisdair aussi aimerait bien ! Il était là hier soir, Gailman ne lui laisse pas une minute de répit.
La Selkie grimaça en songeant au Demi-Géant. Elle espérait de tout cœur qu’Alisdair tiendrait le coup, au moins jusqu’à ce qu’ils découvrent la vérité et une façon de vaincre leurs ennemis.
– Et si Gailman défaisait lui-même son sort ? proposa Jace. Alisdair le kidnappe, le torture…
– Ce n’est pas aussi simple que ça. Un Sorcier ne peut briser la malédiction qu’il a lui-même lancée, même s’il le souhaite. C’est le prix à payer pour utiliser la magie noire.
Un long silence suivit les paroles de Masaharu. Jace passa une main dans ses cheveux, pensif. Si même Masa ne pouvait pas les aider, ils n’avaient plus personne vers qui se tourner.
Comme s’il avait lu dans ses pensées, le Sorcier ajouta :
– Je ne suis peut-être pas spécialiste en malédictions, mais je crois que je connais quelqu’un qui pourrait éclairer votre lanterne.
Bree se redressa, une lueur d’espoir dans le regard.
– Qui donc ?
– Baba Yaga, bien sûr ! Qui de mieux placé que la gardienne des morts pour répondre à vos questions ? Elle en connaît un rayon, en magie noire.
L’idée laissa Jace et Bree sans voix. La dernière fois qu’ils avaient vu Baba, c’était en Russie lors de leur enquête sur Jack l’Éventreur. L’Oracle gardait un souvenir impérissable de sa rencontre avec la Sorcière ; non seulement il avait appris qu’elle et Bree avaient eu une aventure, mais elle lui avait aussi promis qu’ils se reverraient…
– Tu crois qu’elle nous aiderait ? demanda Jace à Bree.
La Selkie haussa les épaules. Baba était un personnage trop excentrique pour être jugé digne de confiance, mais avaient-ils le choix ?
– C’est possible. Mais, de toute façon, je ne vois pas comment nous pouvons la contacter. Envoyer un origami est trop risqué, et je ne pense pas que Baba ait un téléphone portable…
– Je crois plutôt qu’on devrait y aller.
Bree tourna la tête vers Jace, les yeux écarquillés.
– Aller en Russie alors que les BPCM du monde entier sont à nos trousses ? Tu as perdu la tête !?
– Avant de quitter Baba Yaga, elle m’a dit quelque chose. Elle a dit que la prochaine fois que nos chemins se croiseraient, elle aurait quelque chose pour moi. Et je crois que… que ça a un rapport avec ça, acheva-t-il en pointant son bandeau du doigt.
La Selkie lâcha le bras de Jace pour se masser les tempes. La migraine était désormais bien installée et elle se promit de demander une infusion à Morag dès qu’ils seraient rentrés.
– Je peux peut-être vous trouver un Astronoma pour le voyage, proposa Masaharu. J’ai un ami qui me doit un service, près d’Ullapool.
– Tu es sûr qu’il ne nous dénoncera pas ? grogna Bree.
– Sûr, non. Mais il déteste le gouvernement, alors je crois que vous grimperiez dans son estime si vous lui dites que vous êtes des fugitifs. Je vais lui envoyer un origami de ce pas, je vous préviens dès que j’ai la réponse.
Bree hocha la tête et Jace sentit un poids s’envoler de sa poitrine. Au moins, désormais, ils savaient où aller.
– C’est pas l’tout, les jeunes, mais il se fait tard ! Je vais aller dîner avant qu’Hime ne descende pour me tailler les oreilles en pointe. Tâchez de dormir un peu, vous avez des mines affreuses.
Bree salua Masaharu, puis la petite Hawaïenne s’immobilisa.
– Bon… on progresse. Lentement, mais on progresse.
– Et si on n’arrive pas à rompre le sort ?
La question flotta dans l’air, chargée d’angoisse. Jace passa son bras autour de ses épaules et l’attira à lui. Elle se blottit contre lui et s’agrippa à son t-shirt.
– On y arrivera. Fais-moi confiance.
– Encore ton instinct ?
Jace sourit et déposa un baiser sur le sommet de son crâne.
– On peut dire ça, oui.
Ils restèrent longtemps ainsi, serrés l’un contre l’autre. Au-dehors, la nuit entourait la voiture et, au loin, ils entendaient le bruit des vagues percuter les falaises.
– Est-ce que tu as peur ? finit par demander Jace.
– De quoi ?
– De ce que contiennent tes souvenirs.
Bree prit un moment pour réfléchir à la question, puis répondit :
– Je crois que je suis plus curieuse qu’effrayée. Désormais que je sais qu’une malédiction m’en a privée, je me demande ce qu’ils renferment. Quelle qu’ait été sa raison, Gailman me voit comme une menace. Ce qui signifie qu’il y a quelque chose en moi, dans ma tête, capable de le détruire.
Elle le réalisa au moment où elle prononçait ces mots et sourit. Quel qu’il soit, elle percerait le secret de Tomàs Gailman et de sa Nécromancienne de sœur.
Jace s’écarta d’elle et plongea son regard dans le sien. Alors qu’il se penchait pour l’embrasser, elle leva la main pour caresser sa joue, sous le bandeau.
– Qu’est-ce qui te fait croire que Baba veut te donner quelque chose pour ton œil ?
À nouveau, Jace haussa les épaules et lui offrit un sourire énigmatique.
– L’instinct ?
Bree lui rendit son sourire. Jusqu’à présent, l’instinct de Jace ne les avait jamais trompés.
– La Russie, alors ?
L’Oracle soupira et fondit sur ses lèvres.
– La Russie, moy serdtse.1