Jace flottait.
Ce fut sa première impression alors que son esprit s’élevait au-dessus de son corps. Il observa ses mains, désormais translucides, puis reporta son attention sur le Jace endormi sur les genoux de Bree. Il se pencha vers elle, passa une main devant son visage…
– Elle ne peut pas te voir, moy serdtse.
L’Oracle se retourna. Le spectre – c’était l’adjectif le plus approprié pour décrire ce qu’il voyait – de Baba se tenait devant lui, dressé au-dessus de son propre corps.
– Songe à tout ça comme à une autre dimension, lui expliqua-t-elle en s’avançant. Ton corps, ici, pilote ton esprit, ton âme. Et même si ce qu’il se trouve derrière cette porte ne peut pas t’infliger de blessures, tu peux toujours avoir mal.
Comme pour appuyer ses propos, elle lui pinça le bras.
– Aïe ! s’exclama le jeune homme. Pourquoi tu as fait ça ?
– Pour te convaincre de faire attention. Ce n’est pas un voyage scolaire.
– Sans rire !? Tu accueilles souvent des gamins pour faire une visite guidée du Royaume des Morts ?
Le visage de Baba se para d’une moue triste.
– Plus souvent que tu ne le crois.
Elle le dépassa pour se diriger vers la porte de l’Autre Monde. Jace remarqua que, dans cette réalité, son aspect était tout à fait différent. Les lianes qui la maintenaient fermée avaient disparu pour laisser place à un enchevêtrement de mécanismes complexes. Des centaines de rouages étaient imbriqués les uns dans les autres, retenus ensemble par du lierre, et, au centre, une roue avec plusieurs touches semblait pouvoir ouvrir le portail.
– Tu es prêt ?
Jace considéra sérieusement la question. Il prenait toute la mesure de ce que cela impliquait ; voyager au Royaume des Morts, rencontrer un autre Oracle, lui demander son œil. Tout cela était aussi excitant qu’angoissant. Mais avait-il seulement le choix ?
– Je suis prêt.
– Alors, viens près de moi.
Il obéit, non sans jeter un ultime regard à Bree qui avait sorti la petite Hawaïenne de sa poche. Puis, il avança jusqu’à la porte et attendit.
Baba posa sa main au centre et enfonça quelques touches. Jace se demanda comment elle faisait pour les distinguer, car, de son point de vue, elles étaient toutes vierges.
– Les choses ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être, lâcha Baba, répondant à sa question silencieuse.
Jace acquiesça. Il n’aurait pu être plus d’accord.
Baba tourna d’un quart le disque au centre, puis les rouages s’activèrent dans un cliquetis assourdissant. Néanmoins, la porte demeura close.
– Ça ne marche pas ?
La Sorcière ne répondit pas. Elle leva les deux bras devant elle et commença à psalmodier en russe, d’une voix si grave que Jace douta un instant qu’elle fût la sienne. Un vent se leva dans la pièce, vent qui lui glaça l’échine et lui tira un frisson. Il disparut aussi soudainement qu’il était apparu. Puis, dans un grincement de tous les diables, la porte de l’Autre Monde s’ouvrit.
– Après toi, mon cher Jace.
Une terreur sourde bourdonnait aux oreilles de l’Oracle, comme si son corps tout entier lui hurlait de faire demi-tour. La porte, devenue bouche béante vers les ténèbres, ne lui semblait plus aussi intrigante. Baba posa une main sur son épaule pour l’encourager.
– Je suis juste derrière toi.
Il prit une grande inspiration et fit un premier pas dans le Royaume des Morts.
Toute sa vie, Jace avait eu une vision très précise de l’Enfer. Il l’avait imaginé dans une caverne, gardée par un Cerbère, avec plusieurs bûchers pour brûler éternellement ceux qui avaient péché. La réalité, une fois de plus, était tout autre.
Il déboula dans une charmante clairière éclairée par un filet de soleil. Des arbres d’une hauteur impressionnante l’entouraient, leur feuillage si touffu et si brillant de vie que la lumière passait à peine entre les frondaisons. Le sol, recouvert d’une mousse duveteuse, appelait à s’y coucher. La mélodie de la forêt l’emplit tout entier ; à droite, il entendait des oiseaux chanter, passant de branche en branche, tandis qu’à gauche, il était persuadé de distinguer le bruit d’un ruisseau.
– C’est… c’est…
– Oui, murmura Baba. J’ai bien travaillé.
Il se retourna et fronça les sourcils. Derrière elle, la porte s’était refermée.
– C’est toi qui as fait tout ça ?
– Avançons. Je t’expliquerai en route.
Jace allait lui demander par où elle voulait passer puisqu’il ne voyait aucun chemin se découper entre les arbres. La question s’était à peine dessinée dans son esprit qu’un sentier apparaissait déjà devant eux et Baba s’y engagea.
La forêt semblait s’étendre à l’infini. Partout où Jace posait l’œil, la nature était là, resplendissante. Il remarqua les écureuils qui sautaient de branche en branche, une chouette cachée dans un tronc creux et même un daim en train de brouter un peu d’herbe fraîche.
– Tout semble si… vivant.
– Pourtant, tout ce que tu vois ici est mort, même si je n’aime pas ce terme. Leur existence dans le monde réel est terminée, mais ils peuvent continuer de vivre ici. J’ai voulu ce lieu paisible, contrairement à ce que c’était avant.
– Parce que ça n’a pas toujours été comme ça ?
Baba sourit et secoua la tête, faisant onduler ses longs cheveux blonds autour de son visage.
– Oh, non ! Quand j’ai repris la boutique à Hadès, il y a plus de mille cinq cents ans, c’était d’un sinistre… Tout était sombre et, pour déléguer un peu, il avait mis un vieux bonhomme et un affreux chien à trois têtes à l’entrée !
Au moins, se dit Jace, je n’avais pas tout à fait faux.
– Alors, Hadès existe ? s’enquit-il, fasciné. Où est-il, désormais ?
– Bien sûr qu’il existe, moy serdtse, comme la plupart des « dieux », affirma Baba en faisant des guillemets avec ses doigts.
– Mais je croyais…
– Le Haut Gouvernement Magique n’aime pas l’idée qu’il puisse y avoir quelque chose de plus puissant au-dessus d’eux, alors ils font écrire dans les manuels que les dieux n’existent pas. Et ce n’est pas totalement faux. Ce ne sont pas des dieux, ce sont juste… des êtres plus puissants que les autres. Ah, nous y sommes.
L’Oracle n’eut pas le temps de digérer ces nouvelles informations. Un carrefour était apparu devant eux. La voie de gauche, plus lumineuse, s’enfonçait plus profondément dans la forêt alors que celle de droite, sombre, semblait mener à une ville. De loin, Jace aurait juré reconnaître les tours jumelles de New York et, beaucoup plus bas, quelques châteaux.
– C’est ça la frontière entre le Paradis et l’Enfer ? risqua-t-il.
– Si tu veux, oui. Mais là encore, je me suis permis de revisiter un peu les concepts.
Sans rien ajouter d’autre, elle prit le sentier de droite et Jace lui emboîta le pas.
Plus ils avançaient, plus Jace fut certain que c’étaient bien les Twin Towers qui crevaient l’horizon. Une pointe de nostalgie piqua son cœur : il était encore petit lorsqu’elles avaient été détruites, mais New York ne s’était jamais vraiment remise d’un tel drame.
– Je déteste les villes, souffla Baba. C’est bruyant, il y a des gens partout. C’est donc là que j’envoie les âmes qui doivent purger une peine, celles qui doivent être punies.
L’éternité dans une ville ne semblait pas si terrible que ça à Jace, mais connaissant Baba, il se doutait qu’il y avait autre chose.
– L’Oracle que nous cherchons se trouve en Enfer, donc ?
– Ce n’est pas vraiment un Enfer, tout comme il n’existe pas de Paradis à proprement parler. Le bien et le mal sont des notions trop absolues pour ça.
– Qu’est-ce qu’il y a, alors ?
– Ça, moy serdtse, je ne suis pas autorisée à te le dire. Si tu savais tout ce qui t’attend après ta mort, ça perdrait de son charme, tu ne crois pas ?
Baba lui fit un petit clin d’œil et glissa son bras sous le sien. Jace n’avait jamais considéré la mort comme charmante et, bien qu’il brûlât de tout connaître de cet endroit, il n’insista pas.
– Pour répondre à ta question, l’Oracle que nous allons voir a mérité chaque seconde de sa punition. Il se trouve sous la ville. Quand il est arrivé ici, nous l’avons condamné à passer l’éternité dans un cirque à jouer la diseuse de bonne aventure.
– Nous ?
– Je ne suis pas la seule à décider de ce qu’il se passe ici. Il y a Hadès, qui siège au conseil avec Anubis. Et d’autres, mais je ne vais pas t’embêter avec ça.
Jace allait répliquer qu’elle ne l’embêtait pas du tout, mais il n’en eut pas le temps.
Comme si dans l’Autre Monde la frontière entre le temps et l’espace était différente, ils se trouvaient déjà à l’entrée de la ville alors que, quelques secondes plus tôt, elle était encore à des centaines de mètres. L’Oracle nota qu’une nuit profonde régnait au-dessus des toits et des gratte-ciels. La cité mélangeait toutes les époques : à droite, les Twin Towers, à gauche, une forteresse dont les murailles semblaient avoir été assaillies par la guerre. Plus loin encore, un château plus grand, assez semblable au Louvre, se découpait à l’angle d’une rue.
– On dirait…
– Les Tuileries, oui. Je récupère aussi les bâtiments détruits. Après tout, ne dit-on pas que les murs ont une histoire ? Allons, le temps presse. Surtout, ne me lâche pas.
Baba fit un premier pas dans la ville et ce qui avait paru être une rue déserte à Jace se révéla soudain être une artère animée et bruyante. Sous leurs pieds, les pavés succédaient sans cesse au goudron, rendant la route impraticable pour les voitures et les charrettes qui essayaient d’y évoluer. La foule qui se pressait sur les trottoirs était oppressante et, pourtant, les passants s’écartèrent pour leur laisser la place, lançant des regards terrifiés à Baba.
– Je crois que tu leur fais peur, glissa Jace à l’oreille de son amie.
– C’est le but.
Un sourire carnassier étirait les lèvres de la Sorcière et Jace devina qu’elle prenait un malin plaisir à se promener parmi les âmes qu’elle avait elle-même punies.
Il y avait un tel bazar que l’Oracle ignorait où poser son regard. Au fur et à mesure qu’ils avançaient, l’ambiance se faisait de plus en plus lourde et bruyante. Tavernes médiévales et restaurants gastronomiques se faisaient face, tout comme les vieilles épiceries et les grands centres commerciaux. Accroché au bras de Baba, Jace la suivait sans discuter, tout à sa contemplation de l’endroit, aussi fascinant que dérangeant.
Chaque âme qui croisait leur route semblait terrassée par un malheur sans âge, les traits tirés par la fatigue, la tristesse, l’anxiété. Jace frissonna ; quoi qu’il arrive, il ne voulait pas passer l’éternité dans cette partie du Royaume des Morts.
– On est presque arrivés.
En effet, ils ralentirent bientôt à l’angle d’une rue. Jace observa le panneau pour tenter de le lire. Peine perdue : il était couvert de sang. Contrairement au reste de la ville, l’endroit était désert et un mauvais pressentiment se fraya un chemin vers les entrailles de l’Oracle.
Ici, pas de goudron, juste un pavé humide. Le lieu n’était pas sans rappeler à Jace les vieilles rues de Paris qu’il avait visitées avec Bree. Il voulut interroger Baba Yaga, mais s’interrompit quand la Sorcière ouvrit une porte qui débouchait sur un escalier sinistre.
– On doit descendre.
Il acquiesça, essaya de se reprendre. Il n’avait pas fait tout ce chemin pour rien.
Alors qu’ils s’enfonçaient dans les souterrains des Enfers – Baba Yaga pouvait dire ce qu’elle voulait, Jace avait bel et bien la sensation de s’y trouver ! –, l’odeur métallique du sang prit l’Oracle à la gorge. À la lueur des quelques torches suspendues au mur, il ne tarda pas à voir un homme éventré, étendu de tout son long sur les marches de l’escalier.
– Je suis désolée que tu doives voir ça, mon cher Jace, lâcha Baba en enjambant le cadavre dans le plus grand des calmes. Mais ça fait partie de la punition.
Jace se boucha le nez et se força à inspirer par la bouche. Plus ils descendaient, plus l’odeur de putréfaction était intense. Jamais le Royaume des Morts n’avait aussi bien porté son nom.
En bas des escaliers, la rue continuait sur plusieurs axes. Chaque pavé était recouvert de sang, chaque mètre possédait son nouveau corps, tordu dans une position étrange, figé dans la mort. Seul être animé dans cette scène de pantins désarticulés : une vieille dame qui, accroupie sur le sol, épongeait la pierre et essayait tant bien que mal de laver le sang. Plus loin, les cadavres étaient regroupés sur une charrette et, quand cette dernière partit, les victimes réapparurent aussitôt par terre.
Jace eut un haut-le-cœur. Il ne pouvait pas supporter une seconde de plus de ce spectacle épouvantable.
Il détourna le regard des corps entassés. Heureusement, une mélodie détourna son attention et il se concentra sur elle. Trompettes et tambours tonitruaient de plus en plus fort au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient et, bientôt, il put voir leur provenance.
Baba n’avait pas menti. Un immense cirque se déployait sous terre, son chapiteau suspendu à un plafond à près de trente mètres de hauteur. Les pans rouges et blancs de la tente ondulaient jusqu’au sol fait de sable ocre. Fasciné, Jace avança jusqu’à l’ouverture, glissa un regard à l’intérieur où il aperçut deux acrobates tournoyer dans les airs, tendit la main pour pousser la tenture…
Baba lui rattrapa le bras et le ramena près d’elle.
– Je t’ai dit de ne pas me lâcher, souffla-t-elle d’une voix grave. Avec moi, tu ne risques rien, mais seul…
Elle laissa sa phrase en suspens et Jace n’eut aucun mal à imaginer toutes les choses terribles qui pourraient lui arriver s’il restait coincé ici.
– Désolé, grimaça-t-il.
– C’est par là.
Elle lui désigna la droite du chapiteau où plusieurs autres tentes et roulottes étaient installées. Ici, plus qu’à la surface, les gens évitaient soigneusement de croiser leur chemin. Chacun baissait les yeux devant la souveraine du Royaume des Morts, espérant secrètement qu’elle ne venait pas pour eux. L’Oracle, en revanche, s’attirait des regards curieux, voire avides.
– Circule ! aboya Baba à un Faune qui avait osé s’approcher d’un peu trop près.
Ce dernier tomba à la renverse et rampa pour s’éloigner d’eux. Quand Jace tourna la tête vers la Sorcière, il sursauta à son tour. Son visage avait pris les traits d’une vieillarde terrifiante aux dents aiguisées et aux yeux d’un noir profond. Baba secoua la tête et redevint aussitôt jeune et charmante.
– Que… tu…
– Désolée, s’excusa Baba. Je reprends ma vraie forme pour leur faire peur.
– Parce que ça, s’affola Jace en désignant le corps de la Sorcière, ce n’est pas ta vraie forme ?
Baba éclata de rire et s’appuya contre le bras de l’Oracle.
– Tu es si naïf, moy serdtse ! C’est adorable !
En son for intérieur, Jace se demanda si Bree savait qu’elle avait couché avec une vieillarde. L’image mentale se formant dans son esprit, il grimaça. Tout bien réfléchi, il ne voulait pas le savoir.
Baba les dirigea vers une tente un peu à l’écart des autres. Crânes de chèvres, bougies noires et autres joyeusetés satanistes avaient été disposés partout autour, comme pour dissuader les quelques voyageurs qui oseraient venir jusqu’ici. Un frisson parcourut la nuque de Jace alors que la Sorcière tendait le bras pour écarter la tenture.
– Baba… tu ne m’as pas dit qui était l’Oracle que nous allions voir.
– Parce que tu ne m’as pas posé la question.
Elle entra en le traînant derrière lui. Le propriétaire de la tente leva aussitôt les yeux vers eux et un drôle de sourire fendit ses lèvres.
– Jace, laisse-moi te présenter le plus grand Oracle de tous les temps, celui qui est responsable de la disparition de l’espèce tout entière. Enfin, tout le monde sauf toi, bien entendu.
Jace écarquilla l’œil. C’était impossible.
– C’est toujours un plaisir de te voir, Baba.
La Sorcière lui rendit son sourire.
– Plaisir partagé, Nostradamus.