Alisdair resserra son kilt autour de sa taille et ajusta sa ceinture. S’il voyait un côté positif à toute cette histoire, c’était que le stress lui avait fait perdre une bonne dizaine de kilos !
Un peu plus tôt dans la journée, le Ministre avait convié au dernier moment tous les chefs des BPCM et des BPM – y compris de celles qui n’étaient déjà plus en service – à se rendre au Q.G. d’Édimbourg. Tout cela ne lui disait rien qui vaille, mais son ancien statut l’obligeait à obéir.
Plus pour longtemps, songea-t-il.
Organiser une rébellion sous le nez de la générale Andersson n’avait pas été chose aisée. Par chance, le Demi-Géant avait de nombreuses relations. Au départ, ils n’avaient été qu’une petite dizaine à se retrouver dans un pub, un speakeasy tenu par une Sirène. Puis, au fil des jours, leur groupe s’était agrandi.
Quelle n’avait pas été la surprise d’Alisdair en voyant Samantha Porter, ex-agente de la BPM, rejoindre leurs rangs ! La Nymphe avait vite retourné sa veste en comprenant les véritables intentions du Ministre.
– J’adore les mortels, avait-elle expliqué. C’est pour ça que je suis entrée à la BPM, pour les protéger. Si désormais le but est de les assouvir et de les dominer, ce sera sans moi.
Le Demi-Géant avait acquiescé et décidé d’enterrer la hache de guerre. Face au Haut Gouvernement Magique, l’union devait, plus que jamais, faire la force.
Au bureau, les agents qui y travaillaient encore faisaient profil bas. Alisdair passait toutes ses journées à trier les archives et à rêver du jour où il pourrait enfin mettre son poing dans la figure de Gailman.
Et, aujourd’hui, ce jour était enfin arrivé.
Dès qu’il avait su que le Ministre comptait faire un discours, il avait fait passer le message. Quelle que soit l’annonce que Gailman allait faire, Alisdair ne passerait pas une journée de plus au Q.G. Il ignorait si Bree était déjà arrivée au manoir, même s’il supposait que non. Il avait entendu Jess dire que l’endroit était surveillé par un groupe de mercenaires, au cas où la Selkie et l’Oracle décideraient de s’y cacher.
Les lèvres du Demi-Géant s’étirèrent en un sourire. Ce soir, les Elfes Noirs auraient droit à une belle surprise.
Bien qu’ils n’aient eu que peu de temps, leur plan était parfaitement pensé. Pendant le discours de Gailman, Alisdair profiterait de la distraction pour s’éclipser. La majorité des Elfes Noirs seraient à l’intérieur de la grande salle pour assurer la sécurité des invités, aussi Eileen avait-elle eu l’idée de verrouiller toutes les issues – sauf une, afin qu’Alisdair puisse s’enfuir. Ensuite, elle et Phil feraient entrer en douce les rebelles dans la BPCM et ils n’auraient qu’à courir jusqu’au portail de téléportation pour rejoindre les Highlands. Là-bas, ils seraient assez nombreux pour s’occuper des quelques mercenaires en poste.
– Alisdair ? appela une voix derrière lui. C’est l’heure.
Il se retourna et vit Eileen sur le pas de la porte. Ce dernier mois, la jeune Astronoma n’avait reculé devant rien pour rallier des gens à leur cause. S’ils étaient aussi nombreux aujourd’hui, c’était surtout grâce à elle. Elle avait su leur parler, avancer de puissants arguments, convaincre les plus sceptiques et ceux qui ne voulaient prendre aucun parti. Elle lui rappelait Bree à ses débuts, et lui aussi un peu, peut-être.
– Allons-y.
Alors qu’ils marchaient pour rejoindre la grande salle, où Gailman voulait tenir son pathétique discours, il glissa un œil sur sa tenue. Elle avait revêtu les couleurs officielles de la maison des Astronomas : une cape bleu nuit drapait ses épaules, parsemée de paillettes pour rappeler les étoiles. Sous le velours, elle portait une combinaison noire ajustée et des bottes lacées qui lui arrivaient sous le genou. Deux baguettes scintillantes retenaient ses cheveux et terminaient l’ensemble.
– Tu es splendide, glissa-t-il.
– Tu n’es pas mal non plus. C’est un nouveau kilt ?
Alisdair sentit le rouge lui monter aux joues et il souffla :
– C’est une vieille chose. La broche appartenait à mon père. Je ne la mets jamais, mais ce soir…
– Je comprends. Moi aussi, j’avais envie d’afficher mes valeurs.
Elle attrapa un pan de sa cape et le lui montra.
– On va vraiment le faire, hein ?
Alisdair accéléra et sourit :
– Oui. Les choses ne peuvent pas continuer ainsi. Tout est en ordre, là-haut ?
– Phil est à Greyfriars, prêt à ouvrir le passage à nos amis quand nous leur enverrons le signal. On va mettre un sacré bordel.
– C’est le but.
Ils échangèrent un regard complice. Rien ne saurait les arrêter.
La salle principale du Q.G. avait été réaménagée à une vitesse impressionnante. S’il fallait accorder le moindre crédit à la générale Andersson, c’était que ses troupes étaient disciplinées et rapides.
Sur la droite, tout le long du mur de pierre, un buffet avait été installé et quelques hauts dignitaires du monde magique s’y précipitaient déjà. Le reste de la salle était resté sobre, probablement à cause de l’organisation de dernière minute. Dans le fond, une petite estrade demeurait vide.
Le Ministre n’est pas encore là¸songea Alisdair.
Une telle pensée l’angoissait. Il comptait bien avoir Gailman à l’œil. Il ne l’avait que peu vu au cours des dernières semaines, mais à chaque fois qu’il avait croisé son chemin, le Ministre n’avait pas manqué de faire un commentaire humiliant sur sa nouvelle situation.
– Je vois que tu t’es mis sur ton trente-et-un, glissa une voix à côté de lui.
Il baissa la tête. Charlotte se tenait là, impeccable dans une combinaison vert émeraude ajustée aux poignets. Elle avait encore coupé ses cheveux depuis la dernière fois qu’ils s’étaient vus ; son carré avait disparu au profit d’une coupe garçonne dont la mèche noir corbeau ondulait jusqu’à son oreille, plaquée sur son front.
– Toi aussi.
– C’est une annonce officielle, après tout. L’invitation mentionnait une tenue correcte exigée.
Alisdair acquiesça. Une question lui brûlait les lèvres, mais il n’osait pas encore la poser. Devant lui, il aperçut Eileen se diriger droit vers Pietra qui discutait avec son homologue allemand.
– J’ai reçu la visite d’une petite chouette, le mois dernier, murmura Charlotte en attrapant une coupe de champagne qu’un serveur faisait passer devant elle.
Les lèvres d’Alisdair s’étirèrent en un sourire.
– Et qu’en penses-tu ?
Charlotte trempa les lèvres dans le vin et le Demi-Géant remarqua que la couleur s’accordait à merveille avec ses iris jaunes.
– J’en pense que cette mascarade a assez duré.
Elle jeta un regard par-dessus son épaule pour vérifier que personne ne les écoutait. Alisdair repéra Jess dans le fond de la salle, mais elle était trop loin pour entendre quoi que ce soit.
– Pour le moment, la France n’a subi aucun changement majeur. Le Ministre est venu faire une visite de courtoisie il y a deux semaines, mais je l’ai chassé de la Cour des Miracles.
– Il n’a pas dû apprécier.
– Non. Il a menacé de me destituer sur-le-champ, ce à quoi j’ai répliqué que j’avais une armée de loups prêts à fondre sur son pathétique ministère.
Le Demi-Géant haussa un sourcil. Charlotte n’avait pas fait dans la dentelle.
– Alors, tu en es ?
La Bête du Gévaudan acquiesça et poursuivit :
– J’ai pensé que ce soir serait le moment parfait pour agir. J’ai envoyé deux troupes d’agents au manoir des Highlands. Ils se tiennent prêts à dégager les Elfes à mon signal.
– Et comment tu comptes les prévenir ?
Charlotte remonta discrètement sa manche et dévoila un petit tatouage sur son poignet, une rune qu’Alisdair ne reconnut pas.
– J’ai piqué l’idée à cette Nécromancienne. Mes loups ont le même symbole sur eux. Quand je frapperai, ils attaqueront.
Alisdair opina du chef, notant silencieusement que Charlotte avait pensé à tout.
– Et toi ?
– Les agents qui se sont fait renvoyer attendent à l’extérieur, expliqua-t-il à voix basse. Eileen, que tu vois là-bas, ira les prévenir dès que Gailman commencera à faire son petit discours. Nous avons fermé toutes les issues, sauf celle de droite, et le chemin jusqu’à la salle de téléportation devrait être dégagé. Si tout se passe bien, nous dormirons dans les Highlands, ce soir.
Le Demi-Géant se pencha pour attraper un petit four et grimaça en le mettant dans sa bouche. Par mégarde, il avait pris une gougère à la citrouille alors qu’il détestait les courges.
– Tu crois que nous avons d’autres alliés, dans cette salle ? s’enquit Charlotte.
– Dans le message, Baba a évoqué Pietra. Je ne crois pas que tout ceci soit de son goût non plus.
Comme si elle avait entendu son prénom, la Centauresse se retourna et darda son regard sur eux. Un drôle de sourire flottait sur ses lèvres et, en pleine discussion avec Eileen, elle hocha la tête.
– Yep, elle est des nôtres.
– Nous ne pouvons pas compter sur Adam, ajouta Charlotte en désignant le chef de la BPCM américaine. Et Vladimir n’est pas là.
– Il n’aurait pas été d’un grand secours, de toute façon…
Soudain, le brouhaha ambiant de la salle décrut et les lumières se tamisèrent. Alisdair serra les poings ; une telle mise en scène ne pouvait signifier qu’une seule chose.
Gailman ne tarda pas à apparaître, suivi par plusieurs autres diplomates. Alisdair reconnut le Ministre de l’Évolution de la magie ainsi que le représentant de la guilde des Sorciers. Les autres lui étaient parfaitement inconnus et il réalisa alors combien le Haut Gouvernement Magique était opaque sur les membres qui le formaient.
L’absence du Gouverneur Mantropoulos était évidente, bien que le Demi-Géant ne se soit pas attendu à le voir. Le Géant-Centaure n’avait jamais été féru d’apparitions publiques, de toute façon, et s’était toujours contenté de gouverner dans l’ombre. Chose que le Ministre Gailman semblait vouloir changer.
Le Selkie paraissait ravi d’être sous le feu des projecteurs. Une fois de plus, il était vêtu avec élégance. Redingote noire, chemise blanche, chaussures de cuir. Alisdair sentit Charlotte tressaillir à côté de lui ; la Bête du Gévaudan avait bien du mal à cacher son aversion pour le Ministre.
Ce dernier se posta au centre de l’estrade et sourit à l’assistance. Pour la deuxième fois en à peine un mois, il avait réussi l’exploit de réunir les membres les plus éminents du gouvernement magique dans une seule pièce, fait suffisamment rare pour être souligné.
Juste avant qu’il ne commence à parler, Alisdair fit un signe discret à Eileen. Cette dernière se faufila derrière Pietra, s’approcha à pas feutrés de l’ombre dans le fond de la salle, et disparut.
– Mes très chers amis.
Sa voix était claire, quoique modifiée par un sortilège qui lui permettait de porter dans toute la salle. Les ultimes bavardages s’éteignirent et tous braquèrent le regard sur le Ministre des Affaires Magiques.
– Je voudrais tout d’abord vous remercier d’être venus si nombreux à cette réunion d’urgence. Un merci tout particulier à la générale Andersson pour avoir mis les locaux de la milice d’Édimbourg à notre disposition si promptement.
Toutes les têtes se tournèrent vers la militaire qui se tenait à l’extrémité de l’estrade. Elle était la seule, avec les autres mercenaires, à ne pas s’être changée. Trois poignards pendaient à sa ceinture et Alisdair savait qu’elle n’hésiterait pas à s’en servir.
– Si j’ai exigé votre présence ici ce soir, poursuivit Gailman, c’est pour vous annoncer une sinistre nouvelle.
Un long frisson parcourut l’échine d’Alisdair. Il n’était pas certain de vouloir entendre ce qui allait suivre.
– Le Gouverneur Mantropoulos, qui était malade depuis plusieurs semaines, est décédé la nuit dernière.
Une vague de murmures parcourut la salle. Alisdair crispa sa mâchoire : même s’il s’était attendu à une telle annonce, l’entendre de vive voix lui procurait une immense inquiétude. D’autant que, sous son air triste de façade, Gailman arborait le regard d’un manipulateur.
Un manipulateur qui, ce soir, obtenait tout ce qu’il avait toujours souhaité.
– Le conseil qui se tient derrière moi s’est réuni cette après-midi. C’est avec le cœur lourd, mais néanmoins gonflé de fierté, que je vous annonce que j’ai été élu Gouverneur face au candidat Polinski.
Cette fois, la salle fut plus expressive. Certains acclamèrent leur nouveau Gouverneur tandis que d’autres demeuraient résolument silencieux. Le dénommé Polinski, qui n’était autre que le Ministre de l’Évolution magique, affichait un drôle de rictus. Du coin de l’œil, Alisdair vit Charlotte remonter sa manche et appuyer sur son tatouage. Elle se ramassa pour bondir, mais le Demi-Géant l’arrêta d’un geste.
– Pas maintenant.
Ils n’auraient droit qu’à une seule chance, un seul essai. S’ils s’enfuyaient trop tôt, Eileen n’aurait pas le temps de préparer la salle de téléportation et tous leurs efforts seraient vains.
– Aujourd’hui, alors que je me tiens devant vous, prêt à prendre ce poste, je réalise un rêve, poursuivit Gailman. Le rêve d’un monde meilleur où nous n’aurons plus à nous cacher ni à subir l’influence des humains. Un monde où les créatures magiques reprendront le contrôle et leurs droits sur la nature que les mortels s’acharnent à détruire.
Il parlait en frappant du poing sur le pupitre à chaque argument qu’il avançait. Chaque nouveau coup lui valait une salve d’applaudissements, poussant les esprits les plus malléables à rejoindre son camp.
– Ce soir, je vous propose à vous, Ministres et chefs de milices, de signer un nouveau traité. Un traité qui annulera celui de Paris, nous interdisant de nous mêler aux affaires des mortels. Un traité qui nous permettra de vivre au grand jour, d’asseoir notre supériorité, notre puissance. Le traité d’Édimbourg.
Derrière lui, le représentant de la guilde des Sorciers déroula un long parchemin, déjà ratifié par le conseil au grand complet. Visiblement, ceux qui étaient déjà en place lors de la signature du traité de Paris avaient changé leur fusil d’épaule.
– Il est complètement fou, siffla Charlotte.
Alisdair n’aurait pu être plus d’accord. Le visage du Gouverneur se transformait à mesure qu’il parlait, révélant sa vraie nature : celle d’un dictateur assoiffé de pouvoir.
– Ce soir, nous sommes sous terre, à nous dissimuler comme des nuisibles. Mais ce sont eux, les nuisibles ! Eux qui devraient se cacher !
Si Tomàs avait un jour essayé de cacher son jeu, cette époque était désormais révolue. C’était une véritable guerre qu’il était en train de déclarer aux mortels. Une guerre qui, Alisdair en était certain, ne connaîtrait qu’un seul véritable vainqueur.
Le Chaos.
Cette folie devait cesser à tout prix. Le Demi-Géant avait sous-estimé le Selkie, mais il le voyait clairement, désormais. Il se fichait bien des conséquences, Tomàs Gailman était trop dangereux pour qu’on le laisse en vie.
Il lâcha le bras de Charlotte et détacha la broche qui maintenait son tartan.
Dans la pénombre de la salle, il croisa le regard de Pietra. Elle en était arrivée aux mêmes conclusions.
La Centauresse était plus près de la scène, plus rapide. Alisdair n’eut pas le temps de lancer sa broche. Déjà, Pietra avait relevé le bras. Elle passa une main dans son dos recouvert par une cape… et en tira une petite arbalète.
Alisdair écarquilla les yeux. Le temps sembla se suspendre aux gestes de Pietra. Comme au ralenti, il la vit dresser son arme et la pointer sur Gailman qui, tout à son discours, ne s’était rendu compte de rien. Le carreau fendit l’air, se ficha dans la poitrine du Gouverneur.
Le monde explosa.
Il fallait réagir, et vite. Alisdair attrapa Charlotte par le bras et la força à se détourner du spectacle. Il vit à peine Tomàs dégringoler de l’estrade, puis la générale Andersson se ruer sur la Centauresse.
– Il faut partir !
Alertée par les cris de leur supérieure, la milice tentait tant bien que mal d’évoluer dans la salle bondée. Alors que trois mercenaires se précipitaient sur Pietra, Alisdair en attrapa un au vol.
Ravi d’avoir enfin l’occasion de leur donner une raclée, le Demi-Géant porta le premier coup. Il envoya son poing dans la tête d’un Elfe qui, assommé par la puissance du choc, tomba à la renverse. Il n’en fallut pas plus pour mettre le feu aux poudres et, bientôt, ce qui était censé n’être qu’un discours protocolaire se transforma en champ de bataille. Charlotte ne perdit pas de temps et s’élança à son tour dans le combat.
– Rébellion ! hurla Alisdair.
Quelques chefs de BPM et de BPCM levèrent la tête. Certains se précipitèrent vers Alisdair et Charlotte tandis que d’autres, éberlués, restaient sans rien faire. D’autres encore avaient couru au secours du Gouverneur, désormais enseveli sous la foule.
Le Demi-Géant se concentra sur sa mission première : sortir d’ici et courir jusqu’au portail de téléportation. Derrière les Elfes Noirs qui entraient en masse dans la salle, il aperçut le couloir et les affrontements qui y faisaient rage. La milice était aux prises avec les anciens agents de la BPCM d’Édimbourg qui se battaient vaillamment pour leur survie.
Pour leur liberté.
Du coin de l’œil, il vit Charlotte porter un coup fatal à la trachée d’un mercenaire. Les yeux jaunes de la Bête du Gévaudan brillaient d’une lueur vorace et Alisdair devinait son appétit pour la vengeance.
Néanmoins, ils risquaient de vite se faire surpasser. Le Demi-Géant virevoltait, frappait, retrouvait ses réflexes d’ancien combattant. Ils progressaient vite, bien que peu aidés par leurs homologues aux prises avec d’autres mercenaires. Seule Pietra semblait tirer son épingle du jeu, mais était désormais en plein combat avec la générale Andersson.
– Il semble que ce soit l’Écosse et la France contre le reste du monde, ma chère Charlotte ! tonitrua Alisdair en repoussant un assaut.
– Comme au bon vieux temps !
Il hésita à lui demander pourquoi elle ne se transformait pas, avant de remarquer qu’elle était tout aussi efficace sous sa forme humaine que sous sa forme de loup.
– Si vous avez encore de la place, l’Irlande voudrait intégrer votre petit groupe.
Alisdair se retourna et son visage se barra d’un sourire.
– Gail !
S’il n’avait pas été en train d’attraper un Elfe par le collet pour le balancer à l’autre bout de la salle, il aurait volontiers serré l’Incube dans ses bras.
– Qu’est-ce que tu fais là ?
L’ex-agent de la BPCM d’Édimbourg se pencha, faucha les jambes de son ennemi, puis vola son arme à sa ceinture avant de lui en abattre le manche sur le crâne.
– O’Connel n’a pas pu venir, alors il m’a envoyé à sa place.
– Je vois.
Si Alisdair avait d’abord été surpris, il était ravi de retrouver son ancienne recrue. Depuis la mort de Trudy, sa jumelle, il n’avait plus eu de nouvelles de Gail, parti refaire sa vie dans son Irlande natale. Il n’était pas étonné d’apprendre qu’il avait été enrôlé à la BPCM de Dublin, ni qu’O’Connel, son chef, lui fasse suffisamment confiance pour venir ici à sa place.
– Tu tombes bien, comme tu peux le voir ! Nous nous apprêtions à prendre la fuite !
– Et pour aller où ?
Le Demi-Géant envoya son pied cueillir un mercenaire en plein dans le thorax. L’Elfe s’effondra sur le sol.
Mort.
Devant eux, Charlotte avait réussi à dégager la sortie. Ils s’engouffrèrent dans cette brèche à reculons, sans cesser de combattre les miliciens qui tentaient de percer leurs défenses.
– Ça, c’est une surprise, grogna Alisdair. Rebelles, avec moi !
Avant de se détourner pour de bon, le Demi-Géant chercha Pietra du regard. La Centauresse était mal en point. Acculée par cinq Elfes et la générale, elle était blessée au flanc. Alisdair fit un pas en avant, décidé à retourner dans la salle pour lui porter secours, mais Charlotte l’en empêcha.
– Elle s’est sacrifiée, hurla-t-elle par-dessus le bruit des combats.
– On ne peut pas la laisser là !
Peut-être Pietra l’avait-elle entendu, car elle releva la tête. Un drôle de sourire flottait sur ses lèvres. Elle se cabra en arrière et brandit une nouvelle fois son poing en l’air en hurlant :
– Liberté !
Un mot. Une arme. Une volonté.
Alisdair aurait aimé écouter son cœur, mais la raison fut plus forte. Une fois qu’il fut sûr que ses maigres troupes se trouvaient du bon côté, il ferma la porte de la salle et la bloqua.
– On court ! aboya-t-il.
Alors qu’ils progressaient dans les couloirs de la BPCM, il essaya de ne pas regarder les corps jonchés sur le sol. Trop de rebelles étaient déjà tombés au combat, emportant quelques miliciens avec eux. Rien ne s’était passé comme prévu. Ils auraient dû attendre la fin du discours pour partir discrètement et bloquer la milice à l’intérieur. Il n’y aurait eu aucun mort, presque pas de blessés…
Mais Gailman était mort. Le geste de Pietra leur avait peut-être épargné de longues années de guerre avec les mortels et, même si la société magique terminait déchirée ce soir, il s’était trouvé quelqu’un pour brandir l’étendard de la justice.
Le petit groupe de rebelles avançait vite. Le Q.G. n’avait aucun secret pour eux : après tout, ils y avaient tous travaillé pendant de nombreuses années. Bientôt, la salle de téléportation se profila devant eux et même les plus fatigués jetèrent leurs maigres forces dans la dernière ligne droite.
Alisdair, Charlotte et Gail fermaient la marche. Toutes les cinq secondes, le Demi-Géant vérifiait qu’ils n’étaient pas suivis. Heureusement, les Elfes ne semblaient pas avoir débloqué la porte de la grande salle.
– Dépêchez-vous, vite !
La voix d’Eileen parvint jusqu’à ses oreilles et il accéléra, pourtant à bout de souffle. Si, au départ, l’adrénaline avait su le porter, il sentait désormais tout le poids de ses articulations rouillées et de ses – trop – nombreuses années derrière un bureau.
Tout le monde entra dans la salle de téléportation. Phil referma la porte derrière eux tandis qu’Alisdair déplaçait la bibliothèque pour la tirer devant le battant. Le meuble était suffisamment lourd et, si cela n’empêcherait pas les Elfes d’entrer, cela aurait au moins le mérite de les ralentir.
– Où sont les autres ? s’enquit Eileen en observant le petit groupe qui était parvenu jusqu’ici.
De la centaine d’ex-agents qu’elle avait fait entrer au Q.G., il en manquait plus de la moitié. Alisdair croisa son regard noyé de larmes et lâcha :
– Gailman est mort. Tout est allé très vite. Nous n’avons pas pu filer en douce comme nous le souhaitions…
Eileen comprit et baissa les yeux. Le kilt du Demi-Géant était couvert de sang.
– Il faut y retourner, certains sont peut-être blessés, et…
– On n’a pas le temps, avança Gail. Les Elfes sont plus nombreux que nous, plus forts aussi. S’ils nous tombent dessus, on est cuits.
Phil acquiesça et posa une main sur l’épaule d’Eileen.
– Les survivants seront sans doute faits prisonniers. Si nous sommes nous-mêmes en prison, nous ne pourrons plus rien pour eux.
L’argument sembla faire mouche aux oreilles de la jeune Astronoma. Elle sécha ses larmes et avança vers ses collègues, tous aussi essoufflés que désespérés.
– Mettez-vous tous au centre de la salle et regardez en l’air ! aboya-t-elle. Nous partons dans une minute.
– Si Gailman est réellement mort, intervint une voix, pourquoi devons-nous nous enfuir ?
Alisdair baissa les yeux vers Chad, un Nain qui s’occupait de la comptabilité avant la réforme. Il lui lança un regard noir et fit un pas vers lui.
– Parce que même si Gailman est mort, il y a encore de nombreux partisans de ses idées, répondit-il d’un ton menaçant. Et parce que nous sommes tous des traîtres, désormais. Mais si tu veux tenter ta chance contre la générale, je t’en prie.
Il désigna la porte et Chad se recroquevilla. Visiblement, le message était passé.
Soudain, le bruit d’une explosion retentit. Les murs de la salle de téléportation tremblèrent et de la poussière tomba sur le sol. Charlotte grimaça :
– Ils ont réussi à sortir de la grande salle.
– Alors, on lève le camp. Eileen ?
Face à lui, la jeune Astronoma acquiesça. Elle rejoignit le groupe au centre de la salle et se plaça entre Charlotte et Alisdair. Le Demi-Géant sortit trois grues explosives de sa poche sous le regard inquiet de la Française.
– On peut savoir ce que tu comptes faire avec ça ?
– Tu n’es pas la seule à t’inspirer de nos ennemis, sourit Alisdair. J’ai piqué l’idée à cette chère Jacklyn. Quoiqu’il arrive, la milice ne doit pas nous suivre.
– Tout le monde regarde en l’air ! répéta Eileen.
Toute la journée, elle s’était acharnée à dessiner la carte du ciel au-dessus du manoir des Highlands à même le sol. De toute sa carrière d’Astronoma, c’était la première fois qu’elle transportait autant de personnes et espérait ne pas commettre le moindre faux pas.
– Tu peux le faire, glissa Alisdair à son oreille.
Elle prit une grande inspiration et appela son pouvoir. Elle laissa la lueur des étoiles la recouvrir tout entière, puis l’encouragea à illuminer la salle. Le vent se leva, d’abord brise fraîche et légère, puis bourrasque violente et incontrôlable. Alors qu’elle sentait ses pieds se décoller du sol, elle hurla :
– Maintenant, Alisdair !
Le Demi-Géant lâcha les grues en origami.
Et ils disparurent.