Chapitre 26

La potion d’immortalité

 

Douleur. Sang. Hurlements.

D’abord, le monde était devenu flou et s’était résumé à ces trois mots. Douleur pour la flèche qui lui avait transpercé la poitrine. Sang pour celui qui s’échappait de son corps et qui tachait sa chemise d’un blanc immaculé. Hurlements pour ceux qui s’agitaient autour de lui dans un ballet insensé.

Tomàs n’avait pas réfléchi. Seule sa survie comptait et, loin de Siobhan, ses chances de s’en sortir étaient nulles. C’était d’elle dont il avait besoin, d’elle et de personne d’autre.

Sous le regard affolé des Ministres et des quelques chefs de BPCM qui s’étaient précipités à son secours, il avait disparu.

– Tomàs !

La voix de sa sœur. Deux mains fraîches sur son front, si froides qu’il avait cru être mort. Et puis, le noir.

Les ténèbres.

D’aussi loin qu’il se souvienne, la peur de la mort l’avait toujours obnubilé. L’éternité était un concept beaucoup plus attrayant. Car défier la mort, n’était-ce pas là le propre des dieux ?

Quand Siobhan lui avait annoncé avoir trouvé une potion d’immortalité, des siècles plus tôt, il en aurait pleuré de joie. Enfin, tous leurs efforts allaient être récompensés. Ils seraient deux contre le monde, deux pour venger leur famille et prendre le pouvoir.

Et puis… le naufrage. Breena. Une vie de désolation, cachés de tous. Un renouveau inespéré, une place au Gouvernement Magique.

Une flèche.

Douleur. Sang. Silence.

Tomàs rouvrit les yeux.

La clarté du jour l’aveugla un instant et il laissa échapper un grognement. La lumière se fraya un chemin jusqu’à ses iris et déclencha un mal de crâne atroce, comme si quelqu’un frappait sur ses tempes avec un marteau.

– Tu es réveillé.

La voix de Siobhan. Elle avança jusqu’à lui et s’assit à son chevet.

– Comment te sens-tu ? demanda-t-elle en posant une main sur son front.

– Horrible, réussit-il à croasser.

– Ça ne m’étonne pas. C’est pas passé loin, cette fois.

Elle se pencha sur lui et tira un peu la couverture pour dégager sa poitrine blessée. Elle inspecta le bandage et grimaça en constatant que la blessure s’était remise à saigner.

– Je dois recommencer. Foutu poison.

– Du… poison ?

Tomàs avait du mal à mettre de l’ordre dans ses idées. Il tenta de se redresser, mais Siobhan l’en empêcha.

– La flèche était pleine d’ambroisie torréfiée. J’ai eu du mal à tout extraire, il doit en rester encore un peu…

En effet, la plaie était bordée d’un liquide mordoré. Siobhan pesta de plus belle et se releva pour aller chercher de quoi nettoyer la blessure.

– Cette Pietra, grinça Tomàs entre ses dents. Je ne l’ai pas vue venir.

– Je t’avais prévenu que ça risquait d’arriver. Tu veux aller trop vite, ils ne sont pas prêts.

– J’ai assez attendu ! Je dois retourner au Q.G. d’Édimbourg pour leur faire signer ce putain de traité, je…

– Tu n’iras nulle part avant d’être guéri. Et, cette fois, je viendrai avec toi.

Il tenta de se redresser, mais ses forces eurent vite fait de l’abandonner. Résigné, il se laissa retomber sur l’oreiller et laissa Siobhan faire.

– Tu es toujours recherchée, je te rappelle.

– Une bonne chose que mon petit frère soit Gouverneur de la société magique, alors.

Ils échangèrent un regard où passaient mille émotions. Ils avaient tant espéré cet instant. Maintenant qu’ils touchaient au but, il n’était pas question de faire machine arrière.

– Je vais trouver une excuse, haleta Tomàs. Prétendre que la BPCM était à l’origine de tout, la contrebande, le Loch Ness, Jacklyn…

– Personne ne croira à un mensonge aussi gros.

Elle se rassit à côté de lui et entreprit de nettoyer la plaie avec un tissu imbibé d’un onguent verdâtre. Tomàs gémit et se mordit le poing pour ne pas hurler.

– Qu’est-ce que c’est que ça ?

– De la bave de tarentule dorée, un peu de sauge moulue, mon sang et…

– Je ne te demande pas la recette ! Je veux savoir pourquoi tu t’embêtes avec ça alors que tu sais très bien ce qu’il me faut.

Le regard de Siobhan s’assombrit d’un coup. Elle cessa de tapoter la blessure, se redressa.

– Tu n’en as pas besoin, répliqua-t-elle. Tu vas guérir, ça prendra juste un peu de temps.

– On n’en a pas, du temps ! s’énerva-t-il. Les rebelles ont essayé de me tuer et mon poste est vacant ! Je dois montrer au monde magique que je suis vivant, que je suis fort. Et je dois le faire aujourd’hui !

Siobhan secoua la tête, laissant entrevoir, juste une seconde, sa paupière cousue. Un frisson parcourut l’échine de Tomàs.

– Allons, donne-moi la potion, la supplia-t-il.

Le cœur de la Sorcière se serra. Cette voix, ces grands yeux tristes… Elle préférait quand Tomàs dormait, car alors, elle pouvait faire les choses à sa façon. Dès qu’il était réveillé, il ne reculait devant rien pour obtenir ce qu’il souhaitait…

… et elle n’avait jamais la force de lui tenir tête.

Elle poussa un long soupir et se releva. Elle traversa la pièce, tira du capharnaüm environnant un petit coffre verrouillé. Puis, elle dégagea ses cheveux, dévoilant une minuscule rune cachée derrière son oreille. La Sorcière se rassit aux côtés de son frère, posa sa main droite sur le coffre et deux doigts sur le glyphe.

Il se déverrouilla. Tomàs se tortilla pour voir ce qu’il se trouvait à l’intérieur et sourit en apercevant toutes les potions qu’il restait encore. Il pouvait bien frôler la mort encore une centaine de fois : tant que Siobhan posséderait un bien aussi précieux, il n’était pas près de faire le grand saut.

Sa sœur attrapa une fiole et referma le coffre qu’elle glissa sous le lit. Fébrile, elle retira le bouchon et aida Tomàs à se redresser.

– Bois doucement, murmura-t-elle.

Le Selkie ne l’écouta pas et vida la potion d’un trait. Il la sentit couler dans sa gorge, or liquide qui viendrait bientôt tapisser sa chair tout entière et s’assurer qu’il ne vieillirait plus jamais.

La première fois qu’il avait bu la potion d’immortalité, quelques années après le naufrage de Siobhan, il s’était senti vivre pour la toute première fois. Les traits de son visage s’étaient figés dans le temps et il avait commencé à vivre dangereusement avant de comprendre qu’immortel ne voulait pas dire invincible.

À chaque fois qu’il frôlait la mort, il suppliait Siobhan de lui redonner une dose de nectar de vie. La potion guérissait les plaies et chassait tous les maux, en plus de procurer une sensation de bien-être absolu.

La blessure sur son torse ne tarda pas à se résorber et ne laissa aucune cicatrice. Une énergie nouvelle parcourut le corps de Tomàs et il repoussa les couvertures avec vigueur et bonne humeur.

– Ménage-toi tout de même, grommela sa sœur.

– Pour quoi faire ? Une fois de plus, j’ai vaincu la mort.

– N’oublie pas qui est le Nécromancien dans cette pièce, petit frère.

Tomàs perdit son sourire. Il détestait lorsque Siobhan lui rappelait qu’il n’avait pas hérité du bon don. Ses facultés d’Astronoma étaient certes utiles, mais peu impressionnantes en comparaison avec la puissance de sa sœur qu’il jalousait atrocement.

– Et maintenant ? On fait quoi ?

Tomàs prit un instant pour réfléchir. Il se leva, grimaça en sentant les carreaux gelés sous ses pieds. Siobhan lui passa une veste et il se mit à faire les cent pas dans la salle.

– J’ai besoin de toi à mes côtés, grinça-t-il. Si jamais je subis une nouvelle attaque… Mais je ne peux pas te présenter comme ma sœur !

– Les rebelles savent déjà que nous sommes parents, Bree le leur aura dit, contrecarra Siobhan. À quoi bon mentir sur une telle chose ?

– Dire la vérité nous condamnerait. Nous pouvons encore discréditer la rébellion, comme nous l’avons fait pour la BPCM et la BPM. Tout est affaire de manipulation.

Siobhan resta silencieuse. Lorsqu’il s’agissait de tourner les choses à son avantage, son frère faisait toujours preuve d’une imagination débordante.

– Nous allons dire que tu es venue à moi, réfléchit-il à voix haute. Que tu embrasses nos nouvelles lois et que tu t’y soumets pleinement. Nous pourrons toujours dire que Bree t’a manipulée, voire même qu’en réalité, tu protégeais le Loch Ness de la BPCM !

– Les gens ne vont jamais gober ça, tu vas trop loin…

– L’histoire est écrite par les vainqueurs, ma chère sœur. Et toi et moi allons remporter cette guerre. Peu importe s’ils nous croient ou non, seule compte notre suprématie face aux mortels. Et quand ils auront compris que toi seule peux nous faire gagner la bataille contre la rébellion, ils se ficheront bien de qui tu es ou de ce que tu as fait.

La tirade laissa Siobhan sans voix. Son regard glissa sur la table où son livre était toujours ouvert à la même page.

Le sort de contrôle des Âmes semblait l’appeler, la narguer.

– Ça pourrait marcher, admit-elle. Et je crois que j’ai une autre idée pour nous assurer d’être suivis dans notre quête.

Les yeux de Tomàs tombèrent à leur tour sur le grimoire et ses lèvres s’étirèrent.

– Oui… Un petit tour dans les Highlands ne pourra pas nous faire de mal.