Chapitre 28

Je te promets

 

L’annonce du Handfast de Bree et de Jace se répandit sur le camp comme une traînée de poudre. Tout le monde se réjouissait à cette perspective : chacun avait besoin de penser à autre chose. Et c’était là l’occasion rêvée.

À peine Bree avait-elle fini de l’annoncer à Alisdair qu’il insista pour officier la cérémonie. Eileen et Charlotte glapirent d’impatience alors que Nakoma fondait en larmes. Seul Masaharu resta discret, mais Jace le surprit en train de s’essuyer les yeux. Baba, quant à elle, prit une moue faussement jalouse et attira la Selkie à elle :

– Moi qui pensais encore pouvoir te faire changer d’avis, moy serdtse. Tant pis !

La Sorcière insista pour que la cérémonie se déroule la nuit de Yule, soit le lendemain. Bree eut beau protester qu’elle aurait aimé avoir quelques jours supplémentaires, elle abandonna vite la partie. Elle n’était pas en mesure d’argumenter contre Baba Yaga.

Nakoma, fidèle aux coutumes américaines, interdit à Jace et à Bree de dormir dans la même chambre la veille du Handfast.

– Ça porte malheur, lâcha-t-elle. Déjà que vous nous prévenez au dernier moment…

– Ce n’est pas un mariage, maman, râla Jace en levant les yeux au ciel.

– C’est pareil ! Ce n’est pas parce qu’on refera la fête dans un an qu’on doit bâcler celle-ci. Allez, au dodo ! Et ne me fais pas me répéter, Jace Miller.

L’Oracle capitula. Face à sa mère, il savait qu’il était vain de discuter.

Il termina sa soupe en hâte et posa un baiser sur les lèvres de Bree avant de quitter la yourte de Baba. Bree se félicita de n’avoir personne pour lui dire d’aller se coucher, et aucun de ses amis n’aurait osé lui faire un tel affront.

Néanmoins, la nuit avança et tout le monde décida qu’il était l’heure de se retirer. La tente de Baba se vida peu à peu, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la Sorcière et la Selkie.

– Je voulais te remercier, souffla Bree. Pour tout ce que tu as fait pour nous.

Baba enfouit sa main dans le pelage de Fergus et Neptune, jaloux, se blottit contre elle.

– Je te l’ai déjà dit, tu n’as pas à me remercier. Je suis désolée de ne rien pouvoir faire de plus pour ta malédiction.

– Il y a des sortilèges qu’on ne peut pas briser, j’imagine. J’apprendrai à vivre avec ça.

– Tu le fais déjà. C’est beau, ce que vous faites, avec Jace. C’est un message d’espoir.

Bree acquiesça et se releva. Après une journée pareille, ses yeux se fermaient tout seuls. Elle bâilla longuement, dit bonne nuit à Baba et sortit de la yourte, Fergus et Neptune sur les talons.

Elle traversa le camp, s’arrêtant tous les deux mètres pour remercier tous ceux qui lui adressaient leurs félicitations. Lorsqu’elle parvint au manoir, elle salua Gladys dans l’escalier et se précipita dans sa chambre avant que quelqu’un d’autre ne l’interrompe.

Elle se mit au lit, heureuse et angoissée. Jamais elle n’aurait pensé que deux émotions si contradictoires pouvaient se mêler. Tout était allé si vite… Mais elle était certaine de ses sentiments. Et puis, comme l’avait si bien souligné Alisdair, tout le monde avait besoin de faire la fête.

Neptune se roula en boule à ses pieds tandis que Fergus cherchait à se glisser sous les draps pour profiter de la chaleur. Le climat des Highlands ne lui réussissait pas trop ; le chat passait ses journées à paresser devant la cheminée ou dans la tente de Baba, et ne sortait que pour suivre sa maîtresse.

Bree s’endormit le sourire aux lèvres et se réveilla quelques heures plus tard avec la terrible sensation de ne pas s’être reposée du tout. Un bruit attira son attention et elle se redressa en sursaut.

Elle n’était pas seule.

– Ah, tu es réveillée. Parfait !

La Selkie tourna la tête. Charlotte patientait tranquillement dans un fauteuil, les jambes croisées, une tasse de café à la main. Alors que Bree émergeait encore des méandres du sommeil et peinait à formuler une pensée cohérente, la Française se releva et lui tendit le breuvage.

– C’est pour toi. Tu vas en avoir besoin.

Bree enroula sa paume autour de la porcelaine et se rendit compte qu’elle avait les doigts gelés.

– Qu’est-ce que tu fais là ?

– Eh bien, je me suis dit que j’allais t’aider à te préparer ! lança Charlotte.

– Le Handfast n’est pas avant plusieurs heures, rétorqua Bree en haussant les sourcils. J’ai le temps.

En voyant la tête que faisait Charlotte, la Selkie regretta aussitôt ses paroles.

– Le temps ? Mais nous devons nous occuper de tes cheveux, de ton maquillage, sans parler de ta tenue !

Bree écarquilla les yeux.

– Tu n’y avais pas pensé, hein ?

Elle secoua la tête et piqua un fard dans son café. La journée promettait d’être affreusement longue.

– Bon ! Tu vas commencer par prendre un bain ! ordonna Charlotte en tirant les couvertures. Laver tes cheveux te prendra déjà une bonne heure. Ensuite, nous nous occuperons du reste.

– Nous ?

Au moment même où elle posait la question, Eileen se matérialisa dans la chambre, une grosse housse sur le dos.

– J’ai ce que tu m’as demandé, Charlotte ! Oh, salut, Bree ! Bien dormi ?

La Selkie les observa tour à tour, effarée. Tout bien réfléchi, elle n’était plus si sûre que ce Handfast soit une si bonne idée.

– Elle a l’air bizarre, chuchota Eileen à Charlotte. Son visage ne bouge plus du tout.

– Elle est en train de paniquer, rétorqua la Française en levant les yeux au ciel. Allez, debout ! Tu angoisseras dans la baignoire !

Incapable de protester ou de formuler la moindre pensée cohérente, Bree se laissa guider jusqu’à la salle de bain. Sur le pas de la porte, Eileen lui glissa à l’oreille :

– N’en profite pas pour te téléporter, hein ? Allez, bon bain !

Une fois seule, Bree se posta devant le lavabo et s’aspergea le visage d’eau fraîche. Elle se redressa et croisa son regard dans le miroir.

La mélancolie si caractéristique de ses prunelles avait disparu pour de bon. À la place, quelque chose d’autre pétillait, comme un sentiment de renouveau, d’audace…

D’amour.

Elle attrapa le petit phoque en cristal qui reposait sur sa poitrine et ses angoisses s’évanouirent. Plus qu’une promesse à Jace, ce soir, c’était une promesse qu’elle se ferait à elle-même.

Cesser de se torturer et regarder vers l’avenir.

 

Comme Charlotte l’avait prédit, il fallut plus d’une heure à Bree pour s’occuper de ses cheveux. Lorsqu’elle revint dans la chambre, enroulée dans un peignoir, la Française et l’Astronoma l’attendaient, en pleine discussion sur la teinte adéquate du fard à paupières.

– Où est-ce que vous avez trouvé tout ça ?

Nécessaire à maquillage, épingles à cheveux et tout un tas d’instruments que Bree ne reconnut pas étaient étalés sur le lit. Charlotte tourna la tête et s’approcha d’elle en la voyant, un grand sourire sur les lèvres.

– Ce n’est pas trop tôt, je m’apprêtais à aller te chercher ! Allez, installe-toi sur la chaise. Je vais m’occuper de tes cheveux.

Elle s’exécuta en soupirant. N’ayant jamais véritablement eu d’amie, elle n’était pas trop sûre de comment se comporter et tout ce cinéma la mettait mal à l’aise.

– Je me suis téléportée chez moi pour aller chercher quelques affaires, expliqua Eileen, répondant à sa question.

– Chez toi ? s’étonna Bree. Mais ce n’est pas dangereux ? Et si des mercenaires avaient été là ?

– Je serais repartie !

Elle répondit avec une telle évidence que Bree en resta bouche bée. Eileen dégageait beaucoup d’assurance, de plus en plus depuis qu’elle aidait à organiser la rébellion. Même lorsqu’elles étaient collègues au Q.G., Bree l’avait toujours bien aimée. Comme elle, la jeune femme était discrète et ne se mêlait jamais de ce qui ne la regardait pas.

Elle laissa Charlotte et l’Astronoma gérer sa coiffure et son maquillage. Quand Eileen approcha un fard vert fluo de ses yeux, elle secoua néanmoins la tête.

– C’est possible de faire quelque chose de… discret ? Je ne veux pas de paillettes, de froufrous ou quoi que ce soit dans ce genre.

Charlotte et Eileen échangèrent un regard, puis tournèrent la tête vers la housse qui patientait toujours sur le lit.

– Il y a des froufrous sur la robe, c’est ça ? soupira Bree.

– Nooooon, assura l’Astronoma.

– Un peu, admit la Française. Mais je suis sûre qu’on peut les enlever.

Si Bree avait été autorisée à bouger, elle se serait volontiers passé une main sur le visage de désespoir.

– Ça aussi, tu es allée le récupérer chez toi ?

– Bien sûr que non ! Ça vient d’une boutique d’Édimbourg. Je suis allée l’acheter ce matin.

Bree se retint de dire qu’une telle entreprise était trop risquée et qu’elle n’en valait pas la peine, le mal était fait. Elle se pencha pour siroter une gorgée de café froid et regretta qu’il n’y ait pas de whisky dedans.

Une fois que les filles eurent terminé de la maquiller, Charlotte lui demanda de fermer les yeux. La Selkie protesta pour la forme, mais finit par capituler. Le peignoir glissa de ses épaules et elle se retrouva gainée dans un corset, le souffle coupé.

– Serre encore, ordonna Charlotte à Eileen.

– Je vais mourir étouffée, si tu serres encore.

– Quelle drama queen ! Allez, encore un peu…

Dans d’autres circonstances, Bree aurait pu en rire. Mais prisonnière de sa cage de fer et de tissu, elle trouvait la plaisanterie nettement moins drôle.

– Lève les bras. C’est bientôt fini.

Elle s’exécuta et sentit qu’on lui passait une étoffe par-dessus la tête. Bree fut surprise de constater que la robe était en velours et prit son mal en patience. Elle lutta pour ne pas ouvrir les yeux et, quand Charlotte eut enfin fini d’ajuster sa tenue, elle murmura :

– C’est prêt.

La Selkie papillota et retint son souffle. Elle ne s’était pas attendue à ça.

Charlotte et Eileen avaient fait des merveilles. Son teint, d’ordinaire pâle, avait été légèrement rehaussé de rose et un fard doré mettait en valeur ses yeux sombres. La Française avait relevé ses cheveux en un chignon flou, parsemé de quelques tresses. Mais la robe était, et de loin, l’élément le plus impressionnant de cette métamorphose.

Une jupe en velours bleu nuit courait gracilement sur ses jambes et son buste était comprimé dans un corset brodé de dentelle sombre. Un tartan bleu et vert tombait en bandoulière en travers de sa poitrine, piqué par une broche aux armoiries du clan McCullen. Quant aux manches, elles semblaient faites d’un tissu si fin que Bree n’osait le toucher, parsemé de paillettes qui rappelaient les étoiles.

– Je… Vous…

– Une de mes plus proches amies est couturière, sourit Charlotte. Je l’ai appelée hier soir et elle a travaillé toute la nuit. Je ne pouvais décemment pas te faire porter une robe qui n’avait pas été faite sur-mesure !

– Mais… je croyais qu’Eileen était allée la chercher à Édimbourg…

– Un petit mensonge pour préserver la surprise ! Elle te plaît ? Comme tu es une Astronoma, j’ai suggéré le velours et les manches.

– J’ai aussi demandé à Alisdair de nous trouver la broche aux armoiries des McCullen, ajouta la Française. Et le tartan…

– C’est magnifique, sourit Bree, la gorge serrée. Je n’aurais pas pu espérer mieux.

Elle attrapa la main de Charlotte, celle d’Eileen, et les serra. Le malaise s’était dissipé et elle se sentait désormais envahie par la gratitude. Son regard croisa celui, larmoyant, de Charlotte. Elle devina le fantôme au fond de son regard et ouvrit la bouche.

– Je vais vous laisser, lâcha Eileen, la prenant de court. Je vais voir si tout est prêt, en bas.

Elle disparut en un claquement de doigts. Charlotte se détourna pour essuyer une larme sur sa joue.

– Je suis désolée, je m’étais promis de ne pas pleurer.

– J’aurais aimé qu’il soit là, moi aussi, souffla Bree.

La Selkie glissa son bras dans le dos de son amie et l’attira contre elle. Si la Française fut surprise, elle n’en laissa rien paraître. Au contraire, elle posa sa tête sur son épaule et soupira :

– Keegan aurait adoré ça. Il me parlait souvent de toi, tu sais. Même lorsque vous ne vous parliez plus.

– Je me sens mal de lui en avoir voulu pendant tout ce temps. Toutes ces années gâchées…

– Parfois, je crois le voir lorsque je regarde la Seine, avoua Charlotte. Il y a un remous plus puissant que les autres, et je crois y distinguer la forme d’un Kelpie. Mais la vision se dissipe comme elle est venue…

La gorge de Bree se serra. Elle n’était pas certaine d’avoir les bons mots pour consoler quelqu’un.

– Peut-être que c’est parce qu’il n’est pas vraiment parti, essaya-t-elle tout de même. Il m’avait dit qu’il t’observerait depuis les bords de Seine. C’est peut-être sa façon de veiller sur toi.

Charlotte renifla bruyamment et elles restèrent un instant ainsi, sans dire un mot. Puis, la Française brisa leur étreinte et se redressa.

– Assez pleuré ! Nous ne devrions pas faire attendre vos invités plus longtemps, pas vrai ?

 

Quand Bree posa un pied à l’extérieur du manoir, elle retint son souffle.

Tout le monde s’était surpassé. Une grande allée sillonnait entre les tentes décorées de couronnes de houx et de petites guirlandes lumineuses. Tous les rebelles étaient réunis sur le bord du chemin pour la regarder passer et elle sursauta quand elle sentit un bras se glisser sous le sien.

– Charlotte et Eileen ont fait des merveilles, chuchota Masaharu à son oreille.

La Selkie tourna la tête vers lui et sourit.

– Ce n’est pas un mariage, tu sais ? Je peux marcher toute seule.

– Je sais, mais j’ai envie de t’accompagner. Si tu le permets, bien sûr.

Bree acquiesça et, ensemble, ils commencèrent à avancer.

Le chemin était long et zigzaguait à travers tout le campement. La Selkie remarqua que, malgré les cernes et les traits fatigués des rebelles, tout le monde avait l’air sincèrement heureux. Alisdair avait raison, après tout.

Tout le monde avait besoin de faire la fête.

Enfin, ils arrivèrent dans la dernière ligne droite et le cœur de Bree rata un battement.

Jace était là, aux côtés de Nakoma et d’Alisdair qui dépassait tout le monde de trois bonnes têtes. L’Oracle avait revêtu une tenue cérémonielle des Highlands ; un kilt bleu et vert autour de sa taille, il portait un tartan de la même couleur en bandoulière, piqué, tout comme elle, de la broche des McCullen. Ses cheveux de jais avaient été ramenés en une fine queue de cheval basse et Bree remarqua que ses paumes étaient recouvertes de peintures tribales.

Un hommage à ses origines, songea-t-elle. Comme pour elle.

Elle sentit à peine quand Masaharu lâcha son bras pour aller s’asseoir entre Baba et Charlotte. Happée par le regard de Jace, plus rien ne comptait.

La poitrine gonflée de bonheur, l’Oracle devait s’empêcher de ne pas sauter dans le futur pour voir toute la cérémonie à l’avance. Ce moment, il voulait le vivre dans le présent, avec Bree.

– Tu es magnifique, chuchota-t-il à son oreille lorsqu’elle fut assez près.

Il ignorait où elle avait déniché une robe pareille, mais elle semblait avoir été conçue spécialement pour elle. Il remarqua le petit phoque en cristal qui pendait toujours autour de son cou et sourit.

– Tu n’es pas mal non plus. Un vrai Highlander.

Son sourire se transforma en grimace. Quand Alisdair lui avait présenté le kilt, quelques heures plus tôt, il avait cru défaillir. Comment diable était-il censé porter une telle chose alors que les températures étaient négatives ? Puis, il avait remarqué la broche des McCullen et avait tu toutes ses protestations.

Pour Bree, il se fichait bien d’avoir froid.

– Vous êtes prêts ? s’enquit Alisdair en se penchant vers eux.

La Selkie dut se retenir d’éclater de rire. Le Demi-Géant avait lui aussi revêtu son habit de cérémonie et avait piqué du houx dans sa grosse barbe rousse. Il lui lança un clin d’œil alors qu’ils hochaient tous deux la tête.

– Alors, mettez-vous face à moi et joignez vos mains.

Ils s’exécutèrent et Jace attrapa la paume de Bree.

– Pas comme ça, attends, dit-elle doucement.

Jace, qui n’avait jamais assisté à une cérémonie de Handfast de sa vie, se laissa faire. Bree tendit leurs avant-bras vers Alisdair et fit en sorte que leurs mains se regardent. Puis, elle croisa leurs doigts et murmura :

– Tu peux y aller, Alisdair.

Le Demi-Géant s’éclaircit la gorge et commença :

– Mes très chers amis. S’il y a encore une semaine, on m’avait dit que je me tiendrais ici, dans les Highlands, pour officier une cérémonie de Handfast, je ne l’aurais pas cru. S’il y a encore un an, alors que je confiais le jeune Jace Miller à ma meilleure agente, on m’avait dit que ce serait eux qui finiraient par s’unir, je ne l’aurais pas cru non plus.

Jace et Bree échangèrent un regard. Le souvenir de leur rencontre pétilla entre eux, indélébile. Alisdair poursuivit :

– La vie est faite d’inconnues, d’aventures, de surprises. Et celle-ci en est une, de surprise !

Derrière eux, l’assistance se mit à rire. Jace aurait juré entendre quelques bruits de trompettes et se demanda qui pouvait déjà être en train de pleurer. Un coup d’œil à sa droite lui apprit que sa mère se cachait dans un mouchoir.

– Bree, je te connais depuis longtemps, maintenant. Je m’étais un peu résigné au fait que tu ne changerais jamais. Têtue, bornée, implacable. Je pensais que rien ne pourrait te faire plier. Et Jace…

Alisdair se tourna vers l’Oracle avec un grand sourire.

– Je ne te le cache pas, mon garçon, tu étais sa punition ! J’ignore comment tu as fait pour faire sortir notre Bree de sa carapace, mais je remercie chaque jour le destin de t’avoir mis sur son chemin. En ces temps sombres, votre amour est un espoir. Baba ?

Bree tourna la tête juste à temps pour apercevoir Baba claquer des doigts. Deux rubans de lierre et de soie voletèrent jusqu’à Alisdair qui les cueillit au creux de ses paumes.

– Par ce lien, poursuivit-il en enroulant le premier ruban autour de leurs mains, je vous unis. Vous avez un an. Un an pour décider si votre amour peut se prolonger au-delà, dans la limite de l’éternel. Un an pour vous aimer. Un an pour vivre.

Le Demi-Géant lâcha les liens et ils continuèrent à s’enrouler tout seuls autour des paumes jointes des amants.

Jace écarquilla les yeux lorsqu’il vit le lierre rentrer dans sa chair. Il crispa la mâchoire et attendit la douleur, qui ne vint pas. Au contraire, sa main irradiait une douce chaleur, contrastant avec celle, éternellement fraîche, de Bree.

– Bree, souffla Alisdair, c’est à toi.

L’Oracle tourna la tête, soudain angoissé. Il fallait formuler des vœux ? Il n’avait rien préparé du tout ! Pourquoi personne ne lui avait rien dit ?

– Je te promets le meilleur de moi-même, commença la Selkie, la gorge nouée. Je te promets l’écoute, le pardon, le partage. Je te promets la sincérité et, si mes sentiments venaient à se faner, je te promets de briser moi-même ce lien. Je te promets la liberté, car s’aimer, c’est être libre. Et libre, je le suis avec toi.

La déclaration de Bree fila droit au cœur de Jace. Le premier lien acheva de rentrer sous leur peau, laissant derrière lui une traînée noire semblable à un tatouage.

– Jace ? C’est ton tour.

Il s’humecta les lèvres, la bouche pâteuse. Bien qu’il eût toujours été féru de poésie, Jace n’avait jamais été doué avec les mots, préférant le dessin et les courbes du papier. Et pourtant…

– Je te promets un sourire chaque matin au réveil. Je te promets le réconfort sur mon épaule et la gratitude dans mon regard. Avant toi, j’étais déjà quelqu’un, mais depuis toi, je suis le même, en mieux. Je te promets que, si les choses changent, tu seras la première informée. Mais, pour un an au moins, je te promets de t’aimer. Car t’aimer, Bree, c’est la seule chose que j’ai réellement envie de faire.

Le deuxième lien disparut. Derrière lui, il laissait leurs promesses. Sans attendre l’autorisation d’Alisdair, ils se tournèrent l’un vers l’autre et s’embrassèrent.

 

La fête était grandiose.

Pour le plus grand bonheur de Bree, Alisdair avait fait quérir Franck et toute son équipe. Les Brownies régalèrent les invités de chants et de danses traditionnelles écossaises, invitant chacun à se joindre à eux. Bientôt, le camp ne fut plus que musique, rires et joie.

– Je t’ai apporté quelque chose, glissa Franck à la Selkie, alors que cette dernière peinait à reprendre son souffle.

Quelques minutes plus tôt, Jace avait voulu s’initier à la danse écossaise et l’avait menée au milieu de la piste. Il lui avait marché au moins cinq fois sur les pieds avant de capituler.

– Tu n’étais pas obligé, je…

– J’insiste !

Il lui tendit une longue boîte que Bree reconnut aussitôt.

– Un Ardbeg ! s’exclama-t-elle. Et trente ans d’âge ! C’est de la folie. Je ne peux pas accepter.

Le Brownie fronça les sourcils et prit une moue contrariée.

– Bien sûr que si, tu peux ! Je la gardais pour une occasion spéciale. Et je crois que je ne trouverai pas mieux avant un moment.

Bree le remercia par un sourire et se pencha pour lui plaquer un baiser sur la joue. Franck rougit instantanément et souffla :

– Alisdair avait dit vrai. Jace t’a vraiment changée.

– J’ai aussi su rester la même, rétorqua-t-elle en débouchant la bouteille. Tu partageras bien un verre en ma compagnie ?

Franck n’avait pas eu le temps de répondre qu’Alisdair, probablement attiré par le doux fumet de l’alcool, s’incrusta dans leur conversation.

– Il y en a un peu pour le maître de cérémonie ?

– Tu n’as qu’à prendre ma part, proposa Jace. Je n’arriverai jamais à me faire au whisky.

Bree servit ses amis et trinqua avec eux. Les rebelles vinrent tour à tour les féliciter. Athéna et Quill ne tardèrent pas à faire leur apparition, le visage auréolé de bonheur.

– Toutes mes félicitations ! s’exclama la Gorgone. Tout ça nous donne des idées. Pas vrai, mon lapin ?

Jace se mordit la lèvre pour ne pas rire face au nouveau surnom de Quill qui lui serrait la main.

– Définitivement ! Nous allons y réfléchir. Encore bravo à vous !

– Merci !

Après eux, ce furent Masaharu et Eileen qui s’avancèrent. Une certaine complicité s’était créée entre le Sorcier et l’Astronoma, ces derniers jours, et Bree brûlait de découvrir ce sur quoi ils avaient tant travaillé.

– Nous avons un cadeau pour vous, sourit la jeune femme.

– J’avais dit pas de cadeau, je… commença à protester Bree.

– Jamais contente, pas vrai ? l’interrompit Masaharu. Un cadeau est un cadeau, tu l’acceptes et c’est tout. Dis-lui, Jace !

L’Oracle secoua la tête, refusant d’être pris à parti.

– Montre-nous ce que c’est et on vous dira si on accepte ou non.

– Aussi têtu l’un que l’autre… Montre-leur, Eileen.

La jeune Astronoma fouilla dans sa poche et en sortit une petite étoile en origami. Grand sourire sur les lèvres et sautillant de joie, elle la tendit à Bree.

– C’est… Je reconnais ton travail, Masa, mais je n’ai pas la moindre idée de ce que tu m’offres.

– Eileen et moi avons travaillé dessus ces derniers jours. Ça n’a pas été évident, mais celui-là est enfin au point.

Le Sorcier et l’Astronoma échangèrent un regard complice. Curieuse, Bree déplia les branches de l’étoile, Jace penché par-dessus son épaule. Elle reconnut les quelques glyphes dessinés à l’intérieur, les mêmes runes qu’elle et Baba avaient mis un bon mois à apprivoiser.

– Est-ce que c’est…

– Un téléporteur ! s’exclama Eileen. Les portails sont si peu pratiques ! Au moins, celui-ci est facilement transportable.

La Selkie releva les yeux vers ses amis, incrédule.

– C’est une invention extraordinaire ! s’écria Jace. Révolutionnaire, même !

– Oui, nous ne sommes pas peu fiers. Ça va se vendre comme des petits pains, et au prix fort !

Eileen donna un petit coup dans les côtes de Masaharu et ce dernier toussota.

– Bien sûr, nous vous offrons celui-ci. Si vous l’acceptez…

Bree replia l’étoile et adressa un clin d’œil à l’Astronoma.

– Tu me montres comment on s’en sert ?

 

La fête battit son plein jusqu’au lever du jour. La piste de danse se vida peu à peu, jusqu’à ce qu’il ne reste que Franck et Nakoma qui régalaient les derniers éveillés d’une danse lente.

– Tu viens ? glissa Jace à l’oreille de Bree.

Elle ne se fit pas prier. Leurs mains, désormais tatouées, se lièrent et ne se quittèrent plus. Jace adressa un signe à sa mère, puis mena la Selkie jusqu’au manoir.

Une fois dans la chambre, ils se dévorèrent longuement du regard. Bree commença par retirer le tartan de Jace et posa délicatement la broche sur la table de nuit. L’Oracle l’imita, savourant chaque geste, chaque instant. Il voulait les graver dans sa mémoire.

Le froid mordant les poussa à se ruer sous les draps. Bree frissonna sous les baisers, sous les caresses. Elle plongea dans le bonheur sans savoir quand elle pourrait reprendre sa respiration. Le contact de sa peau contre celle de Jace lui procurait un plaisir immense, comme si l’Oracle savait imiter à la perfection les courants de l’océan.

Évidence. Simplicité.

– Je t’aime, murmura-t-il à son oreille.

Ils firent l’amour jusqu’à ce que leurs corps et leurs cœurs, épuisés, les abandonnent aux bras de Morphée.

 

Bree se réveilla dans la forêt. Paniquée, elle tourna la tête de tous les côtés, chercha un chemin, une issue. Le nord était introuvable, le ciel caché par les arbres. Sa robe lui comprimait la poitrine et ses bottines s’enfonçaient dans le sol meuble.

C’est encore ce rêve, se rappela-t-elle.

Elle cligna des yeux plusieurs fois, pria pour se réveiller, mais rien n’y fit. Soupirant, elle commença à avancer.

Les feuilles et les branches craquaient sous ses pas, affreusement réelles. L’odeur des sapins lui emplissait les narines. L’angoisse s’incrusta dans ses entrailles et elle se mit à courir.

Elle voulait sortir d’ici. Par tous les moyens.

Bree fila jusqu’à arriver, hors d’haleine, dans une petite clairière. Au milieu, une cabane. La même que dans les autres rêves. Son cœur se mit à battre plus fort, tant effréné par la course que par le sentiment qui grandissait en elle.

Sa peau était à l’intérieur. Il fallait qu’elle la trouve, il fallait…

Soudain, la porte de la cabane s’ouvrit. Bree voulut faire un pas de plus en avant, mais resta figée au sol, incapable de bouger davantage. Elle plissa les yeux, retint son souffle…

Non. C’était impossible.

– Breena ? Enfin, tu es rentrée ! Alors, cette chasse aux champignons ?

Siobhan se tenait sur le seuil de la cabane, sa chevelure rousse flamboyant sous un rayon de soleil. Elle s’avança vers elle, une longue robe verte ondulant à chacun de ses pas. Un grand sourire barrait son visage, faisait pétiller ses yeux.

– Je…

– Tu en as ramassé plein ! On va pouvoir faire une belle omelette.

Bree baissa les yeux, incrédule, et remarqua qu’elle tenait un petit panier rempli de cèpes et de bolets. Lorsqu’elle releva la tête, la Nécromancienne se tenait près, trop près. Bree recula.

– Tu… Vous… ma peau…

Siobhan pencha la tête vers elle et fronça les sourcils.

– Ta peau est là, Breena. Tu sais que je la garde toujours avec moi, tu… pourquoi as-tu l’air si effrayée ?

La Selkie écarquilla les yeux et lâcha son panier. Elle tomba à la renverse tandis que la voix de Siobhan tournait autour d’elle.

Tu sais que je la garde toujours avec moi…

– Bree ?

Un sanglot monta dans sa poitrine, mais avant qu’elle ait pu poser la moindre question, elle se sentit de nouveau happée par la réalité.

Elle se redressa en sursaut dans son lit du manoir, hors d’haleine, les joues ruisselantes de larmes. Elle chercha son air, repoussa les draps, se recroquevilla.

– Bree ? lui parvint la voix affolée de Jace. Bree, qu’est-ce qu’il se passe ?

Il s’accroupit face à elle et lui releva le menton.

– C’est encore ton rêve, c’est ça ? Ça va aller, je te promets…

– Jace, croassa-t-elle.

Elle lui prit les mains et plongea son regard humide dans le sien.

– Je me souviens, Jace. Je me souviens de tout.