Andy se renfonça dans son siège et étendit ses jambes. Il appréciait la chaleur du feu de cheminée qui réchauffait son corps gelé après une journée passée dans le froid. Bien qu’il eût l’habitude de climats plus rudes, il détestait l’ambiance humide de l’Écosse.
– Tu crois qu’on est punis ?
Il tourna la tête vers Hakon, son collègue. Le mercenaire ne semblait pas en mener plus large que lui. Il se pencha pour attiser le feu et mit ses mains devant l’âtre.
– La générale Andersson nous a postés ici parce qu’elle nous fait confiance, assura Andy. Pareil pour les autres.
– N’empêche… ça ressemble sacrément à une punition.
Andy soupira. Au fond, il était bien d’accord. Alors que les autres de la milice avaient été autorisés à rester à Édimbourg pour les affaires croustillantes, Hakon, lui et une quinzaine d’autres avaient été affectés à la surveillance d’un vieux manoir, en plein cœur des Highlands. Même si la demeure possédait tout le confort nécessaire, ils s’y ennuyaient à mourir. De plus, Andy soupçonnait Gladys, la Glaistig en charge de la maisonnée, d’empoisonner leurs repas.
– Allez, maugréa-t-il en se levant. Je vais me coucher.
– Déjà ?
– Ça fait passer le temps plus vite, dans ce trou. Et puis, on prend la relève à cinq heures.
Hakon acquiesça et signifia qu’il allait rester près du feu. Andy quitta le salon et se dirigeait vers les escaliers lorsqu’il la vit.
Une lumière aveuglante à travers la fenêtre qui donnait sur le jardin. Son instinct de tueur se réveilla et il se plaqua contre un mur. Il attrapa la lame qui pendait à sa ceinture et approcha lentement de la fenêtre tandis qu’il sifflait pour appeler son collègue.
Hakon arriva en un éclair et le comprit en un regard. Il dégaina son poignard à son tour et avança jusqu’à la petite ouverture pendant qu’Andy jetait un œil à l’extérieur.
Il dut papilloter plusieurs fois pour être certain qu’il ne rêvait pas. Trois silhouettes étaient apparues dans la nuit, aussi soudainement que si elles avaient toujours été là. Ils étaient trop loin pour qu’il puisse distinguer leurs visages, mais les ordres de la générale étaient clairs.
Personne ne devait approcher du manoir.
– On sonne l’alerte ? s’enquit son collègue.
– Dans le doute…
Andy arrondit ses lèvres et siffla de nouveau, plus longtemps cette fois. L’ultrason fila à travers la pièce, puissant et strident. Où que soient les autres, ils l’entendraient à des kilomètres à la ronde.
– Et maintenant, on fait quoi ?
– On y va.
– On n’attend pas les renforts ?
– Ils ne sont que trois, Hakon. Arrête de faire ta petite nature.
Il fit un signe de tête et ils prirent tous deux le chemin de l’arrière-cuisine. Ils passèrent devant une Gladys endormie sur sa broderie et prirent garde de ne pas la réveiller. Andy rêvait de la tuer dans son sommeil, mais là encore, la générale avait été formelle : pas d’effusions de sang inutiles.
La porte qui menait vers le jardin grinça à peine en s’ouvrant. Les Elfes Noirs se glissèrent à l’extérieur de la bâtisse et entreprirent de longer le mur. Une nuit sans lune enrobait le manoir et Andy regretta que Solveig ne fût pas avec eux. C’était elle qui possédait une vision nocturne, ce qui était d’ailleurs la raison pour laquelle elle patrouillait principalement la nuit.
Néanmoins, ils parvinrent à repérer les trois intrus. Andy hésita à continuer à jouer la carte de la discrétion, mais un coup d’œil à son collègue le convainquit du contraire. Les intrus n’étaient que trois face à deux mercenaires aguerris, trois face à deux tueurs professionnels. S’ils présentaient le moindre danger, ils n’avaient aucune chance de s’en tirer. De plus, Solveig et Ted ne devaient pas être très loin.
Confiant, il s’avança donc vers les intrus et aboya :
– Qui va là ? Vous n’êtes pas les bienvenus ici ! Vous êtes sur le territoire de la milice écossaise !
Un petit rire retentit et creva le silence du jardin. Andy reconnut une intonation féminine, bien que la voix soit assez grave, presque déshumanisée.
– Ils ne sont que deux ? chuchota une autre voix, masculine cette fois-ci.
– Je m’en occupe, moy serdtse.
Devant eux, un bruissement leur parvint. Andy plissa les yeux et tendit une jambe vers l’arrière, prêt à passer à l’attaque. Deux pas derrière lui, Hakon l’imita.
Bientôt, la lumière du manoir se refléta sur le corps d’une jeune femme. De longs cheveux blonds et en bataille encadraient un visage d’une beauté époustouflante, agrémenté d’une bouche rouge et pulpeuse et de deux yeux verts. Andy nota aussitôt qu’elle était désarmée, en plus d’être vêtue d’une vieille robe rapiécée.
Il ouvrit la bouche pour la sommer de s’arrêter, mais elle le devança :
– Nous vous laissons le choix, dit-elle simplement. Partez de votre plein gré ou… Ou quoi, déjà ?
Elle se retourna vers ses deux compagnons. L’un d’entre eux s’était avancé et Andy écarquilla les yeux en la reconnaissant.
Bree McCullen.
– Sinon, ils seront faits prisonniers, lâcha-t-elle du bout des lèvres. Il y a eu assez de morts comme ça.
Derrière lui, Andy sentit Hakon se tendre. Un mois plus tôt, son collègue s’était rendu en urgence à Oldshoremore pour arrêter la fugitive et il avait bien failli y laisser sa peau.
– Je ne te laisserai pas filer une seconde fois, pesta son collègue.
Avant qu’Andy ait pu dire quoi que ce soit, l’Elfe Noir attaqua.
Essaya d’attaquer.
Sortie brusquement du sol, une immense liane faite de lierre et de ronces s’enroula autour de ses pieds. Hakon chuta avant d’avoir pu porter le moindre coup à Bree et tomba à ses pieds, le corps ficelé.
Andy releva la tête vers la Selkie, puis se concentra sur la jeune femme qui l’accompagnait, conscient que c’était elle, le véritable danger.
– Qui êtes-vous ?
L’inconnue lui répondit par un sourire.
– Tu ne me reconnais pas ? Bah, il faut admettre que je ne sors pas souvent ! Alors, tu te rends ?
Andy secoua la tête. Son honneur de mercenaire lui interdisait de plier face à l’ennemi. Poignard en main, il s’apprêtait à appeler à l’aide quand un hurlement singulier retentit sur sa gauche, dans les bois qui entouraient le manoir.
Le hurlement d’une meute de loups.
– Je crois que nous avons des renforts.
Andy plissa les yeux et reconnut Jace Miller, le deuxième fugitif.
– Ce n’est pas comme si nous en avions besoin, railla l’inconnue.
L’Elfe Noir passa à l’attaque. Il sauta sur place pour éviter les lianes qui sortaient du sol et plongea vers la Selkie. Le bras de la Sorcière – car ce devait en être une pour contrôler ainsi la nature – s’interposa entre eux. Elle l’attrapa par le col de sa combinaison et le souleva du sol. Avant qu’il n’ait eu le temps de soulever son poignard pour frapper, elle souffla sur son visage et il sentit son corps se raidir. La lame tomba sur le sol, hors de portée. Andy ne tarda pas à la rejoindre, incapable de bouger. La dernière chose qu’il vit avant de sombrer dans l’inconscience fut deux yeux vairons et inquiets.
– Qu’est-ce que tu lui as fait ?
Jace se précipita sur l’Elfe et se pencha sur lui. Baba haussa les épaules.
– Il est juste paralysé, ne t’en fais pas. Bon, c’est tout ? Je pensais qu’il y en aurait d’autres.
L’Oracle ne put s’empêcher de penser que Baba avait l’air déçue. Lui, au contraire, était rassuré. Il ne voulait pas d’un autre bain de sang.
– C’est du bon travail, Bree ! s’exclama la Sorcière en regardant autour d’elle. Nous sommes tous en un seul morceau !
Bree soupira et s’accroupit pour caresser Neptune qui réclamait son attention en tournant autour d’elle. Son regard se promena sur les jardins du manoir, où elle les avait téléportés. En plein milieu, entre deux bosquets, la porte du Royaume des Morts trônait là, comme si cela avait toujours été sa place.
Son cœur se gonfla de joie. Elle avait réussi.
Son regard croisa celui de Jace et elle courut pour se jeter dans ses bras. L’Oracle lui rendit son étreinte, grisé par la joie que leur apportait cette première victoire.
Devant eux, la silhouette du manoir était aussi imposante que dans son souvenir. Bien plus grand que la demeure McCullen, cette ancienne annexe de la BPCM d’Édimbourg s’élevait sur plusieurs mètres au milieu d’une large plaine entourée de bois.
Soudain, Baba Yaga se ramassa sur elle-même, prête à bondir. Inquiet, Jace se plongea dans l’avenir.
Une troupe. Une quinzaine d’Elfes Noirs qui couraient droit sur eux. Les mercenaires avaient eu le temps de sonner l’alerte.
– On a de la compagnie, souffla-t-il.
Jace rechignait à se battre, mais il savait qu’il n’allait pas avoir le choix. Repoussant Bree, il s’accroupit dans l’herbe et vola les armes des mercenaires. Puis, il tendit un poignard à la Selkie.
– Restez près de la porte, siffla Baba. Neptune, je compte sur toi.
Le chien retroussa ses babines et se mit à grogner. Visiblement, il ne comptait pas laisser ses maîtres se battre tout seuls.
Bree et Jace reculèrent jusqu’à être dos à la porte. Désormais, ils pouvaient voir distinctement la horde d’Elfes Noirs foncer sur eux, guidés par une mercenaire aux yeux jaunes. Baba leva les mains vers le ciel, psalmodia quelque chose en russe…
La terre trembla. Lianes et ronces sortirent de terre, s’enroulèrent autour des jambes de la première ligne. Quelques Elfes Noirs parvinrent à les éviter en roulant au sol, puis se redressèrent pour foncer sur les fugitifs.
Neptune bondit, attrapa la jambe d’un mercenaire et le traîna jusqu’à un des pièges de Baba. L’Elfe Noir hurla tandis que les liens se resserraient autour de lui, puis son cri s’éteignit dans un drôle de gargouillement.
– Tu fais trop de bruit, cracha Baba tandis qu’elle se penchait pour enfoncer un bâillon dans sa gorge.
Deux Elfes Noirs parvinrent à percer sa ligne de défense. Jace fit un pas en avant, mais Bree fut plus rapide et se jeta dans la bataille.
Elle roula pour passer sous le bras tendu du premier mercenaire et se redressa dans son dos. D’un coup de talon, elle frappa derrière ses genoux et il tomba à terre. Jace en profita pour l’assommer avec le manche du poignard. Le second s’apprêtait à attraper Bree par les cheveux quand celle-ci se retourna…
Et disparut.
Indécis, le mercenaire tourna la tête de tous les côtés, cherchant son adversaire du regard.
– C’est moi que tu veux ?
La voix lui parvint de derrière lui. Il n’eut pas le temps de se retourner. Déjà, la Selkie lui assénait un violent atémi dans les côtes. Alors qu’il tombait à genoux, elle le tira en arrière et l’envoya dans un des pièges de Baba qui s’enroula autour de lui.
Soudain, le champ de bataille fut assailli de toutes parts. Les Elfes Noirs, déjà en difficulté face à Baba, se retrouvèrent encerclés par une meute de loups.
Les mercenaires qui n’étaient pas tombés face à la Sorcière sentirent que le vent avait tourné et que, face à la souveraine du Royaume des Morts et une horde de loups-garous, ils ne faisaient pas le poids. Quelques loups – il y en avait plus d’une trentaine – se ramassèrent pour bondir à leur poursuite, mais Baba les arrêta d’un geste.
– Laissez-les partir. Qu’ils disent à leur chef que nous avons repris cet endroit.
Sa voix était à peine plus élevée qu’un murmure et, pourtant, tous lui obéirent. Un premier loup reprit forme humaine, sous les yeux ébahis de Jace qui n’avait jamais assisté à une telle métamorphose. Le poil se rétracta à l’intérieur de la peau pour ne laisser qu’une vague de cheveux cuivrés et ses membres se redressèrent, ainsi que son dos.
– Jace Miller et Bree McCullen ? s’enquit-il en s’avançant vers eux.
Il était vêtu d’un t-shirt blanc, trop léger pour des températures si basses. Bree fit un pas en avant et hocha la tête.
– Je suis Théodore Lambert, répondit-il en tendant une main devant lui. Nous avons été envoyés par Madame Lenoir pour nettoyer le périmètre. En attendant qu’elle arrive, nous avons ordre de nous en remettre à vous.
La Selkie haussa les sourcils. Charlotte lui faisait-elle à ce point confiance, pour la laisser prendre le commandement des opérations ? Elle avisa le Français tandis que, derrière lui, les autres loups reprenaient tour à tour forme humaine. Effrayé, Neptune glapit et courut se réfugier entre ses jambes.
– Je… je vous remercie pour votre aide, lâcha Bree.
Elle s’éclaircit la gorge. Donner des ordres n’avait jamais été dans ses habitudes. Elle chercha Baba du regard en quête de soutien, mais cette dernière était retournée près de la porte et posait sur cette dernière une main protectrice.
– Il y a une cave, sous le manoir, annonça-t-elle. Vous pouvez y mettre les prisonniers.
– Puis-je vous demander ce que vous comptez faire d’eux ?
Bien qu’il essayât de cacher son accent français, sa façon de prononcer certaines syllabes trahissait ses origines.
– Je… je ne sais pas encore. Jace ?
L’Oracle glissa une main dans la sienne et elle sentit tout son corps se réchauffer.
– Je suis là.
– Alisdair, Charlotte ? Est-ce qu’ils vont bien ?
Jace mit un instant à répondre et Bree devina qu’il sillonnait le futur à la recherche d’une réponse. Comme il tardait à revenir de sa vision, elle se tourna vers lui pour voir un sourire éclore sur ses lèvres.
– Tu vas pouvoir leur poser toi-même la question, susurra-t-il.
– Qu’est-ce que…
Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Une lumière aveuglante apparut devant eux, juste au pied du manoir. Elle scintilla davantage, encore et encore, jusqu’à s’arrêter brusquement. Les ténèbres reprirent leurs droits et, là où quelques instants plus tôt, il n’y avait qu’une étendue d’herbe, se tenaient désormais les rebelles d’Édimbourg.
Bree lâcha Jace et fit un pas en avant. Elle enjamba un Elfe Noir qui se tortillait sur le sol, essayant tant bien que mal de se défaire des lianes de Baba. Le premier regard qu’elle croisa fut celui d’Alisdair.
Elle réalisa qu’elle avait rêvé de cet instant depuis qu’elle avait fui Édimbourg. Le cœur gonflé par l’allégresse, elle se mit à courir et sauta au cou du Demi-Géant.
Il referma ses bras sur elle dans un sanglot rauque et grave. Alisdair n’eut aucun mal à la décoller du sol et la fit tournoyer dans les airs, savourant chaque seconde de ces retrouvailles tant espérées.
Elle allait bien. Elle était en vie. Elle était libre.
Jace ne tarda pas à se joindre à eux. Alisdair reposa Bree sur le sol et donna une grande claque dans le dos de l’Oracle qui faillit tomber tête la première sur le sol humide.
– Tu es là, sourit-il. Vous êtes là.
– Bree…
La Selkie se retourna et se retrouva dans les bras de Charlotte. Elle rendit son étreinte à la Française, constata avec douleur qu’elle portait le parfum de Keegan. Puis, elle remarqua les personnes qui se tenaient derrière eux.
Tous avaient l’air exténués. Certains étaient couverts de sang, d’autres semblaient blessés. Elle se recula et interrogea Alisdair du regard :
– Tout ne s’est pas passé comme prévu. C’est une longue histoire, nous devrions aller à l’intérieur.
– J’allais vous le proposer.
Bree tourna la tête et salua Eileen. La jeune Astronoma aidait un de ses collègues à se relever et avait elle-même l’air totalement épuisée. La Selkie devina que c’était elle qui les avait tous téléportés jusqu’ici. Elle devait posséder une puissance incroyable pour parvenir à cet exploit.
– Rentrons, acquiesça Bree.
– Ça fait vraiment bizarre, d’être ici.
Gail sortit du groupe de rebelles et avança jusqu’à eux. Interloquée par sa présence, Bree ne savait quoi dire.
– Que… tu…
– Cette histoire-là n’est pas aussi longue que les autres, je te rassure, sourit l’Incube.
La Selkie lui rendit son sourire. Elle ne l’avait pas revu depuis leur mission au Loch Ness, après la mort de Trudy. Si, autrefois, elle s’était toujours sentie mal à l’aise en sa présence, elle était sincèrement heureuse de le retrouver.
– Rentrons, dit-elle simplement.
– En ce qui me concerne, je vais rester dehors, moy serdtse.
Tous les regards pivotèrent vers Baba qui s’était assise en tailleur devant la porte du Royaume des Morts. Elle souriait à l’assistance et adressa même un clin d’œil à Alisdair.
– Baba ? Qu’est-ce que…
Le Demi-Géant était bouche bée. Il était loin de se douter que Baba accompagnerait Jace et Bree.
– Ça aussi, c’est une longue histoire, souffla l’Oracle. Neptune ? Viens, mon chien, on rentre se mettre au chaud ! Oh, salut, Chad !
Chad lui rendit son sourire et accepta la main qu’il lui tendait pour se relever. Alisdair, qui n’était pas remis de sa surprise, observa la silhouette de l’Oracle se diriger d’un pas assuré vers l’intérieur de la maison.
– Il… je rêve ou Jace a récupéré son œil !?
– J’espère que vous n’êtes pas trop fatigués ! soupira Bree. On a vraiment beaucoup de choses à se dire. Mais avant, je crois qu’il faut que nous rassurions quelqu’un…
Elle se détourna et retourna près de Baba pour aller chercher ce qui ressemblait à un baluchon. Elle l’ouvrit à même le sol et en sortit la figurine d’une Hawaïenne. Alisdair fronça les sourcils lorsqu’il la vit l’approcher de sa bouche et s’exclamer :
– Masa ? On t’attend au manoir !