Siobhan ouvrit les yeux avec la désagréable sensation que quelque chose n’allait pas. Fourbue d’avoir travaillé toute la journée de la veille, elle s’étira dans son lit de fortune et repoussa les draps.
Elle attrapa un pull épais, enfila de grosses chaussettes, puis mit enfin le pied à terre. Le feu de la cheminée s’était éteint durant la nuit et le froid de la campagne écossaise s’était infiltré dans la petite maison. Elle grelotta et un filet de condensation s’échappa de ses lèvres tandis qu’elle trottinait pour attiser les braises.
Bientôt, une douce chaleur s’éleva dans l’âtre et elle soupira. Ce soir, elle devrait penser à mettre un sort de protection autour du feu pour éviter qu’il s’épuise. S’il y avait bien une chose que Siobhan détestait par-dessus tout, c’était de se réveiller dans le froid.
Le froid lui rappelait la mort. Les profondeurs, l’eau glacée qui s’infiltrait dans ses poumons, la sensation de manquer d’air…
Elle secoua la tête et chercha du regard quelque chose à se mettre sous la dent. Manger l’aiderait à chasser ses pensées parasites. Elle ne tarda pas à trouver un morceau de pain que Tomàs lui avait apporté la semaine passée, enveloppé dans un torchon, ainsi qu’un fond de confiture de pommes.
– Il va falloir songer à revenir, mon frère, si tu ne veux pas que je meure de faim, lança-t-elle pour elle-même.
Elle devait bien admettre que la solitude lui pesait. D’ordinaire, Hilgins était toujours avec elle et Tomàs venait plus souvent. Mais depuis cette histoire avec Jacklyn, elle était condamnée à faire profil bas, et cela signifiait sortir le moins possible de cette fichue cabane.
Lasse, elle attrapa son grimoire et commença à le feuilleter. La veille, elle avait de nouveau lancé son sort de clairvoyance dans le but de trouver la nouvelle cachette de Jace et de Breena. Si la première tentative avait été un succès – succès que Tomàs avait gâché – la seconde avait résulté en un cuisant échec. L’Oracle avait-il évité de dormir pour l’empêcher d’entrer dans son subconscient ? C’était possible, mais Siobhan préférait vérifier qu’il n’avait aucun moyen de contrer son sortilège.
Alors qu’elle lisait une page sur le blocage des rêves, elle commença à voir flou, comme si un film transparent s’était étalé sur son œil droit. Elle le frotta un peu, papillota. Rien n’y fit.
Un terrible pressentiment la prit au ventre. Son instinct ne la trompait jamais. Lâchant sa tartine, elle se leva en trombe et fonça jusqu’au petit miroir suspendu au mur.
L’œil de l’Oracle était en piteux état. Quelques vaisseaux avaient éclaté autour de l’iris recouvert d’une couche blanchâtre et visqueuse. Siobhan ouvrit la bouche de terreur et souffla :
– Impossible.
L’œil était en train de mourir.
– Non, non…
Paniquée, elle se retourna et fouilla dans ses affaires. Elle balança son petit-déjeuner sur le sol et attrapa un chaudron. Après avoir mis un peu d’eau fraîche dedans, elle y incorpora une branche de sauge, un peu de sel et une aile de Pillywiggin. Elle voyait de plus en plus flou et l’œil commençait à la démanger. Tremblante, elle mit sa mixture dans un petit bol, attrapa une pipette et renversa sa tête en arrière pour se mettre quelques gouttes dans l’œil.
Le liquide se déposa à la surface de l’iris, mais sa vision ne s’éclaircit pas. Elle retourna devant le miroir, constata que rien n’avait changé et pesta.
– Qu’est-ce que tu as fait, Jace ?
Car c’était bien lui qui était à l’origine de tout cela, il ne pouvait y avoir d’autre explication possible. Siobhan inspira profondément. Elle ne pouvait pas laisser un petit Oracle l’avoir si facilement et elle ne s’avouait pas vaincue.
Tremblante de rage, elle retira son pull pour se mettre en débardeur et découvrir ses bras couverts de tatouages. Elle caressa la rune au creux de son épaule droite, prit une profonde inspiration et la frappa du poing.
La magie se libéra en elle, grisante et ténébreuse. Elle puisait sa force dans sa haine et sa colère. Doigts écartés au-dessus de son œil d’Oracle, elle agita la paume, tenta de faire revivre l’organe.
En vain.
– C’est impossible, répéta-t-elle.
Elle abandonna la Nécromancie et se rassit sur le lit, dépitée. De l’œil qu’elle avait volé à Jace, elle ne voyait presque plus rien. Comment un simple Oracle avait-il pu réussir un tel exploit ? Elle aurait dû être capable de le ressusciter, rien ne lui résistait jamais, sauf…
Siobhan hurla. Elle ignorait où se trouvaient Jace et Bree, mais ils avaient dû trouver un allié de taille, probablement un Sorcier très puissant. Pour pouvoir la contrer elle, la plus grande Nécromancienne que le monde ait connue, il fallait du talent et un pouvoir incommensurable.
Elle prit soudain conscience de ce que cela signifiait. Jace la privait de son pouvoir, de ses visions. Désormais, les retrouver serait mission impossible. Surtout s’ils avaient la protection d’un de ses pairs…
Elle prit le petit vase de fleurs séchées qui se trouvait à portée de main et le jeta contre le mur. L’oreiller connut le même sort, tout comme une assiette et trois tasses. Mais rien ne la défoulait vraiment, rien ne faisait réellement écho à sa colère et à son désespoir.
Impuissante, elle se releva et se replaça devant le miroir. Il ne servait à rien de garder un œil mort. Résolue, elle enfonça son doigt sous le globe et l’arracha.
Elle se mordit la lèvre pour ne pas hurler de douleur. La première fois, Tomàs avait été là pour l’aider, mais son petit frère était trop occupé à jouer le parfait diplomate. L’œil de Jace tomba sur le sol et elle attrapa un linge pour éponger le sang, puis un autre pour s’en faire un bandeau.
– Foutue journée.
Tomàs arriva à la tombée de la nuit. Siobhan s’était recouchée, épuisée après avoir arraché son œil. Lorsqu’il la trouva dans le lit, le dos tourné à la porte, il s’agaça :
– Tu es sérieuse ? Tu es en train de dormir alors que tu devrais employer chaque minute de ton temps à essayer de les retrouver ?
Elle pivota et vrilla son frère du regard avec l’unique œil qu’il lui restait. Ce dernier ouvrit la bouche de stupeur et recula, bousculant la table au passage.
– Que… Qu’est-ce que…
– Ils nous ont eus.
– Mais… comment ?
– Je l’ignore. Ce matin, à mon réveil, l’œil de Jace était en train de pourrir. Je l’ai enlevé.
Tomàs peinait à retrouver son souffle. Il s’approcha du lit et s’assit sur les draps, prit les mains de sa sœur.
– Et… ton ancien œil ? Tu ne peux pas rester comme ça, tu…
Siobhan récupéra ses paumes et cracha :
– Je l’ai utilisé dans la potion pour infiltrer le subconscient de Jace. Je t’avais prévenu, Tomàs ! Nous n’avions droit qu’à un seul essai et tu les as laissés filer…
La Sorcière réajusta son bandeau de fortune et ramena ses jambes contre elle. Tomàs pinça les lèvres et se redressa :
– Je n’étais pas prêt quand tu m’as envoyé le message. Ils ont eu le temps de s’enfuir et les mercenaires ont été incapables de les rattraper dans cette tempête de neige !
– Es-tu en train d’insinuer que c’est de ma faute ?
Un lourd silence s’étira entre le frère et la sœur. Colère et rancœur flottaient entre eux, pourtant, aucun n’osa élever plus la voix.
– Je t’ai apporté de quoi manger, lâcha Tomàs en se relevant. Et je suis aussi venu te dire qu’à part cette histoire avec Breena, tout se passe comme prévu. À l’instant même où nous parlons, la milice s’installe à la BPCM d’Édimbourg. Dès que Mantropoulos mourra et que je serai nommé Gouverneur, je ferai ratifier un nouveau traité, et…
– Je pourrai enfin sortir d’ici.
Cette perspective tira un sourire à Siobhan. Elle repoussa les draps et sortit du lit pour inspecter ce que lui avait ramené Tomàs : du pain, un peu de fromage, quelques morceaux de viande. Son ventre gronda et elle entreprit aussitôt de se couper une tranche.
Elle s’attabla et croqua à pleines dents dans la mie. Tomàs s’installa à côté d’elle. Elle remarqua son air penaud par-dessus la mélancolie qui caractérisait ses traits et fronça les sourcils :
– Il y a autre chose, hein ?
Son frère lui lança un regard triste.
– Je ne peux jamais rien te cacher.
– Je suis ta grande sœur, ne l’oublie pas.
Il acquiesça. La plupart du temps, il avait pourtant l’impression d’être l’aîné, mais Siobhan ne perdait jamais l’occasion de lui rappeler qu’elle était née bien avant lui.
– Alors ? Qu’y a-t-il ?
Tomàs soupira et attrapa son sac, resté à ses pieds. Il le posa sur la table, puis en tira ce qui ressemblait à une fourrure. Siobhan tressaillit.
Ce n’était pas une fourrure. C’était une peau.
Une peau de Selkie.
– Je croyais pourtant avoir été claire, Tomàs, commença-t-elle à gronder.
– S’il te plaît, essaie encore une fois. Je te promets que ce sera la dernière.
– Tu as déjà dit ça la dernière fois, et celle d’avant ! Ce que tu me demandes est impossible !
Elle jeta un regard dégoûté à l’amas de poils informe, trop clair pour appartenir à Tomàs dont la crinière était bien plus sombre.
– À quelle malheureuse as-tu encore pris ceci ? lâcha-t-elle du bout des lèvres.
– Ça n’a pas la moindre importance ! Tout ce qui compte, c’est ta magie. Avec cette peau, tu pourras peut-être me rendre la mienne, et…
– Assez avec ces sottises ! pesta Siobhan en frappant du poing sur la table. J’essaie depuis des siècles ce petit manège, rien n’a jamais fonctionné et tu le sais !
La lèvre tremblante, Tomàs attrapa la peau et enfouit son visage dans la fourrure. La colère de Siobhan retomba aussitôt : elle détestait voir son petit frère aussi vulnérable, aussi triste. Elle se rassit à côté de lui et soupira.
– Je suis désolée. J’aimerais pouvoir faire quelque chose. Peut-être qu’avec celle de Breena…
– Ne me parle pas d’elle, cracha-t-il.
Il jeta la peau en travers de la table et se leva en renversant sa chaise. La colère avait bien vite chassé la tristesse et un feu de rage brûlait dans son regard, feu que Siobhan se savait impuissante à éteindre.
– Je ne sais même pas où elle est, de toute façon ! s’écria-t-il.
– Nous la retrouverons.
La Nécromancienne était peu convaincue par ses propres paroles, mais c’était tout ce dont elle était capable pour consoler son frère. Une vague promesse dans le vent.
Au bout d’un long moment à haleter, Tomàs se calma. Ses traits se détendirent et, lorsqu’il plongea de nouveau son regard dans celui de sa sœur, il lui offrit même un petit sourire.
– Je suis désolé, pour ton œil. Je pourrais te trouver un bandeau.
– Hors de question. Tu connais mon aversion pour les pirates.
Tomàs ricana à la plaisanterie qu’eux seuls pouvaient comprendre, puis avança une main pour caresser la joue de sa sœur.
– Tu as refait du poison ?
– Dans le placard, à gauche.
Le Ministre s’écarta pour aller chercher les fioles et les fourra dans son sac. Soudain pressé de partir, il pivota et posa un baiser sur le front de Siobhan.
– Déjà ?
– J’ai besoin de voir l’océan.
La Sorcière acquiesça et son frère ajouta :
– Repose-toi. Mantropoulos ne devrait plus tenir très longtemps.
Alors que Tomàs avait la main sur la poignée de la porte, elle l’arrêta :
– Tu as oublié ça, lâcha-t-elle en indiquant la peau chiffonnée sur la table.
Il ne prit même pas la peine de se retourner.
– Essaie quand même. S’il te plaît.
Siobhan pinça les lèvres. Elle était incapable de dire non à son petit frère.
Et c’était là tout le cœur du problème.