Alisdair observait d’un œil sombre les Elfes Noirs prendre possession des bureaux, ouvrir les tiroirs, ranger leurs affaires dans les placards. Si un instant, il avait pensé l’espèce sur le déclin, il savait désormais qu’il n’en était rien. Les mercenaires devaient être des milliers, si ce n’était des millions ! Il n’osait imaginer combien cela coûtait au Haut Gouvernement Magique de tous les employer.
De l’autre côté de l’open space, il remarqua Phil qui tirait sur son cigare. Le Faune semblait loin d’être à l’aise et son sabot claquait sur le sol au rythme d’un métronome, trahissant son agacement aussi bien que son inquiétude. Un des chefs des Elfes Noirs avait vidé son bureau le matin même et lui avait fait passer ce qu’ils avaient appelé un « test d’aptitude ». Le Faune attendait encore les résultats, mais Alisdair se doutait déjà que la conclusion ne serait pas ce qu’il espérait.
Gailman l’avait prévenu : il ne voulait pas de « faibles » ni de « tire-au-flanc » dans sa milice. Même si Phil faisait de grands efforts sur le second point, il entrait tout de même dans la première catégorie.
– Agent Brodie ?
Il se retourna et baissa les yeux. Une Elfe Noire se tenait devant lui, une pile de dossiers sous le bras. Elle le toisa de bas en haut et Alisdair se retint de fracasser son poing sur le sommet de son crâne.
– Chef Brodie, rectifia-t-il.
– Plus maintenant, sourit-elle en dévoilant des dents blanches et parfaitement alignées. Je suis la générale Helga Andersson. C’est moi qui vais prendre la tête de cette milice.
Alisdair laissa échapper un petit ricanement et se pencha vers elle :
– Générale ? Vous êtes une armée, maintenant ?
– Le Ministre m’a prévenue que vous étiez un peu long à la détente. Une armée, c’est tout à fait ce que nous sommes. Et si vous souhaitez en faire partie, je vous suggère de vous adresser à moi sur un autre ton.
Le Demi-Géant vit rouge. Qu’avait dit Gailman à cette demi-portion ? Et d’où se permettait-elle de le rabaisser dans son propre Q.G. ?
Il s’efforça de cacher sa colère derrière une expression neutre. Le pouvoir lui avait échappé et il devait l’accepter. Du moins, pour le moment.
– Que puis-je faire pour vous, générale ?
– Je souhaiterais que vous me remettiez les clés de votre ancien bureau, commença-t-elle en lui tendant un premier formulaire. C’est également moi qui vais vous faire passer votre test d’aptitude. Au vu de votre précédent poste, je souhaite que vous restiez avec nous afin de faciliter la transition. Mais les règles étant ce qu’elles sont, je voudrais savoir ce dont vous êtes capable.
Faciliter la transition. Alisdair se mordit la lèvre pour ne pas hurler. Ils voulaient le garder pour l’avoir à l’œil, oui !
Il attrapa néanmoins le formulaire et jeta un regard à la feuille. Il avait plusieurs cases à cocher et devait attester sur l’honneur qu’il avait bien remis les clés à la générale.
Une ineptie. Non, pire.
Un scandale.
– Suivez-moi, grinça-t-il entre ses dents.
Il se détourna et prit le chemin de son bureau sous le regard inquiet de plusieurs de ses agents. Certains étaient déjà en train d’empaqueter leurs affaires dans des cartons, les cernes creusés et l’œil humide. Remerciés après des dizaines – voire des centaines ! – d’années de bons et loyaux services.
Gailman n’a donc aucun honneur ? songea le Demi-Géant en s’engouffrant dans un long couloir, la générale sur les talons.
Lorsqu’il passa devant l’ancien bureau de Bree et qu’il vit que l’écriteau avait déjà été remplacé, il comprit qu’il n’en avait effectivement pas.
Les dents serrées, Alisdair mena sa remplaçante à son ancien bureau avec la douloureuse impression de marcher vers l’échafaud. Jusqu’à présent, il avait eu la bêtise de penser qu’il garderait sa place, qu’il aurait le pouvoir de faire la différence. Mais tout était allé si vite… Encore deux semaines auparavant, la tutelle n’avait pas été prononcée, Bree était encore en liberté, et Masaharu…
La veille, Alisdair s’était rendu chez son ami et avait trouvé la boutique vide. Il était monté à l’étage, avait ouvert les placards ; si les meubles étaient encore là, les vêtements et les valises avaient disparu. Il en avait conclu que le Sorcier avait dû partir précipitamment. Il espérait juste qu’il était en sécurité.
Plus que jamais, le Demi-Géant se sentait seul.
– C’est ici, grogna-t-il.
Il déverrouilla la porte et la générale le précéda à l’intérieur. Elle inspecta la pièce avec rigueur, laissant à Alisdair tout le temps de l’observer.
Peau noire, cheveux bleu nuit, l’Elfe était petite mais musclée. Son uniforme moulait ses courbes et ses oreilles pointues se dressaient vers l’arrière, comme si elle avait essayé de les coller à son crâne. Quant à son regard, d’un gris sombre, il vrillait le moindre détail avec la précision d’une flèche ensorcelée.
Au bout d’un long moment, la générale posa ses fesses sur le siège derrière le bureau en noyer. Elle caressa les accoudoirs du fauteuil, puis se pencha en arrière, comme si elle validait le confort de l’objet.
– Pas mal, commenta-t-elle. La décoration est un peu austère, peut-être. Mais rien qui ne puisse être arrangé.
– Faites comme bon vous semble. C’est votre bureau, maintenant.
Les mots brûlèrent la gorge d’Alisdair. Jamais il n’aurait cru les prononcer un jour. Mais, même ainsi au pied du mur, il était persuadé qu’il était plus utile en liberté en bas de l’échelle qu’en prison.
– Installez-vous.
Ce n’était pas une proposition, mais un ordre. Alisdair obéit en crispant les mâchoires. Il s’installa sur un siège devant son bureau, comme il l’avait fait avec Gailman deux jours plus tôt, et attendit.
– Je vous donne ceci, lâcha la générale Andersson en lui tendant une autre liasse de papier. Il s’agit d’un test pour évaluer vos connaissances du monde magique.
Cette fois, Alisdair haussa les sourcils :
– C’est une plaisanterie ?
– Pour quelqu’un de votre âge, je suis persuadée que cela ne posera aucun problème. Ensuite, je vous ferai passer un test physique.
Le Demi-Géant se pencha sur le test et lut la première question.
Quelle est la procédure réglementaire en cas de meurtre d’un mortel par la main d’une créature magique ?
Elle semblait avoir été faite pour lui. Il grimaça, attrapa une plume et la trempa dans l’encrier sur son bureau. Avant d’écrire, il releva la tête vers la générale.
– Comme il n’y aura bientôt plus ni BPCM ni BPM, je dois vous informer que mes réponses seront peut-être obsolètes.
– Je sais. Répondez avec votre bon sens, agent Brodie. Vous avez deux heures.
Deux heures plus tard, Alisdair releva la tête de sa feuille. Il venait, sans aucun doute, de passer les cent vingt minutes les plus longues de sa vie.
La générale ne l’avait pas quitté des yeux une seule seconde. À un moment, le Demi-Géant s’était même demandé si elle était capable de ciller. Il avait à peine levé le nez de sa feuille au bout du temps imparti qu’elle la lui avait prise des mains.
Alisdair croisa ses doigts couverts de taches d’encre. Il n’avait pas écrit autant depuis son entrée à la BPCM, plusieurs siècles plus tôt. Aucune des questions ne lui avait posé de véritables difficultés, mais alors que la générale relisait son travail, il la vit plusieurs fois froncer les sourcils.
– Vos réponses sont… intéressantes, conclut-elle en reposant la pile de papier en face d’elle. À vous lire, on aurait l’impression que votre système fonctionne.
– C’est le cas.
– Ça ne l’est pas. Toutes les créatures magiques ne travaillent pas à la BPCM, agent Brodie. Le reste de la société souffre de ce clivage avec les mortels. Et nous en avons assez de vivre cachés.
– Si vous croyez que tout va s’arranger en un instant parce que vous sortez au grand jour, vous vous trompez. Les mortels sont plus nombreux, plus puissants. La BPCM n’a agi que dans l’intérêt de la survie des créatures magiques.
– Dites ça aux Oracles, railla la générale.
Alisdair pinça les lèvres. Il en avait assez de cette histoire qui revenait sans arrêt sur le tapis.
– Ce n’est pas la BPCM qui a décidé du sort des Oracles, mais le Haut Gouvernement Magique, souligna-t-il. Vous voulez repenser le système ? C’est par là qu’il faut commencer.
Les sourcils de la militaire se dressèrent et le Demi-Géant se mordit la lèvre. Cette fois, il avait bel et bien parlé trop vite.
– Tout bien réfléchi, lâcha-t-elle en se levant de sa chaise, je crois que j’en sais assez sur vous pour vous attribuer un poste.
– Je croyais que je devais passer un autre test d’exercice physique ?
Si elle voulait une démonstration de force, elle allait être servie. Alisdair n’avait pas combattu depuis des années, mais il se savait être un vaillant guerrier.
– Ce ne sera pas nécessaire. Vous avez surtout besoin de repos, après toutes ces années de bons et loyaux services. Le Haut Gouvernement Magique vous sait gré de tout ce que vous avez fait pour lui. Je crois que les archives seront parfaites.
– Les archives ?
Il n’avait pas mis les pieds là-dedans depuis des dizaines d’années, l’endroit étant trop encombré pour y faire quoi que ce soit. Et comme personne ne se portait jamais volontaire pour les ranger…
– Vous me mettez au placard, lâcha-t-il.
Derrière lui, les flammes se mirent à rougeoyer. L’Elfe plissa les yeux et s’approcha d’une torche pour l’inspecter de plus près et Alisdair se força à se détendre.
– Voyez plutôt ça comme l’opportunité de terminer paisiblement votre carrière. Horaires aménagés, un grand espace, une fois que tout sera trié, bien sûr. Ne vous en faites pas, ce Q.G. est entre de bonnes mains.
Elle lui lança un sourire de circonstance presque aussi travaillé que celui de Gailman et lui désigna la sortie. Il se leva, interdit, alors que les flammes prenaient une teinte sombre.
– Vous connaissez le chemin jusqu’aux archives, je présume.
Il ne se donna même pas la peine d’acquiescer. Il avança jusqu’à la porte tel un automate, dépité.
– Ces torches… C’est étrange, commenta la générale.
Si elle lui posa une question, il ne l’entendit pas. Il referma le battant derrière lui et, sans repasser par la scène déprimante qui se déroulait dans l’open space, se dirigea vers les archives.
Comme il l’avait prédit, plus personne n’avait mis les pieds dans les archives depuis une bonne dizaine d’années. Des piles et des piles de dossiers étaient entassées devant la porte, rendant l’accès à la salle impossible pour le moment. Alisdair poussa un long soupir et commença à trier.
Très vite, il tomba sur le nom de Bree, glissé dans un feuillet. Une larme coula sur le coin de sa joue. À trop vouloir jouer, il avait tout perdu. Décrédibilisé auprès de ses agents, auprès de tout le monde magique, il n’avait plus aucun pouvoir.
– Je peux savoir ce que tu fiches ici ?
Alisdair sécha ses yeux humides et se retourna. Eileen se tenait là, les poings sur les hanches dans le couloir, devant un Phil penaud.
– Je…
L’Astronoma n’avait jamais eu l’air aussi énervée. Ses longs cheveux châtains, relevés en une queue de cheval, cascadaient dans son dos et quelques mèches bouclaient sur son front plissé.
– Je trie, finit par dire Alisdair.
– Tu tries ? C’est une blague.
Le Demi-Géant lança un regard à Phil qui baissa la tête et se mit à contempler ses sabots.
– Je peux savoir ce que le Haut Gouvernement Magique vous a fait pour vous mettre dans cet état-là, tous les deux ? Je viens de trouver Phil en train de pleurer dans les toilettes, et là-haut, tous les Elfes Noirs se moquent de toi, Alisdair !
– Qu’est-ce qu’ils disent ?
– Qu’ils vont faire exprès de t’envoyer leurs dossiers en double ou en triple pour que tu perdes du temps !
Le Demi-Géant haussa les épaules. La veille encore, il aurait tapé du poing sur la table. Mais désormais…
Abattu, il se remit à trier les dossiers. Eileen soupira et leva les yeux au ciel. Elle fit un pas vers une colonne de papier qui montait jusqu’au plafond et entreprit de se frayer un chemin jusqu’à la porte des archives.
– Qu’est-ce que tu fais ? l’interrogea Phil.
– Nous allons entrer là-dedans et avoir une discussion. Aidez-moi, tous les deux !
Son ton était sans appel, aussi Phil et Alisdair mirent-ils la main à la pâte sans broncher. Ils décalèrent des dossiers et en superposèrent d’autres jusqu’à dégager la porte de la salle des archives.
– Tu as eu les résultats de ton test ? demanda Alisdair au Faune.
Ce dernier grimaça et aida Eileen à pousser le battant.
– Ouais… Ils m’ont mis à la compta. Il faut quelqu’un pour remplacer Tim, il paraît.
– Et les autres ?
– Si tu veux le savoir, tu iras leur demander ! rétorqua l’Astronoma. Tu peux défoncer la porte ? J’ai l’impression qu’elle est coincée.
Alisdair donna mollement un coup de pied dans le bois qui résista.
– Bon sang, tu vas y mettre du tien ? La déprime ne te va pas au teint ! Je sais que tu es en colère, alors réduis-moi cette fichue porte en charpie !
Le Demi-Géant baissa les yeux vers la petite Sorcière d’ordinaire si timide. Elle aussi avait probablement passé son test d’aptitude, aujourd’hui. Néanmoins, elle avait raison. Il avait tant refoulé sa colère ces dernières semaines qu’il l’avait crue éteinte. Mais le feu de l’indignation brûlait encore en lui.
Et ne s’éteindrait que le jour de sa mort.
Alisdair serra les poings et enfonça la porte.
Le bois s’envola, comme balayé par un ouragan. Un nuage de poussière s’engouffra dans le couloir et se fraya un passage jusqu’à leurs poumons. L’air ne tarda pas à leur piquer les yeux et Eileen toussota.
– Bordel, pesta Phil.
Jamais mot n’avait été aussi bien choisi. Les archives de la BPCM d’Édimbourg étaient dans un bazar monstre qui pouvait rivaliser sans aucun problème avec la boutique de Masaharu. Vieux meubles, dossiers, chaudrons, boîtes : tout était entreposé sans la moindre organisation.
– Phil, grogna Alisdair, rappelle-moi, qui était le dernier archiviste ?
– Euh… ce n’était pas Stan ?
– Stan est mort en 1912.
– J’imagine que ça explique… ça.
Et par ça, Eileen entendait le capharnaüm dans lequel elle tentait désormais d’évoluer, en vain. Impossible de faire un pas sans marcher sur un dossier.
– Bon, lâcha-t-elle en se retournant vers son ancien patron et son collègue. Qu’est-ce que vous comptez faire ?
– À propos de quoi ?
– Tu te fiches de moi, Alisdair ? À propos de la situation ! Pitié, dis-moi que tu as un plan et que tu ne comptes pas laisser les Elfes Noirs s’installer.
Le Demi-Géant baissa les yeux. Si plan il avait eu, tout s’était effondré comme un château de cartes.
– Je ne sais pas. Bree n’est plus là, j’ignore où se trouve Masaharu et…
– Et alors ? Tu as besoin d’eux pour reprendre du poil de la bête ? Bon sang, tu es notre chef ! Tu ne peux pas laisser faire ça. Ceux qui ne se font pas virer sont mis au placard. Comment vont-ils faire pour nourrir leur famille ?
Les arguments d’Eileen claquaient comme des coups de fouet dans son esprit. Il n’avait pas la moindre envie de rester sans rien faire, mais il n’avait pas la force de se battre. Pas tout seul.
– Je crois, avança Phil en posant une main sur son avant-bras, que nous sommes un peu démoralisés. C’est beaucoup de changement en très peu de temps et nous n’avons pas les moyens d’agir.
Alisdair acquiesça, ce qui eut pour effet de faire rougir l’Astronoma davantage.
– Voilà comment les dictateurs prennent le pouvoir, pesta-t-elle. Ils séparent les éléments forts et s’en prennent aux plus faibles.
– Même si c’est vrai, Eileen, je ne vois pas ce qu’on peut faire contre le Haut Gouvernement Magique, ajouta le Demi-Géant. Ils commandent depuis la nuit des temps…
– Et alors ? Tu vas laisser une bande d’aristocrates te dire que tu dois trier des dossiers pour le reste de ta vie !? Où est le Highlander qui m’a embauchée, bon sang ? Te rappelles-tu seulement ce que tu as promis à tout le monde, le jour où tu as accepté le poste de chef ?
– Ça n’a rien à voir, c’était il y a longtemps…
– « Ici, nous nous battons pour un monde meilleur. Les anarchistes et les extrémistes peuvent prendre la porte ; le temps du sang versé est révolu. »
Le Demi-Géant ouvrit la bouche de stupeur, mais la tirade d’Eileen sembla faire effet sur Phil. Le Faune commençait à redresser les épaules, à se tenir plus droit.
– Comment tu peux savoir ça ? s’enquit Alisdair. Tu n’étais même pas née !
– Je lis beaucoup, se justifia l’Astronoma. Mais là n’est pas la question. Je ne la poserai qu’une seule fois, alors réfléchis bien avant de répondre. Va-t-on organiser une rébellion, oui ou non ?
Le mot rébellion créa un drôle de silence entre eux. Alisdair lança un regard autour de lui, craintif. Phil n’en menait pas plus large.
– On ne devrait pas parler de ça ici, ils pourraient nous entendre…
– Cette salle est protégée par un sort de confidentialité, lâcha Eileen. Alors ?
Alisdair plongea son regard dans celui, cobalt, de l’Astronoma. Quel âge pouvait-elle bien avoir ? Vingt-cinq, vingt-six ans ? La fougue de la jeunesse se lisait sur ses traits, aussi bien que son combat contre l’injustice.
La générale n’avait peut-être pas tout à fait tort. Il comprenait que la jeune génération puisse se sentir désabusée, rechigner à obéir à des règles centenaires. Peut-être, en effet, était-il temps de redistribuer les cartes.
Mais il serait maudit s’il laissait Gailman et sa Sorcière de sœur prendre tous les atouts.
Un sourire étira ses lèvres. Le temps de la peur était révolu.
– Oui. On va se rebeller.
Soudain, un bruit sur leur droite attira leur attention. Un nuage de poussière s’élevait d’un vieux vaisselier et Alisdair porta la main à sa ceinture dans un vieux réflexe, avant de se souvenir qu’il ne portait plus sa hache depuis de trop nombreuses années.
– Qu’est-ce que c’est ? s’enquit Phil.
Ni Eileen ni Alisdair ne répondit. La jeune Astronoma s’avança vers le vaisselier et en ouvrit les portes d’un geste brusque. Une petite chouette effraie s’envola et tournoya dans les airs avant de se poser sur l’épaule du Demi-Géant.
– Elle était là depuis tout ce temps ? s’étonna le Faune.
– Non, je ne crois pas, hésita Eileen.
– Je croyais que la salle était sous un sort de confidentialité !
– Je…
– Taisez-vous, tous les deux ! Elle veut me dire quelque chose.
En effet, la chouette semblait vouloir insérer son bec dans l’oreille du Highlander. Ce dernier se pencha, écarquilla les yeux, écouta…
Une voix fila dans son esprit, aussi claire que si la personne s’était trouvée à ses côtés.
« Il nous faut un point de ralliement. Quelque part où nous pourrons nous organiser, où nous trouverons des alliés. »
La propriétaire de la voix parlait avec un fort accent russe qui fit froncer les sourcils à Alisdair. Qui pouvait bien être l’expéditeur de ce message ?
« Le manoir des Highlands. »
Il sursauta. C’était la voix de Jace, il en était persuadé.
– Qu’est-ce qu’elle dit ? demanda Eileen.
– Chut !
« – Et si Gailman se doute de quelque chose ?
– Gailman ne peut pas être partout. »
– Bree !
Alisdair mit une main devant sa bouche et sentit l’émotion le gagner. Une lueur s’alluma dans le regard de ses deux compagnons, mais il leur fit signe que le message continuait.
« Même si à l’heure actuelle, ses forces sont plus grandes que les nôtres, il n’a pas dû mettre beaucoup d’agents au manoir. Si nous avons l’aide des autres, nous devrions pouvoir nous installer sans problème. »
Comme toujours, la Selkie faisait preuve d’une sagesse et d’une clairvoyance étonnantes. C’était elle qui devrait se trouver dans son bureau, pas cette pimbêche de générale Andersson.
« Cela me semble parfait ! reprit la première voix. Tu as entendu, Minerva. Va porter ce message à nos amis. Alisdair, Charlotte, Pietra… Partout où souffle le vent de la rébellion. »
Alisdair devina qu’il s’agissait de Baba Yaga et son sourire s’accentua. Avec une Sorcière d’une telle envergure dans leur camp, le vent tournait enfin en leur faveur.
La chouette retira son bec de son oreille et s’envola pour se poser sur une pile de dossiers. Eileen s’approcha d’elle, tendit sa main pour voir si elle se laissait caresser. Comme l’oiseau ne bougeait pas, elle se risqua à glisser un doigt sur son aile pliée.
– Jace et Bree sont avec Baba Yaga, expliqua Alisdair. En sécurité. Et ils comptent sur nous pour… cette histoire de rébellion.
Un grand sourire illumina le visage d’Eileen et Phil s’autorisa à s’allumer un cigare neuf.
– Je savais que ce n’était pas une traîtresse ! lança l’Astronoma.
– Nous devons être le plus discrets possible, décréta le Demi-Géant. Et nous allons devoir trouver des alliés. Beaucoup d’alliés.
– Et ensuite ?
– Nous nous rendrons dans les Highlands, au manoir. Jace et Bree nous rejoindront là-bas, avec d’autres, j’espère. J’imagine que ça dépendra de toi, Minerva.
La petite chouette hulula en entendant son nom. Eileen porta la main à sa poche et en tira un biscuit sec qu’elle lui tendit sous le regard étonné de ses amis.
– Quoi ? Je nourris toujours les écureuils, le matin.
La chouette sembla apprécier son repas. Elle picora le biscuit en miettes, puis étendit de nouveau ses ailes. Avant de partir, elle vrilla son regard dans celui d’Alisdair, et ce dernier devina que c’était Baba qu’il regardait à travers elle.
– Va prévenir les autres. Et compte sur nous.
Partout où souffle le vent de la rébellion, avait dit Baba. Alisdair sourit et Minerva disparut aussi soudainement qu’elle était venue.
– Je n’ai jamais rien vu de pareil, siffla Eileen.
– Avec Baba Yaga, il faut s’attendre à tout.
Alisdair acquiesça aux paroles de Phil. La réputation de la souveraine du Royaume des Morts n’était plus à faire.
– Bien… Eileen, Phil, essayez de rallier un maximum de vos collègues et dites-leur de se tenir prêts.
– Prêt à quoi ?
– Je ne sais pas encore. Je dois réfléchir à tout ça.
La situation prenait un tour pour le moins inattendu. En une seule journée, Alisdair avait rendu son tablier de chef de la BPCM pour devenir archiviste avant de passer à la tête d’une rébellion naissante. Un air nouveau s’insuffla dans ses poumons et il sentit un frisson lui parcourir l’échine, lui rappelant des temps qu’il pensait à jamais révolus.
La guerre frapperait de nouveau, de cela il était certain. Où et quand, c’était une autre affaire.
– Je dois trouver Masaharu, pesta-t-il. Ce bougre a choisi son moment pour disparaître.
– J’ai entendu Chad dire qu’il avait vu Gailman sortir de chez lui il y a deux jours, avança Phil.
Le Demi-Géant tourna la tête vers lui et lui lança un regard noir.
– Pourquoi tu ne m’en as pas parlé avant ?
– J’avais oublié, avec tout ça ! Tu crois qu’il l’a capturé ?
Alisdair réfléchit un instant avant de répondre :
– Non, si c’était le cas, on en aurait entendu parler. Mais Masaharu a dû sentir le danger et mettre sa famille à l’abri. Je vais essayer de le contacter.
Il ne savait pas encore comment, mais pour la première fois depuis que Bree avait été arrêtée, il avait un semblant d’espoir.
– D’ici là, poursuivit-il, rien ne doit changer. À nous trois, on ne peut rien contre Gailman, Andersson et leurs sbires. Mais si nous sommes plus…
– Fais-moi confiance, assura Eileen. Je sais déjà qui rallier à notre cause. Tout le monde n’est pas favorable à un tel changement.
Alisdair acquiesça. Cela, il n’avait aucun mal à le croire.
Eileen et Phil ne tardèrent pas à prendre le chemin de la sortie, le laissant seul au milieu de ses archives. Il embrassa la salle du regard. Il n’y avait pas mis les pieds depuis des années et pourtant, il s’y sentait chez lui. Le lieu avait une ambiance et une odeur familières qui n’étaient pas sans lui rappeler ses débuts à la BPCM, quand tout était encore neuf et à faire. Quand chaque proposition était étudiée, que la société magique n’était pas encore complètement terrorisée par la souveraineté du Haut Gouvernement Magique.
Quand le monde était plus libre.