Jace se réveilla en sursaut, l’esprit habité par une unique certitude.
Ils devaient fuir. Le plus vite et le plus loin possible. Ignorant sa migraine, il se leva et hurla :
– Bree !
Il sortit dans le couloir en se cognant contre les murs. L’alcool était toujours dans son sang, mais la peur et l’adrénaline en chassaient déjà les effets. Il dévala l’escalier pour trouver Bree dans la cuisine, en train d’essuyer la vaisselle avec Morag.
– Bree !
Elle se retourna et pâlit aussitôt en apercevant la mine affolée de l’Oracle.
– Jace ? Qu’est-ce que…
– Il faut partir. Maintenant.
– Mais…
– Elle nous a trouvés.
Bree lâcha l’assiette qu’elle était en train d’essuyer et le bruit de la porcelaine brisée se répercuta sur les murs. Elle avait l’impression de sortir d’un doux rêve, d’une bulle de douceur éclatée. Le retour à la réalité était brutal, douloureux.
Ils devaient fuir.
– Bree ?
Jace s’était approché et avait posé une main sur sa joue. Dans son regard, elle lut détresse et terreur, mais aussi une farouche détermination. Reprenant ses esprits, elle embrassa sa paume et souffla :
– Va chercher nos affaires. Je vais déblayer la voiture.
Jace hocha la tête et sortit de la cuisine comme une tornade. Consciente que le temps jouait contre eux, la Selkie se retourna vers Morag :
– Viens avec nous.
La Glaistig secoua la tête et attrapa un balai pour ramasser les bouts d’assiettes au sol.
– Morag, je ne plaisante pas. C’est dangereux de rester ici, je…
– Elle ne peut pas partir, Breena.
La voix de Lachlann ancra l’évidence en elle tandis que les yeux de Morag se mettaient à briller. La domestique prit ses mains entre les siennes et les serra fort. Bree renifla :
– Je ne veux pas vous laisser.
Le fantôme s’approcha et elle sentit un vague courant d’air passer sur sa nuque.
– Tu dois sauver ta vie et celle de Jace. Préserve ta liberté, trouve ce qui t’est arrivé. Et n’oublie pas qu’ici, ça sera toujours chez toi.
Bree embrassa Morag et Lachlann du regard. Il lui semblait que c’étaient les adieux qu’ils n’avaient jamais eus. La dernière fois, elle était partie sans un regard en arrière. Ce soir, elle fuirait avec une seule idée en tête.
Revenir.
– Je… Je…
– On t’aime aussi, Bree. Sauve-toi, maintenant !
Ravalant ses larmes, la Selkie se détourna. Elle fila dans l’entrée et attrapa son manteau accroché à une patère. Elle risqua un coup d’œil par la fenêtre : dehors, la tempête de neige faisait toujours rage et avait déposé sur la Mini une épaisse couche de poudreuse.
– Et merde.
Bree sortit et se précipita vers la voiture. Capuche rabattue sur sa tête, elle commença à enlever la neige du pare-brise et des fenêtres. Ses doigts protestaient contre la morsure du froid, mais elle n’en avait cure. Cette voiture était leur unique chance de s’en sortir, ils ne pouvaient pas…
– Bree !
Derrière elle, Jace arriva, les bras chargés de leurs sacs. Il les lâcha sur le sol et commença à creuser autour des roues pour dégager la Mini.
– Comment nous a-t-elle retrouvés ? s’exclama Bree par-dessus le bruit du vent.
– J’ai eu une vision dans mon sommeil. Je crois que… c’est elle qui l’a provoquée.
Bree s’arrêta et pivota la tête vers Jace. Si Siobhan avait réussi à lancer un tel sort, alors elle les suivrait où qu’ils aillent. Fuir était inutile, impensable, et…
– Hé ho ! Vous m’entendez ?
Sourcils froncés, la Selkie se retourna. Le bruit semblait venir du sac de Jace. Lui aussi l’avait entendu, car il se jeta à genoux dans la neige et ouvrit la fermeture éclair.
– Masa ? hurla-t-il.
– C’est pas trop tôt ! pesta le Sorcier à travers la figurine. Vous devez absolument partir, où que vous soyez.
– Masa, Siobhan nous a retrouvés, lâcha Bree par-dessus l’épaule de Jace.
La petite Hawaïenne secoua frénétiquement la tête.
– Des mercenaires envoyés par Gailman arrivent à votre rencontre. Vous devez fuir, vite !
– Des mercenaires ? s’étonna l’Oracle. Mais…
Bree se redressa et poussa Jace contre le mur du manoir. Elle l’incita à se baisser pour disparaître dans l’ombre de la maison et parcourut la plaine du regard. Par une telle tempête, la visibilité était nulle, pourtant elle sentait le danger ambiant graviter autour d’eux. Elle plissa les yeux, affûta son ouïe, tenta de passer outre le vent et la neige. Un mouvement presque imperceptible attira son attention et son cœur bondit dans sa poitrine.
Peau scintillante, allure de tueur.
Un Elfe Noir.
– Jace, chuchota-t-elle, prends Masa dans ta poche et laisse le sac.
Le ton de la Selkie le dissuada de discuter. Il obéit sans rien ajouter et vint se placer derrière elle, les sens aux aguets.
– Puisque Siobhan sait déjà où nous sommes, nous allons avoir besoin de ton pouvoir, continua-t-elle en sortant deux grues explosives de sa poche. Je nous protège, tu nous guides.
– Et la voiture ?
Bree avisa les roues encore bloquées par la neige et secoua la tête.
– On n’arrivera pas à la sortir d’ici à temps. On peut peut-être s’en sortir à pied, mais on doit faire vite.
Jace hocha la tête. Il avait toute confiance en Bree pour les sortir de là, libres et vivants. Repoussant sa peur, il se jeta dans les voies possibles du futur.
La réalité devint floue et les contours de sa vision s’estompèrent. Comme s’il voyait à travers une lentille mal réglée, il avança dans le temps jusqu’à un avenir proche de quelques secondes.
Les Elfes Noirs s’employaient à encercler le manoir. Seule l’aile est était encore vide de mercenaires ; le bâtiment la protégeait un peu du vent et de la neige, mais le froid l’avait rendue glissante. Jace laissa son instinct faire le reste et revint au présent.
– À gauche, murmura-t-il à Bree. Le terrain est verglacé et la neige les a ralentis.
La Selkie hocha la tête pour signifier qu’elle avait compris et posa un doigt sur sa lèvre. Ses méninges tournaient à toute allure. Elle demanda :
– Combien arrivent près de la voiture ?
Jace mit quelques secondes à répondre :
– Trois… Pourquoi ?
Bree évalua la distance entre la Mini et le manoir. Si elle ne ratait pas son coup, la maison ne serait pas touchée. Les doigts serrés autour de ses grues explosives, elle entendait créer une diversion suffisante pour leur permettre de prendre de l’avance.
– Quand je te le dirai, tu feras trois grandes enjambées vers la gauche et tu te jetteras dans la neige, murmura-t-elle.
– Mais…
– On n’a pas le temps pour ça, Jace !
L’Oracle avisa la mine concentrée de sa partenaire et finit par hocher la tête. Bree détourna de nouveau le regard et, bientôt, aperçut les trois silhouettes qui s’avançaient vers la voiture. Elle lança ses origamis et hurla :
– Maintenant !
Le temps s’écoula au ralenti. Elle attrapa la manche de Jace et commença à courir vers l’est. Ils se jetèrent dans la neige au moment même où la voiture de Masaharu explosait.
Bree sentit une vague de chaleur remonter le long de son corps, suivie par des cris et une odeur de brûlé. La neige avait formé un bouclier protecteur autour d’eux, les préservant de l’explosion. Le rétroviseur de la Mini retomba devant eux et acheva de leur faire reprendre leurs esprits. La Selkie se redressa tant bien que mal, aida Jace à se relever, puis commença à courir.
Ils contournèrent le manoir pour arriver en bas de l’aile est. Comme l’avait prédit Jace, le terrain était plus accidenté, presque impraticable. Si la neige y était plus fine, le sol était aussi plus glissant et ils durent se rattraper au mur pour ne pas tomber.
– La diversion ne va pas durer très longtemps, mais j’espère que ça aura suffi à les disperser.
– Je n’arrive pas à croire que tu aies fait exploser la voiture…
– On ne pouvait pas la laisser là. Si Gailman remonte jusqu’à Masa…
Elle n’acheva pas sa phrase. Perdre Masa était hors de question.
– Alors, par où on va ? s’enquit Jace en s’agrippant in extremis à la pierre sombre.
– Je ne sais pas… Déjà, on doit sortir de ce piège. Ensuite… on avisera.
L’Oracle hocha la tête. Il devinait que Bree avait une idée en tête, mais qu’elle ne voulait pas la partager. Si Siobhan était capable de provoquer des visions, il valait mieux qu’il reste ignorant le plus longtemps possible.
– Dis-moi s’il y a des Elfes au nord.
Il fit de nouveau appel à son don et se projeta dans un avenir de quelques secondes.
– Il y en a quatre de ce côté-ci du manoir. À notre gauche, à dix mètres… Il y en a un qui est isolé.
– Entendu.
Jace et Bree se retrouvèrent contre la face nord du manoir, moins protégée contre la tempête de neige. Ici, plus de verglas, mais une couche de poudreuse qui leur arrivait au-dessus du genou. Le vent jouait aussi bien avec eux que contre eux : dans la nuit noire et avec de telles rafales, ils étaient invisibles.
Bree ne tarda pas à apercevoir l’Elfe Noir isolé. Avec un tel temps, il avait dû perdre la trace de ses collègues. La Selkie hésita à provoquer une autre explosion, mais elle préféra opter pour une mort rapide et silencieuse.
Elle plaqua Jace contre le mur et attendit. Une fois que l’Elfe fut suffisamment près, elle se jeta sur lui. Elle s’étala de tout son poids sur son corps, maintenant sa tête bien enfoncée dans la neige. Le mercenaire se débattit, frappa le sol des poings et protesta par des grognements. Bree appuya plus fort sur sa nuque et grimaça.
Elle détestait faire ça. Prendre la vie d’une autre créature magique n’allait pas intercéder en sa faveur, mais abandonner n’était pas une option.
Au bout d’une longue minute, l’Elfe Noir cessa de bouger. Prudente, Bree patienta encore un peu et, une fois qu’elle fût sûre qu’il était mort, se redressa sous le regard médusé de Jace.
– Tu…
– On doit filer, je…
– Ils sont là !
Le cri transperça le vent et ils se retournèrent d’un seul mouvement. Trois Elfes Noirs couraient jusqu’à eux, couteau de lancer à la main. Jace évita le premier en se décalant vers la gauche, mais le second laissa une estafilade sanglante sur la cuisse de Bree.
Le troisième Elfe n’eut pas le temps de jeter son arme.
Jace avait fourré la main dans la poche de Bree pour en sortir une grue explosive et l’avait lancée. L’origami fila se poser sur l’épaule du mercenaire qui l’écrasa instantanément avec sa paume, aussi n’explosa-t-il pas.
Il prit feu.
Le cri de douleur de l’Elfe Noir prit Jace aux tripes. Il résonna dans la plaine et révéla leur position. Bree prit une poignée de neige et l’étala sur sa cuisse blessée pour endormir la douleur, puis lança à Jace :
– On court.
Ils s’élancèrent. Malgré la neige qui les ralentissait, l’adrénaline semblait leur donner des ailes. Ils traversèrent la plaine derrière le manoir, les Elfes Noirs à leurs trousses. Malheureusement pour eux, la tempête semblait faiblir et l’espoir de disparaître dans le blizzard s’envola bientôt au profit d’une douloureuse réalité.
Il allait falloir se battre.
Bree savait leurs chances très minces. Les mercenaires étaient des tueurs entraînés, impitoyables. Si elle avait déjà réussi à en défaire par le passé, elle doutait de pouvoir réitérer l’exploit avec une cuisse blessée à terrain découvert.
Une main attrapa sa cheville et elle chuta lourdement dans la neige. Elle se sentit hissée vers l’arrière alors que ses doigts tentaient de trouver la moindre prise dans la poudreuse.
– Bree !
Jace stoppa sa course et se retourna. Tout à leur fuite, il n’avait pas vu le mercenaire arriver. N’écoutant que son instinct, il se précipita vers Bree et lança sa jambe dans la poitrine de l’Elfe Noir. Ce dernier fut projeté en arrière, mais fut si prompt à se remettre sur ses jambes que Jace en devint livide. Un sourire cruel s’étira sur le visage sombre de l’Elfe.
– Vous êtes fous si vous croyez pouvoir vous échapper.
Pour toute réponse, Jace ramassa une poignée de neige et lui lança dessus. D’abord surpris, l’Elfe finit par ricaner.
– C’est avec ça que tu espères m’arrêter ? Tu…
Sa phrase s’interrompit dans un hoquet. Profitant de la diversion de Jace, Bree avait attrapé le poignard qui pendait à la ceinture du tueur à gages avant de le lui planter dans l’artère fémorale.
Le sang gicla sur elle et elle recula dans la neige. Jace l’attrapa sous les aisselles pour l’aider à se redresser tandis que leur agresseur tombait à la renverse dans la neige tachée de rouge.
Ils n’eurent pas le temps de fuir davantage. D’autres mercenaires couraient déjà sur eux. Jace évita un fouet qui aurait dû lui enserrer les jambes et Bree roula sur la droite pour esquiver un coup destiné à la plaquer au sol.
Le combat s’engagea. La Selkie, toujours le poignard en main, essayait de mettre ses ennemis hors d’état de nuire. Néanmoins, il lui apparut rapidement que les mercenaires semblaient sur la réserve. Ils auraient pu la tuer dix fois, pourtant ils s’acharnaient à viser ses jambes et à tenter de lui bloquer les bras.
Ils ne cherchent pas à nous tuer, songea-t-elle. Juste à nous capturer.
De son côté, Jace avait entamé une danse étonnante. Le futur lui dévoilait tout ce qu’il devait savoir et il bougeait à une vitesse folle, évitait les coups, les pièges. Il ne frappait que peu en retour, mais ses ennemis s’épuisaient à vue d’œil. Profitant d’une ouverture, il avança d’un pas et frappa un Elfe à la trachée. Ce dernier tituba en arrière, les mains plaquées autour de sa gorge, cherchant désespérément à reprendre son souffle.
Inquiet, il tourna la tête vers Bree. La Selkie était en mauvaise posture : entourée par deux mercenaires, elle tentait tant bien que mal de garder les deux en visuel. Le premier fondit vers ses jambes, mais elle lui envoya son pied dans le menton. Le deuxième fut prompt à réagir et lui enserra le buste de ses bras, l’empêchant de se servir de son poignard.
– Bree ! hurla Jace.
Il voulut se précipiter vers elle, l’aider, la sauver, mais l’Elfe Noir qu’il avait frappé avait repris ses esprits et rampé jusqu’à lui avant de lui attraper les chevilles. Il tira d’un coup sec et Jace se retrouva allongé dans la neige, le tueur penché au-dessus de lui.
– Fini de jouer, maintenant.
L’Oracle ferma l’œil, chercha une solution dans l’avenir, mais les cris de protestations de Bree l’empêchaient de se concentrer.
– Bien, tu vas…
Un bruit sourd interrompit le mercenaire qui s’écroula sur Jace de tout son poids. Le souffle coupé, l’Oracle rouvrit l’œil et sourit.
Morag se tenait là, debout dans la plaine, armée d’une poêle à frire. Elle se pencha vers Jace pour l’aider à se débarrasser de l’Elfe assommé, puis lui tendit une main qu’il attrapa. Une fois debout, il dut se retenir pour ne pas serrer la Glaistig dans ses bras.
– Tu es incroyable, Morag.
Pour seule réponse, la domestique fit tourner le manche de sa poêle dans sa main. Jace chercha Bree du regard. Un peu plus loin, la Selkie rendait la tâche difficile à son kidnappeur. Elle se tortillait dans tous les sens, cherchant par tous les moyens à le faire lâcher prise.
– Il faut qu’on aille l’aider ! s’exclama l’Oracle en faisant un pas vers elle.
Il s’arrêta aussitôt. Un long frisson glacé lui parcourut l’échine, frisson qui n’avait rien à voir avec la neige qui s’était infiltrée sous ses vêtements.
Morag laissa tomber sa poêle sur le sol. Les yeux écarquillés par la surprise, elle crachota un filet de sang. Une première goutte vermeille vint teinter la neige, suivie par une deuxième. Le corps transpercé par une épée, elle s’écroula.
– Moraaaaaaaaag !
Le cri de Bree résonna dans la plaine, un cri de douleur, un cri de désespoir. Comme si le temps s’était arrêté, la Selkie se retrouva à bout de souffle, incapable de respirer. Morag ne pouvait pas être morte. C’était impossible.
Relève-toi, intima-t-elle. Allez, relève-toi.
Elle ne se releva pas.
La vision brouillée par la neige accrochée à ses cils, Bree secoua la tête pour se débarrasser des flocons. L’Elfe Noir la tenait toujours, mais elle se débattit de plus belle. Il fallait qu’elle aille voir, qu’elle sauve Morag, que…
Cherchant à raffermir sa prise, le mercenaire lui entoura les épaules. Erreur fatale. Bree n’eut qu’à pencher la tête pour lui mordre le bras. L’Elfe hurla de douleur et la lâcha, laissant la voie libre à la Selkie. Elle lui asséna un coup de coude dans le ventre et le contourna pour se placer derrière lui. D’un geste rapide, elle frappa sa jambe droite de son talon. Il tomba à genoux sur le sol, la respiration coupée. Bree laissa son corps agir sans réfléchir : elle entoura sa nuque de ses mains et lui tordit le cou. L’Elfe chuta face contre terre dans un bruit répugnant d’os brisés.
Mort.
– Morag ! s’exclama Bree.
Elle se jeta sur le corps de la Glaistig. Jace était déjà penché sur elle et avait posé sa tête sur ses jambes. La Selkie accorda à peine un regard à l’Elfe Noir qui gisait à quelques mètres d’eux, la gorge ouverte.
– Morag, debout !
Bree s’agenouilla près d’elle et commença à la secouer. Morag ne réagit pas, le regard figé sur la neige qui continuait à tomber à gros flocons. La main de Jace, couverte de sang, se posa sur la sienne.
– Bree, c’est fini…
– Non, je…
– Elle est morte. Il faut partir.
Sous le choc, Bree laissa Jace la relever. Un sanglot monta dans sa poitrine. Sa raison lui hurlait qu’il lui faudrait attendre pour pleurer Morag, mais son cœur n’aspirait qu’à s’allonger à côté d’elle, dans la neige, et à se laisser mourir à son tour.
– Bree, ils arrivent !
La voix de Jace la ramena à la réalité.
La Selkie releva la tête vers l’Oracle dont le visage était maculé de gouttelettes pourpres. Plus que jamais, il ressemblait à un pirate.
Un pirate sanguinaire qui, cette nuit, avait tué pour la toute première fois.
Elle observa l’épée qu’il tenait entre ses doigts, la même qui avait ôté la vie à la Glaistig. Son regard fit la navette entre l’Elfe égorgé et Jace qui arborait une expression résolue.
– Il faut partir.
C’était tout ce qu’il était capable de dire, la seule vérité implacable qui parvenait à se frayer un chemin à travers ses sombres pensées. Il ne voulait pas songer au sang partout sur son visage, à la vie qu’il avait prise de sa main, à la Glaistig qui reposait dans la neige. Tout son corps lui hurlait de fuir.
Et c’était précisément ce qu’il comptait faire.
Écho à leur chagrin et à leur détresse, le vent se mit à souffler de plus belle. Malgré la neige qui s’infiltrait sous leurs capuches, ils entendirent un autre cri déchirer le silence.
Celui d’un fantôme qui venait de perdre son unique compagne.
Celui de Lachlann.
La tempête s’était transformée en véritable blizzard.
Jace et Bree avançaient contre le vent et chaque pas devenait plus pénible que le précédent. Plusieurs fois, l’Oracle tomba dans la neige, épuisé. La Selkie le releva, à bout de souffle, mais consciente que le danger rôdait encore.
Pour que la mort de Morag ne soit pas vaine, il fallait qu’ils s’en sortent. Il le fallait…
Le froid s’engouffrait partout. Dans leurs manches, leurs chaussures, leurs corps et leurs âmes. Leurs vêtements étaient trempés et lourds sur leurs épaules, si bien que Bree songea un instant à les en délester. Mais le vent glacial sur la peau nue de ses mains suffit à l’en dissuader ; s’ils abandonnaient les manteaux, ils ne mettraient pas longtemps à mourir de froid.
– Tu crois qu’ils nous rattrapent ?
La Selkie risqua un regard en arrière. La silhouette du manoir McCullen avait disparu dans la tempête et elle était incapable de voir quoi que soit. L’évidence la frappa avec la violence d’un coup de poing dans le ventre : ils étaient perdus.
– Je… je ne crois pas, réussit-elle à articuler en claquant des dents.
– Il faut… qu’on trouve… un abri.
Le cerveau de Bree chercha une solution à ce problème évident. Les Elfes qui restaient auraient tôt fait de fouiller les villages aux alentours et les plaines environnantes. Sa mémoire s’activa, se souvint d’une grotte à proximité de la plage dans laquelle elle s’était réfugiée une fois en revenant de Sandwood Bay. Une tempête, bien moins violente que celle qu’ils étaient en train d’affronter, l’avait prise par surprise et elle s’y était cachée en attendant que le vent retombe.
Elle ignorait s’ils avançaient dans la bonne direction. Leur meilleur espoir était de rejoindre le sentier qui menait à Sandwood Bay. Le chemin serait peut-être plus dégagé et, alors, elle pourrait se repérer.
– Attention !
Jace la rattrapa in extremis. Son pied droit ne rencontra que du vide et elle baissa les yeux.
En contrebas, la mer agitée se fracassait contre les rochers. Bree recula, son cœur bondissant dans sa poitrine. Les bras de Jace se refermèrent sur elle et ils tombèrent à genoux, à bout de souffle. La Selkie pesta alors qu’elle reconnaissait l’endroit.
La falaise qui bordait la plage d’Oldshoremore.
Un cul-de-sac.
De nouveau, la tempête se calma, chassée par un vent d’ouest. Les averses de neige perdirent en intensité jusqu’à ce que la plaine fût de nouveau visible, les révélant à leurs ennemis.
Bree était trop épuisée pour combattre. Tremblante, elle se redressa néanmoins et se dressa devant Jace. Ce dernier se releva à son tour et l’attira à lui :
– C’est ma faute, je suis désolé.
La Selkie lui caressa la joue et posa son front sur le sien.
– Rien n’est ta faute. Au moins, nous aurons essayé.
La résignation était partout sur ses traits et l’évidence s’installa entre eux. Ils allaient être capturés, probablement séparés. Leur quête de la vérité s’achevait ici, sur un bout de falaise, près d’un Paradis qu’ils avaient touché du bout des doigts.
– Bien… Je crois que votre petit spectacle est terminé.
Un frisson parcourut la colonne vertébrale de Bree lorsqu’elle reconnut la voix aux intonations suaves et doucereuses. Lentement, elle se détacha de Jace et tourna la tête vers la plaine.
Le Ministre Gailman se tenait là, les pieds dans la neige. Son costume était impeccable, ses cheveux à peine décoiffés. On ne pouvait pas en dire autant des Elfes Noirs derrière lui qui affichaient un air épuisé et dont l’uniforme était recouvert de sang et de poudreuse.
– Vous nous avez donné du fil à retordre, ajouta-t-il dans un sourire. J’admets que je vous ai sous-estimés.
Bree pinça les lèvres. Elle aurait eu tant de choses à lui dire, mais la première chose qui lui vint à l’esprit fut une insulte bien sentie.
– Espèce de salopard…
Tomàs haussa les sourcils et éclata de rire. Un de ses Elfes fit mine d’approcher, mais il l’arrêta d’un geste.
– Eh bien, eh bien ! En voilà des manières, agent McCullen.
– Vous allez encore prétendre que vous ne la connaissez pas ? cracha Jace. Nous savons ce que vous lui avez fait ! Pourquoi l’avez-vous maudite ?
Tomàs perdit son sourire sans se départir de son air suffisant. Le regard qu’il posa sur Jace était chargé d’indifférence, comme si l’Oracle n’était rien de plus qu’un vulgaire caillou dans sa chaussure.
– Fais-moi confiance, petit Oracle, vous ne savez rien du tout, lâcha-t-il du bout des lèvres. Et je vais m’assurer que vous restiez dans l’ignorance.
Le Ministre tourna la tête et aboya :
– Attrapez-les.
Rassemblant ce qu’il lui restait de forces, Bree se mit en garde. Si Gailman la voulait, elle ne comptait pas rendre la chose facile.
Soudain, un grognement retentit dans son dos. Elle eut à peine le temps de se retourner. Un gros chien noir bondit devant eux et montra les crocs aux Elfes qui s’étaient approchés. Bree écarquilla les yeux.
Le Barghest.
Elle reconnut immédiatement le labrador noir qu’elle avait rencontré à Londres et qui avait tenté de la secourir à Arthur’s Seat. Que faisait-il ici ? Et pourquoi s’interposait-il entre eux et Tomàs Gailman ?
– Rappelle ton chien de garde, Breena, la prévint le Ministre. Je commence à perdre patience.
Dans la bouche de Tomàs, son prénom avait une saveur oubliée. Un sentiment de peur, d’emprise, de contrôle. Bree se heurta une fois de plus au verrou dans sa mémoire.
Un Elfe tenta d’approcher, mais le Barghest fut plus rapide. Il aboya et mordit la cheville du mercenaire qui tomba à la renverse sur le sol. Derrière elle, Bree entendit Jace retenir son souffle.
Des images ne cessaient de jaillir dans son esprit et aucune n’avait de sens. Il cligna plusieurs fois de l’œil pour tenter de revenir à la réalité, mais la vision continua à s’imposer à lui.
Une rafale de vent qui chasse les nuages. Le ciel étoilé qui se dévoile. La sensation de décoller de terre.
Il n’y comprenait rien.
– Qu’est-ce que vous nous voulez ? hurla Bree. Pourquoi avez-vous pris mes souvenirs ?
– C’est ta punition, Breena, répliqua Tomàs avec un regard noir. Tu as mérité tout ce qu’il t’arrive.
Devant elle, le Barghest lâcha sa prise sur le mollet de l’Elfe et recula jusqu’à ses pieds. Dans son dos, Jace était agrippé à son bras et le serrait de toutes ses forces.
Tu as mérité tout ce qu’il t’arrive.
Une colère sourde monta en elle, écho de sa frustration. Elle en aurait hurlé. Comment pouvait-on réparer un tort dont on n’avait aucun souvenir ? Comment pouvait-on briser une malédiction sans en connaître les termes ?
Alors que deux Elfes avançaient à leur tour, elle fit un pas en arrière.
Un vent d’ouest s’engouffra dans leur dos, plus puissant que le précédent. Il chassa ce qu’il restait de nuages, dévoilant un magnifique ciel étoilé, loin de la pollution lumineuse.
Bree ne put s’empêcher de lever les yeux. D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, elle avait toujours adoré observer les étoiles. Les astres, tout comme l’océan, lui apportaient la paix. Ici, au moins, elle avait les deux.
Soudain, la Selkie reconnut l’ambiance singulière dont l’air se parait lorsqu’elle faisait appel à son pouvoir de voyage dans le temps. Un air chargé de magie et d’un sentiment de liberté. Elle baissa de nouveau le regard vers Tomàs dont le visage s’était figé dans une expression horrifiée. Au fond de ses yeux de Selkie, si semblables aux siens, elle comprit.
– Accroche-toi à moi, murmura-t-elle à Jace.
Elle siffla et le Barghest recula davantage pour s’asseoir sur ses pieds. Puis, avant que le vent n’apporte d’autres nuages, elle leva la tête vers les étoiles, se concentra…
Et disparut.