Chapitre 12

Tout le monde ne déteste pas Bree

 

– Maudite, hein ?

Alisdair se gratta le menton, pensif. Il s’était rendu chez Masaharu après une trop longue journée de travail, à organiser et à déléguer des missions aux différents agents de la BPCM. Épuisé, il n’avait toutefois pas pu se résoudre à rentrer chez lui. Le Ministre n’était pas revenu le voir depuis plusieurs jours et le Demi-Géant voulait s’assurer que Bree et Jace étaient en sécurité.

– T’ont-ils dit où ils étaient ?

– Non, soupira Masaharu. Même si cela ne doit pas être bien loin de Sandwood Bay. Je préfère ne pas savoir. Au cas où…

– Tu es en sécurité, Masa, assura Alisdair.

– Pour le moment.

Le Sorcier fourra son nez dans son whisky et en sirota une gorgée. Ces derniers jours, il lui semblait que le danger était partout, presque palpable. Il observait avec méfiance les créatures magiques qui venaient dans sa boutique pour lui acheter quelques enchantements, plus prudent qu’à l’accoutumée.

– Et lui ? Tu sais où il est ?

Masaharu pinça les lèvres. Lors de sa dernière visite, il avait avoué à Alisdair avoir envoyé une de ses grenouilles espionnes suivre le Ministre. Néanmoins, ses origamis avaient été conçus dans le but de protéger leur porteur, pas de le traquer.

– Tant qu’il n’est pas en danger, je ne peux pas savoir où il est, souffla le Sorcier. Je suis en train de modifier le sort, mais ça peut prendre un moment.

– Combien de temps ? Il faut qu’on arrive à avoir une longueur d’avance sur lui, et s’il rend visite à Siobhan…

– Je sais tout ça, Alisdair ! Mais je n’ai que deux bras, je ne peux pas être partout !

Alisdair haussa les sourcils ; c’était bien l’une des premières fois que le Sorcier élevait la voix en sa présence. Il trempa à son tour les lèvres dans son whisky et attrapa un des sushis préparés par Hime.

– Je déteste attendre, grommela-t-il. J’ai l’impression d’être impuissant. Je ne peux rien faire et cette ordure avance ses pions trop vite pour nous.

– Nous allons trouver une solution. Dès que Bree en saura plus sur sa malédiction, nous pourrons l’aider de façon plus concrète, et une fois qu’elle aura retrouvé ses souvenirs…

– Nous saurons enfin à qui nous avons affaire.

Un sourire carnassier étira les lèvres du Demi-Géant. La patience n’avait jamais été son fort, mais la colère qui dormait en lui finirait par obtenir justice. Gailman souffrirait pour avoir maudit Bree de cette façon.

– J’espère juste que Baba sera digne de confiance, maugréa Masaharu. Tu l’as déjà rencontrée ?

– Oui, une fois. C’est un personnage. Mais je crois qu’elle a beaucoup d’affection pour Bree. Et puis, elle ne porte pas Vladimir dans son cœur.

La discorde entre la gardienne du monde des morts et le chef de la BPCM russe était connue de tous. Si nul ne savait comment leur petite guerre avait commencé, les rumeurs allaient bon train. Certains prétendaient qu’ils avaient été amants autrefois, d’autres que Vladimir avait volé le poste de chef à Baba. Quoi qu’il en soit, les deux se livraient à des chamailleries constantes et ne perdaient jamais l’occasion de cracher sur l’autre.

– Tu as des nouvelles de Charlotte ? s’enquit Masaharu.

– Un peu. C’est difficile, mais elle tient le coup. Nous évitons de trop communiquer, au cas où nos messages seraient interceptés. Je ne doute pas qu’ils le soient, d’ailleurs.

– Mmpf.

Les deux amis plongèrent dans leur verre, désespérés. Combien de temps encore allaient-ils devoir se terrer ainsi sur leur propre terrain ? Si autrefois Alisdair adorait venir dans le sous-sol de Masaharu, il l’exécrait, à présent. Lui qui passait déjà toutes ses journées sous terre avait besoin d’un peu d’air frais.

– Quand tout sera fini, je…

À l’étage, un coup frappé à la porte détourna leur attention. Le regard d’Alisdair se posa sur Masaharu, dont le visage était devenu livide.

– Tu attends quelqu’un ? murmura le Demi-Géant.

Masaharu secoua la tête et Alisdair retroussa les lèvres. Prenant garde à ne pas faire de bruit, il se leva.

Ils s’engouffrèrent dans les escaliers sans allumer la lumière. Une silhouette se découpait derrière la porte, à peine éclairée par le réverbère de la ruelle. Le Demi-Géant lança un regard par-dessus son épaule : son ami se tenait déjà en position de défense, les mains fourrées dans les poches de son peignoir rapiécé. Il hocha la tête et Alisdair ouvrit la porte.

– Phil ? s’étonna-t-il en découvrant le Faune sur les pavés mouillés. Qu’est-ce que tu fais ici ?

La mine déconfite de son collègue suffit à serrer les entrailles d’Alisdair.

– Je suis venu aussi vite que possible, lâcha-t-il, un peu essoufflé. Gailman est revenu, avec toute une armée d’Elfes Noirs.

– D’Elfes Noirs ? tonitrua le Demi-Géant. Mais…

– Je n’ai pas tout compris, mais apparemment, il attend des nouvelles d’un informateur pour aller débusquer Jace et Bree.

– Bordel, cracha Alisdair.

Il se retourna et croisa le regard de Masaharu, dont le visage s’était paré d’une expression terrifiée.

– Ralentis-les le plus possible, souffla le Sorcier. Je vais les prévenir.

Le chef de la BPCM hocha la tête et sortit de la boutique, Phil sur les talons.

– Je me doutais que tu les protégeais, haleta Phil en tentant de garder le rythme.

– Tu vas me dénoncer ?

– Tu crois que je serais venu jusqu’ici, si j’en avais eu l’intention ?

Alisdair jeta un œil à Phil, qu’il avait toujours considéré comme un incorrigible feignant, même lorsqu’il était le coéquipier de Bree. Le Faune, toujours le cigare au bec, accumulait un retard monumental dans le moindre de ses dossiers. Et pourtant…

– Soyons clairs, continua-t-il. Bree est une emmerdeuse de première catégorie. Mais elle est l’une des nôtres et elle ne mérite pas d’être chassée comme un vulgaire gibier.

– Si seulement les autres partageaient ton opinion…

– Tu serais surpris de savoir combien doutent de toute cette histoire. Ils ne sont peut-être pas prêts à se rebeller contre le Haut Gouvernement Magique, mais ils sont perplexes…

– Être perplexe ne suffira pas, grogna Alisdair.

Néanmoins, alors qu’ils marchaient vers le Q.G., il prit le temps de réfléchir aux paroles de Phil. Lorsque Bree s’était fait arrêter, personne n’avait semblé triste ou inquiet. S’était-il trompé à ce point sur les relations que la Selkie entretenait avec ses collègues ?

– Je croyais que tout le monde détestait Bree, lâcha-t-il alors qu’ils parvenaient enfin devant l’entrée du cimetière de Greyfriars.

– Comme je te l’ai dit, c’est une emmerdeuse, répliqua le Faune. Mais que serait la BPCM d’Édimbourg sans notre Selkie préférée ?

Alisdair s’autorisa un sourire. Il était vrai que, sans elle, la BPCM ne lui avait jamais semblé aussi vide.

– Et puis, le petit est très apprécié. Alors, leur couple ! Carol leur a trouvé un surnom : Brace.

– Bree détesterait ça, ricana le Demi-Géant.

Parfois, il avait l’impression de parler comme si elle était déjà morte, comme si aucune issue heureuse ne pouvait résulter de toute cette histoire. Chassant ses pensées, il secoua la tête et entra dans le cimetière. Ce soir, il devait gagner du temps.

À tout prix.

 

La BPCM était sens dessus dessous.

Phil n’avait pas menti : un groupe d’Elfes Noirs, menés par le Ministre en personne, avait infiltré les lieux. Alisdair en compta une vingtaine : trop pour arrêter deux simples agents en fuite.

– Gailman ! aboya-t-il en arrivant à la hauteur du Selkie. Qu’est-ce que c’est que ce cirque ?

Le Ministre se retourna et adressa au Demi-Géant un sourire de circonstance. Alisdair n’aurait rien aimé de plus que de le lui arracher du visage.

– Ah, Alisdair ! Vous tombez à pic. Nous étions justement en train de nous rendre à la salle de téléportation…

– Téléportation ? À cette heure-ci ?

– Il n’y a pas d’heure pour rendre la justice. C’est votre job de savoir ça.

Alisdair serra les poings et jeta un œil autour de lui. Dans le grand open space, les agents encore présents posaient sur lui un regard mêlé de crainte et d’espoir. Il refusait de plier face à Gailman, pourtant il n’avait pas le choix.

– J’ignore sur quel coup vous êtes, monsieur le Ministre, mais je peux vous assurer que mes agents sont tout à fait capables de remplir cette mission. Inutile de ramener vos mercenaires jusqu’ici.

Derrière Gailman, les Elfes Noirs étaient d’un calme exemplaire. Visage impassible, posture droite et parfaite, tenue de camouflage… Un long frisson courut sur la nuque d’Alisdair lorsqu’il réalisa qu’il était face à de véritables tueurs.

– Je crois, au contraire, que ma milice se doit d’intervenir, ce soir. Pour montrer l’exemple.

– La milice ?

– Bien sûr ! Vous avez devant vous la Milice de Préservation des Créatures Magiques d’Édimbourg !

L’enthousiasme de la déclaration laissa place à un long silence terrorisé. L’effroi se lisait aisément sur le visage des agents de la BPCM et Alisdair écarquilla les yeux. C’était impossible.

Sans se départir de son sourire, Tomàs avança et chuchota de façon à ce que lui seul pût l’entendre :

– Je vous avais dit que vous étiez les prochains sur la liste. Vous avez échoué, Alisdair. Voici votre châtiment.

Le rouge quitta le visage du Demi-Géant qui devint livide.

– Qu’allez-vous faire ?

Satisfait, Gailman brandit un petit bout de papier plié entre ses doigts. Alisdair grogna en reconnaissant un des origamis de Masaharu.

– J’ai retrouvé ceci chez l’agent McCullen. Fort pratique, vous en conviendrez. Cela permet de s’envoyer des messages et, justement, je viens d’en recevoir un d’un informateur.

Le chef de la BPCM – ou de ce qu’il en restait – sentit ses entrailles se tordre.

– Nous savons enfin où se terrent Jace Miller et Bree McCullen. Et nous allons les arrêter de ce pas.

Le Ministre se détourna et prit le chemin de la salle de téléportation, laissant les agents abasourdis par ce qu’ils venaient d’entendre. Plusieurs d’entre eux se précipitaient déjà sur Alisdair pour l’interroger, mais il les arrêta d’un geste.

– Retournez au travail. Phil, occupe-toi de ça.

Le Faune hocha la tête et s’employa à calmer la frénésie de ses collègues pendant que le Demi-Géant emboîtait le pas du Ministre. Il devait absolument le ralentir, laisser le temps à Masaharu de contacter Bree, en espérant que cela leur suffirait pour s’enfuir…

– Monsieur le Ministre, permettez-moi d’insister ! Je peux monter une petite équipe et la diriger moi-même. Si vous me partagez vos informations, les agents McCullen et Miller seront dans nos locaux d’ici une heure, je…

– Ne gaspillez pas votre salive, Alisdair. J’ai réussi là où vous avez échoué, c’est aussi simple que cela. Ma milice va mener à bien cette mission, puis elle prendra le contrôle de la BPCM d’Édimbourg, comme convenu. Elle fait déjà des miracles à Londres.

– Et les agents de la BPCM ? Que vont-ils devenir ?

– Une formation sera proposée à ceux qui veulent rester, bien entendu. Néanmoins, j’entends garder les éléments les plus efficaces. Hors de question de continuer à employer les tire-au-flanc et les faibles d’esprit. Cela vaut aussi pour vous, bien entendu.

Alisdair dut faire appel à la patience de tous ses ancêtres pour ne pas lui encastrer la tête dans le mur. Il se contenta de marcher derrière lui en grognant, cherchant déjà une énième solution à son problème.

Alors qu’ils tournaient dans le couloir, l’idée de faire exploser la salle de téléportation lui effleura l’esprit. Hélas, alors qu’il mettait les mains dans ses poches, il dut se rendre à l’évidence : il n’avait pas assez de grues pour mettre hors service une pièce aussi grande. Assommer Eileen, l’Astronoma qui s’en occupait ? Peine perdue, puisque le Ministre était tout à fait capable de faire fonctionner le portail.

Alisdair pesta intérieurement. Il espérait de tout cœur que Bree et Jace étaient parvenus à fuir. Car, de son côté, il se trouvait dans une impasse.

Piégé, une fois de plus.

Son regard se posa sur le papier que Tomàs tenait encore dans sa main. Le Demi-Géant aurait parié que son fameux informateur n’était autre que Siobhan. Tant que la Nécromancienne était dans la nature, Tomàs aurait toujours une longueur d’avance.

Ils parvinrent enfin devant la salle de téléportation. Le Ministre entra sans frapper, suivi par sa horde d’Elfes Noirs. Alisdair lança un regard contrit à Eileen qui se leva de son fauteuil, affolée.

– Qu’est-ce que…

– Agent McKenzie, je suis le Ministre Gailman, se présenta brièvement Tomàs. Je requiers une téléportation d’urgence.

Eileen écarquilla les yeux et pivota vers Alisdair.

– Chef Brodie ? Dois-je…

– C’est de moi que vous prendrez vos ordres, désormais, très chère, intervint le Ministre. Dites-lui, Alisdair.

Le Demi-Géant resta silencieux. C’était le moment parfait pour se rebeller contre Gailman et sa tyrannie, l’instant idéal pour enfin lui envoyer son poing dans la figure. Néanmoins, il resta de marbre. Si elle avait été ici, Bree lui aurait dit que foncer dans le tas était contreproductif. Tomàs avait d’ores et déjà gagné cette bataille, mais il ne remporterait pas la guerre.

– Alisdair ? insista Gailman.

– Je veux votre parole. Bree et Jace doivent revenir ici en vie.

Les lèvres de Tomàs s’étirèrent à nouveau et il redressa le col de sa veste.

– Mais bien entendu. Me prendriez-vous pour un monstre ?

Alisdair songea que cette question se passait de réponse. La mort dans l’âme, il souffla :

– Eileen, fais ce qu’il te demande.

Le regard déçu de l’Astronoma s’ancra en lui. La jeune femme attrapa une feuille et indiqua à la milice de se placer au centre de la salle. Crayon au-dessus du papier, elle demanda :

– Destination ?

Le sang d’Alisdair se glaça lorsque Gailman répondit :

– Oldshoremore beach.