Nostradamus.
Jace papillota. Bien qu’il eût déjà vu une représentation du Prophète dans les manuels de la BPCM, la peinture ne rendait pas hommage au charisme de l’homme. Une aura de force et de puissance émanait de lui, soulignée par son regard bleu intense et par la maturité de ses traits. Son sourire était doux et sa barbe blonde parsemée de fils d’argent. Drapé dans une cape pourpre, il se tenait droit, assis sur un petit tabouret face à une table ronde où étaient disposées des cartes de tarot et une boule de cristal.
– Tu as fait tout ce chemin pour que je te lise l’avenir, Baba ? s’enquit-il en leur désignant deux sièges face à lui.
– Je n’ai pas besoin de toi pour lire dans les feuilles de thé, Nostra, répliqua la Sorcière en soulevant sa jupe pour passer une jambe par-dessus la chaise. Je suis venue te présenter quelqu’un.
Elle fit signe à Jace et ce dernier prit le deuxième tabouret. Il se sentait intimidé, impressionné par un homme dont on parlait encore près de cinq siècles après sa mort.
– Et à qui ai-je l’honneur ?
Jace ouvrit la bouche, mais sa voix mourut dans sa gorge. Baba vola à son secours :
– Nostra, je te présente Jace. Le dernier Oracle.
Un ange passa. Nostradamus vrilla son regard sur le visage du jeune homme, puis éclata de rire.
– C’est impossible, lâcha-t-il entre deux hoquets.
Jace fronça les sourcils et reprit contenance.
– Je vous assure, monsieur, que…
– Je ne remets pas en question ton pouvoir, petit, rétorqua le Prophète en essayant de se calmer. Mais tu n’es pas le dernier Oracle.
Il avait l’air si sûr de lui que Jace ne songea même pas à mettre sa parole en doute. La certitude se ficha en lui comme une flèche projetée à pleine puissance. Baba, en revanche, semblait plus perplexe :
– Les Oracles ont été chassés, exterminés, et tu n’y es pas pour rien, je te rappelle.
– J’ai fait un choix, la BPCM en a fait un autre. Vous êtes fous de penser que ce garçon est l’ultime visionnaire sur Terre. Les autres vivent probablement cachés, reclus, mais ils ne sont pas morts, non. Peut-être qu’ils attendent juste…
– Ils attendent quoi ? souffla Jace.
Nostradamus lui répondit par un sourire, dévoilant des dents blanches mais irrégulières.
– Quelqu’un comme toi, par exemple.
La phrase tournoya un instant dans les airs avant d’atteindre les oreilles de l’Oracle. Il avait pris ce que lui disait la BPCM pour argent comptant, sans réfléchir. Mais la BPCM s’était trompée beaucoup trop de fois, ces derniers temps. Il lui tardait de parler à Bree de tout cela, d’avoir son avis, de…
– Alors, tu es un Oracle, hein ? Et tu viens accompagné de la reine du Royaume des Morts en personne, tu dois être exceptionnel.
Nostradamus attrapa le paquet de tarot et se mit à battre les cartes devant lui. Puis, il en posa trois sur la table et demanda à Jace :
– Laquelle tu retournes ?
– Euh… celle-là ?
Le Prophète retourna la carte et leva les yeux au ciel.
– Le bateleur… il fallait s’en douter.
À côté de lui, Baba pouffa.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Ça veut dire qu’après près de cinq cents ans passés là-dessous, ce vieux schnock est toujours aussi mauvais en cartomancie.
Nostradamus accueillit la pique avec un ricanement et reprit les trois cartes qu’il réintégra au paquet. Il en posa trois nouvelles face à Jace et lui demanda de répéter l’action.
– Quand tu m’as gentiment offert cette tente, Baba, à côté de ce foutu cirque, j’ai promis de bien me tenir. Regarde-moi ! Je suis accueillant et j’offre une séance de cartomancie à mon nouvel ami.
Jace allait désigner une carte quand Baba se leva brusquement et posa ses deux mains sur la table.
– Je ne t’ai pas « gentiment offert cette tente ». Ce que tu as fait sur Terre méritait un châtiment. Le tien est à peine à la hauteur de la faute. Si j’avais été seule décisionnaire de ton sort, crois bien que j’aurais inventé pire punition que ça !
Sa voix reprit les mêmes intonations graves qu’un peu plus tôt. Ce n’était plus la Sorcière qui parlait, mais la reine du Royaume des Morts. En face de lui, Nostradamus ne semblait pas en mener bien large, car il toussota :
– Inutile de te mettre dans des états pareils.
– Alors, évite de me provoquer…
Elle se rassit en lissant les pans de sa jupe. Jace, les doigts crispés autour de l’assise du tabouret, n’osait bouger. En attendant que la pression retombe, il se lança dans la contemplation de la pièce.
Tout était impeccablement rangé. Sur les étagères, chaque bocal était étiqueté avec soin et chaque boîte était alignée dans le même axe. La lumière tamisée accentuait l’ambiance déjà mystérieuse du lieu et la musique du cirque leur parvenait de l’extérieur, ainsi que les cris et les acclamations du public. L’Oracle remarqua qu’il n’y avait aucun lit dans la tente, ni quoi que ce soit pour boire ou se sustenter. Tout bien réfléchi, il n’était pas certain que les morts puissent se reposer, ou même profiter d’une pomme fraîche ou d’une bonne bière. Au Paradis, peut-être…
En face de lui, Nostradamus posa une question et le sortit de ses réflexions.
– Excusez-moi, je pensais… Vous pouvez répéter ?
Le Prophète hocha la tête :
– Ton don, comment se manifeste-t-il ?
– Eh bien, j’ai des visions plus ou moins précises. Et je dessine.
– Intéressant, le dessin. Jusqu’à quand arrives-tu à percevoir l’avenir ?
– La plupart du temps, quelques heures. Une fois, l’an passé, j’ai fait une prédiction sur un évènement qui s’est produit plusieurs jours plus tard.
– Et tout s’est passé comme tu l’avais vu ?
Jace repensa à sa vision de Bree, étendue morte devant le Loch Ness. Il avait réussi à la sauver, cette nuit-là. Et il en avait payé le prix.
– Pas tout à fait, non, répondit-il dans un souffle.
– Tant mieux ! Si l’avenir était tout tracé, immuable comme le passé, ce serait trop sinistre. Notre don nous permet de voir les futurs possibles, d’orienter le présent vers celui qui nous semble le plus brillant…
– Attention à ce que tu lui dis, vieux hibou ! intervint Baba. Il n’est pas question d’orienter quoi que ce soit.
– Pourquoi l’as-tu amené jusqu’à moi, si tu ne veux pas que je lui prodigue mes meilleurs conseils ? s’indigna Nostradamus.
Ce fut à la Sorcière de sourire. Elle tendit la main, la laissa planer au-dessus des trois cartes que le Prophète avait tirées quelques instants plus tôt, puis retourna celle qui était le plus à gauche. Jace dut se pencher pour lire l’inscription et observer le dessin.
– La roue, susurra Nostradamus.
Il se leva d’un bon, se précipita sur Jace qui recula au fond de son siège. Il pouvait sentir l’haleine métallique du Prophète et il dut se répéter mentalement que, quelque part au-dessus de lui, son corps reposait toujours sur les genoux de Bree.
– Comment as-tu perdu ton œil ?
La main de Jace trouva celle de Baba et cette dernière enserra ses doigts, comme pour lui intimer de répondre.
– On me l’a volé.
Nostradamus ricana de nouveau et s’écarta aussi brusquement qu’il s’était approché. Comme un peu plus tôt, il récupéra les trois cartes sur la table, les mélangea au paquet, en posa trois autres. Le geste était huilé par l’habitude, si bien que Jace se demanda si tout cela ne faisait pas partie de sa punition.
Cette fois, il retourna une carte par lui-même. L’Oracle n’eut pas à la regarder bien longtemps tant la signification était évidente. Sur le petit rectangle en carton, une belle dame rousse était représentée, tenant un sceptre royal dans une main et un globe dans l’autre.
L’impératrice.
Siobhan.
– Alors, c’est pour ça que vous êtes là, hein, murmura Nostradamus. Le pouvoir du petit est divisé en deux…
– Jace est un Oracle à part entière, rectifia Baba. Mais ce qu’il voit, elle le voit aussi. Nous entendons reprendre l’avantage. Et pour cela, nous avons besoin de toi.
Nostradamus secoua la tête et se frotta l’œil gauche, comme si ce simple geste pouvait suffire à empêcher Baba de le lui prendre.
– Ça ne marchera jamais.
– Tu oublies à qui tu t’adresses, Nostra. Les autres sont d’accord. À dire vrai, c’était l’idée d’Hadès. Tu sais comme il est fan de ton travail.
Le Prophète grimaça et Jace décela l’ironie dans les paroles de la Sorcière.
Bien qu’il sût tout le mal que ses actions avaient causé à la société magique et mortelle, l’Oracle avait du mal à ne pas trouver Nostradamus sympathique. La simple idée de lui prendre son œil lui donnait la nausée. Bree avait peut-être raison ; ils trouveraient une autre solution, ils…
– Et en échange, qu’est-ce que j’y gagne ?
Jace releva la tête vers Nostradamus qui arborait désormais une expression résolue. Les lèvres de Baba s’étirèrent et elle pointa le paquet de cartes du doigt. Nostradamus en étala de nouveau trois, la Sorcière en choisit une.
La mort.
Nostradamus releva deux prunelles brillantes vers sa souveraine. Il balbutia :
– Tu… Je…
– Même si j’aurais adoré négocier avec toi, Nostra, le temps presse. Alors, je te donne tout de suite ce que tu veux le plus. Le salut éternel. Ta liberté.
Jace pouvait à peine mesurer ce que Baba lui offrait : le repos après des centaines d’années de damnation, à dire la bonne aventure dans une tente. Nostradamus ouvrit la bouche, mais la Sorcière le devança :
– Ne crois pas un seul instant que tu le mérites. Sans toute cette histoire, je t’aurais volontiers laissé moisir ici encore deux ou trois mille ans. Mais la situation l’exige. Alors ?
Celle-là, pensa Jace, il ne l’a pas vue venir. Il rigola intérieurement de sa blague pendant que Nostradamus balbutiait :
– Je… je dois réfléchir.
– Réfléchir ? À quoi tu veux réfléchir ? Viens, Jace ! Si cet Oracle ne veut pas te donner son œil, on va en trouver un autre. Je suis sûre que Jules Verne…
– Non, attends !
Baba s’était levée et avait fait mine de traîner Jace vers la sortie. Elle se retourna, un grand sourire sur les lèvres.
– C’est d’accord ! J’accepte !
– À la bonne heure ! Bien, nous avons perdu assez de temps.
Elle claqua des doigts et deux lianes sortirent du sol pour s’enrouler aux poignets des Oracles. Jace tenta de résister, en vain. Face à lui, Nostradamus n’en menait pas plus large.
– Nous allons procéder au rituel ici. Jace, ça va être douloureux. Si tout se passe bien, Bree rappellera ton corps et tu te réveilleras avec un œil tout neuf ! Enfin, façon de parler.
Baba rigola de sa propre plaisanterie et pivota pour s’adresser au Prophète :
– Tu auras encore plus mal que lui, le prévint-elle. Mais le sang qui coulera modifiera ton contrat et ton châtiment. Le conseil des Damnés te pardonnera, après quoi tu cesseras tout simplement d’exister. Ta conscience s’effacera et ton âme pourra se réincarner, mais tu perdras tous tes pouvoirs.
– J’aurais aimé savoir tout ça avant d’accepter, pesta Nostradamus.
– Oui… je ne suis pas quelqu’un de très honnête !
La Sorcière haussa les épaules et s’approcha d’eux. Elle posa une main sur une épaule de chacun, ouvrit la bouche :
– Attends ! s’écria Jace.
– Quoi encore ? s’agaça Baba. L’heure tourne, moy serdtse. Plus nous passons de temps ici, plus il sera difficile de revenir.
– Ça non plus, tu ne me l’avais pas dit !
La Sorcière lui offrit un sourire contrit pour toute excuse. Jace décida de l’ignorer et se tourna vers Nostradamus.
– Je… j’ai lu des tas de choses sur vous, mais j’ai l’impression que l’Histoire ne vous rend pas hommage. Je sais que vos choix ont condamné notre espèce, et pourtant… Je ne comprends pas comment vous avez pu faire ça.
Les lèvres de Nostradamus se retroussèrent en un petit sourire triste. Son regard était perdu dans le lointain lorsqu’il lui répondit :
– Au nom de l’amour, j’ai fait des choses terribles. Une reine et un Oracle, c’était une histoire impossible. Et pourtant, nous avons voulu la vivre. Nous nous sommes prêtés au jeu du pouvoir et nous y avons brûlé nos ailes. Je me moquais bien du reste, à l’époque. Tout ce qui comptait pour moi, c’était elle. Catherine.
Le nom semblait si doux sur sa langue. Le silence s’étira entre eux trois, silence que Baba fut la première à briser.
– Elle aussi, elle a ce qu’elle mérite, cracha la Sorcière.
– Je n’ai jamais osé te demander…
– Elle fait le ménage dans la rue, un peu plus haut. Elle lave le sang qui ne part jamais. Le sang des victimes du massacre.
Jace se rappela vaguement la silhouette d’une vieille dame, agenouillée sur les pavés. Dans l’Autre Monde, Catherine de Médicis n’avait plus rien d’une reine.
– N’y a-t-il aucun moyen pour négocier sa libération ? osa demander Nostradamus.
Sa requête fut accueillie par un petit rire.
– Après tout ce temps, hein ? De toute façon, tu as déjà accepté. Jace, tu es prêt ?
Nostradamus pencha la tête, déçu. Dans la tête de Jace, ses paroles tournaient en boucle.
Nous nous sommes prêtés au jeu du pouvoir et nous y avons brûlé nos ailes.
Il acquiesça en songeant que, même s’il aimait Bree plus que tout, il ne mettrait jamais l’équilibre du monde dans la balance. Certains amours semblaient être voués à se détruire et à tout détruire autour d’eux.
Nostradamus et Catherine avaient peut-être bien mérité leur éternité en Enfer, après tout.
– J’appelle le pouvoir de la mort et de la vie, souffla Baba. Venez à moi, entendez-moi.
La lumière de la tente fut soufflée par un courant d’air glacial qui se faufila sous leurs vêtements. Jace frissonna et ne put retenir un gémissement lorsqu’il sentit les lianes s’enfoncer dans sa chair.
– Ce qui est mort ne peut revivre. Ce qui est mort ne peut mourir encore.
Baba psalmodiait, passant d’une langue à l’autre, les yeux révulsés, les mains tendues au-dessus de leurs poignets en sang. L’Oracle observa les ronces s’enrouler autour de son avant-bras, puis glisser jusqu’à celui de Nostradamus avant d’effectuer le voyage inverse.
– Le sang fait toujours couler le sang, réclame encore plus de sang. Œil pour œil, dent pour dent. Inverse le processus.
Sa voix n’était plus qu’un murmure rauque. Elle détacha le bandeau de Jace et le jeta au sol. Il hésita à dire qu’il aurait voulu le garder, puis se rappela que le vrai l’attendait encore, dans la réalité.
– Inverse le processus.
Alors qu’elle s’approchait de Nostradamus et posait une main sur son crâne, Jace ferma l’œil. Il ne voulait pas voir ce qui allait suivre. Il ne connaissait que trop bien cette douleur pour l’avoir déjà vécue une fois. Et chaque seconde de cette épreuve infernale était écrite dans sa chair et dans son sang.
– Inverse le processus !
Nostradamus hurla et attrapa l’autre paume de Jace. L’Oracle sentit son corps tout entier se glacer. Pourtant, il laissa le Prophète lui serrer les doigts, les lui serrer aussi fort qu’il avait mal.
Après tout, c’était peut-être la dernière fois qu’il sentait quelque chose.
– Le sang fait toujours couler le sang, réclame encore plus de sang, continua Baba. Œil pour œil, dent pour dent.
Jace la sentit se rapprocher de lui, poser ses doigts gelés sur sa tempe…
– Ce qui est mort peut revivre. Ce qui est mort peut mourir encore.
Une pression abominable entra dans son crâne. Il serra les dents pour ne pas crier, conscient que son corps devait réagir à la douleur. La prise de Baba se raffermit sur sa tête, serrant de plus en plus fort. À son tour, il serra la main du Prophète, agrippa les lianes qui coulaient encore dans ses veines…
Et hurla.
Bree patientait.
Après avoir contacté Masaharu – qui avait d’ailleurs écourté leur conversation de façon plus qu’inquiétante – elle s’était enjointe au calme et à la détente. Dans l’immédiat, elle ne pouvait rien faire. Ni pour Jace, parti récupérer un œil d’Oracle dans le Royaume des Morts, ni pour son ami Sorcier, à des milliers de kilomètres de là.
Elle avait longuement regardé le livre que Baba lui avait donné avant de consentir à l’ouvrir. À plus de deux cent trente ans, elle devait apprendre à devenir une Astronoma ? Bree trouvait l’idée incongrue, irréaliste. Elle savait, pour en avoir déjà discuté avec Eileen, que la science de la téléportation s’acquérait avec de nombreuses années de pratique. Ils avaient eu de la chance d’arriver chez Baba en un seul morceau !
Néanmoins, elle s’était plongée dans sa lecture. Le Barghest était venu s’installer contre elle et elle avait lu ainsi, la tête de Jace sur la cuisse, le dos plaqué contre le mur.
L’ouvrage, bien que vieux et poussiéreux, était assez explicite. Bree observa attentivement les schémas, nota la façon qu’avaient les Astronomas de repérer les étoiles les plus importantes pour se situer dans l’espace. À la manière des navigateurs, ils commençaient par tout reporter sur une carte stellaire pour parvenir à visualiser les constellations. Le reste, selon le livre, tenait à l’instinct de l’Astronoma et à la puissance de son pouvoir.
Au bout d’un long moment, Bree crut voir Jace tressaillir. Elle reposa le livre à côté d’elle et s’abîma dans la contemplation du visage de l’Oracle. Ses doigts se fourrèrent dans ses cheveux, les détachèrent pour les étaler sur sa jambe. La Selkie adorait la crinière de Jace, d’un noir corbeau si profond qu’il lui rappelait les profondeurs de l’océan, là où le soleil n’atteignait jamais le fond.
– Quand tout sera fini, je voudrais voir ton pays, murmura-t-elle, consciente que, de là où il était, il ne pouvait pas l’entendre. Tu sais que je ne suis jamais allée aux États-Unis ? Ta mère pourra venir avec nous, tu me feras visiter New York. Grâce à toi, je n’ai plus autant peur des avions…
Une première larme coula sans qu’elle le voulût, bientôt rejointe par une deuxième. La fatigue se mêla à la mélancolie et à la tristesse.
Au deuil.
– Il faudra aussi retourner à Oldshoremore pour offrir une belle sépulture à Morag. On l’enterrera à côté de Lachlann. Et…
Elle s’interrompit. Le visage de Jace s’était tordu en une grimace et un gémissement s’était échappé de ses lèvres. Bree se redressa, regarda plus intensément, fit courir sa main sur la clavicule de l’Oracle pour dégager la rune qui commençait à rougeoyer.
Elle avisa le petit bol d’eau que Baba avait laissé et se releva pour s’en saisir. Puis, elle s’agenouilla aux côtés de Jace, dont la bouche se tordait de plus en plus.
– Jace ? risqua-t-elle.
L’Oracle ne répondit pas et resta immobile. Bree tourna la tête pour observer le corps de Baba qui n’avait pas bougé.
Soudain, Jace s’agita davantage. Ses membres se mirent à convulser, un filet de bave coula le long de son menton. La Selkie n’hésita pas une seconde de plus. Alors que Jace se mettait à hurler, elle renversa l’eau sur la rune et l’effaça avec sa manche.
– Jace !
Effacer la rune n’empêcha pas l’Oracle de hurler. Son cri avait réveillé le Barghest qui se releva et se précipita derrière Bree. Cette dernière attrapa Jace par les épaules, le releva, le secoua :
– Jace, réveille-toi ! Je t’en supplie, réveille-toi ! Reviens-moi… Reviens-moi !
L’Oracle inspira un grand coup, comme s’il revenait d’entre les morts. Ses bras s’agrippèrent à Bree et il la serra fort contre lui. Haletant, il posa son front contre le sien, caressa ses joues, chercha sa chaleur…
– Tu vas bien, souffla la Selkie. Tu vas bien.
– Je vais bien, murmura-t-il.
Il s’écarta pour mieux l’observer. Elle l’avait appelé au bon moment. Il sentait encore les doigts de Baba sur ses tempes, mais la douleur refluait déjà. D’instinct, il porta une main à son bandeau, voulut le retirer…
– Je peux ? demanda Bree.
Jace acquiesça. Même s’il n’était parti que depuis quelques heures, il avait la sensation qu’il n’avait pas vu Bree depuis une éternité.
La Selkie se pencha pour détacher son bandeau derrière son crâne. Un drôle de pressentiment se lova dans son ventre alors qu’elle se reculait et que Jace fichait son regard dans le sien.
Un œil noir, un autre bleu. Un pour l’ébène de ses cheveux et les ténèbres qu’ils avaient traversées. L’autre pour l’océan et la promesse d’un monde meilleur.
– Ça a marché, souffla-t-elle.
Jace papillota plusieurs fois, réalisa avec peine que, de nouveau, il voyait avec ses deux yeux. Il prit les mains de Bree et les amena à son visage, inspira profondément :
– Ça a marché.