Chapitre 16

Ticket to ride

 

Échappée. Elle s’était échappée.

Et sous ses yeux, cette fois.

Tomàs frappa du poing sur le siège arrière et retint un cri d’indignation. Elle n’aurait pas dû être capable de faire ça, c’était impossible.

Pourtant, l’impossible avait bien eu lieu et il rentrait à Édimbourg bredouille.

– Tout va bien, monsieur le Ministre ?

Tomàs jeta un œil devant lui. L’Elfe Noir qui lui servait de chauffeur lui lançait un regard inquiet depuis le rétroviseur. Il se reprit et se redressa, lissant l’encolure de sa veste.

– Je suis juste un peu fatigué. Combien de temps avant d’arriver à Édimbourg ?

– Encore une heure, monsieur.

– Alors, accélérez.

La voiture vrombit et bondit pour toute réponse.

Le Selkie se pencha en avant et ouvrit le coffre du siège à côté de lui. Il hésita entre deux bouteilles de whisky, puis décida finalement de se servir un fond d’absinthe. Bien qu’il sût que l’alcool et la frustration ne faisaient pas bon ménage, il avait désespérément besoin d’un verre.

Ainsi donc, Bree avait développé les pouvoirs d’une Astronoma. À l’instant même où il l’avait vue lever les yeux pour observer les étoiles, il avait su qu’il avait perdu cette manche. Son plan, pourtant établi au millimètre près, s’était retourné contre lui avec la force d’un ouragan.

Siobhan serait folle de rage, mais elle pourrait peut-être l’aider à les localiser de nouveau. Bree, Jace, sans oublier ce maudit toutou qui persistait à se mettre en travers de son chemin.

Tomàs vida son verre et s’en resservit un autre. Il aurait dû rentrer plus tôt à Édimbourg, se téléporter et ordonner à Alisdair d’envoyer une équipe inspecter la région d’Oldshoremore de fond en comble. Néanmoins, il s’était retrouvé bloqué à attendre que le Haut Gouvernement Magique lui envoie une voiture. Aux yeux de tous, il n’était qu’un simple Selkie inoffensif. Révéler son pouvoir d’Astronoma le mettrait dans une fâcheuse posture, encore plus désormais que Bree avait montré de telles aptitudes. Rien ni personne ne devait deviner le lien qui les unissait.

Jamais.

Fourrant sa main droite dans sa poche, il sortit un petit moineau en origami. Il hésitait à l’utiliser : d’un côté, Siobhan devait absolument savoir ce qu’il s’était produit, déjà des heures auparavant. D’un autre… il ignorait quoi lui dire. Ou plutôt : quoi lui cacher.

Il rechignait à lui dire la vérité et pourtant, il ne pouvait pas prendre le risque que sa sœur se mît à douter de lui. Après tout, n’était-elle pas sa seule véritable alliée en ce bas monde ?

Dans un soupir, il déplia les ailes du moineau, dénicha un stylo au fond de sa poche et commença à écrire :

« Viendrai te rendre visite dans quelques jours. J’ai échoué. Localise-les le plus vite possible. »

Il se relut, puis hocha la tête, satisfait. Il ne pouvait pas, de toute façon, se permettre d’inscrire plus d’informations, au cas où l’origami serait intercepté. Siobhan et lui devraient vite trouver un autre moyen de communiquer.

– Nous sommes presque arrivés, monsieur le Ministre, signala le chauffeur.

Tomàs acquiesça et l’ombre d’une grimace tordit ses lèvres. Arriver à Édimbourg signifiait affronter Alisdair et toute la BPCM, du moins ce qu’il en restait. Sa récente défaite n’allait pas l’aider à asseoir son autorité…

Il se reprit néanmoins et se redressa. Certes, il revenait sans les fugitifs, mais il était toujours le Ministre des Affaires Magiques. Le monde était pour ainsi dire à ses pieds et sa réforme des BPCM et des BPM ne souffrirait aucun contretemps.

 

– Gailman !

La voix d’Alisdair le cueillit à l’instant même où il posa le pied au Q.G. de la BPCM d’Édimbourg. Le Demi-Géant lui fonça dessus, si bien qu’il dût se retenir pour ne pas faire un pas en arrière.

– Alors ? Où sont-ils ?

L’angoisse était palpable dans la voix d’Alisdair et Tomàs songea qu’il faisait un bien piètre acteur. Rien ne lui aurait fait plus plaisir que de le mettre au trou pendant qu’il réorganisait toute la société magique, mais cela aurait été se mettre trop de personnes à dos. Que disait le dicton, déjà ? Être proche de ses amis…

Mais encore plus de ses ennemis.

– Je crains, lâcha-t-il en grimaçant, que l’agent McCullen et l’agent Miller ne nous aient encore échappé.

– Échappé ? s’étonna le Demi-Géant. Mais, comment…

Avant de quitter Oldshoremore Beach, le Ministre avait grassement payé les mercenaires afin qu’ils gardent le silence sur les évènements de la soirée. Si certains avaient grincé des dents, tous avaient accepté la somme et avaient prêté serment.

Aucun d’entre eux ne parlerait.

– Le jeune Miller a dû prédire notre arrivée et, le temps que nous nous téléportions, ils étaient déjà partis, mentit-il sans ciller.

– Partir ? Mais où ? Il y avait une énorme tempête de neige là-haut, comment…

Le Ministre l’interrompit d’un geste et se félicita d’avoir une telle autorité sur un être aussi grand. Il regarda autour de lui : dans l’open space, tout le monde semblait être occupé, mais un œil attentif pouvait apercevoir les oreilles indiscrètes dressées dans leur direction.

– Allons ailleurs, voulez-vous ? Dans votre bureau, par exemple.

Il dépassa Alisdair sans attendre de réponse et ne put retenir un sourire lorsqu’il entendit les bottes du Demi-Géant claquer le carrelage à sa suite.

Il laissa le chef de la BPCM d’Édimbourg tourner sa clé dans la serrure, puis le précéda à l’intérieur de son bureau. Tomàs avait toujours trouvé l’endroit sinistre, tout comme la plupart des BPCM. Vivre sous terre, était-ce là la solution trouvée par le monde magique pour subsister en paix ? Au moins, grâce à lui, les choses allaient commencer à changer.

Il avisa les torches accrochées au mur qui brûlaient d’un rouge sombre. Sans se formaliser de cette couleur peu habituelle, il contourna le grand bureau et s’assit à la place du chef, sous le regard courroucé d’Alisdair.

– Prenez place, je vous en prie.

Le Demi-Géant grogna avant de s’exécuter, ce qui ne fit qu’accroître l’allégresse du Ministre. Il prenait un malin plaisir à le provoquer, mais jusqu’à présent, il n’était jamais parvenu à faire sortir Alisdair de ses gonds. Qu’à cela ne tienne, ce n’était qu’une question de temps.

– Savez-vous ce qu’il y a près d’Oldshoremore Beach, mon très cher Alisdair ? commença le Ministre.

Le chef de la BPCM fronça les sourcils, décontenancé par une telle question. Il répondit néanmoins :

– Pas grand-chose, si mes souvenirs sont bons. Quelques maisons, une plage…

– Un manoir, peut-être ?

Le regard d’Alisdair s’illumina et, derrière lui, les torches prirent une teinte plus vive. Tomàs poursuivit :

– Quelle ne fut pas ma surprise, en arrivant sur place, de constater que nos fugitifs s’étaient réfugiés dans un manoir qui appartenait, autrefois, au clan McCullen ! Dites-moi, Alisdair, quel est le patronyme de Bree ?

Piégé, le Demi-Géant pinça les lèvres et siffla :

– McCullen.

– Tout à fait ! Cela ne vous est-il donc pas venu à l’idée, en envoyant vos équipes à sa recherche, de monter jusqu’à Oldshoremore pour inspecter ce manoir ?

Les flammes rougeoyèrent davantage et Alisdair serra les poings :

– À ma connaissance, le dernier propriétaire du manoir est mort il y a presque deux cents ans. L’endroit est probablement en ruines ! De plus, je sais que Bree n’y avait pas remis les pieds depuis deux siècles. Comment aurais-je pu deviner qu’elle se cachait là-bas ?

– Avec un soupçon de jugeote et un minimum d’efforts, je suis persuadé que vous y seriez parvenu.

Le silence emplit la pièce et la couleur des torches s’intensifia jusqu’à devenir aussi rouge que les joues du Demi-Géant. Puis, après un court moment, le visage du Selkie se barra d’un sourire et il se pencha sur le bureau :

– Vous savez, Alisdair, je vous comprends. Bree était votre amie et je ne suis qu’un illustre inconnu qui essaie pourtant de faire son travail. Un chef de la BPCM est mort, j’ai été attaqué. Nous ne pouvons pas rester sans rien faire. Vous êtes d’accord avec moi ?

Alisdair grogna pour toute réponse. Il n’était pas certain de savoir où le Ministre voulait en venir.

– Concernant la réorganisation dont je vous ai parlé avant de partir, j’attends une totale coopération de votre part. Les enquêteurs de la milice sont toujours à Oldshoremore en train de fouiller le manoir, à la recherche de quelques indices sur la prochaine destination de Bree et de Jace. Ce qui va nous laisser un peu de temps pour tout organiser ici.

Gailman se leva et se mit à faire les cent pas dans la pièce. La tension était palpable et il entendait la faire monter encore d’un cran. Après tout, il avait passé une journée affreuse et il avait bien mérité de s’amuser un peu.

– Nous commencerons la transformation de la BPCM en milice dès demain, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. D’ici là, je veux des rapports complets sur les missions de chaque agent ces deux dernières années ainsi que leur taux de réussite.

– Leur taux de réussite ? Mais que…

– Mon cher Alisdair, le monde est sur le point de changer. Nous ne pouvons pas nous permettre de garder parmi nous les éléments lents et incapables, je vous l’ai déjà dit.

Sur ces mots, il avança vers la porte et posa sa main sur la poignée, prêt à sortir. Alisdair se leva d’un bond et l’arrêta.

– Vous me l’avez dit, en effet. Mais chaque agent mérite d’être traité avec considération. Certains travaillent ici depuis des centaines d’années, je me vois mal les congédier du jour au lendemain.

– Centaines d’années, souffla Tomàs en secouant la tête. Je crois que la BPCM d’Édimbourg a grand besoin d’un peu de sang neuf, vous ne trouvez pas ? Oh bien sûr, cela vaut aussi pour vous…

Il ouvrit la porte sans attendre de réponse. La discussion était close. Sans un regard en arrière, il avança dans le couloir et laissa les torches du bureau d’Alisdair enflammer toute la pièce alors que la colère de leur propriétaire se déchaînait.

Tomàs ne tenait pas à faire de vieux os à la BPCM d’Édimbourg. Épuisé, il entendait bien rentrer à sa chambre d’hôtel, s’allonger sur le lit et attendre le lendemain avec impatience.

Déjà à Londres, les changements commençaient à s’opérer. Les créatures magiques se cachaient de moins en moins, la milice était dix fois plus efficace que la BPM et la BPCM réunies. Les malfaiteurs étaient mis sous les barreaux et les mortels coupables d’agression envers les créatures magiques étaient sévèrement punis. Il y avait encore du chemin à faire, bien sûr, mais ce n’était qu’une question de temps.

Alors qu’il s’apprêtait à remonter à la surface, Tomàs fut interpellé par une voix trop aiguë :

– Monsieur le Ministre !

Il se retourna. Jess s’avançait vers lui, les cheveux ramenés en une natte rose sur son épaule gauche. Il avisa sa combinaison beaucoup trop moulante et se demanda pourquoi Hilgins choisissait toujours des tenues aussi provocantes pour ses couvertures.

– Qu’y a-t-il ?

– J’ai appris que Bree et Jace vous avaient encore échappé…

Tomàs serra les dents et se força à afficher un sourire poli.

– C’est malheureusement exact. Vouliez-vous me dire quelque chose ? Si oui, cela peut attendre demain matin…

Il fit mine de se détourner, mais le Djinn posa une main sur son bras.

– J’en ai assez d’être ici, souffla-t-il en reprenant sa voix masculine, si choquante dans le corps d’une jeune Nymphe. Envoyez-moi près de Siobhan, ailleurs, n’importe où…

– Ma chère Jess, c’est ici qu’on a besoin de vous ! s’exclama le Ministre.

Puis, il se pencha vers lui et murmura à son oreille :

– Et n’oubliez pas que vous n’êtes pas en mesure de discuter nos ordres. Votre petit arrangement avec Jacklyn nous a coûté assez cher.

Il allait ajouter une menace bien sentie, mais fut interrompu par la vibration de son téléphone dans sa poche. Il grimaça et décrocha aussitôt.

– Gailman, j’écoute.

– Monsieur le Ministre ? Folën à l’appareil. Je vous appelle concernant la voiture que les suspects ont fait exploser avant de fuir.

Tomàs se passa une main sur le visage et hésita à s’écarter pour qu’Hilgins n’entende pas la conversation, mais il n’en eût pas le temps.

– Il est impossible de lire la plaque. Elle a entièrement fondu pendant l’incendie…

– Si vous m’appelez pour me donner de telles nouvelles, Folën, il fallait vous abstenir…

– Non ! Nous avons toutefois pu identifier le modèle de la voiture. Il s’agit d’une Mini Cooper. Bleue, à en croire le morceau de portière que nous avons retrouvé un peu plus loin. Il a dû être projeté par l’explosion, et…

– Une Mini Cooper bleue, l’interrompit Tomàs. Je vais voir ce que je peux faire. Poursuivez les fouilles, envoyez-moi un message dès que vous avez du nouveau.

Il raccrocha et fourra son téléphone dans sa poche. Lui qui n’était pas adepte des inventions mortelles devait bien admettre que celle-ci était pratique.

– Bien, Jess, reprit-il. Nous en avions terminé, je crois.

– Vous avez dit Mini Cooper bleue, c’est exact ?

Il releva les yeux et croisa le regard de la Nymphe. S’il n’avait pas su qui se cachait sous ce déguisement, il aurait pu la trouver attirante. Néanmoins, il préférait les personnages moins excentriques.

– Oui, mais la plaque d’immatriculation est illisible, alors…

Le Djinn l’interrompit d’un geste et lui offrit un sourire énigmatique et charmeur.

– Oh, monsieur le Ministre ! Pas besoin de plaque. Vous ne devinerez jamais qui est le propriétaire de cette voiture…

 

Masaharu était inquiet. Non, pas inquiet.

Fou d’angoisse.

Depuis qu’il avait prévenu Bree que Gailman arrivait avec une troupe d’Elfes Noirs, il avait été incapable de fermer l’œil. Pour ne rien arranger, la Selkie et l’Oracle faisaient silence radio. La petite figurine de l’Hawaïenne, dont ils possédaient un double, demeurait tristement immobile. Au cas où ils auraient été attrapés, il rechignait à se servir de la sienne. Pourtant, l’envie l’en démangeait…

En attendant que quelqu’un le contacte, le Sorcier essayait désespérément de se changer les idées. Assis au comptoir de sa boutique, au milieu de son sempiternel capharnaüm, il entendait modifier une bonne fois pour toutes son sort de grenouille espionne. S’il arrivait à ses fins, il serait capable de localiser le Ministre, même quand ce dernier n’était pas en danger. Et, il en était certain, Tomàs Gailman finirait par les mener jusqu’à Siobhan.

Mais tout ça ne serait possible, bien sûr, que s’il réussissait son coup.

Décidé à essayer un nouvel angle d’approche, il attrapa la petite grenouille en origami et la mit au creux de ses mains. Il souffla dessus et la fit léviter au-dessus de ses paumes tendues. Un enchevêtrement de kanjis apparut en lettres argentées dans les airs, flottant à quelques centimètres de son visage.

Sourcils froncés, langue tirée, il bougea l’auriculaire pour modifier un premier symbole, puis un autre. Il souhaitait modifier le but du sort, sans pour autant toucher à l’arborescence principale. Les possibilités défilaient dans sa tête tandis qu’il cherchait le glyphe qui posait problème quand l’Hawaïenne remua enfin sur sa droite.

Il sursauta et les kanjis disparurent. La grenouille retomba aussitôt sur le bureau, morceau de papier inanimé. Masaharu se jeta sur la figurine :

– Bree ? C’est toi ?

– Salut, Masa.

La Selkie avait l’air épuisée. Le Sorcier caressa les cheveux de l’Hawaïenne, conscient que Bree ne sentirait rien.

– Je me suis fait un sang d’encre ! Vous allez bien ? Et Jace, il est en sécurité ?

– Jace… dort. Enfin, si on veut.

– Comment ça, si on veut ?

Bree lui expliqua tout le plus succinctement possible. Leur fuite d’Oldshoremore beach, le carnage des Elfes Noirs… Quand elle arriva au moment de la téléportation, Masaharu crut qu’il avait mal entendu :

– Tu t’es téléportée ? Mais… comment est-ce possible ?

– Je n’en sais rien. C’est venu comme ça. J’ai senti quelque chose se briser en moi, comme un verrou. L’instant d’après, nous étions partis.

– Alors, Oldshoremore est un portail de téléportation ?

– Il faut croire. Il doit en exister encore des centaines non répertoriés.

Elle enchaîna avec leur arrivée chez Baba, qui avait accepté de les aider, et leurs plus récentes théories. Puis, elle lui parla de son idée saugrenue d’aller chercher un nouvel œil à Jace dans le Royaume des Morts.

– Ils sont en projection astrale au moment où je te parle, grommela-t-elle à travers l’Hawaïenne. Et moi, je surveille.

– Je vois… Vous n’avez pas le temps de vous ennuyer, hein ?

Il l’entendit souffler, mais il n’aurait su dire s’il s’agissait d’un rire ou d’un sanglot.

– Tu ne peux pas savoir ce que je donnerais pour pouvoir m’ennuyer, juste une minute ou deux. Mais il se passe tellement de choses, et dans ma tête… C’est un sacré bordel.

Même à des centaines de kilomètres, Masaharu pouvait sentir le désespoir dans la voix de Bree. Plus que jamais, il aurait aimé être à ses côtés pour lui remonter le moral.

– Je suis désolée pour ta voiture, Masa…

– Ne t’en fais pas pour cette vieille carriole. Au moins, elle aura eu une fin de vie trépidante !

Nouveau souffle. Cette fois, le Sorcier fut certain qu’il s’agissait d’un rire.

– Tu penses vraiment que Gailman est ton frère ? Et Siobhan ta sœur ?

– Je ne sais pas… Je ne sais rien du tout, et ça me tue.

Masaharu passa une main sur son visage. De là où il était, il ne pouvait que partager l’affliction de son amie.

– Au moins, vous êtes en sécurité. Baba est puissante. Tant que vous êtes avec elle, il ne peut rien vous arriver.

– Espérons-le. Je…

Le Sorcier n’entendit pas la suite. Devant lui, la petite grenouille en origami s’était mise à sautiller et menaçait de dégringoler du comptoir. Il la rattrapa in extremis et ouvrit un tiroir pour en sortir une carte de l’Écosse. L’amphibien frétilla sur le papier avant de s’arrêter sur Édimbourg.

Masaharu fronça les sourcils. Avait-il fait une bêtise en tentant de modifier le sort ? Il allait ouvrir la bouche pour demander à Bree de répéter, quand la sonnette de la boutique retentit.

Une chape de plomb s’abattit sur ses épaules tandis qu’un mauvais pressentiment s’enroulait autour de lui comme un parfum nauséabond. Sans réfléchir, il jeta la grenouille et la carte dans un tiroir et attrapa l’Hawaïenne :

– Bree, on se parle plus tard. Attends que je te recontacte, n’utilise pas ta figurine.

– Masa ? Mais que…

– Plus tard.

Il balança l’Hawaïenne dans le renfoncement de son comptoir et le contourna. La bouche pâteuse, il avança prudemment, traversa sa boutique jusqu’à parvenir près de l’entrée.

La sonnette le fit sursauter une seconde fois. Essayant de reprendre contenance et de chasser sa peur, il grommela :

– Une minute ! J’arrive !

Il actionna la poignée et ouvrit la porte.

Le Ministre en personne se tenait sur le seuil, redingote impeccable sur les épaules, cheveux lissés en arrière. Son sourire de circonstance était si parfait que Masaharu se demanda combien d’années il avait fallu à Tomàs Gailman pour le perfectionner.

– Masaharu, je présume ? Je suis Tomàs Gailman, le Ministre des Affaires Magiques.

– Je sais qui vous êtes, lâcha le Sorcier.

Alisdair pouvait bien lui lécher les bottes, il ne se forcerait pas une seconde à être sympathique avec un tel personnage.

Un ange passa. Tomàs attendait visiblement qu’il l’invite à entrer, mais Masaharu ne voulait pas lui faciliter la tâche.

– La boutique est fermée, finit-il par dire. Revenez demain.

Il allait claquer la porte quand le pied de Tomàs se glissa dans l’ouverture.

– C’est l’affaire d’une minute, lui assura-t-il, les dents éclatantes. Une formalité.

Piégé, Masaharu s’écarta pour le laisser passer. Sans s’embarrasser de bonnes manières, il lui désigna la boutique du doigt.

– C’est par ici.

Tomàs avançait avec prudence, comme s’il avait peur de mettre le pied dans un piège à loup. Lorsqu’il découvrit la boutique et le bazar qu’elle contenait, il ne put retenir un sifflement de surprise.

– Eh bien, vous arrivez à vous y retrouver, là-dedans ?

Masaharu serra les mâchoires et le dépassa pour repasser de l’autre côté de son comptoir.

– Question d’habitude. Néanmoins, je vous conseille de ne toucher à rien.

Il désigna une petite pancarte sur sa droite, sur laquelle il était écrit : « toucher, c’est payer ».

– Vous avez le sens des affaires, commenta Gailman.

– Que puis-je faire pour vous, monsieur le Ministre ? demanda Masaharu en prenant les devants.

Tomàs était dans sa boutique depuis à peine deux minutes et il ressentait déjà le besoin pressant de l’en faire sortir. Tout son être puait l’hypocrisie et le mensonge et Masaharu songea que, sitôt qu’il serait parti, il enfumerait son local avec de la sauge pour évacuer les mauvaises ondes.

– Je suis venu, car j’aimerais beaucoup voir votre voiture, mon cher Masaharu.

Le Sorcier s’enjoignit au calme. Par chance, il était un bien meilleur menteur qu’Alisdair.

– Ma voiture ? C’est une Mini Cooper tout ce qu’il y a de plus banal. Je suis sûr que vous préféreriez rouler en Jaguar, c’est nettement plus votre style, non ?

Le coin de la bouche du Ministre tressaillit et Masaharu devina qu’il n’avait pas l’habitude d’être provoqué ainsi. Néanmoins, il se reprit vite et ajouta :

– Vous l’ignorez peut-être, mais la nuit dernière, une troupe d’Elfes Noirs ont pris en chasse Bree McCullen et Jace Miller.

Masaharu se composa un visage surpris et haussa les sourcils :

– Non ? Vous les avez retrouvés ?

– L’espace d’un instant, oui. Ils se sont enfuis en laissant derrière eux une carcasse de voiture carbonisée. La plaque est illisible, mais mon expert a réussi à identifier le modèle de la voiture. Une Mini Cooper, comme celle que vous aviez prêtée à Bree lors de son enquête contre les contrebandiers.

– Ah, vous êtes au courant de cette affaire ? Eh bien, si vous avez lu le dossier, vous devez vous douter que je ne lui aurais jamais prêté ma voiture une seconde fois ! Jace et elle me l’ont rendue en charpie. C’est un miracle qu’elle roule encore !

– Donc… vous l’avez ?

Masaharu se pencha derrière son comptoir et ouvrit le premier tiroir. Enfonçant son avant-bras jusqu’au fond, il en ressortit une petite clé.

– Bien entendu que je l’ai ! Vous êtes venus jusqu’ici pour ça ?

Tomàs ne devait pas s’attendre à ça, car il observa la clé, désemparé. Masaharu jubila intérieurement : tourner le Ministre en ridicule se révélait être d’une facilité déconcertante.

– Vous voulez la voir ? proposa-t-il pour remuer le couteau dans la plaie.

– S’il vous plaît.

Le bluff, pensa Masaharu. J’ai vraiment un talent fou pour ce genre de choses.

– Alors, c’est par ici.

Il se détourna et invita Gailman à le suivre. Il écarta un rideau de fil dont les perles de bois s’entrechoquèrent, créant une mélodie succincte. Masaharu s’autorisa à chantonner Ticket to ride, des Beatles, tandis qu’il guidait le Ministre à travers l’arrière-boutique qui débouchait sur un garage.

Le Sorcier tourna la clé dans la serrure et ouvrit la porte, puis laissa Gailman entrer avant lui.

– Et voilà la bête ! Pour être franc avec vous, j’hésitais à m’en séparer. Si vous êtes intéressé, je peux vous faire un prix.

Tomàs contourna la voiture, les lèvres pincées. Il se pencha près du pare-choc, constata que c’était indéniablement une Mini Cooper dont la peinture bleu électrique était, par endroits, un peu éraflée. Alors que sa main se tendait vers la poignée pour ouvrir la portière, Masaharu l’interrompit :

– Rappelez-vous, monsieur le Ministre. Toucher, c’est payer !

Gailman lui lança un regard noir. Visiblement, le temps des faux-semblants était révolu. Il se redressa néanmoins et lissa le col de sa redingote.

– Eh bien, je crois que tout est en ordre. Je ne vais pas vous déranger plus longtemps.

Masaharu sourit pour toute réponse. La guerre était loin d’être gagnée, mais il avait au moins remporté cette bataille-là.

Le Sorcier : 1, le phoque : 0 ! songea-t-il en gloussant intérieurement.

– Il y a une sortie par ici, indiqua-t-il en montrant la porte du garage. Vous allez déboucher à quelques mètres de Rose Street. Vous connaissez bien Édimbourg, monsieur le Ministre ?

– Pas assez, grogna-t-il. Mais je devrais retrouver mon chemin jusqu’à l’hôtel.

Il laissa Masaharu ouvrir la porte pour lui, puis sortit dans l’obscurité du soir, déjà omniprésente. Avant de se détourner pour de bon, il ajouta :

– Restez dans le coin, voulez-vous ? Il se peut que j’aie encore besoin de vos… services.

Il avait prononcé ce dernier mot comme s’il lui brûlait la langue et Masaharu aurait juré reconnaître un accent irlandais.

– Bien entendu. Prenez soin de vous, monsieur le Ministre !

Tomàs ne répondit pas et pivota pour rejoindre la rue. Masaharu attendit que le bruit de ses pas eût totalement disparu, puis referma la porte.

Il l’avait échappé belle ! Heureusement que, lorsque Jace était venu prendre sa voiture pour s’enfuir avec Bree, il avait eu la présence d’esprit d’en acheter une autre ! Persuadé qu’il allait le prendre la main dans le sac, le Ministre n’avait pas pris le temps de relever la plaque, mais mieux valait être prudent.

Il se précipita de nouveau dans sa boutique et sortit la grenouille de son tiroir avec une carte d’Édimbourg. Lorsqu’il la lâcha sur le papier, le petit amphibien se mit à sautiller sur Rose Street avant de rejoindre la grande artère pour traverser North Bridge.

Masaharu sourit. Il avait réussi.

Cependant, sa joie fut vite chassée par l’angoisse. Il était peut-être parvenu à tromper Tomàs, ce soir, mais ce n’était qu’une question de temps avant que le Ministre ne lui tombe dessus. Contrairement à Alisdair, il n’était pas indispensable à la société magique. Et si Gailman apprenait qu’il aidait Bree…

Il referma la carte en vitesse et courut presque jusqu’au premier étage. Il trouva Hime allongée sur le divan, en train de regarder sa série préférée : Outlander.

– Hime-chan, haleta-t-il, essoufflé d’avoir grimpé les escaliers trop vite.

– Pas maintenant, Masa-chan. Tu ne vois pas que Jamie et Claire sont sur le point de conclure ?

Le Sorcier jeta un œil à l’écran où les deux acteurs étaient désormais nus. Il secoua la tête et se plaça devant la télé.

– Masaharu-chan, je…

– Tu regarderas plus tard, lâcha-t-il. Nous devons partir.