Chapitre 11

La Lady McCullen

 

La journée suivante défila beaucoup trop vite. Jace et Bree avaient décidé de se reposer en attendant la réponse de l’ami de Masaharu, qui arriva en début d’après-midi ; l’Astronoma était d’accord pour les téléporter en Russie. À la fois soulagés et inquiets, ils s’étaient mis d’accord pour rester une nuit supplémentaire au manoir McCullen et partir le lendemain à l’aube.

– Reste tranquille ! ordonna Jace à Bree.

Ils s’étaient installés dans la véranda, puis l’Oracle avait sorti son nécessaire à dessin et supplié Bree de lui servir de modèle. Il avait trouvé de vieilles robes du XIXe siècle dans les placards et l’avait priée d’en passer une. Bree s’était exécutée en grognant ; elle ne connaissait rien de plus désagréable que d’avoir la poitrine enfermée dans un corset.

– C’est la robe ! protesta-t-elle. Ça me gratte.

– Tu te gratteras plus tard. Pour le moment, tu restes tranquille.

Attirée par les éclats de voix, Morag débarqua dans la véranda et un grand sourire étira ses lèvres. Elle se pencha par-dessus l’épaule de Jace pour observer le dessin et hocha la tête avant de signifier avec de grands gestes qu’une fois fini, elle voudrait l’accrocher dans le salon.

– Avec plaisir, Morag ! Mais tu sais, nous n’en sommes qu’à l’esquisse. Je dois encore faire les aplats, la peinture, la lumière…

– Et je dois rester immobile pendant que tu fais tout ça ?

La Selkie était assise sur un tabouret, les mains posées sur les genoux et le buste tourné vers une grosse plante en pot. La position, fort peu naturelle, lui donnait déjà des crampes. Jace secoua la tête en riant et décida d’abréger ses souffrances. Il sortit le téléphone prépayé de sa poche et prit une photo de la scène.

– C’est bon, je te libère.

Bree l’observa, interdite.

– Tu aurais pu faire ça depuis le début ?

– Oui ! Mais c’était tellement plus drôle de te regarder t’énerver.

Mi-agacée, mi-amusée, la Selkie attrapa sa robe et la releva pour sauter à terre. Elle avança à grands pas vers l’Oracle, lequel affichait un sourire satisfait. Elle se pencha vers lui, posa un baiser sur ses lèvres et souffla :

– Tu ne perds rien pour attendre, Jace Miller.

Elle se détourna sans qu’il ait le temps de la rattraper. La longue jupe de laine virevoltant derrière elle, elle commença à défaire le laçage du corset avant même d’être sortie de la véranda. Jace la suivit du regard, la bouche sèche, et fit mine de se lever pour la rejoindre.

– Morag ! appela-t-elle en jetant un regard malicieux par-dessus son épaule. Tu peux venir m’aider ? Je ne peux pas enlever ça toute seule.

Jace s’esclaffa et laissa la Glaistig suivre la Selkie. C’était de bonne guerre. Crayon en main, il posa le téléphone en bas du chevalet et zooma sur le visage de Bree.

Depuis la veille, une mine soucieuse ne l’avait pas quittée. L’Oracle observa ses sourcils froncés et sa lèvre retroussée, immortalisée par le cliché. Il ne voulait pas de ça sur son dessin. Il n’aspirait qu’au bonheur de Bree et, fort heureusement, il n’avait pas besoin de modèle pour savoir à quoi ressemblait la Selkie heureuse. Mine pointée vers la toile, il se remit à griffonner.

 

Après plusieurs minutes de combat contre le corset, celui-ci avait rendu les armes et jonchait désormais le sol de la chambre. Morag lui avait redonné une chemise propre, qu’elle avait néanmoins refusée au profit de son éternel pantalon noir et d’un pull de laine gris. Malgré le feu qui brûlait dans l’âtre de la chambre, Bree frissonnait. Les journées étaient de plus en plus froides et de plus en plus courtes. Dehors, le ciel s’était alourdi et la Selkie murmura :

– Ça ne m’étonnerait pas qu’il neige.

Morag acquiesça. D’un geste, elle lui désigna la petite coiffeuse devant la fenêtre et lui indiqua de s’asseoir. Bree s’exécuta sans protester ; le tout avait une saveur nostalgique, comme au bon vieux temps.

La Glaistig ouvrit un tiroir et en sortit une brosse en bois au manche décoré d’arabesques. Bree sourit en reconnaissant l’objet ; Morag le lui avait offert lorsqu’elle était arrivée au manoir, deux cents ans plus tôt. La Glaistig avait alors l’habitude de lui brosser les cheveux chaque soir avant d’aller dormir. Dans le miroir, la Selkie vit la domestique lui adresser un regard interrogateur.

– Oui, je me rappelle. Tu as toujours su faire des merveilles avec mes cheveux.

Les lèvres de Morag s’étirèrent. Lentement, elle détacha la longue tresse que Bree avait ramenée sur son épaule et entreprit de brosser les mèches une par une. La Selkie se laissa faire ; le bruit de l’objet démêlant ses cheveux l’apaisait, tout comme la sensation des mains de Morag dans sa nuque.

– Si j’avais su que tu étais encore ici, je serais revenue plus tôt, avoua-t-elle à la domestique.

Cette dernière soupira et haussa les épaules.

– Tu es coincée avec lui, pas vrai ? devina Bree. Tant que Lachlann n’accepte pas de partir, tu es condamnée à rester.

La vieille Glaistig opina. Bree aurait juré voir des larmes perler au coin de ses yeux, mais Morag se reprit vite. Elle sectionna en quatre les cheveux de Bree et commença à les tresser.

– J’imagine qu’on a tous notre propre malédiction.

Encore une fois, Morag hocha la tête. Alors qu’elle était sur le point de rabattre la première natte sur le crâne de Bree pour former une couronne de tresses, cette dernière l’arrêta d’un geste.

– Pourrait-on essayer autre chose ? Je me suis lassée de cette coiffure.

Lorsqu’elle était arrivée au manoir, Morag avait tellement déploré ses cheveux longs qu’elle avait trouvé la solution parfaite pour éviter qu’ils traînent partout : la couronne de tresses. Elle l’avait coiffée ainsi pendant plus de dix ans et Bree avait continué bien après son départ. Mais désormais, cette époque était révolue et la Selkie se préférait avec quelques mèches folles plutôt qu’avec une coiffure trop guindée qui ne lui correspondait pas.

Qui ne lui correspondait plus.

Morag prit un peu de recul, les mèches brunes de Bree dans les mains. Puis, son visage s’illumina et elle entreprit de lui entortiller les cheveux.

– Pas trop compliqué, hein ?

La Glaistig lui fit signe de ne pas s’inquiéter. Elle continua à enrouler sa chevelure, laissant quelques mèches éparses retomber sur ses épaules. Ouvrant un nouveau tiroir, elle en tira quelques épingles et commença à fixer le tout sur le crâne de la Selkie. Puis, après une bonne dizaine de minutes, elle se recula et se mordit la lèvre. Bree comprit qu’elle avait fini et se regarda plus intensément dans le miroir.

Un chignon enroulé trônait en haut de sa tête, assez bien fixé pour ne pas la déranger et suffisamment flou pour ne pas faire trop strict. Elle enroula une mèche restée libre autour de ses doigts et sourit. Elle se retourna, se releva et serra Morag dans ses bras.

– C’est parfait, merci.

La Glaistig lui plaqua un gros baiser sur la joue, puis s’écarta en prétextant devoir commencer à préparer le dîner. Elle laissa Bree seule, non sans lui avoir adressé un ultime regard tendre.

La Selkie étira ses jambes et jeta un coup d’œil par la fenêtre. La nuit était tombée pour de bon, masquant à son regard la vue de l’océan. Jace devait encore être en train de dessiner et elle ne voulait pas le déranger. Depuis qu’ils étaient en fuite, elle n’avait eu que peu de moments pour elle et avait bien besoin de faire provision de solitude. Elle ouvrit la porte et s’engouffra dans le couloir.

Les lampes à huile s’allumèrent sur son passage et elle sourit en se rappelant la fois où Lachlann avait fait venir un Sorcier pour qu’il ensorcèle les torches et les lumières du manoir. Tout était si lointain que ce souvenir semblait remonter à une autre vie. Son regard se posa sur les nombreux tableaux qui ornaient le corridor pendant que ses doigts caressaient distraitement la tapisserie fleurie. Une dizaine de générations de McCullen étaient immortalisées sur les murs, hommes comme femmes. Bree s’arrêta devant le portrait de l’épouse de Lachlann, Elizabeth, une anglaise qu’elle n’avait que peu connue. Lady McCullen était décédée peu après son arrivée au manoir ; elle n’avait pas réussi à mettre au monde leur deuxième enfant. Sa mort et celle de l’enfant avaient plongé tout le domaine dans un profond chagrin.

Bree chassa ce mauvais souvenir et se détourna. Elle fit encore quelques pas, jusqu’à parvenir devant une porte en bois foncé par le temps, semblable à toutes les autres. Elle en actionna la poignée avec l’étrange sensation de marcher dans un souvenir.

Derrière le battant, la bibliothèque du manoir McCullen se révéla à elle. Combien de temps avait-elle passé entre les rayons de livres, à dévorer tout ce qui lui passait sous la main ? Trop pour qu’elle puisse le compter.

Elle referma la porte derrière elle et inspira. L’odeur était toujours la même : papier vieilli, fleurs séchées, bois vernis. Bree parcourut la pièce du regard et avança vers un fauteuil en velours bleu à l’assise limée. Elle en caressa le dossier, puis reporta son attention sur les étalages de livres. Elle ne tarda pas à trouver celui qui l’intéressait le plus : la toute première édition d’Orgueil et préjugés de Jane Austen.

– Tu as toujours aimé ce livre, résonna une voix derrière elle. Tu passais des heures à le lire, à le relire. Je me suis toujours demandé ce que tu lui trouvais.

Les lèvres de Bree s’étirèrent alors qu’elle reconnaissait les intonations graves de Lachlann. Elle se retourna et l’aperçut dans le fauteuil, une pipe au bec.

– Je le relis, encore aujourd’hui. Les hauts de Hurlevent l’a dépassé dans mon cœur, mais je dois dire que celui-ci a une saveur toute particulière. Il me rappelle ma vie ici.

– T’arrive-t-il de la regretter ?

Bree soupira. Elle ignorait quoi répondre à cette question. Puis, elle réalisa qu’il y avait déjà trop de choses dans son cœur : la colère, la mélancolie, l’amour. Elle n’avait aucune place pour des regrets.

– Non, avoua-t-elle en s’installant dans un autre fauteuil, face à la fenêtre. Cela fait si longtemps…

– Combien ? s’enquit Lachlann en tirant une bouffée de sa pipe. Je ne me rends pas compte.

La fumée argentée s’élevait en volutes dans les airs, aussi fantomatique que celui qui l’avait soufflée. Bree plongea son regard dans celui du Laird.

– Plus de deux cents ans.

Les yeux de Lachlann s’agrandirent sous la surprise et il passa une main dans ses cheveux autrefois cuivrés. La mort leur avait ôté leur couleur.

– Si longtemps… Et tu n’as pas changé.

Les lèvres de Bree s’étirèrent en un sourire triste.

– Quelque chose à mettre sur le compte de la malédiction, j’imagine. Je ne vieillis pas. J’aimerais, pourtant.

– Crois-le ou non, je m’étais déjà posé des questions, quand tu vivais ici. En dix ans entre ces murs, je ne t’avais pas vu changer d’un iota. Même si je sais que le métabolisme des créatures magiques est plus lent que celui des simples mortels, je trouvais ça étrange.

Bree acquiesça et se plongea dans la contemplation du ciel, par-delà la fenêtre. Quelques flocons en tombaient et venaient se poser contre la vitre.

– J’étais sûre qu’il allait neiger, lâcha la Selkie, soucieuse que cela ralentît leur voyage du lendemain.

– Je suis mort un jour de tempête de neige.

La révélation prit Bree au dépourvu. Elle tourna la tête vers Lachlann, lequel continuait de fumer tranquillement sa pipe.

– C’était quelques années après ton départ. Mon fils, Duncan, avait refusé d’épouser toutes les filles que je lui avais présentées. Ce petit ingrat se fichait bien d’assurer la descendance du clan. Un jour, il est parti se saouler dans un bar près de Thurso. Je n’avais pas de nouvelles, j’étais mort d’inquiétude. Même s’il était gauche et qu’il manquait de prestance, il était mon unique fils.

Sa voix se serra et Bree se demanda si les fantômes pouvaient pleurer. Il continua :

– Une semaine plus tard, j’ai reçu un message de la part d’un tenancier d’auberge, à Thurso. Il m’apprenait que Duncan était mort ; il avait attrapé froid en se rendant là-haut, la maladie avait été fulgurante. La fièvre l’a emporté sans que je puisse lui dire au revoir.

Bree ferma les yeux. Elle se rappelait Duncan comme d’un garçon souriant, toujours prêt à plaisanter. L’imaginer mourir seul remplit son cœur de tristesse.

– Lachlann, je suis vraiment désolée…

– Pas autant que moi. Il neigeait, le jour où j’ai reçu le message. Dans la soirée, la tempête a éclaté et on ne parvenait même plus à voir l’océan. J’étais seul, dans ce manoir que mes ancêtres avaient rebâti pour notre famille. J’aurais tant aimé y voir grandir mes petits-enfants.

Les yeux de Bree commencèrent à la piquer. Soudain, elle avait peur que Lachlann termine son histoire.

– Je me suis pendu dans la chambre de Duncan, acheva-t-il dans un souffle. Au moment où la corde se resserrait sur mon cou, j’ai compris que je faisais une grave erreur. Ce genre de geste suffit à maudire un lieu. Mais c’était trop tard.

« Morag m’a trouvé le lendemain matin. Elle m’a enterré dans le jardin et je l’ai regardée faire, impuissant. Si elle avait pu parler, je crois qu’elle m’aurait passé un sacré savon. Depuis, j’erre, condamné à regarder cet endroit périr, sans McCullen pour reprendre le flambeau… »

Il tira une nouvelle fois sur sa pipe et le silence se fit sur la bibliothèque. Bree ignorait quoi ajouter. Elle n’avait jamais été douée pour consoler les gens, alors apaiser les morts…

– Bien sûr, j’ignorais qu’une McCullen était encore vivante quelque part, poursuivit Lachlann dans un souffle.

– Ah ? Une descendante d’une de tes sœurs ?

Le fantôme sourit et secoua la tête.

– Non, idiote. Je parle de toi.

– Je ne suis pas une vraie McCullen. Je n’ai fait qu’emprunter ton nom, je…

– Tu as plus d’une McCullen que mon défunt fils. Tu as le sens du devoir, tu protèges les plus faibles. Je t’ai entendue parler avec Jace. Agente de la BPCM, hein ?

– Ex-agente, maugréa Bree.

– Bah, ça ne m’étonne pas de toi, continua-t-il comme s’il n’avait rien entendu. Déjà, lorsque tu étais ici, tu t’occupais toujours des autres. Même si le chagrin te terrassait et que tu aurais eu le droit de rester couchée, tu te levais chaque jour et tu nous aidais.

– Je n’allais tout de même pas rester sans rien faire alors que tu m’avais accordé l’asile.

Lachlann soupira :

– Sais-tu pourquoi j’étais aussi en colère, lorsque tu as refusé la main de Duncan ?

La gorge serrée, la Selkie haussa les épaules. La voix du fantôme remuait beaucoup de choses en elle, ravivant des sentiments enfouis depuis longtemps. Le remords. La culpabilité. Le manque du père que Lachlann avait été pour elle.

– J’étais vexé. Je comprends, bien sûr, pourquoi tu ne voulais pas épouser Duncan. Mais j’avais toujours nourri l’espoir secret qu’un jour, tu deviendrais ma fille.

La boule remonta dans la poitrine de Bree pour aller se défaire au coin de ses yeux. Une larme coula, suivie par une deuxième. Lachlann se leva pour se placer devant elle et posa sa main sur sa joue. La Selkie ne sentit qu’un léger courant d’air.

– Lachlann, je…

– Vivant, j’étais incapable de trouver les bons mots. C’est ce qu’on appelle l’ironie du sort, je crois.

Bree lâcha un petit rire humide et renifla.

– J’ai conscience que Morag est coincée ici à cause de moi, ajouta-t-il dans un murmure rauque. Avant que tu arrives, je ne nourrissais aucun espoir, mais désormais… Breena, quand toute cette histoire sera terminée, accepterais-tu de venir t’installer ici ? En tant que Lady McCullen ?

La proposition laissa Bree sans voix. Ses pensées dérivèrent instantanément vers le Feu Follet qui avait mis le manoir McCullen sur sa route et songea que ce genre de coïncidence n’existait pas. Et, si Lachlann lui avait appris une chose, c’était qu’il fallait toujours répondre à l’appel du destin.

– J’en serais honorée, mon Laird.

Elle plongea son regard dans le sien et eut aussitôt la réponse à l’une de ses questions.

Oui, les fantômes pouvaient pleurer. De douleur. De colère. De chagrin.

Et de joie.

 

Le dîner fut agrémenté d’éclats de rire, de vieilles histoires et d’un peu trop de vin. Lachlann insista pour fêter la nouvelle propriétaire du manoir McCullen et il harcela Morag jusqu’à ce qu’elle cède et déverrouille la réserve d’alcool. Jace ouvrit des yeux ronds comme des soucoupes en trempant les lèvres dans une eau-de-vie bien trop vieille pour être consommée et la renversa sur le sol quand Lachlann regarda ailleurs. Quelques minutes plus tard, Bob, le Haggis sauvage, vint laper le liquide et s’en alla clopin-clopant faire une sieste bien méritée auprès du feu.

– À Lady McCullen ! hurla le maître de maison en brandissant son poing au-dessus de lui pour la sixième fois de la soirée.

Par-dessus la table, Jace et Bree se lancèrent un regard épuisé. Si les joues de la Selkie étaient échaudées par l’alcool, Jace se sentait complètement ivre. Le monde autour de lui était flou, peu stable et des étoiles dansèrent devant son œil lorsqu’il leva son verre.

– Allez, il est l’heure d’aller se coucher, finit par dire Bree. On a de la route à faire, demain.

– Je ne serai jamais en état de conduire.

Bree s’esclaffa et se leva pour passer son bras autour de sa taille. Elle l’aida à se lever et il s’appuya sur elle de tout son poids.

– C’est une bonne chose que j’aie passé mon permis, alors.

Morag secoua la tête en voyant Jace ainsi, puis commença à débarrasser la table.

– Bonne nuit, les petiots ! s’exclama Lachlann en s’allongeant de tout son long au milieu des restes du dîner.

La dernière chose que vit Bree avant de sortir de la salle à manger fut Morag qui chassait le fantôme à grands coups de torchon.

– Alors ? grogna Jace tandis qu’ils montaient les escaliers. Est-ce que je dois t’appeler Lady McCullen, à présent ?

– Seulement quand je suis en colère contre toi, plaisanta-t-elle.

– J’espère bien ne plus jamais te mettre en colère. Tu me fais trop peur.

Bree s’esclaffa. Ils parvinrent enfin à leur chambre, où Jace s’écroula sur le lit.

– Bon sang, réalisa-t-il en apercevant le plafond tourner, je suis ivre.

– Je ne te le fais pas dire, commenta la Selkie en le mettant sous les couvertures.

Elle se pencha vers lui pour lui plaquer un baiser sur le front et fit mine de s’écarter, mais il la retint par le bras.

– Comment se fait-il que tu aies l’air à peine pompette ?

– Des années d’expérience, mon amour. Allez, dors. Je vais aider Morag à ranger un peu.

Les yeux mi-clos, Jace vit à peine Bree se redresser et se diriger vers la porte. Il était à mi-chemin vers l’inconscience quand il l’apostropha :

– Bree ?

– Oui ?

Il sourit.

– J’aime bien quand tu m’appelles mon amour.

La dernière chose qu’il entendit fut le petit rire de la Selkie et la porte qui se refermait derrière elle. Puis, il sombra.

 

Jace rouvrit les yeux devant le manoir McCullen, sans avoir la moindre idée de comment il en était sorti. La voiture de Masaharu était presque entièrement recouverte par une épaisse couche de neige, neige qui tombait encore à gros flocons. L’Oracle fronça les sourcils et un drôle de pressentiment le cueillit au creux du ventre.

Ce n’était pas réel.

Le contour de tout ce qu’il voyait demeurait dans le flou, comme si son esprit ne pouvait en entrevoir les détails. Il fit un pas dans la neige, mais son empreinte n’apparut pas sur le sol.

Une vision.

Il chercha à se pincer pour se réveiller, mais deux mains lui attrapèrent les bras.

– J’ai besoin que tu dormes encore un peu, chuchota une voix à son oreille.

Il se dégagea et se retourna. Siobhan se tenait là, devant le manoir, un abominable sourire sur les lèvres. Ses longs cheveux roux, étrangement statiques face aux rafales de vent qui agitaient la plaine, dégageaient un drôle de parfum à la fois musqué et boisé.

– Qu’est-ce que tu veux ? aboya Jace.

– Savoir où vous êtes.

– Jace !

Il reconnut la voix de Bree et se détourna pour courir jusqu’au manoir. Il entra en trombe et referma la porte derrière lui, même s’il se doutait qu’un simple battant ne suffirait pas à arrêter la Nécromancienne.

– Bree ?

Le manoir était vide et semblait abandonné depuis des siècles. Au-dessus de lui, le toit avait disparu et il ne restait plus qu’une charpente en ruine, abîmée par le vent et la neige. Jace s’enjoignit au calme, réfrénant les pulsations de son cœur affolé.

Ce n’est qu’une vision. Ce n’est pas réel.

– Ça ne l’est pas encore.

Il se retourna. Siobhan l’avait suivi et inspectait chaque recoin du hall du manoir.

– Où sommes-nous ? Je ne reconnais pas cet endroit.

– Si vous croyez que je vais vous le dire, lâcha Jace d’un ton mauvais.

La Nécromancienne le gratifia d’un haussement de sourcils et continua à fouiller le hall. Elle ouvrit ce qu’il restait de tiroirs, observa les tableaux aux couleurs fanées par le temps.

– C’est adorable, comme tu protèges ta petite Breena, sourit-elle. Mais es-tu sûr qu’elle en vaille vraiment la peine ?

Jace allait répondre lorsque son œil tomba sur un tableau d’Oldshoremore Beach, à ses pieds. L’endroit était reconnaissable avec ses falaises et sa longue plage de sable fin. L’Oracle se figea, s’empressa de détourner le regard.

Trop tard.

Siobhan se pencha à ses pieds et attrapa le tableau. Sourcils arqués par la surprise, elle chuchota :

– Étonnant… Je n’y aurais jamais pensé.

La panique s’empara de Jace. Il attrapa son bras et se pinça du plus fort qu’il pouvait. Alors que la vision s’estompait et que son esprit rejoignait son corps, il entendit Siobhan murmurer :

– Je vous ai trouvés.