Bree atterrit sur ses fesses et lâcha un grognement de douleur. À côté d’elle, Jace avait subi le même sort et se massait le coccyx, une grimace déformant ses traits.
– Ça va ?
– Je crois, oui, grommela-t-il.
Ses vêtements toujours alourdis par la neige, la Selkie parvint à se relever en titubant et regarda autour d’elle. La falaise d’Oldshoremore avait disparu, tout comme Gailman et ses sbires. Un sol d’herbe tendre avait remplacé la plaine enneigée et l’horizon était devenu troncs d’arbres et lianes. Bree écarquilla les yeux, la bouche pâteuse.
– Où sommes-nous ? lâcha Jace qui peinait lui aussi à se redresser.
– Je ne sais pas.
Une respiration haletante lui fit baisser la tête. Le Barghest était toujours à ses pieds, la queue fouettant l’air et la langue pendue. La Selkie se pencha pour lui caresser la tête et il se laissa faire, l’air heureux que quelqu’un s’occupe enfin de lui.
– Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda Jace en pivotant sur lui-même. Et à qui est ce chien ?
– Je n’en ai pas la moindre…
Un oiseau voleta près d’eux et interrompit sa phrase. Il se posa sur une branche basse, vrilla sur eux un œil vide, ouvrit le bec…
Et hurla.
Le cri était si fort et si strident que Jace et Bree durent se boucher les oreilles. Le Barghest se mit à glapir et se recroquevilla.
À leurs pieds, l’herbe commença à grimper, comme si elle répondait à l’appel infernal de l’oiseau. Bientôt, leurs chaussures eurent complètement disparu sous les plantes sauvages, les empêchant de reculer. Affolée, Bree tenta d’arracher les lianes qui l’entravaient, en vain. Ces dernières se reformaient aussitôt et continuaient leur progression, jusqu’à atteindre les genoux des fugitifs.
– Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? cria Jace par-dessus le hurlement.
Bree allait répondre une fois de plus qu’elle n’en avait pas la moindre idée quand elle aperçut une silhouette se découper dans la pénombre. Cheveux blonds parsemés de tresses et de lierre, robe écrue serrée par un corset de cuir et regard vert perçant… Bree ne connaissait qu’une seule personne répondant à cette description.
– Baba ?
Elle ne s’entendit pas hurler tant l’oiseau criait fort. Baba avança jusqu’à eux, des cernes noirs creusés sous ses yeux. D’un claquement de doigts, elle fit taire le volatile.
– Bree ? Jace ? Qu’est-ce que vous faites ici ?
Les deux compagnons s’entreregardèrent, perdus.
– Je, euh… commença la Selkie. Nous étions…
– Par les étoiles, vous êtes couverts de neige ! Vous devez être frigorifiés. Venez, nous allons vous réchauffer.
La Sorcière commença à se détourner, mais Jace se racla la gorge :
– Hum, Baba ? Tu peux nous détacher, s’il te plaît ?
Baba baissa les yeux sur leurs jambes et éclata de rire. Elle claqua de nouveau des doigts et les lianes se rétractèrent dans le sol, libérant les deux compagnons et le Barghest qui courut se réfugier entre les jambes de Bree.
– Toutes mes excuses, sourit Baba. Mon système de sécurité est un peu surprenant, mais je vous assure qu’il est efficace.
Jace hocha la tête : il n’entretenait aucun doute là-dessus.
L’esprit embrumé et les membres gourds, ils suivirent Baba jusqu’à ce qui ressemblait à une petite clairière, auréolée par un feu. Attirés par la chaleur, Jace et Bree se précipitèrent près des flammes et commencèrent par réchauffer leurs mains glacées.
– Vous devriez enlever vos vêtements, conseilla Baba en touchant le col trempé du manteau de Bree. Je vais voir si je peux vous prêter quelque chose.
Les deux compagnons ne se firent pas prier et se débarrassèrent à la hâte de leurs habits. Ce qu’il restait de neige leur coula dans le cou, creusant un sillage gelé le long de leurs dos. Baba ne tarda pas à revenir avec deux chemises propres et une grande couverture.
– Mettez ça et enroulez-vous là-dedans. Je vais préparer de la tisane. Oh, et j’ai aussi ramené ça pour le gentil toutou !
Comprenant qu’on parlait de lui, le Barghest s’ébroua et avança vers Baba qui posa un linge sec sur sa tête et commença à frotter.
– Merci, Baba, sourit Bree en s’emmitouflant dans la couverture avec Jace.
– C’est à ça que servent les amis, pas vrai ? dit-elle en se relevant. Réchauffez-vous. Ensuite, nous parlerons.
Elle disparut entre deux arbres dans un froissement d’étoffes. En levant les yeux, Jace reconnut le plafond couvert de lianes si caractéristique de la maison de Baba.
– Nous sommes à Saint-Pétersbourg, lâcha-t-il dans un souffle.
– Il semblerait, oui…
Le cerveau de Bree tournait à plein régime alors qu’elle se remémorait leurs derniers instants à Oldshoremore beach. Le vent qui avait chassé les nuages, les étoiles, l’air chargé de magie et son instinct qui s’était réveillé, comme s’il sortait d’outre-tombe… Le regard de Gailman lorsqu’il avait compris ce qu’elle allait faire, plus parlant que mille aveux…
– Jace, gémit-elle. Je crois…
– Qu’est-ce qu’il y a ? Tu es blessée ? Ta jambe…
Il ourla la couverture et caressa la cuisse de Bree, légèrement ouverte sur quelques millimètres.
– Je vais demander à Baba de t’apporter un onguent ou quelque chose dans le genre.
Il fit mine de se relever, mais Bree l’attrapa par le bras et plongea son regard dans le sien.
– Jace, écoute-moi.
L’Oracle avait rarement vu sa compagne avec un air aussi grave. Il leva la main vers sa joue et tenta de se composer un sourire rassurant.
– Je t’écoute.
Une boule se forma dans la gorge de Bree. Elle prit une grande inspiration, puis souffla :
– Je crois que je suis une Astronoma.
– Une Astronoma, hein ? La théorie se tient. En tout cas, ça explique comment vous avez atterri ici.
Baba trempa les lèvres dans sa tisane et en avala une gorgée avant de reposer le bol de bois sur le sol.
Après la déclaration de Bree, la Sorcière était revenue avec trois petites tasses, puis avait entrepris de les questionner sur leur présence chez elle. Confiante, la Selkie avait pris le parti de tout lui raconter. Siobhan, le Ministre Gailman, leur fuite d’Édimbourg jusqu’à la révélation de la Lady de Sandwood Bay, ils n’avaient rien laissé sous silence. Puis, elle avait terminé par sa plus récente idée, qui expliquait comment ils avaient pu se téléporter d’Oldshoremore beach jusqu’à la demeure de Baba Yaga, en Russie.
– Tu crois que c’est possible ? interrogea Bree. Je veux dire, je n’avais jamais fait ça auparavant.
– Bien sûr que tu l’as déjà fait. N’es-tu pas capable de voyager dans le passé ?
Bree fronça les sourcils et caressa distraitement la tête du Barghest qui s’était allongé à côté d’elle.
– Ça n’a rien à voir. Pour observer le passé, je ne m’aide pas des étoiles, je…
– Deux pouvoirs, même origine, l’interrompit Baba en balayant ses protestations d’un geste de la main. Les tout premiers Astronomas avaient la capacité de voyager dans le temps, un savoir-faire oublié depuis longtemps. Du moins, c’est ce que nous pensions…
Bree prit un instant pour réfléchir aux paroles de Baba. Pouvait-elle avoir raison ?
– Jace, qu’en penses-tu ? demanda-t-elle.
L’Oracle était absorbé par la vision des flammes qui s’enroulaient autour des bûches. Il sursauta presque en entendant son nom et releva à peine la tête :
– J’en pense que ce serait logique, quelque part. Gailman est un Selkie et un Astronoma. Et si tu es la même chose, alors…
– Il pourrait être mon frère, acheva Bree dans un souffle.
La Selkie pinça les lèvres et ramena ses jambes près d’elle pour les entourer de ses bras. Si Tomàs était bien son frère, alors cela signifiait aussi…
– Et Siobhan serait ta sœur.
Jace se passa une main sur le visage, luttant contre la fatigue. C’était à n’y rien comprendre. Il se gratta la joue et récupéra du sang séché sous ses ongles.
Le sang de l’Elfe qu’il avait tué.
Chaque fois qu’il fermait l’œil, il revoyait la scène. Lui qui attrapait l’épée, enfoncée jusqu’à la garde dans le corps de Morag. Le mercenaire qui tentait d’esquiver, en vain. La lame qui lui ouvrait la gorge et la vie qui s’échappait à gros bouillons de sa carotide…
– Jace ?
La voix de Baba le ramena à la réalité et il secoua la tête.
– Tout va bien, moy serdtse ?
Le bras de Bree se glissa dans son dos et son simple contact le rassura.
– Ça va aller, dit-il pour elles aussi bien que pour lui. Ça va aller.
– Je vais te resservir un peu de tisane, décida Baba en se penchant vers lui pour remplir sa tasse.
Il acquiesça et trempa ses lèvres dans le breuvage brûlant. Le liquide le réchauffa de l’intérieur ; jamais il n’avait eu aussi froid de toute sa vie.
– Et lui ? s’enquit la Sorcière en désignant le Barghest du menton. Je ne me rappelais pas que tu avais un chien, Bree.
– Ce n’est pas mon chien.
Comme s’il avait compris ses paroles, le labrador se redressa et posa sa tête sur les genoux de la Selkie, dardant sur elle des yeux larmoyants et malheureux.
– Il agit pourtant comme tel, souligna Baba avec un sourire en coin. Les Barghests sont extrêmement loyaux envers ceux qu’ils considèrent comme leur maître. Quand t’est-il apparu pour la première fois ?
– Dans un cimetière, à Londres. Je venais de rencontrer le Ministre et il s’est mis à lui grogner dessus… La deuxième fois, c’était à Arthur’s Seat. J’étais paralysée et il a essayé de me traîner…
Bree comprit au moment où elle parlait. Chaque fois que le labrador s’était manifesté, Tomàs était présent. Comme s’il essayait de la protéger de lui.
– On se connaît, toi et moi, pas vrai ? demanda-t-elle au chien en le grattant derrière les oreilles.
Le Barghest commença à remuer la queue et avança le museau pour encourager ses caresses.
– Je suis désolée de t’avoir oublié…
Jamais Bree ne s’était sentie aussi frustrée de ne pas avoir accès à sa mémoire. Son amnésie avait toujours creusé un trou en elle, mais désormais qu’ils se rapprochaient du but, elle trouvait encore plus énervant de ne pas trouver les dernières pièces du puzzle.
– Tu sais, j’ai toujours rêvé d’avoir un chien, glissa Jace à son oreille.
Elle tourna la tête vers lui et lui sourit à travers ses larmes. Cette nuit, ils paraissaient aussi brisés l’un que l’autre.
– Je ne sais pas si Fergus sera très content d’avoir un nouveau compagnon, chuchota-t-elle.
– Je suis sûr qu’ils s’entendront très bien. Si notre hôtesse est d’accord, il pourrait rester un peu avec nous ?
Tout à leur histoire, Bree se rendit compte qu’elle n’avait toujours pas exposé à Baba le but de leur visite :
– Je suis désolée, Baba. On s’impose un peu… Mais nous n’avons nulle part où aller, et…
La Sorcière se redressa et lui adressa un sourire éblouissant.
– Je me doutais que vous finiriez par revenir. Ne vous en faites pas, vous pouvez rester ici autant que vous le souhaitez, vous serez en sécurité. Et puis, j’avais promis quelque chose à Jace…
L’Oracle hocha la tête, le regard pétillant de curiosité. Il ouvrit la bouche pour demander davantage d’informations, mais Baba l’arrêta d’un geste.
– Plus tard, moy serdtse. La nuit a été longue, vous devriez dormir.
La Sorcière se leva et leur désigna un grand hamac suspendu entre deux troncs. Bree ne se fit pas prier : elle se sentait complètement vidée de ses forces. Comme un zombie, elle se leva en laissant tomber la couverture et s’allongea dans le hamac.
Jace ne tarda pas à la rejoindre et étala l’édredon sur eux, sous le regard tendre de Baba.
– Merci, Baba, souffla-t-il tandis que Bree fermait déjà les yeux.
Cette dernière acquiesça, puis quitta la pièce doucement. Jace entendit ses pas disparaître dans ce qui lui servait de salon et se doutait que, pour la Sorcière, la journée ne faisait que commencer.
Tout son corps réclamait un repos bien mérité et pourtant, l’Oracle se refusait à fermer les yeux. Quelques heures plus tôt, Siobhan avait réussi à pénétrer ses rêves.
Et, qu’elle soit ou non la sœur de Bree, il ne lui permettrait pas de les retrouver de nouveau.