Baba se réveilla quelques instants après Jace. Ce dernier l’interrogea aussitôt sur ce qu’il était advenu de Nostradamus, ce à quoi la Sorcière répondit en souriant :
– Ne t’en fais pas pour lui, moy serdtse. Il est en paix.
Si Jace avait moins connu Baba, il aurait juré que son visage s’était attendri. Ce sentiment disparut néanmoins bien vite et elle se mit à inspecter son œil.
– C’est très réussi, commenta-t-elle. Bon travail.
– C’est toi qui as tout fait, Baba.
– Je sais, c’est pourquoi je me complimente. Quand on a l’habitude de vivre seule, c’est important de… comment vous dites, déjà ? Ah oui, de s’envoyer des fleurs !
Bree ricana en secouant la tête. Elle aida Jace à se relever et remarqua son air fatigué.
– Est-ce que ça va ?
– Oui, la rassura-t-il. C’était… intense, voilà tout.
– Et c’est vraiment… Je veux dire, c’est l’œil de…
– Nostradamus, oui. Je t’expliquerai, c’est une longue histoire.
Jace brûlait de raconter à Bree tout ce qu’il avait vu et appris, mais son corps le rappelait à ses devoirs. La projection astrale n’avait pas été de tout repos et, après la nuit blanche qu’il avait passée, il avait désespérément besoin de dormir. Bree le comprit aussitôt et glissa son bras autour de sa taille.
– Alors, c’est sans danger ? Si Jace a une vision, Siobhan ne la verra pas ?
Baba se releva à son tour et épousseta sa longue jupe. Elle avança jusqu’à ses étagères, sortit une petite fiole qu’elle déboucha et but cul sec sous le regard intrigué de Jace et de Bree.
– Ne me regardez pas comme ça, ce n’est que de la vodka ! se défendit-elle.
– Ça ne répond pas à ma question.
– Toujours aussi impatiente… En plaçant cet œil à la place de l’ancien de Jace, j’ai rompu la connexion entre lui et cette Siobhan. J’espère qu’elle a gardé son ancien œil… Parce que le tien va commencer à pourrir.
Un frisson parcourut l’échine de Jace et il grimaça. Il avait eu son compte d’images traumatisantes pour la journée.
– Je crois… que je vais aller me coucher.
Bile au bord des lèvres, il serra Bree dans ses bras et se détourna pour rejoindre la pièce où se trouvait le hamac. La Selkie hésita un instant à l’accompagner, puis se résolut à le laisser seul. Ils parleraient plus tard.
Le silence s’étira entre les deux jeunes femmes – bien que ni l’une ni l’autre ne soit réellement jeune. Baba entreprenait de mettre un peu d’ordre dans son capharnaüm et rangeait ses ingrédients en chantonnant. Bree, elle, ignorait où se mettre.
– On dirait que tu ne sais pas quoi faire de tes dix doigts, ma chérie.
– J’imagine que c’est un peu le cas.
– Tu as déjà terminé ta lecture ?
La Sorcière indiqua le livre sur le sol et Bree secoua la tête :
– Il me faudra plusieurs jours pour en venir à bout.
– Nous n’aurons peut-être pas autant de temps.
Baba fit quelques pas vers un pan de mur et écarta les lianes qui le recouvraient, dévoilant une fenêtre. Bree fronça les sourcils.
– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
– Le monde change, le vent tourne. Avec ces nouvelles réformes, Vladimir va se sentir plus puissant que jamais. Savais-tu qu’il avait recommencé à chasser des humains ?
– De toi à moi, je doute qu’il ait jamais cessé.
Baba hocha la tête et repoussa le rideau de lianes. Elle se mordit la lèvre et retourna à son rangement.
– Tout ça ne me dit rien qui vaille, continua la Sorcière. Nous avons peut-être réglé le problème de Jace, mais d’autres viendront frapper à notre porte.
– Baba, je te suis reconnaissante de tout ce que tu fais pour nous, mais tu n’es pas obligée de prendre part à ce conflit…
– Au contraire. Si je ne fais rien, il y aura des morts… trop de morts. Bien sûr que je vais y prendre part, que je vais vous aider.
La Selkie prit toute la mesure des paroles de la Sorcière et eut une bouffée de gratitude. Masaharu avait eu raison de les pousser à lui faire confiance.
– Il nous faut espérer que le monde magique ne se laissera pas faire, ajouta-t-elle. Certains, comme cet imbécile de Vladimir, accueilleront ce changement les bras grands ouverts. Mais d’autres savent ce que cela signifie…
– Une chasse aux mortels, acheva Bree dans un souffle. Et la loi du plus fort.
– Sinistre perspective.
Le Barghest aboya pour lui donner raison. Comme si elle se souvenait soudain de sa présence, la Sorcière se pencha vers lui et lui gratta la tête.
– Tu as pensé à lui donner un nom ?
– Pas vraiment… Pour être honnête, je pensais qu’il partirait.
– Si tu ne le chasses pas, il restera avec toi.
Bree sourit et se pencha à son tour pour fourrer ses doigts dans le pelage noir du labrador.
– Je n’ai pas l’intention de le chasser.
Comme s’il l’avait comprise – et c’était sûrement le cas – le Barghest posa ses pattes avant sur les épaules de Bree et entreprit de lui lécher le visage.
– D’accord, j’ai compris, tu es content ! s’esclaffa Bree en reculant. Un nom, alors…
Elle réfléchit tandis que Baba continuait à ranger. Plusieurs idées défilèrent dans son esprit, sans qu’aucune ne trouve grâce à ses yeux. Elle essaya tout de même :
– Terry ?
Le chien se coucha et posa sa tête sur le sol en poussant un gémissement.
– Bon, pas Terry, alors. Paw ?
Le Barghest prit un regard plus triste encore, si une telle chose était possible.
– Tes idées n’ont pas l’air de lui plaire, se moqua Baba.
– S’il pouvait me le dire, ça irait plus vite !
– Désolée, rit la Sorcière, je n’ai toujours pas le pouvoir de faire parler les animaux. Ce n’est pourtant pas faute d’essayer.
Bree gratta son nouveau compagnon derrière les oreilles et réfléchit encore.
– Suis ton instinct, conseilla Baba.
– Qu’est-ce que l’instinct a à voir là-dedans ?
Le sourire de son amie s’accentua, mais elle ne lui répondit pas. La Selkie se mit à fouiller sa mémoire à la recherche d’un nom qui l’avait un jour marquée. Quelques lettres se détachèrent dans son esprit, volèrent jusqu’à elle pour former un mot, un prénom :
– Neptune.
Le chien se redressa aussitôt et se remit à lui lécher le visage. Bree éclata de rire et l’entoura de ses bras.
– Ah, il te plaît, celui-là !
– Neptune, répéta Baba. Le dieu romain des océans et aussi une planète… Tu vois que l’instinct fait bien les choses !
La Selkie adressa une œillade à son amie. Instinct ou hasard, elle ignorait lequel remercier.
– Allez, décréta soudain la Russe. Terminée la rigolade, on va passer aux choses sérieuses.
– Aux choses sérieuses ?
– La théorie, c’est bien, mais rien ne vaut la pratique.
– La pratique ?
Baba mit ses poings sur ses hanches et fronça les sourcils :
– Tu as pour projet de te transformer en perroquet ? Ne fais pas celle qui ne comprend pas, tu dois t’entraîner à te téléporter.
Bree soupira. Bien qu’elle fût arrivée aux mêmes conclusions, elle aurait aimé avoir plus de temps pour se faire à cette idée. Elle se sentait trop vieille et trop lasse pour apprendre à utiliser un tel pouvoir.
– Je… je ne sais pas si je m’en sens capable.
– Foutaises ! Tu l’as fait une fois en transportant Jace et Neptune. Tu peux le refaire.
– J’ai eu de la chance, je…
– La chance n’existe pas, Bree. Tu affrontes des forces qui te dépassent, tu dois être préparée.
La voix de Baba claqua avec puissance et raison et les épaules de Bree s’affaissèrent. Vaincue, elle attrapa le livre que la Sorcière lui avait donné et s’appuya sur un mur pour en tourner les pages.
– Tu liras ça plus tard, décréta son amie.
Baba s’avança et la prit par les épaules pour la placer au milieu de la pièce, juste à côté du chaudron. Puis, elle s’écarta à l’autre bout du salon et déclara :
– Essaie de me rejoindre.
– Mais… balbutia Bree en levant les yeux au-dessus de sa tête. Je ne vois pas les étoiles, et de toute façon, leur position entre ici et là doit être extrêmement similaire, je…
– Tu n’as pas besoin de voir les étoiles, rectifia la Sorcière. Tu sais qu’elles sont là, elles te donnent leur pouvoir. Ce n’est utile que lorsque tu transportes quelqu’un, mais avant de renouveler cette expérience, tu dois te téléporter seule.
Bree acquiesça et ferma les yeux. Chaque phrase de Baba avait un sens qui faisait écho en elle, comme une vérité qu’elle savait depuis toujours sans en avoir vraiment conscience. Elle tenta de faire le vide dans ses pensées et chercha le pouvoir de l’Astronoma qui dormait en elle. Elle se concentra, plissa le front et…
N’avança pas d’un centimètre.
– Réessaie, lui parvint la voix de Baba.
La Selkie ne comptait pas s’avouer vaincue. Elle inspira longuement, tenta de retrouver la sensation qui l’avait parcourue à Oldshoremore, visualisa l’endroit où se trouvait Baba…
Et échoua.
Elle rouvrit les yeux, agacée. Devant elle, la Sorcière s’était assise en tailleur et caressait distraitement la tête de Neptune. Au vu de sa position, elle était consciente que tout cela pourrait prendre un moment.
– Encore.
Le sommeil de Jace fut loin d’être réparateur. Il avait à peine fermé les yeux que son repos était déjà troublé de cauchemars. Les Enfers, l’Elfe qu’il avait tué, Morag étendue dans la neige, Nostradamus… Tout se mélangeait. Il se réveilla plusieurs fois en sueur pour se rendormir aussitôt, épuisé.
Lorsqu’il émergea pour de bon, une puissante migraine lui assaillait les tempes. Il resta un moment dans le noir, les yeux grands ouverts. Au moins, réalisa-t-il, il n’avait pas rêvé de Siobhan. Son lien avec la Nécromancienne avait bien été brisé, il l’avait senti lorsque Baba lui avait greffé l’œil de Nostradamus. Elle ne pourrait pas les retrouver, pas cette fois.
Un peu revigoré par cette pensée, il se décida à aller trouver Bree. Il s’extirpa du hamac et chancela en posant le pied sur le sol. Quelques étoiles dansèrent devant ses yeux, mais il se rattrapa au mur de mousse. Puis, son ventre grondant, il prit le chemin du salon.
Il y trouva Baba, assise en tailleur sur le sol, la tête du Barghest sur les genoux et Bree, debout, les joues rougies par la colère et les traits tirés par la frustration.
– Je n’y arrive pas ! s’exclama-t-elle.
– Essaie encore, répondit tranquillement Baba.
– Qu’est-ce que vous faites ?
Les deux femmes se tournèrent vers lui dans un même mouvement. Lorsqu’elle l’aperçut, Bree se détendit aussitôt et ses épaules s’affaissèrent. Elle fit mine d’avancer vers lui, mais Baba l’arrêta d’un geste.
– Si tu veux le rejoindre, tu sais ce que tu dois faire.
Bree pesta, mais resta immobile, comme si ses deux pieds étaient vissés au sol.
– Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Jace qui n’y comprenait rien du tout.
– Nous entraînons Bree à utiliser son pouvoir d’Astronoma. Tu as bien dormi, moy serdtse ?
L’Oracle écarquilla les yeux et s’accroupit pour accueillir le Barghest qui entendait lui dire bonjour comme il se devait.
– Pas vraiment… Et ça se passe bien, cet entraînement ?
– C’est une catastrophe, répliqua Bree.
– C’est un début.
– Un début catastrophique ! J’essaie de bouger depuis des heures et je n’ai pas avancé d’un millimètre. J’ai besoin d’une pause !
– Tu auras une pause quand tu auras réussi cet exercice. Jace, viens t’asseoir près de moi, ça va peut-être la motiver.
L’Oracle secoua la tête et avança jusqu’à la Selkie. Il se glissa dans son dos et posa un baiser à la base de sa nuque, ce qui lui tira un délicieux frisson.
– Tu peux y arriver, murmura-t-il. J’ai foi en toi.
Alors que Bree allait se retourner, il s’écarta et alla se placer aux côtés de Baba.
– Est-ce qu’il est trop tôt pour demander un petit-déjeuner ? s’enquit-il. Je meurs de faim.
La Sorcière soupira et se releva.
– Prends ma place. Je vais voir si je peux nous préparer à dîner. Il fait déjà nuit, de toute façon. Et toi, ajouta-t-elle pour Bree, pas de pause avant d’arriver à te téléporter au moins une fois !
Elle ramassa ses jupons et claqua la langue.
– Viens, Neptune. On va faire à manger.
Attiré par la perspective d’un bon morceau de viande, le Barghest trottina derrière Baba et ils sortirent tous les deux de la pièce.
– Neptune ? demanda Jace en fronçant les sourcils.
– Je lui ai donné un nom. Désolée, j’aurais dû te demander ton avis, je…
Jace la rassura d’un sourire.
– Neptune, j’adore.
Bree plongea son regard dans le sien, si nouveau, si intrigant. Son cœur s’emballa dans sa poitrine et elle dut se faire violence pour ne pas le rejoindre.
– Tu ne vas pas regretter le bandeau ? l’interrogea Jace en passant un doigt sous son œil.
– Bah, je me dis que tu pourras toujours le remettre, à certaines occasions…
Jace s’esclaffa devant le sous-entendu à peine voilé de sa compagne. La Bree qu’il découvrait de jour en jour le ravissait alors que sa carapace centenaire se fissurait.
– Allez, téléporte-toi ! Je voudrais un câlin.
– Si seulement c’était si facile.
Bree ferma de nouveau les yeux, fit le vide dans son esprit. Rejoindre Jace était la seule chose qu’elle voulait, son unique but. Elle imagina le ciel au-dessus d’elle, se figura les étoiles en train de bouger…
Et resta à la même place.
– Bordel.
– Tu es trop concentrée, lui dit Jace. Peut-être que si tu y réfléchissais moins…
– Je n’ai surtout pas la plus petite idée de comment m’y prendre.
– Et si je te racontais ma virée en Enfer ? Et pendant ce temps, tu continues à essayer.
Bree haussa les épaules. De toute manière, elle n’avait rien à perdre.
Elle écouta donc Jace lui parler de l’Autre Monde. Elle se laissa guider par le son de sa voix, essaya plusieurs fois de se téléporter jusqu’à lui, en vain.
– Il a dit qu’il y avait sûrement d’autres Oracles, cachés quelque part.
– Oui, j’y avais déjà pensé, avoua Bree.
– Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?
– On ne se parlait plus, et… Je me disais que s’ils parvenaient à vivre cachés depuis tout ce temps, il fallait les laisser tranquilles. Après ce qui t’est arrivé…
Jace se mordit la lèvre et réfléchit un instant à la question. Retrouver les autres Oracles pourrait les aider autant que les desservir. Mais, d’un autre côté, l’idée de rester sans rien faire le rebutait.
– Je crois… Je crois que j’ai envie de savoir où ils sont. Depuis plus d’un an, la BPCM me répète que je suis le dernier de mon espèce. Mais maintenant que je sais qu’il y en a peut-être d’autres quelque part…
Bree rouvrit les yeux et le gratifia d’un sourire.
– Si c’est ce que tu souhaites, nous les chercherons. Mais d’abord, je dois réussir à apprivoiser ce fichu pouvoir.
Jace termina son histoire. Bree l’écouta jusqu’à entrer dans une phase de méditation intense. La voix de l’Oracle l’hypnotisait, s’enroulait autour d’elle comme le chant d’une Sirène. Les intonations de Jace rythmaient les battements de son cœur qui, de toute manière, ne battait plus que pour lui.
La petite lueur qui s’allumait en elle lorsqu’elle était sur le point de voyager dans le passé s’illumina dans son esprit. La Selkie sourit alors que son esprit soulignait l’évidence et que les mots de Baba se rappelèrent à elle :
Deux pouvoirs, même origine.
Elle savait comment se téléporter, elle l’avait toujours su. Confiante, elle appela la lueur à elle, activa son pouvoir…
Et gémit en se sentant enfoncée dans une substance froide et visqueuse.
– Bree ! Tu l’as fait !
La Selkie rouvrit les yeux et baissa la tête. Elle était debout dans le chaudron de Baba, plongée jusqu’à la taille dans la potion de projection astrale. Heureusement, le feu était éteint !
– Beurk !
Jace éclata de rire et se releva pour l’aider à en sortir. Attirée par le bruit, Baba revint dans le salon, un tablier couvert de farine noué autour de ses hanches.
– Oui, lâcha-t-elle en observant Bree. Maintenant que j’y pense, te mettre à côté du chaudron n’était pas une si bonne idée.
– Tu crois ? s’agaça la Selkie.
Elle s’agrippa aux épaules de Jace pour s’extirper de la potion. Son pied ripa sur l’herbe et elle glissa sur le sol, entraînant le jeune homme dans chute.
– Bon… vous aviez tous les deux besoin d’un bain, de toute façon. La bassine est à l’étage, je vais vous faire chauffer de l’eau. Bree, tu peux faire une pause.
– C’est pas trop tôt.
Elle se redressa en pestant. Jace, toujours hilare, entoura ses bras autour d’elle et posa un baiser sur ses lèvres.
– Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle.
– Je devrais peut-être te dessiner dans le chaudron pour que tu mesures tout le comique de la scène.
Elle le repoussa pour la forme avant de lui prendre la main pour l’attirer vers l’escalier.
Un bain plus tard et des vêtements propres passés – Baba avait eu le temps de laver et de faire sécher les habits qu’ils portaient à leur arrivée –, ils descendirent pour le repas. Le dîner avait été servi à même le sol et le chaudron avait rapetissé pour accueillir une soupe au fumet délicieux. Jace sentit son ventre gronder et s’installa sur un coussin de mousse, imité par Bree.
Baba leur servit le bouillon dans une petite écuelle en bois tandis que Neptune lapait sa part juste à côté d’elle.
– Nous devons parler de ce que nous allons faire, à présent, commença la Sorcière. J’ignore combien de temps nous serons encore en sécurité à Saint-Pétersbourg.
Jace écarquilla les yeux tandis que Bree soupirait.
– Partir ? Mais pour aller où ?
– Nous devons rentrer en Écosse, annonça la Selkie.
– En Écosse ? Mais Gailman et sa milice vont s’y attendre, nous avons déjà eu du mal à leur échapper, alors…
– Bree a raison, opina Baba. Ce Tomàs et cette Sorcière se cachent sûrement là-bas. Tout se jouera en terre écossaise. Nous gagnerons ou nous perdrons, mais nous nous battrons.
La perspective d’une nouvelle bataille donna le tournis à Jace. Comment, en une dizaine de jours, les choses avaient-elles pu dégénérer à ce point ?
– Nous sommes trois, je vous rappelle, souligna l’Oracle. Et même si Baba est sans doute capable de vaincre Siobhan, elle peut soulever une armée de morts ! Nous ne sortirions pas indemnes d’un tel affrontement. Et je ne vous parle même pas des Elfes Noirs…
Bree acquiesça. Jace avait raison. Seuls, ils n’arriveraient à rien.
– De plus, Tomàs a le soutien du Haut Gouvernement Magique, et…
– Pour ramener le monde à la lumière, il faut d’abord le laisser sombrer dans le chaos, lâcha soudain Baba.
La phrase laissa place au silence. Ils l’observèrent longuement, se demandant si elle plaisantait, mais non. Son visage était mortellement sérieux et son regard perçant clamait cette vérité sans âge.
– Es-tu en train de suggérer qu’on les laisse faire ? hasarda Bree.
– C’est cela.
– Mais… des gens vont mourir…
Jace était désemparé par la proposition de Baba. Il ne pouvait croire qu’elle dise cela, il…
– Des gens vont mourir de toute façon, souffla la Sorcière. Cela ne me fait pas plus plaisir qu’à vous. Après tout, je serai la première à en assumer les conséquences.
En prononçant ces mots, elle tourna la tête vers la porte du Royaume des Morts. Un frisson la parcourut et elle reporta son attention sur ses invités.
– Mais comme tu l’as dit, nous ne sommes que trois et nous ne faisons pas le poids face à une Nécromancienne et au Haut Gouvernement Magique. Bree mettra peut-être des semaines à maîtriser son pouvoir et toi aussi, Jace, tu mettras du temps à t’habituer à ton nouvel œil.
Comme toujours, Baba était la voix de la raison. Mais l’Oracle ne pouvait pas décider du sort d’innocents caché dans une maison-forêt, autour d’un chaudron et d’une soupe aux champignons.
– Alors quoi ? s’énerva-t-il. On laisse Gailman créer sa milice, dévoiler notre monde aux mortels ? On n’a donc rien appris du massacre des Oracles ? Ce type est un fou, il veut asservir le monde entier, et…
– Nous devons le laisser faire, le coupa Bree.
La Selkie reposa son bol devant elle et plongea son regard dans celui de son compagnon.
– Je n’en reviens pas que tu dises une chose pareille, cracha-t-il.
– Non, écoute-moi. Si nous fonçons tête baissée maintenant, Tomàs nous enfermera quelque part et nous n’aurons plus aucun pouvoir. Pour la première fois depuis longtemps, nous avons une longueur d’avance sur lui, grâce à toi. Siobhan ne peut plus voir ce que nous allons faire. Nous devons nous préparer et espérer qu’une rébellion se soulèvera contre lui.
« Alisdair ne se laissera pas faire. Quelques agents de la BPCM pourraient se joindre à lui. Charlotte aussi je pense, peut-être Pietra. Ils sont encore sous le joug du Haut Gouvernement Magique, car ils espèrent que le Gouverneur se rétablira vite et qu’il remettra tout en ordre. »
– Mais ça pourrait arriver !
– Ne sois pas si naïf, Jace, intervint Baba. Mantropoulos n’est pas tombé malade par hasard. Du poison, peut-être… Il en faudrait une sacrée dose pour venir à bout d’une telle créature. Et ce Gailman a tout du parfait coupable.
Jace posa à son tour son bol devant lui. Il cherchait une autre solution possible, une qui ne finirait pas avec du sang versé. Il tenta de faire appel à son pouvoir, mais n’aperçut que des bribes du futur. Toutes menaient dans la même direction : chaos, destruction, impuissance. Et, au bout d’une branche un peu éloignée, une lueur d’espoir. Il soupira, résigné :
– Nostradamus avait raison, hein… Orienter le présent vers un futur plus brillant… Je croyais qu’il n’était pas question d’influencer quoi que ce soit.
– Ton histoire et celle de Nostra sont très différentes, sourit tristement Baba. Il a pu t’apparaître sympathique aujourd’hui, mais il était un autre homme dans le monde réel. N’oublie pas que si nous en sommes là aujourd’hui, c’est en partie sa faute.
La paume de Bree se fraya un chemin vers la sienne et il la serra fort. Plus que jamais, il avait l’impression d’avoir le sort du monde entre ses mains.
– D’accord, capitula-t-il. On attend.
– Et on espère, ajouta Bree dans un souffle.
– Nous n’allons pas nous contenter d’espérer. Minerva ?
Une chouette effraie ne tarda pas à apparaître devant eux, battant des ailes avant de se poser sur l’avant-bras de Baba. Jace et Bree s’entreregardèrent, incrédules. Que comptait faire la Sorcière avec un oiseau ?
– Transporte le message, veux-tu ? Va voir nos amis, souffle-leur que la révolution est en marche. Et que nous nous retrouverons dès que possible…
Elle s’interrompit et tourna la tête vers ses amis.
– Il nous faut un point de ralliement. Quelque part où nous pourrons nous organiser, où nous trouverons des alliés.
Bree pinça les lèvres. Édimbourg ? Non, faire ça sous le nez de Gailman n’était pas une très bonne idée. Ils avaient besoin d’un endroit sûr, loin de la frénésie de la ville, mais suffisamment public pour que les futurs rebelles puissent les trouver sans problème.
– Le manoir des Highlands, répondit Jace pour elle, comme s’il lisait dans ses pensées.
Ils échangèrent un regard complice. Cet ancien Q.G. de la BPCM, désaffecté depuis plusieurs dizaines d’années, ferait l’affaire. Cependant, une ombre vint noircir le tableau.
– Et si Gailman se doute de quelque chose ? ajouta l’Oracle.
– Gailman ne peut pas être partout. Même si à l’heure actuelle, ses forces sont plus grandes que les nôtres, il n’a pas dû mettre beaucoup d’agents au manoir. Si nous avons l’aide des autres, nous devrions pouvoir nous installer sans problème.
– Cela me semble parfait ! décréta Baba. Tu as entendu, Minerva. Va porter ce message à nos amis. Alisdair, Charlotte, Pietra… Partout où souffle le vent de la rébellion.
Baba souffla sur les ailes de la chouette et l’oiseau prit son envol. Quelques instants plus tard, ils entendirent la porte d’entrée claquer.
– Je vais commencer à préparer mes affaires, conclut Baba.
Elle vida sa soupe d’un coup et se releva sous l’air éberlué de ses invités.
– Baba, je… balbutia Bree. Je croyais que tu ne pouvais pas partir d’ici. La porte…
– La porte va venir avec nous, répondit-elle en haussant les épaules, comme si c’était évident.
– On va transporter la porte vers le Royaume des Morts ? ironisa Jace. C’est sûr, ça va passer sans problème à l’aéroport.
– Toi et moi n’allons rien faire du tout. C’est elle qui va s’en charger.
Bree ouvrit grand les yeux et secoua la tête :
– J’arrive à peine à me téléporter et tu veux que je transporte ta maison !? Tu t’es cogné la tête !
– Tu exagères, comme d’habitude. Je ne veux pas que tu transportes toute ma maison ! Juste la porte et quelques affaires. Sans oublier Jace, Neptune et moi, bien entendu.
– Et je suis supposée faire ça comment ? Nous n’avons pas de portail.
– Eh bien, il va falloir en faire un.
Baba répondait à chaque difficulté avec une simplicité si évidente qu’elle en décontenançait la Selkie. Bree sentait l’angoisse monter en elle. C’était plus que ce dont elle se sentait capable.
– Tu t’inquiètes trop, moy serdtse, tenta en vain de la rassurer Baba en fourrant plusieurs fioles dans un petit sac. Je suis sûre que tu vas vite progresser, et Jace et moi serons là pour t’aider.
Jace acquiesça et passa une main réconfortante autour des épaules de sa compagne. Bree se laissa faire, interdite.
– J’ai combien de temps ?
– Je dirais un mois, peut-être moins, estima Baba. Nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre trop longtemps.
– Un mois pour fomenter une rébellion et partir d’ici, souffla Jace. C’est peu. Bree, tu t’en sens capable ?
– Je ne crois pas avoir le choix.
À son tour, la Selkie termina sa soupe et se releva. Sa séance d’entraînement l’avait épuisée et elle avait besoin de réfléchir à tout cela à tête reposée.
– Une dernière chose, l’arrêta Baba avant qu’elle ne quitte la pièce. Nous n’avons pas encore eu le temps de parler de cette malédiction.
Le mot fit courir un frisson le long de la colonne vertébrale de la Selkie. Il glissa en elle comme un serpent d’eau glacée et lui rappela que, sans sa mémoire, elle était aussi vulnérable qu’orpheline.
– Je peux t’aider à la comprendre, cependant ce sera toujours à toi de la briser. Mais je te préviens, le sortilège met longtemps à se préparer. Tu n’auras pas tes réponses tout de suite.
– Combien de temps ? s’enquit Jace.
– Un mois, environ.
Un mois… Un compte à rebours s’enclencha dans leurs esprits. Ils avaient un mois pour se faire oublier, pour transformer Bree en Astronoma accomplie et pour essayer de comprendre une malédiction centenaire. Le visage de la Selkie se para d’un sourire triste et elle haussa les épaules.
– J’attends depuis plus de deux cents ans. Je crois que je peux patienter un mois de plus.