Chapitre 15

La porte vers l’Autre Monde

 

Le sommeil de Bree fut agité et peuplé de cauchemars. Jace avait beau la serrer contre lui, la Selkie ne semblait pas s’apaiser. Il l’entendit plusieurs fois gémir le nom de Morag et la réalité de la mort de la Glaistig s’imposa à lui.

Qui allait s’occuper de son corps, étendu dans la neige derrière le manoir McCullen ? Qui allait se charger de l’enterrer et de lui offrir une sépulture ?

Il songea également à l’Elfe, étendu près de Morag, la gorge ouverte. Avait-il une famille ? Des enfants ? Les entrailles de Jace se tordirent à cette pensée.

Cette nuit, il était devenu un meurtrier.

L’espace d’un instant, il hésita à réveiller Bree, à lui demander comment elle faisait pour ne pas voir, chaque fois qu’elle fermait les yeux, le visage de ceux qu’elle avait tués. Il se retint cependant : elle avait besoin de dormir, et lui de réparer les blessures de son âme.

Son regard se perdit dans la contemplation du plafond, recouvert de lianes et de lierre. La pièce dégageait un parfum de forêt, frais et agréable. Une douce lueur perçait à travers les feuillages, comme si un soleil artificiel venait lui signifier que la nuit était terminée. Il ne doutait pas que, si quelqu’un était capable d’un tel exploit, c’était bien Baba Yaga.

Prenant garde à ne pas trop faire bouger le hamac, il se redressa et se glissa hors des couvertures. Bree broncha à peine, plongée dans un sommeil profond. Jace posa ses pieds nus sur l’herbe tendre et lissa la chemise que lui avait donnée Baba. Il se baissa pour chercher le Barghest des yeux, mais ne trouva que des feuilles aplaties à l’endroit où il s’était couché. Inquiet pour le chien, il avança entre les arbres, là où il avait vu Baba disparaître quelques heures auparavant.

Le couloir était semblable à une forêt ; les murs avaient été remplacés par des troncs épais couverts de mousse, et le sol était tapissé de feuilles mortes et de branches craquantes. Marcher sans faire de bruit relevait de l’exploit. Durant sa progression, son boucan lui valut plusieurs regards noirs de la part des quelques écureuils qui, lovés entre les branches, essayaient de dormir.

Finalement, il parvint à une pièce qu’il reconnut aussitôt. Le gros chaudron trônait toujours au centre, entouré d’étagères pleines à craquer. Sur la droite, une porte était toujours verrouillée par des lianes à l’allure indestructible.

La porte du Royaume des Morts.

Baba se tenait au-dessus de son chaudron et, à ses pieds, le Barghest avalait goulûment une gamelle pleine de viande.

– Déjà réveillé ? demanda-t-elle sans lever les yeux de sa potion.

Une étrange fumée violette s’échappait de la marmite et dégageait une odeur douce-amère, à la fois musquée et végétale.

– Pour tout dire, je n’ai pas dormi.

Le Barghest releva la tête de son petit-déjeuner et se précipita vers Jace. Se dressant sur ses pattes arrière, il posa sa tête contre le torse de l’Oracle qui ne put résister à l’envie de le couvrir de caresses.

– Oui, tu es un bon chien. Très bon chien.

Ravi d’avoir eu le câlin qu’il méritait, le labrador retomba sur le sol et s’en alla terminer son repas sous le regard attendri de Baba.

– Je vois qu’il t’a adopté aussi.

– N’est-ce pas censé être l’inverse ?

– Ça, c’est ce que la plupart des mortels pensent, répondit la Sorcière en secouant la tête. Mais les animaux ont plus de bon sens que nous, ils savent ce qui est bon pour eux. Et leur amour est inconditionnel.

Elle se retourna pour attraper une branche fleurie sur l’établi derrière elle et la jeta dans le chaudron. Jace s’approcha un peu, à la fois curieux et craintif de ce que préparait Baba.

– Il y a un bol d’eau chaude avec une serviette par terre, lui indiqua-t-elle. Si tu veux nettoyer ton visage.

Jace passa une main sur sa joue et sentit le sang séché sous ses doigts. La mine sombre, il acquiesça et s’accroupit. Il trempa la serviette dans l’eau, puis frotta son front, sa bouche, son cou. Lorsqu’il remit le linge dans le liquide, celui-ci prit une teinte rose clair.

– Qu’est-ce qui t’empêche de dormir ? s’enquit Baba en roulant les « r », comme elle le faisait toujours. La Nécromancienne ou celui que tu as tué ?

Jace ôta sa chemise et entreprit de se laver le torse. Il se fichait bien d’être à moitié nu devant Baba : tout ce qui lui importait, désormais, c’était de se laver de la nuit horrible qu’ils venaient de passer.

– Les deux, je suppose, grommela-t-il en essorant le linge.

– Elle ne pourra pas vous trouver, ici. Ma maison est enchantée par tout un tas de sorts. Il le faut bien, pour protéger ce machin.

Elle sortit sa cuillère du chaudron pour désigner la porte du Royaume des Morts. Jace hocha la tête avant de repasser sa chemise.

– Je préfère ne prendre aucun risque. Et puis, je ne suis pas si fatigué que ça.

Baba leva les yeux de sa mixture et plongea son regard vert dans le sien.

– Tu mens, Jace Miller. Tu as l’air d’un hibou qu’on oblige à rester éveillé en plein jour.

La veille encore, la comparaison aurait fait sourire Jace. Las, il se releva et s’approcha du chaudron.

– Qu’est-ce que tu prépares ?

– Quelque chose qui nous permettra de régler votre problème.

– Lequel ? ironisa Jace. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais on traîne un certain nombre de casseroles, ces jours-ci.

Baba sourit et posa un doigt sur sa joue, juste sous son œil gauche.

– Celui-ci.

Le cœur de Jace s’emballa dans sa poitrine. Il n’avait jamais oublié la promesse que Baba lui avait faite lorsqu’il avait quitté sa maison, quelques mois plus tôt. Il y avait souvent songé, rongé par la curiosité.

– Si tu avais perdu ton œil en d’autres circonstances, lâcha Baba en contournant le chaudron, tout aurait été plus simple. Mais elle te l’a pris et elle l’utilise.

En parlant, Baba avait attrapé un mortier et commencé à piler des herbes avec une agressivité étonnante. Jace fronça les sourcils et risqua :

– Baba… es-tu en train de me dire que tu connais Siobhan ?

– Que de nom. J’aimerais la rencontrer, ceci dit. Si elle pense qu’elle est meilleure que moi, elle se fourre le doigt dans l’œil… Sans vouloir t’offenser, Jace.

L’Oracle nota les gestes de plus en plus rapides que Baba effectuait et songea qu’il n’aurait pas aimé être à la place du mortier. La gardienne du Royaume des Morts semblait nourrir une étrange jalousie vis-à-vis de la Nécromancienne, aussi se décida-t-il à la rassurer.

– Je ne crois pas qu’un seul Sorcier t’arrive à la cheville, Baba.

Elle releva vers lui un sourire à la fois éblouissant et terrifiant.

– Bien sûr que non. Néanmoins, nous ne devons pas la sous-estimer. Elle est puissante, très puissante. Ce n’est pas par la force que nous arriverons à la défaire, mais par la ruse.

Elle vida le contenu du mortier dans le liquide qui changea de couleur pour prendre une teinte argentée. Jace se pencha pour observer les remous nacrés de la potion et remarqua qu’elle ressemblait à du mercure.

– Tu veux l’empoisonner et récupérer mon œil sur son corps ? proposa-t-il.

Baba éclata de rire, puis entreprit de touiller la mixture avec une grosse louche.

– Le poison, c’est démodé. Nous allons faire quelque chose de beaucoup plus risqué, d’inattendu ! Quelque chose qu’elle ne verra pas venir !

Une fois de plus, elle posa un doigt sur son œil. Ainsi dépeignée au-dessus de son chaudron, Baba Yaga n’avait jamais autant eu l’air d’une folle.

Ou d’un génie.

– Je voulais aller le récupérer moi-même, ajouta-t-elle, mais vous êtes arrivés beaucoup plus tôt que prévu. Du coup, tu vas m’accompagner !

– T’accompagner où, Baba ? Je ne comprends pas un traître mot de ce que tu racontes !

La Sorcière ricana et pointa une nouvelle fois la porte recouverte de lianes avec sa cuillère, jetant plusieurs gouttes de potion sur le sol :

– N’as-tu pas envie de visiter le Royaume des Morts, moy serdtse ?

 

– C’est hors de question !

Bree avait haussé la voix. Après s’être réveillée dans le brouillard, elle avait rejoint Jace et Baba qui lui avaient fait part d’un plan totalement farfelu, à la frontière de l’impossible.

– Aller dans le Royaume des Morts, et puis quoi encore ? s’exaspéra-t-elle. Jace, c’est de la folie !

– Ce serait encore plus fou de ne pas y aller ! protesta l’Oracle. Bree, je ne peux pas dormir !

– Il doit y avoir une autre solution, un sort pour te protéger d’elle, quelque chose…

– S’il y en avait une, très chère, je ne risquerais pas d’emmener un mortel avec moi dans l’Autre Monde.

La voix de Baba avait claqué, à la fois douce et sans appel. Le regard de la Selkie passa de Jace à la porte, de la porte à Jace. Son esprit refusait de le laisser partir dans un endroit aussi dangereux.

– Jace, je t’en supplie, gémit-elle en lui prenant les mains. Je sais à quel point tu veux récupérer ton œil, mais prendre celui d’un Oracle mort…

– Ça me répugne aussi, la coupa-t-il. Mais le temps presse et nous arrivons à court d’options. Si Siobhan nous retrouve encore une fois et que Tomàs renvoie ses Elfes Noirs, nous ne pourrons peut-être pas nous en sortir.

Bree soupira et s’appuya contre le mur. Sentant la détresse de celle qu’il considérait comme sa maîtresse, le Barghest trottina vers elle et posa sa tête sur ses jambes.

Elle chercha dans son esprit une autre solution possible, mais se résolut vite à l’impensable. Sans les visions de Jace, ils étaient désavantagés, et priver Siobhan de ce pouvoir ne pourrait que jouer en leur faveur.

Mais le prix à payer…

– Alors, je viens avec vous, décida-t-elle en se redressant.

Jace ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais Baba prit les devants :

– Tu ne peux pas. J’ai besoin de toi pour veiller sur le corps de Jace pendant que nous sommes en bas.

– Veiller sur mon corps ? Tu m’as dit que la projection astrale était sans danger !

Avant que Bree arrive, Baba avait enfin consenti à lui révéler quelle étrange potion elle préparait. La mixture était censée les plonger dans un état second et séparer leur âme de leur corps, chose dont ils avaient besoin pour pénétrer dans le Royaume des Morts.

– Avec moi, tu ne risques rien, assura Baba. Mais mieux vaut être prudent. Si quelque chose arrive, Bree pourra toujours rappeler ton âme et tu réintégreras ton corps.

La Selkie pâlit et prit un air effaré.

– Rappeler son âme ? Et comment suis-je censée faire une chose pareille ? Jace, par pitié, tu vois bien que ce plan est loin d’être parfait…

Jace se mordit la lèvre et hésita. Il s’en voulait d’inquiéter Bree à ce point, mais il sentait au plus profond de sa chair que c’était le chemin à emprunter. Même lorsque son pouvoir d’Oracle était encore endormi, son instinct ne l’avait jamais trompé et, désormais, il lui hurlait de suivre Baba dans le Royaume des Morts.

– Je suis désolé, Bree. Je dois y aller.

La Selkie soupira et baissa les épaules, vaincue. Jace noua ses doigts aux siens et caressa le dos de sa main avec son pouce.

– Promets-moi de revenir vivant, grommela-t-elle sans oser croiser son regard.

L’Oracle se pencha et posa un léger baiser sur sa joue :

– Je te le promets. On a une mission à terminer, tu te rappelles ?

Il hésita à embrasser Bree, mais se retint. Il sentait le regard inquisiteur de Baba sur eux, laquelle se pressa de dire :

– Je sais que vous êtes amoureux, ça se voit comme le nez au milieu de la figure ! Tu peux l’embrasser, moy serdtse. Je ne suis pas jalouse.

Jace devint cramoisi et rougit encore davantage quand Bree l’attira à elle. Son baiser avait un goût d’adieu et de trop peu, avide de plus sans pouvoir s’exprimer davantage. Leurs lèvres se séparèrent et l’Oracle n’eut qu’une idée en tête : recommencer le plus vite possible.

Encore étourdi, il se releva et fit face à Baba Yaga qui l’observait avec un air taquin.

– Je suis prêt.

Elle lui servit un bol de potion et lui indiqua de la boire doucement, gorgée par gorgée. Il s’exécuta en grimaçant ; le liquide s’insinua sur sa langue et coula dans sa gorge, épais et sirupeux. Un goût métallique s’enfonça sur ses papilles et laissa derrière lui une saveur plus fruitée, comme un bonbon acidulé.

– La potion va mettre quelques instants à faire effet, souffla Baba. Allonge-toi à côté de Bree et tâche de te détendre.

Bree se poussa pour laisser de la place à Jace. Le Barghest se releva et alla s’étendre un peu plus loin, le regard rivé sur la scène.

– Comment je saurai si je dois rappeler son âme ? interrogea la Selkie.

– Excellente question ! J’allais oublier.

La Sorcière fouilla dans les poches de sa jupe pour en sortir un fusain. Elle dégagea la clavicule de Jace et dessina un glyphe sur sa poitrine. L’Oracle frissonna en sentant la pointe charbonneuse tracer des lignes sur sa peau.

– Qu’est-ce que c’est ? souffla Bree.

– Une rune de protection. Si elle se met à rougeoyer, efface-la.

Jace commença à papilloter de la paupière et une étrange torpeur l’enveloppa. Il s’installa sur le sol, ferma les yeux…

Et s’endormit.

Ses traits s’apaisèrent instantanément et Bree ne put retenir un sourire. Elle tendit la main pour lui caresser le visage et remettre une mèche derrière son oreille.

– Je vois qu’il a su faire fondre ton cœur, soupira Baba.

– Qui eût cru que c’était possible, hein ?

La Sorcière ricana et se servit un bol de potion. Avant qu’elle ne la porte à ses lèvres, la Selkie l’interrompit.

– Et toi ? Tu ne te fais pas de glyphe ?

– Je suis Baba Yaga, chérie. Ne t’en fais pas pour mon âme, ils n’oseront jamais m’approcher.

Bree se retint de demander qui étaient ces « ils » ; avec Jace déjà parti, elle n’était pas certaine d’apprécier la réponse.

– Oh, encore une chose !

Baba reposa le bol sur la table et se mit à fouiller l’établi. Elle en ressortit un petit livre qu’elle tendit à Bree.

– Je t’ai trouvé de la lecture. Pour patienter.

– Vous allez en avoir pour longtemps ?

La Sorcière haussa les épaules.

– Deux heures, tout au plus.

Sans rien ajouter d’autre, elle vida la potion d’un trait, puis s’allongea à côté de Jace. Bree ouvrit la bouche, mais Baba la prit de court :

– Ne t’en fais pas, je veillerai sur lui.

– Je compte sur toi.

La Selkie observa son ancienne amante fermer les yeux. Sa poitrine se souleva plusieurs fois, jusqu’à se caler sur un rythme régulier. Une fois certaine qu’elle fût endormie, Bree soupira et baissa les yeux sur le livre qu’elle tenait entre ses mains. Elle fronça les sourcils. Baba n’aurait pas pu trouver titre plus adapté à la situation.

Manuel pour Astronomas débutants.