Chapitre 25

À la soupe !

 

Bree retrouva l’intérieur du manoir avec nostalgie et une pointe de tristesse. Auparavant, elle s’était toujours sentie chez elle entre ces murs. Désormais, chaque pierre lui rappelait celle de la demeure McCullen, et l’odeur des tapisseries vieillies la ramenait inexorablement à Oldshoremore.

Alisdair mena les rebelles vers le grand salon où attendaient déjà un feu de cheminée et une Gladys mal réveillée. La Glaistig avisa le Demi-Géant avec de grands yeux écarquillés et une coiffure invraisemblable. En deux gestes, il lui demanda de s’occuper des blessés. Elle revint bientôt avec des bandages et un peu d’alcool, tant pour désinfecter les plaies que pour soigner les maux de l’âme.

– Il y a des chambres à l’étage pour ceux qui sont fatigués, expliqua Alisdair. Phil, tu peux leur montrer ? Il faudra peut-être vous serrer un peu… Vous pouvez aussi dormir ici. Jace, Bree, Eileen, Charlotte et Gail, allons dans mon bureau.

Si certains furent énervés de se retrouver à l’écart, ils n’en montrèrent rien. Alors qu’elle passait parmi eux, Bree fut néanmoins étonnée de croiser plusieurs regards compatissants de la part de ses anciens collègues. Elle s’autorisa à leur sourire et salua chacun d’entre eux d’un signe de tête.

Le bureau d’Alisdair était le même que lors de leur dernière visite. Lorsqu’ils entrèrent, les bougies s’allumèrent et plongèrent la pièce dans une ambiance feutrée. Eileen se laissa tomber sur le canapé Chesterfield sur la droite, vite accompagnée par Gail, tandis que Charlotte préférait une bergère moelleuse aux accoudoirs limés. Jace et Bree se contentèrent de rester debout, comme si leur statut de fugitifs ne leur permettait pas de s’asseoir à la table de ceux qui décidaient. Alidsair, quant à lui, déplaça le siège qui se trouvait derrière son bureau pour le poser juste à côté de la desserte, où une carafe de whisky ne demandait qu’à être ouverte, puis dégustée.

Il la déboucha, en huma le parfum, en servit six verres qu’il fit passer. Jace accepta le sien de bon cœur, mais se promit de l’échanger avec celui de Bree dès que possible.

Un silence pesant s’empara d’eux. Au bout d’un long moment étiré par la gêne et le malaise, Alisdair avisa ses deux ex-agents :

– Ne restez pas debout. Il y a de la place à côté d’Eileen.

– Nous avons passé un mois assis, prisonniers d’un appartement russe. Nous avons besoin de nous dégourdir les jambes, assura la Selkie.

Alisdair acquiesça et prit une gorgée de son verre. Chacun l’imita et même Jace se força à goûter de nouveau. Le liquide lui sembla moins immonde que la dernière fois et il soupçonna immédiatement la gnôle de Lachlann et la vodka de Baba de lui avoir grillé les papilles gustatives.

– Bien, finit par dire Charlotte. Qui commence ? Si nous en avons pour toute la nuit, mieux vaut ne pas traîner.

– Je suis d’accord ! opina le Demi-Géant. Bree, Jace, je n’ai plus eu de vos nouvelles après que Gailman fut rentré d’Oldshoremore bredouille. J’ai bien reçu la chouette de Baba, mais à part ça… Comment avez-vous fait pour rejoindre la Russie si vite ?

La Selkie et l’Oracle échangèrent un regard. Tous deux commençaient à en avoir assez de raconter leur histoire.

– Eh bien, il se trouve que… toussota Bree. Je suis une Astronoma.

Nouveau silence. Puis, Alisdair éclata de rire.

Son hilarité contagieuse atteignit Charlotte, qui laissa échapper un petit gloussement, et Gail qui joignit un rire franc au sien. Seule Eileen resta mortellement sérieuse et vrilla son regard dans celui de Bree.

– Elle ne plaisante pas, siffla-t-elle entre ses dents.

Le rire du Demi-Géant cessa aussi vite qu’il était arrivé et mourut sur ses lèvres en un sourire devenu grimace.

– Mais… comment est-ce possible ? demanda-t-il. Tu ne t’en étais jamais rendu compte ?

– Les étoiles ne m’avaient jamais parlé, du moins pas ainsi, soupira Bree. Mais face à Gailman, sur cette falaise… quelque chose s’est brisé en moi. Nous nous sommes téléportés chez Baba et, ce soir, c’est moi qui nous ai amenés ici.

Eileen ouvrit la bouche, puis la referma avant de la rouvrir encore :

– J’ai tellement de questions à te poser…

– Moi aussi, sourit Bree.

– Chaque chose en son temps, intervint Alisdair. Une Selkie et une Astronoma ? Comme lui ?

– Qui ça, lui ? s’enquirent Charlotte et Gail d’une même voix.

Jace poussa un long soupir. Finalement, il se laissa tomber aux côtés d’Eileen dans le Chesterfield et posa sa main sur la cuisse de Bree.

– Je fais le début, tu fais la fin ?

La Selkie avala une gorgée de whisky pour se donner du courage.

– Ça marche.

 

Tout raconter leur prit deux bonnes heures. Il fallut gérer les interventions d’Alisdair, qui s’exclamait toutes les dix minutes que c’était impossible, et celles d’Eileen, qui demandait des précisions sur à peu près tout. Chaque fois que le nom de Siobhan était prononcé, Gail maugréait quelque chose en gaélique. Seule Charlotte resta silencieuse et se contenta de tremper de temps à autre les lèvres dans son verre, analysant la situation avec calme et patience.

– Je n’arrive pas à croire que Gailman soit ton frère, pesta Alisdair en se resservant un troisième whisky.

– On est encore sûrs de rien, grinça Bree.

– Il est un Selkie et un Astronoma, tu es une Selkie et une Astronoma. C’est évident.

La Selkie grogna pour la forme et se blottit contre Jace. Charlotte posa un regard tendre sur eux, Alisdair esquissa un sourire. Même avec des cernes jusqu’au cou et une ride soucieuse sur le front, il n’avait jamais vu sa petite protégée aussi heureuse qu’en cet instant.

– À votre tour, maintenant ! décida Jace. Qu’est-ce qu’il s’est passé au Q.G. pour que tu finisses couvert de sang ?

En parlant, il désigna le kilt imbibé de pourpre du Demi-Géant. Eileen pâlit instantanément tandis qu’Alisdair répondait :

– Mmh… je suis désolé de t’annoncer ça, Bree, mais ton frère est mort.

Nouveau silence, chargé d’incompréhension cette fois-ci. Ce fut au tour de Bree d’éclater de rire.

– Qu’est-ce qu’il lui prend ? s’enquit Charlotte.

L’Oracle haussa les épaules.

– C’est nerveux, je crois. Bree ?

La Selkie mit quelques secondes à se calmer, pliée en deux sur le canapé. Lorsqu’elle se redressa, elle essuya la larme qui avait perlé au coin de son œil.

– Pardonnez-moi, c’est juste… Gailman n’est pas mort.

Alisdair haussa les sourcils et passa sa langue sur ses lèvres, comme il avait coutume de le faire quand la situation lui échappait.

– Bree, Pietra lui a envoyé un carreau d’arbalète dans la poitrine. Je l’ai vu de mes propres yeux. Je suis désolé si tu comptais sur lui pour avoir des réponses, mais…

– Tu ne comprends pas, l’interrompit la Selkie. Je suis toujours amnésique, Alisdair. Ça signifie que ma putain de malédiction n’est pas brisée. Ça signifie que Tomàs Gailman est toujours vivant.

La logique implacable de la Selkie laissa tout le monde sans voix. Charlotte prit sa tête entre ses mains, Eileen pesta que trop de gens étaient morts pour rien.

– Tu es sûre ? demanda Jace. Peut-être que tu vas retrouver tes souvenirs petit à petit, que…

– Ce n’est pas comme ça que marche une malédiction, assura Bree. Il est toujours vivant, même si je voudrais qu’il en soit autrement. Je suis désolée.

Alisdair songea au sacrifice de Pietra et pria pour qu’il ne soit pas vain.

– Bon… espérons qu’il décédera suite à ses blessures, cracha-t-il.

– Il survivra, lâcha Jace.

Tous les regards se tournèrent vers lui. Les yeux perdus dans le lointain, sa bouche tressaillait de façon presque imperceptible.

– Il est blessé, mais il est retourné auprès d’elle, continua-t-il dans un souffle. Elle le soignera. Et il reviendra sur le devant de la scène, comme un martyr. Il modifiera la vérité, comme il le fait toujours. Il mentira. Dans son avenir… je ne vois que mensonge…

Ses yeux se révulsèrent et Bree dut le retenir pour éviter que sa tête ne se renverse en arrière. Elle lui pinça l’oreille pour interrompre sa vision et, lorsque Jace revint à lui, ce fut avec un sérieux mal de crâne et un filet de sang qui lui coulait du nez.

– Qu’est-ce qu’il s’est passé ? s’inquiéta Charlotte.

– Ça arrive parfois, quand il est trop fatigué, expliqua Bree. Tu as trop utilisé ton pouvoir, aujourd’hui.

L’Oracle lui répondit par un sourire contrit et accepta le mouchoir que lui tendait l’Astronoma. Il entortilla le bout du tissu et le ficha dans sa narine.

– Parlez-nous de cette rébellion, exigea-t-il, la voix pincée.

Contre toute attente, ce fut Eileen qui s’exécuta. Bree remarqua à quel point sa consœur parlait avec passion et enthousiasme, ainsi que la façon dont son regard se voila lorsqu’elle évoqua les rebelles déjà tombés au combat.

– J’aurais pu en rallier plus, si nous avions eu plus de temps…

– Tu as fait ce que tu pouvais, assura Bree. Et puis, d’autres arriveront sûrement. Minerva, la chouette que vous avez vue, n’est toujours pas revenue. Elle doit aller…

– Partout où souffle le vent de la rébellion, acheva Charlotte. La France a répondu à son appel et répondra encore. Je bougerai la Cour des Miracles s’il le faut.

Une telle annonce laissa, une fois de plus, le petit groupe sans voix. La Française avait parlé sans trembler et la Selkie ne doutait pas qu’elle tiendrait parole. Charlotte Lenoir n’était pas femme à se défiler si facilement et, pour l’avoir déjà vue se battre, elle la savait féroce et inflexible.

– Je crains que l’Irlande ne prenne aucun parti, grimaça Gail. Le chef O’Connel est un mou du genou… Mais j’ai des amis Succubes qui seraient ravis de m’aider à venger Trudy. Je peux les contacter.

– Nous aurons besoin de toute l’aide possible, acquiesça Alisdair.

– Alors, on attend encore ? s’impatienta Jace. Si Gailman est blessé, n’est-ce pas le moment d’achever le Haut Gouvernement Magique ?

Le Demi-Géant grogna.

– Tu oublies qu’il y a une armée dans notre Q.G. Les Elfes Noirs sont trop nombreux, nous avons eu de la chance de leur échapper. Et si Siobhan se mêle au combat…

– Nous n’avons aucune chance, acheva Bree. Et ne t’avise pas de te projeter dans le futur pour voir si j’ai tort ! Tu dois te reposer.

Jace sourit. Elle lisait en lui comme une voyante dans une boule de cristal.

– En parlant des Elfes Noirs, grogna Gail, que comptez-vous faire de ceux qui sont dans le jardin ?

– J’ai demandé aux loups de Charlotte de les descendre à la cave juste avant que vous arriviez. Je ne veux pas les tuer.

– Les rallier à notre cause est impensable, si c’est à ça que tu penses. Ils sont à la solde du plus offrant et nous sommes fauchés, grogna Alisdair.

– Parle pour toi, railla Charlotte.

Tous les regards convergèrent vers elle et la Française haussa les sourcils.

– Quoi ? J’ai de l’argent ! Keegan m’avait désignée comme son unique héritière et j’ai plusieurs business, ici et là…

– Comment peux-tu trouver le temps de t’occuper de tout, avec la BPCM ? s’enquit Jace.

– Je délègue !

– Et tu possèdes quoi, exactement ? demanda Alisdair, intéressé.

– Si tu crois que je vais tout te dévoiler, tu te fourres le poing dans la glotte ! Disons juste que je peux payer les mercenaires deux fois le prix que ce que le Haut Gouvernement Magique leur offre. Et que si nous sommes en manque d’armes, ça ne posera pas non plus problème.

Tout le monde l’observa, bouche bée. Elle termina son whisky au moment où le soleil perçait la fenêtre de son premier rayon, rappelant à tous que la nuit avait filé trop vite.

– Bon, conclut Alisdair, on pourra toujours reparler de ça demain. Enfin, tout à l’heure. Nous devrions tous dormir un peu. Je vais demander à Gladys de nous apporter des couvertures.

– Laisse, dit Eileen en se levant. J’y vais.

Elle sortit de la pièce d’un pas lourd et fatigué. Bree se leva à son tour et tendit une main à Jace.

– Nous allons vérifier s’il reste une chambre de libre.

– Mais… protesta Alisdair.

La perspective de la perdre de vue lui pinçait le cœur. La Selkie traversa la pièce et passa derrière lui pour enserrer sa tête de ses bras et poser son menton sur son épaule.

– Tu m’as manqué aussi.

Alisdair sentit son nez tout froid lui chatouiller la joue, puis elle repartit vers l’Oracle aussi soudainement qu’elle était venue. Leurs mains se trouvèrent, comme attirées l’une par l’autre. Jace ouvrit la porte et ils disparurent dans le couloir sous les aboiements du labrador noir qui les avait accompagnés.

– Elle a fini par lui ouvrir son cœur, hein ? commenta Gail. Être amoureuse lui va bien.

– Je suis d’accord, sourit Charlotte. Ils le méritent tous les deux.

Seul Alisdair resta silencieux, la joue encore brûlante du baiser de Bree. Jamais, en plus de cent ans d’amitié, elle n’avait eu un tel geste envers lui. Ses lèvres s’étirèrent et plissèrent ses yeux fatigués.

Il ferait tout pour que Jace et Bree sortent victorieux de la guerre qui frapperait bientôt à leur porte. Car, c’était évident, aucun des deux ne pourrait vivre sans l’autre.

 

La journée passa et chacun s’employa à s’accorder un repos bien mérité. Les blessures furent soignées, nettoyées. Gladys organisa une petite infirmerie dans le salon où tout le monde avait dormi. Les circonstances les appelaient à rester ensemble et, de ce fait, presque aucune chambre n’avait été occupée.

Bree retrouva la sienne et Jace s’y installa tout naturellement, tout comme Neptune. Après avoir dormi jusqu’à dix-sept heures, ils redescendirent au rez-de-chaussée et se mêlèrent à l’agitation ambiante où chacun essayait de trouver sa place et son rôle.

Les loups de Charlotte partirent chasser pour tenter de rapporter à manger pour tout le monde. Certains grimacèrent lorsqu’ils ramenèrent deux moutons volés à un fermier voisin et même leur cheffe secoua la tête :

– Nous ne pouvons pas prendre les biens des mortels !

– Alors quoi ? s’énerva Théodore. Ce n’est pas avec des écureuils qu’on va nourrir la rébellion !

– Je crois que Baba a une idée, sourit Jace en regardant par la fenêtre.

Intimidés par la souveraine du Royaume des Morts, personne à part Jace et Bree n’avait osé aller la voir. Même Alisdair avait refusé de s’approcher d’elle, prétextant avoir autre chose à faire. Pourtant, Baba avait plus d’un tour dans son sac. Sans trop s’éloigner de sa porte, elle n’avait pas chômé !

Le jardin, jusqu’alors en friche, avait été nettoyé. Par les fenêtres du manoir, les rebelles virent la Sorcière les mains tendues au-dessus de l’herbe et, bientôt, des plantes poussèrent à même le sol.

Citrouilles, courgettes et autres légumes sortirent de terre par centaines. Les rebelles poussèrent une exclamation de joie, puis sortirent pour observer le phénomène de plus près. Mais déjà, Baba se promenait parmi les allées de son potager et ramassait de quoi leur faire une bonne soupe.

– Nous avons besoin de force ! proclama-t-elle en appuyant sur son accent. Quelqu’un peut-il me ramener un chaudron ?

Quelques rebelles s’exécutèrent et traînèrent la lourde marmite de Gladys à l’extérieur, près de l’endroit où Baba avait établi son campement. Jace et Bree ne tardèrent pas à la rejoindre, traînant derrière eux un Alisdair bougon et une Charlotte peu rassurée.

– Alisdair, Charlotte, je vous présente Baba, commença Bree. Sans elle, je ne sais pas ce que nous aurions fait…

– Tu aurais trouvé une solution, ma chérie. Mon très cher Alisdair, je suis ravie de vous revoir ! Approchez !

Le Demi-Géant s’exécuta à contrecœur. Toutes les trois secondes, il jetait un œil derrière elle, comme s’il avait peur que la porte s’ouvre pour l’engloutir dans le Royaume des Morts.

Baba l’inspecta sous toutes les coutures en grommelant des choses en russe. Puis, elle éclata de rire et posa une main sur l’avant-bras d’Alisdair :

– Avec des paumes comme les vôtres, vous allez bien pouvoir m’aider à faire la soupe ! Allons, commencez par vider la citrouille.

Son autorité était telle qu’Alisdair ne songea pas un instant à la contredire. Sous le regard médusé des rebelles et de ses amis, il s’assit sur le sol, attrapa un couteau et commença à s’occuper de la citrouille.

– Tu es sûre que tu ne veux pas dormir à l’intérieur, Baba ? s’assura Bree en avisant le hamac suspendu entre deux arbres qui n’existaient pas la veille.

– Bien sûr, moy serdtse. J’ai passé trop de temps enfermée, je suis mieux dehors. Et puis, je ne crains pas le froid.

Elle accompagna sa tirade d’un clin d’œil, puis entreprit d’éplucher les pommes de terre.

Tout le monde aida à faire la soupe et la bonne humeur s’empara vite du camp de fortune construit dans les jardins du manoir. Gladys dut ruser pour trouver assez de vaisselle pour tout le monde, mais elle s’acquitta de sa tâche avec un grand sourire. Bree sentit son cœur se pincer lorsqu’elle passa près d’elle : la Glaistig lui rappelait trop Morag.

Une fois que tout le monde fut servi, ils restèrent dans l’herbe pour faire honneur à la cuisinière. La nuit était tombée depuis longtemps, accompagnée de sa fraîcheur singulière, mais autour du feu, personne ne semblait avoir froid. Comme s’il ressentait le besoin d’amuser la galerie, Neptune entreprit de chasser les lucioles et chercha à les attraper en sautillant sur place. Puis, n’y arrivant pas, il trottina vers Bree, l’air penaud, et se blottit contre elle.

– Eh bien, lança une voix, j’en connais un qui va être jaloux !

La Selkie se redressa aussitôt et plissa les yeux. Dans l’obscurité, une silhouette se découpait clairement et, bientôt, elle aperçut une moustache et un gros manteau ouvert sur un t-shirt à l’effigie des Beatles.

– Masa !

Elle courut pour lui sauter au cou, vite rejointe par Jace et par Alisdair.

– Doucement, doucement ! Je sais que je parais vingt ans à peine, mais mes articulations ne sont plus ce qu’elles étaient.

Alisdair éclata de rire et lui envoya une grande claque dans le dos. Jace dut retenir Masaharu afin qu’il ne s’écroule pas.

– Ça fait du bien de te revoir, mon ami ! Je me suis fait un sang d’encre quand tu as disparu.

– Oui… Désolé de ne pas t’avoir prévenu, mais j’ai préféré déguerpir avant que Gailman me fasse arrêter.

– Tu as bien fait, admit le Demi-Géant.

– Qu’est-ce qui t’a pris autant de temps ? s’inquiéta Bree. Aberdeen n’est qu’à trois heures de voiture, je pensais…

– J’ai fait un petit détour pour aller chercher quelqu’un.

Tout sourire, il se retourna. Obnubilée par la présence de son ami, Bree n’avait pas remarqué la deuxième silhouette qui progressait derrière lui. Jace fut le premier à la reconnaître.

– Maman !

Nakoma posa son sac et ouvrit grand les bras. Son fils courut s’y blottir et elle lui serra la taille.

– Maman, mais que… Qu’est-ce que tu fais là ?

Il s’écarta d’elle et lui plaqua un baiser sur le front.

– Ce bon Masachuchu est venu me chercher ! Au moins un qui aura pensé à moi, dans toute cette histoire ! Il a mis hors service les deux Elfes Noirs qui gardaient mon appartement et on a filé !

– Des Elfes Noirs !? Mais pourquoi ?

– Ce Gailman m’avait mise sous surveillance, pour ma sécurité soi-disant. Sécurité, mon cul !

Jace écarquilla les yeux et se mordit la lèvre.

– Maman !

– Quoi, maman ? Je dis ce que je veux !

Bree sentit une bouffée de tendresse l’envahir et elle avança vers Nakoma. Elle ignorait l’accueil que lui réserverait l’Amérindienne, surtout si on considérait que, si Jace était dans un tel pétrin, c’était de sa faute !

– Nakoma, je…

– Bree !

La Selkie n’eut pas le temps de dire un mot que, déjà, la mère de Jace lui avait sauté au cou.

– Tu vas bien ? J’étais folle d’inquiétude ! Quelle histoire, vraiment !

Elle lui attrapa la tête et l’inspecta sous toutes les coutures.

– C’est plus chaleureux que pour moi, grogna Jace.

– Parce que tu es un fils indigne qui ne donne aucune nouvelle à sa mère !

– C’était trop risqué, maman !

– Sottises ! Et que… Jace Miller, qu’est-ce que c’est que cet œil ?

Alisdair et Masaharu, qui avaient bien du mal à retenir leur hilarité, explosèrent de rire. Bree se mordit la joue pour ne pas les rejoindre, même si elle devait bien admettre que le regard penaud de Jace face à sa mère valait tout l’or du monde.

Nakoma se précipita sur son fils et saisit son visage à deux mains. Elle le tourna de tous les côtés pendant que Jace expliquait en bafouillant :

– Royaume des Morts… Nostradamus… Baba Yaga…

– Ce que tu dis n’a aucun sens, mon chéri ! Enfin, tu as l’air d’aller bien, c’est le principal. Ça sent bon par ici, vous avez fait de la soupe ? Oh, Bree, j’ai quelque chose pour toi.

Elle passait du coq à l’âne si vite que la Selkie mit un instant avant de comprendre qu’elle s’adressait à elle. Nakoma se pencha pour attraper son sac et lui tendit.

– Il avait hâte de te revoir !

Le cœur de Bree rata un battement et elle se laissa tomber dans l’herbe pour l’ouvrir. Un miaulement ne tarda pas à se faire entendre et, bientôt, une boule de poils blanche et noire surgit des affaires de Nakoma.

– Fergus !

Le chat se pelotonna aussitôt dans les bras de sa maîtresse. Il frotta sa tête contre sa poitrine en ronronnant, ce qui attira irrémédiablement l’attention de Neptune.

– Doucement ! prévint Bree. Fergus, voici Neptune. Tu seras gentil avec lui, hein ?

Le félin l’observa comme si elle avait perdu la raison. Il feula sur le Barghest, puis grimpa sur les épaules de Bree en plantant ses griffes dans son t-shirt. La Selkie se releva sous le regard triste de Neptune qui trottina jusqu’à Jace.

– Vous avez un chien, maintenant ? s’exclama Nakoma. Bon sang, je ne suis pas près d’avoir des petits-enfants, moi.

– Maman ! s’indigna Jace.

– Arrête d’avoir l’air si choqué et apporte-moi de la soupe. Je meurs de faim !

– Et si vous nous rejoigniez tous ? les appela Charlotte, toujours aux côtés de Baba.

Le petit groupe acquiesça. Jace se glissa près de Masaharu et chuchota :

– Pourquoi tu l’as ramenée, déjà ?

Le Sorcier lui lança un sourire énigmatique.

– Es-tu en train de dire que tu aurais préféré ne pas avoir ta mère dans les pattes ?

Jace grogna, mais ne répondit pas.

Ils s’attablèrent de nouveau. À peine Bree eut-elle terminé les présentations que Baba et Nakoma se lancèrent dans une grande discussion sur la façon de faire pousser des radis.

– Alors ? s’enquit la Selkie à l’intention de Masaharu. Tu as trouvé quelque chose ?

– Rien du tout, se désola-t-il. Le bateau était bien enregistré sous le nom de Siobhan, mais il n’y avait aucune indication sur sa marchandise ni sur sa destination. Je suis désolé.

Bree eut bien du mal à cacher sa déception, mais Jace vola à son secours.

– Quand tu retrouveras ta mémoire, nous saurons.

– Le sort sera prêt d’ici quelques jours, assura Baba, interrompant sa conversation avec Nakoma.

– Ça va nous laisser le temps de nous préparer aux représailles du Gouvernement, grogna Alisdair. J’espère que les renforts ne tarderont pas à arriver…

Jace se plongea immédiatement dans le futur. Ce qu’il vit ne laissait place à aucun doute. Le manoir des Highlands, majestueux dans la campagne écossaise. Des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants qui les rejoignaient, des créatures magiques de toutes sortes et de tous les horizons. Il sourit et revint dans le présent.

– Ils arrivent.