Jace se réveilla en sursaut, trempé de sueur. Il se redressa dans le lit, tout raide et haletant, ce qui réveilla Bree qui dormait à côté de lui.
– Jace ? Jace, tout va bien ?
Flash de lumière. Glyphes sur le sol. Eaux sombres.
– Jace ?
La voix de Bree lui parvenait à peine, comme s’il était sous l’eau d’un lac profond.
Écailles vertes. Longue crête ondulant sous le vent.
Sa main tressaillit. Bree comprit immédiatement le signal. Elle se pencha par-dessus Jace et attrapa un papier et un fusain sur sa table de nuit. Puis, elle étala la feuille sur ses genoux et lui plaça le morceau de charbon dans les mains.
Ciel sombre. Eaux sombres. Une créature immense crevant les flots. Et, devant, sur une plage de galets…
Siobhan face au Monstre du Loch Ness.
Bree porta une main à sa bouche et écarquilla les yeux, horrifiée. Tour à tour, elle observa le dessin et l’Oracle, qui n’était toujours pas revenu de sa vision et continuait à esquisser avec davantage de détails la scène qui allait avoir lieu.
La Selkie hésita. Elle devait prévenir les autres, mais elle était incapable de laisser Jace dans cet état. Les yeux révulsés, il commençait à saigner du nez et sa main tremblait tellement qu’elle se demandait comment il pouvait encore tenir le fusain.
– À l’aide ! hurla-t-elle en se précipitant sur la porte de la chambre. Alisdair ! Masa !
Elle s’époumona jusqu’à entendre des pas lourds marteler l’escalier. Puis, elle se jeta sur le lit où l’Oracle n’avait toujours pas cessé de dessiner.
Orbe dans la paume du Yong. Regard hypnotique. Souffrance.
– Bree ? Qu’est-ce qu’il se passe ? s’exclama Alisdair.
– Dis à Charlotte d’envoyer ses troupes au Loch Ness immédiatement ! Jace est en train d’avoir une vision, il…
Masaharu débarqua à son tour dans la chambre, hors d’haleine. Il se précipita vers Jace et jeta un coup d’œil à son dessin. Il arrondit la bouche de stupeur et releva la tête vers Alisdair.
– Tu avais bien laissé des troupes en surveillance au Loch Ness ?
Le Demi-Géant pâlit et balbutia :
– Oui… Mais avec tout ce remaniement, je…
– On s’en fiche ! s’écria Bree. Il faut envoyer des renforts, maintenant ! Jace ?
Elle s’accroupit en face de lui et attrapa son visage. Jamais auparavant une vision ne l’avait mis dans un état pareil. En transe, il semblait voyager dans des eaux inaccessibles. Bree l’appela, encore et encore, mais rien n’y fit. Son fusain continuait à vagabonder sur la feuille, rajoutant de minuscules détails insignifiants.
– C’est trop précis, remarqua Masaharu. Il faut qu’il revienne.
– Je file prévenir Charlotte, maugréa le Demi-Géant.
Bree entendit à peine son pas lourd s’éloigner dans le couloir. Elle arracha la feuille des mains de Jace.
– Jace, écoute-moi. Tu as passé ton message, tu peux revenir à présent. Reviens. Reviens-moi…
Il ne se passa rien. L’Oracle commença à convulser et une autre goutte de sang tomba de sa narine. Bree sentit son cœur mourir alors qu’un sanglot oppressait sa poitrine.
Jace devait revenir à tout prix. Il fallait qu’il revienne, qu’il vive, qu’il…
– Reviens-moi !
Elle hurla si fort que sa voix dérailla. Masaharu assistait à la scène, impuissant. Il aurait fallu un autre Oracle pour comprendre la situation.
Hélas, il ne s’en trouvait plus qu’un seul sur Terre.
Tentant le tout pour le tout, Bree posa ses lèvres sur celles de Jace. Une larme coula sur sa joue lorsqu’elle se rendit compte qu’il ne lui rendait pas son baiser. Elle allait s’écarter, mais les doigts de l’Oracle s’agrippèrent soudain à sa cuisse.
Elle se serra contre lui. L’angoisse coulait de ses yeux pour mourir sur sa bouche, se mêlait au sang qui coulait encore du nez de Jace. Peu à peu, il sembla revenir à lui. Ses tremblements diminuèrent, ses lèvres s’animèrent.
Il rouvrit les yeux.
– Bree… chuchota-t-il.
Elle posa son front sur le sien et laissa le soulagement la submerger.
– Tu es de retour… ne me refais plus jamais un coup pareil…
– J’ai vu… Le Yong… Elle va lui prendre…
– Je sais, mon amour. Charlotte a envoyé ses loups, je…
– Tu ne comprends pas.
Jace agrippa sa nuque et plongea son regard dans le sien. Souffrance, rage et tristesse se disputaient le premier rôle.
– Ça vient de se produire. J’ai tout vu et je n’ai rien pu faire. Je n’ai rien pu faire… Elle l’a pris !
L’Oracle éclata en sanglots. Masaharu et Bree échangèrent un regard horrifié.
– Est-ce que ça veut dire… commença la Selkie.
Le Sorcier opina du chef.
– Oui. Nous devons nous préparer au pire.
Lorsque les loups de Charlotte revinrent quelques heures plus tard, ils confirmèrent ce que Jace avait vu. Les rives du Loch Ness avaient été saccagées par le Yong en colère et il ne restait plus aucune trace de lui ni de Siobhan. Alisdair faillit demander à Jace de se plonger dans l’avenir, mais un seul regard de Bree suffit à l’en dissuader. L’Oracle avait assez souffert pour aujourd’hui.
– Elle et Tomàs se sont décidés au dernier moment, expliqua-t-il en attrapant la tasse de chocolat chaud que sa mère lui tendait. Je n’ai rien vu venir. J’aurais dû le prévoir, j’aurais dû…
– Tu n’y es pour rien, le rassura Charlotte. Ce qu’il reste à savoir, désormais, c’est ce qu’elle compte faire de cet œil.
– Le sort de contrôle des Âmes, lâcha Masaharu.
Toutes les têtes se tournèrent vers lui. Une fois que Jace se fut calmé, ils étaient descendus dans le jardin pour une réunion d’urgence. La cabane de Baba prenait forme : en à peine deux jours, elle avait réussi à fabriquer une sorte de yourte avec des lianes et de la mousse. Plusieurs hamacs de feuilles étaient suspendus au plafond et la porte du Royaume des Morts trônait toujours au centre de la pièce, rappelant à chacun sa condition de mortel.
Avachi dans l’un des hamacs, Masaharu se passait une main sur le menton. Lorsqu’il évoqua le sort, Baba Yaga cracha par terre.
– Malédiction, pesta-t-elle.
– Qu’est-ce que c’est encore que ce truc ? tonitrua Alisdair.
Bree enfouit sa tête entre ses bras et laissa Nakoma lui masser le dos. Ce devait être un cauchemar.
– Le sort de contrôle des Âmes, répéta le Sorcier. Comme son nom l’indique, il sert à prendre l’ascendant sur un esprit et à le modeler à sa guise.
– Tu parles au singulier, mais tu devrais expliquer au pluriel, cracha Baba. Si cette Nécromancienne réussit son coup, elle pourra contrôler bien des esprits. Faire plier les plus faibles…
Elle cracha encore et entreprit de remuer la potion qui se trouvait dans son chaudron. Elle avait de nouveau l’air d’une humeur massacrante et Jace devina qu’elle détestait savoir que Siobhan prenait de nouveau une longueur d’avance.
– Je ne comprends pas à quoi cela va bien pouvoir leur servir, hasarda Charlotte. Gailman a déjà le monde magique sous sa coupe !
– Mais sa sœur est toujours considérée comme une fugitive. Avec un tel sort, il pourra faire avaler n’importe quel bobard à n’importe qui. Et qui sait quoi d’autre encore…
Un long silence s’abattit sur le groupe. Chacun semblait exténué alors que la bataille n’avait pas encore commencé.
Soudain, le son d’une corne de brume s’éleva dans les airs. Ils se précipitèrent tous à l’extérieur et captèrent l’agitation ambiante.
– Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Charlotte à Théodore qui venait la prévenir.
– Des gens arrivent, madame.
Charlotte et Alisdair échangèrent un regard inquiet. Ils s’élancèrent, Jace, Bree et Masaharu sur les talons. Ils contournèrent le manoir pour déboucher dans la petite cour où Eileen les attendait, une paire de jumelles à la main.
– Une troupe arrive par l’ouest, annonça-t-elle. Ils sont deux ou trois cents, peut-être.
– Des Elfes Noirs ? s’enquit Alisdair.
Eileen vérifia de nouveau.
– Je ne crois pas, non.
– Des alliés ?
L’Astronoma haussa les épaules.
– Théodore, encerclez le manoir avec les loups et dites aux rebelles de bloquer toutes les entrées.
– Bien, madame.
Bree lança un regard impressionné à Charlotte. Son autorité était indiscutable.
– Ce ne sont pas mes agents, dit-elle. Ils n’arriveront que demain après-midi.
– Le vent de la rébellion a peut-être soufflé ailleurs ? hasarda Bree.
– Nous n’allons pas tarder à le savoir.
Jace hésita à se servir de son pouvoir, mais le souvenir de sa vision matinale était encore trop présent dans son esprit. Pour la première fois, il s’était senti bloqué. Si Bree n’avait pas été là… Non, il valait mieux ne pas y penser.
Bientôt, les troupes furent assez proches pour les voir à l’œil nu. Alisdair et Charlotte se mirent en position d’attaque, imités par Jace et Bree. Masaharu resta de marbre, mais fourra néanmoins ses mains dans ses poches.
Bree n’en croyait pas ses yeux. Si Eileen avait cru en apercevoir des centaines, c’était en réalité des milliers de personnes qui avançaient jusqu’à eux. Des créatures magiques de toutes sortes et de tous âges, de tous horizons. L’un d’entre eux – un Vampire, à en croire son teint pâle et ses canines pointues – se détacha du groupe et s’avança vers Alisdair.
– Je suis Giovanni, ex-membre de la BPCM italienne. Mes collègues et moi-même venons nous joindre à la rébellion.
Le Demi-Géant acquiesça et fit quelques pas vers lui. Bree ne le sentait pas convaincu pour autant, car il avançait en restant sur ses gardes.
– Savez-vous ce qu’il est advenu de Pietra ?
– Elle a été capturée, lâcha Giovanni en baissant les yeux. Mais ses ordres étaient clairs. Si elle ne revenait pas, nous devions venir ici. Nous avons pris nos familles, nos amis… tous ceux qui le voulaient.
Derrière lui, une petite fille se mit à pleurer et Bree la chercha aussitôt du regard. Elle la trouva dans les bras de son père ; c’était une petite Centauresse aux lèvres toutes bleues. La Selkie serra les poings : la pauvre devait mourir de froid.
– Il faut les faire entrer, glissa-t-elle à l’oreille de Charlotte.
– Ils sont trop nombreux ! Nous n’avons pas assez de place, et…
– Nous pouvons construire un camp, proposa Masaharu. Je suis sûr que Baba pourrait nous aider et j’ai moi-même quelques tours dans mon sac…
La Française acquiesça et se mit à la hauteur d’Alisdair.
– Toute aide sera la bienvenue, annonça-t-elle. Nous allons trouver des solutions.
– Je vous remercie, dit Giovanni en hochant la tête. D’autres arrivent.
– D’autres ?
– J’ai parlé à quelques contacts en Allemagne et en Grèce avant de partir. La rébellion y est moins présente, mais ils vont nous rejoindre.
Un grand sourire étira les lèvres de Jace tandis qu’Alisdair écarquillait les yeux. Émue, Eileen essuya une larme sur sa joue.
C’était plus qu’ils ne l’avaient jamais espéré.
Enfin, ils avaient une chance.
Les jours qui suivirent, d’autres rebelles continuèrent à arriver, comme l’avait prédit Jace. Les Succubes que Gail avait appelés se présentèrent les premiers, suivis par des Allemands et quelques Grecs. Parmi eux, Bree reconnut une certaine Gorgone.
– Athéna ! s’exclama-t-elle en l’apercevant parmi les nouveaux réfugiés. Qu’est-ce que tu fais ici ?
La jeune femme, qui était en train d’installer sa tente, lâcha les piquets pour serrer Bree dans ses bras. La Selkie sentit un serpent remuer sous son foulard et se dégagea vite de son étreinte : pour rien au monde elle n’aurait voulu être changée en pierre.
– Eh bien, Luke et moi avons reçu la visite d’une drôle de chouette, expliqua-t-elle. Nous avons suivi le mouvement sans hésiter.
– Luke ?
Une autre silhouette sortit de la tente et Bree écarquilla les yeux.
– Quill ?
– Ravi de vous revoir, agent McCullen.
La Selkie ne cacha pas son étonnement. La dernière fois qu’elle avait vu l’ex-chef de la BPM anglaise, il venait d’aider à la libérer.
– Vous deux, balbutia-t-elle. Vous…
Quill éclata de rire et passa son bras autour des épaules d’Athéna.
– Lorsque j’ai été renvoyé, j’ai pris ça comme une opportunité de renouveau ! Je cachais toujours Athéna chez moi, à Londres. Nous avons appris à nous connaître et… Eh bien, je ne te fais pas de dessin. Comme je sentais que la situation dégénérait, nous avons fui en Grèce et nous y sommes restés jusqu’à ton message.
Abasourdie, la Selkie acquiesça. Beaucoup de questions lui brûlaient les lèvres, mais elle préféra se taire. Athéna et Quill avaient l’air heureux. C’était la seule chose qui comptait.
– Je suis contente pour vous. Je vous laisse finir de vous installer. Nous aurons l’occasion de rattraper le temps perdu.
Les amoureux hochèrent la tête, puis se remirent à monter leur tente.
Bree erra dans le campement. Masaharu et Baba n’avaient pas chômé. En quelques jours à peine, ils étaient parvenus à créer de toutes pièces de petites yourtes avec quelques tentures retrouvées dans le grenier que le Sorcier avait dupliquées. Derrière le manoir, chacun pouvait désormais trouver sa place et la rébellion prenait forme, attirant de plus en plus de monde.
Néanmoins, la tyrannie de Gailman s’installait. Grâce à Jace, qui faisait quelques bonds dans le futur, et à Théodore, qui s’aventurait chaque jour à Inverness pour aller chercher des journaux, ils savaient que Tomàs et Siobhan entendaient désormais régner en maîtres sur la société magique. La plupart des nations avaient signé le traité d’Édimbourg, déclarant une guerre ouverte au monde des mortels.
Les pourparlers entre les gouvernements magiques et mortels avaient été engagés. Si les humains essayaient visiblement d’éviter le conflit, ce n’était pas le cas de Tomàs qui demandait toujours plus, et vite. Il réclamait, entre autres, une place à l’ONU, un territoire spécifique pour les créatures magiques et des sanctions létales pour tout mortel qui oserait s’attaquer à un représentant du monde magique.
Tant de requêtes impossibles, donc.
À l’approche de Noël, la situation n’avait jamais été aussi tendue. Bree porta sa main à son cou, où le cadeau que Jace lui avait fait l’an passé reposait toujours. Ils avaient fait tant de chemin, en un an. Une part d’elle regrettait cette vie simple. L’autre n’aurait échangé sa place pour rien au monde.
– Bree !
Elle se retourna. Jace avançait parmi les tentes pour la rejoindre, emmitouflé dans un gros manteau et une écharpe. Son bonnet glissait de sa tête et, lorsqu’il fut à sa hauteur, la Selkie le replaça correctement en riant.
– Il faut que tu viennes dans la tente de Baba ! haleta-t-il.
La jeune femme perdit son sourire devant le ton pressant de son compagnon.
– Qu’est-ce qu’il se passe ?
Jace semblait à la fois angoissé et excité. Il lui prit les mains et lâcha :
– Elle a fini le sort, Bree. Baba a fini le sort pour ta malédiction.
Tout le monde s’était réuni dans la tente de Baba. Charlotte et Alisdair se tenaient dans un coin, le Demi-Géant recroquevillé et visiblement mal à l’aise. Masaharu et Eileen étaient là aussi, discutant à voix basse d’un projet en commun sur lequel ils travaillaient depuis plusieurs jours. Nakoma, assise sur le sol, s’occupait de Fergus et de Neptune qui, passé un temps d’apprivoisement, s’entendaient désormais comme larrons en foire.
Debout au centre de la yourte, Baba remuait encore le contenu de son chaudron. Bree hésitait à avancer, bien qu’elle sentît la main rassurante de Jace dans son dos. Elle ignorait trop de choses : comment fonctionnerait le sort ? Cela serait-il douloureux ?
– Demain, c’est Yule, annonça Baba. L’air est chargé de magie. On a plus de chances que ça marche si on fait ça aujourd’hui.
Bree acquiesça. Une boule d’angoisse s’incrusta dans ses entrailles et elle sentit la bile lui monter aux lèvres.
– Bree, si tu n’es pas prête… commença Jace.
– Je… je le suis… C’est juste…
– La potion ne te rendra pas ta mémoire. Elle te montrera juste comment briser ta malédiction. Tu seras ensuite libre de décider si tu veux en payer le prix. Ou pas.
La Selkie acquiesça. Savoir était terrifiant.
Mais ne pas savoir l’était plus encore.
Elle s’avança vers le chaudron d’où s’échappait une odeur appétissante de carotte et de courge.
– C’est ça, ta potion ?
– Bien sûr que non ! C’est la soupe de ce soir. Le sort est ici.
Baba sortit de sa poche ce qui ressemblait à un étrange collier, parsemé de fleurs séchées, de lierre et, au centre, d’une amulette gravée d’une rune. Bree fronça les sourcils :
– Je croyais qu’il ne fallait jamais graver de runes…
– Ça, c’est ce qu’on apprend aux jeunes Sorciers pour éviter qu’ils deviennent trop puissants, railla Baba. Détache tes cheveux et mets-toi face à moi.
La Selkie s’exécuta et lâcha sa longue chevelure. Elle avait un peu repoussé depuis que Nakoma l’avait coupée et elle lui arrivait désormais juste sous les fesses. Elle se retourna pour lancer un dernier regard à Jace, puis se plaça face à Baba.
– On peut sortir, si tu veux, proposa Masaharu. Si tu veux être seule…
– Non, lâcha Bree. Je ne veux pas avoir de secrets pour vous. Et puis, cette malédiction nous concerne tous. Si j’avais eu ma mémoire, nous aurions sûrement pu éviter tout ça.
– Ce n’est pas ta faute, la rassura Nakoma.
Bree sourit. Elle n’en était pas si sûre.
Elle reporta son attention sur Baba qui posa le collier – qui était en réalité une sorte de tiare – sur le sommet de son crâne. Bree frissonna lorsque l’amulette toucha son front, mais ne bougea pas.
– Ce sera peut-être douloureux, expliqua la Sorcière. Le sort est gravé dans ta chair. Pour pouvoir la lire, ton sang doit couler. Acceptes-tu de faire cette offrande ?
Bree songea que Baba ne lui avait jamais paru si terrifiante. Jusqu’où pouvaient bien aller les pouvoirs de la Sorcière ?
Elle acquiesça néanmoins. Plus que jamais, elle souhaitait en finir avec tout ceci. Une bonne fois pour toutes.
– Je l’accepte.
Jace grimaça quand Baba sortit un couteau et entailla le poignet de Bree. Elle le plaqua contre l’amulette, qui se mit à luire d’une douce lumière bleutée.
– Maudite malédiction, révèle-nous tes secrets, commença à psalmodier Baba. Montre-nous ta nature et comment te détruire.
Le vent s’infiltra sous la tente et souffla toutes les bougies. Seule la lumière de l’amulette, collée au front de Bree, continuait à l’auréoler.
Un instant, il ne se passa rien. Et puis…
Bree sentit un grondement naître au creux de sa poitrine, remonter le long de sa gorge. Elle ouvrit la bouche pour le laisser s’échapper et le bruit emplit la pièce, grave, rauque. Et, derrière le bruit…
Des sanglots.
– Tu ne peux pas faire ça, Tomàs !
La voix de Bree résonna, semblant venue d’un autre temps. Jace voulut s’avancer vers elle, mais Masaharu l’en empêcha.
– Si tu refuses de me donner ce que je veux, je n’hésiterai pas une seconde, Breena !
Tout le monde reconnut les intonations colériques de Gailman. Bree voulut fermer la bouche, mais le sort l’en empêchait.
– Tu ne peux pas me la prendre…
– Essaie seulement de m’en empêcher.
– Tomàs, je t’en supplie.
Bree sentit les larmes lui brouiller la vue. La voix de son passé semblait si lointaine et pourtant si proche. Elle ressentait sa peur et son angoisse sans en connaître les enjeux.
– Sois maudite, Breena ! Je vous maudis, toi et ta stupide peau ! Moi vivant, plus jamais tu ne poseras les yeux sur elle ! Je te condamne à perdre tous tes souvenirs. Tu ne te rappelleras pas de toi, de nous !
Le cœur de Jace tambourinait dans sa poitrine et il serra les poings. Il aurait aimé que Gailman soit en face de lui pour l’étrangler de ses propres mains.
– Pour briser la malédiction, poursuivit la voix de Tomàs, tu devras renoncer à ce que tu aimes le plus au monde. Seulement alors, tu te souviendras.
La voix s’amplifia, encore et encore, jusqu’à faire trembler la tente. Bree luttait pour refermer la bouche. Elle en avait assez entendu.
– C’est un cercle vicieux, tu vois, Breena ? Mais je préfère te savoir vivante et torturée plutôt que morte et en paix.
– Tomàs, par pitié…
– Tha mi gad mhallachadh !
Sur le front de Bree, la rune flamboya de plus belle. Le grondement s’évanouit aussi vite qu’il était venu et la Selkie put enfin clore les lèvres. Les joues baignées de larmes, elle tomba à genoux et Jace se précipita sur elle.
– Ne m’approche pas ! hurla-t-elle en tendant sa main pour l’arrêter.
L’Oracle stoppa net, effaré.
– Bree…
– La dernière phrase, lâcha Charlotte. Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Je te maudis, grogna Alisdair. C’est du gaélique. Ce fils de goule n’a pas fait semblant.
Bree haletait, incapable de reprendre son souffle. Baba glissa une main sur sa tête pour lui retirer sa couronne et l’aida à se relever. Jace fit de nouveau un pas en avant, mais un regard vers sa mère le dissuada d’aller plus loin.
– Je… j’ai besoin d’air.
Elle passa devant Jace pour rejoindre la sortie et s’échappa de la yourte. Interdit, il ne songea même pas à l’arrêter.
– Demander à une Selkie de renoncer à l’océan, grogna Baba. C’est bas. Elle ne pourra jamais briser ce sort.
– On aurait plutôt dit qu’il lui demandait de renoncer à sa peau, non ? En la lui donnant ? Mais pourquoi ? hasarda Eileen.
– Sa peau ou l’océan, c’est pareil, maugréa le Demi-Géant. Ça fait partie d’elle.
Les paroles de Tomàs tournaient en boucle dans la tête de Jace. Trop d’entre elles étaient dénuées de sens et, désormais, il doutait qu’elles en aient un, un jour. Si Bree ne pouvait pas récupérer sa mémoire, alors cette quête s’arrêtait ici. Une fois de plus, Tomàs avait gagné cette bataille et les laissait désarmés.
Et la perspective de laisser la Selkie seule à un moment pareil lui était insupportable.
– Je vais la chercher, déclara-t-il en tournant les talons.
Il se fit sourd aux protestations de sa mère et de Masaharu. Rien ni personne ne pourrait l’empêcher de la rejoindre.
Jamais.
Bree courut jusqu’au manoir et grimpa les escaliers quatre à quatre, ignorant les regards inquiets de ses anciens collègues. Elle passa outre leurs voix qui criaient son nom et s’enferma dans la salle de bain à double tour. Se jetant sur la baignoire, elle tourna le robinet et ficha sa tête sous l’eau froide.
Son crâne semblait être pris en étau entre un feu violent et un monde de glace. Faire remonter la malédiction avait été douloureux, comme si son corps ne lui appartenait plus. Savoir que la voix de Tomàs dormait en elle et qu’elle verrouillait ses souvenirs la mettait hors d’elle.
Elle arracha ses vêtements et s’immergea tout entière dans l’eau glacée. Elle ramena ses jambes contre sa poitrine, les entoura de ses bras et commença à sangloter doucement.
Ses ultimes espoirs de retrouver sa mémoire et sa peau étaient morts ce soir.
– Bree ?
La voix de Jace lui parvint et acheva de lui briser le cœur. Il toqua doucement à la porte, tenta d’actionner la poignée.
– Va-t’en, Jace, croassa-t-elle.
– Je ne te laisserai pas toute seule. S’il te plaît, parle-moi…
– Il n’y a rien à dire.
Elle l’entendit soupirer, puis glisser le long de la porte. Ses sanglots redoublèrent de plus belle et elle ferma le robinet.
– Ce connard t’a piégée, grogna Jace. Il savait très bien que tu ne pourrais jamais renoncer à l’océan. Mais il y a encore un moyen de retrouver tes souvenirs, Bree.
Elle releva la tête et hoqueta. Jace poursuivit, la voix plus sombre que jamais.
– Je vais le tuer. C’est tout ce qu’il mérite. Même si je dois mourir en essayant, je…
– Tu n’es qu’un idiot, Jace Miller.
De l’autre côté de la porte, Jace haussa les sourcils. Il s’était attendu à tout sauf à ça. Un sourire triste étira ses lèvres et il renversa sa tête contre le battant de bois.
– Je suis un idiot, souffla-t-il.
– Oui. Ce n’est pas à l’océan que je dois renoncer, si je veux retrouver ma mémoire. C’est à toi.
Le sang de l’Oracle se figea dans ses veines. Il aurait tout donné pour avoir le pouvoir d’un Astronoma et se téléporter dans cette salle de bain, plonger son regard dans celui de Bree et…
– Je t’aime plus que les souvenirs que j’ai perdus, plus que la peau que je ne peux pas te donner. Je ne peux pas renoncer à toi, Jace.
Deux larmes coulèrent sur ses joues. Une pour l’amour que Bree lui vouait, immortel, inconditionnel. Une autre pour celui qu’il lui rendait, trop grand et trop fort pour mettre des mots dessus.
Une vision s’imposa à lui. Bree et lui à Oldshoremore Beach, main dans la main. La promesse d’un bonheur éternel au fond du regard. Une bague à son doigt…
– Épouse-moi.
Il avait parlé sans réfléchir, pourtant, il ne regretta rien. Dans la salle de bain, il entendit l’eau de la baignoire remuer, puis le verrou de la porte se rétracter.
– Que… qu’est-ce que tu as dit ?
Jace se releva et poussa la porte. Bree était retournée dans l’eau, recroquevillée sur elle-même. Il s’approcha d’elle et s’agenouilla sur le carrelage.
– Épouse-moi, répéta-t-il.
– Jace, tu n’as que vingt-et-un ans.
– Il est un peu tard pour s’inquiéter de la différence d’âge, tu ne crois pas ?
Sa remarque parvint à lui tirer un sourire, mais elle secoua la tête.
– Tu n’as pas les idées claires, et moi non plus.
– Je me fiche d’avoir les idées claires. Je t’aime. Et je vais te le prouver.
Il se redressa et retira ses chaussures. Puis, il mit une jambe dans l’eau glacée.
– Jace ? Mais qu’est-ce que tu fais ?
– Je ne comprendrais jamais comment tu peux te détendre là-dedans, grinça-t-il en s’immergeant dans la baignoire. Mais je resterai là toute la nuit, s’il le faut.
– Tu vas mourir d’hypothermie !
– Je m’en fiche. Bree, écoute…
Les lèvres déjà bleues, il lui prit les mains et plongea son regard dans le sien.
– Même si tu pouvais me donner ta peau, je n’en voudrais pas. L’amour ne devrait jamais être un chantage. Je t’ai toi et je respecterai chacune de tes décisions. Même si un jour tu voulais renoncer à nous pour retrouver ta mémoire, je ne m’y opposerai pas.
– Ce n’est pas ce que je veux.
– Épouse-moi.
Il avait l’air si sûr de lui que Bree hésita. D’aussi loin qu’elle se souvienne, le mariage ne l’avait jamais attirée. Mais la perspective d’une vie avec Jace…
– Ce n’est pas le moment, refusa-t-elle néanmoins. Tout le monde a la tête ailleurs, il faut nous préparer à nous battre… Et ça va si vite…
– D’accord, capitula Jace en collant au front au sien. Mais promets-moi que tu vas y réfléchir.
Bree prit une grande inspiration et caressa la joue de Jace.
– Je crois que je peux faire mieux que ça.