Chapitre 29

Le torrent de la mémoire

 

Je me souviens de tout.

Jace mit un instant à comprendre ses paroles. Elles tournèrent dans sa tête comme un manège infernal. Puis, il réalisa.

– Mais… comment…

L’esprit encore embrumé par le sommeil, il luttait pour modeler la moindre pensée cohérente. En face de lui, Bree haletait, la poitrine secouée de sanglots.

– Je… ne… sais pas.

Il l’attira à lui et lui caressa les cheveux. Au-dehors, le jour devait être levé depuis un moment et il entendait les rebelles s’agiter dans les autres pièces du manoir. Jace pria intérieurement pour que personne ne vienne les déranger.

Au bout d’un long moment, Bree arrêta de pleurer, totalement desséchée. Elle s’écarta pour s’essuyer les yeux et avisa le torse trempé de Jace.

– Je suis désolée.

– Je t’ai promis une épaule, tu te rappelles ? lui sourit-il. Ne t’excuse pas. Je suis là pour toi.

Les yeux de la Selkie se bordèrent de nouveau de larmes et elle dut lutter pour ne pas céder aux sanglots.

– Tu veux en parler ?

Bree haussa les épaules. Dans son esprit, tout était confus. Elle avait l’impression d’avoir vécu dans le brouillard pendant deux cents ans et, alors qu’il se levait enfin, il la laissait orpheline. La vérité n’était pas seulement terrifiante : elle était douloureuse, cruelle, insupportable.

Et elle se savait incapable de l’affronter toute seule.

– Je crois… je crois que c’est mieux si je te montre, finit-elle par souffler.

– Me montrer ? Mais… Oh !

Bree s’était levée et avait pris l’étoile en origami, laissée sur la table de nuit. La veille, Eileen lui avait montré comment se servir du téléporteur.

– Si tu es d’accord, bien sûr.

Jace hocha la tête. La curiosité le dévorait et il se retenait de ne pas assaillir Bree avec ses questions. Mais son regard perdu l’en empêchait. Elle avait de nouveau l’air si triste…

– Allons-y.

Ils s’habillèrent en silence. Le mystère des souvenirs retrouvés de Bree occupait tout l’esprit de Jace, si bien qu’il faillit ne pas réussir à lacer ses chaussures. Comment avait-elle pu briser la malédiction ? Elle n’avait pas renoncé à lui, bien au contraire ! Discrètement, il se retourna pour observer la main de la Selkie. Les tatouages y étaient toujours présents, symboles de leur union.

Alors, comment ?

– Tu es prêt ?

Sa voix était éraillée d’avoir trop pleuré et Jace s’approcha d’elle. Il chercha à soutenir son regard et se rendit compte qu’elle était effrayée.

– De quoi as-tu si peur ?

– Je… Je ne sais pas ce que tu penseras de moi, après tout ça, souffla-t-elle.

– Je penserai la même chose que maintenant. Je t’aime, Bree. Avec ou sans ta mémoire.

Les lèvres de la Selkie s’étirèrent en un petit sourire triste. Elle serra fort Jace contre elle, l’étoile en origami dans la main.

– J’espère de tout mon cœur qu’après ça, ça restera vrai.

Jace n’eut pas le temps de répliquer que, déjà, Bree avait amorcé leur voyage.

Le téléporteur était non seulement plus pratique, mais aussi plus rapide. La Selkie n’avait pas eu besoin de dessiner une carte stellaire pour se rendre à leur destination, comme si l’étoile en papier lui servait de boussole. Leur itinéraire était clair comme de l’eau de roche dans son esprit, et ils atterrirent sans difficulté sur une large plaine, au bord d’une falaise qui surplombait la mer du Nord.

Jace observa un instant autour de lui et chercha à se repérer. Au loin, il aperçut un château en ruines à la merci du vent et des vagues. Il se demanda comment il pouvait encore tenir debout.

– Où sommes-nous ? chuchota-t-il.

– Pas très loin de Dunnotar Castle, que tu vois là-bas. Viens, on va descendre sur la plage.

Bree lui prit la main et il la suivit. Le vent glacial s’infiltrait partout sous ses vêtements et il regretta de ne pas s’être vêtu plus chaudement.

La Selkie les fit passer par un chemin un peu accidenté, mais c’était le plus rapide pour descendre sur la plage, qui était en réalité plus un amas de galets qu’une étendue de sable. Jace faillit glisser plusieurs fois et se rattrapa in extremis aux rochers. Lorsqu’ils furent enfin en bas, Bree se retourna vers lui.

– Nous allons faire un voyage dans le temps. Je sais que ça fait longtemps, alors si tu n’es pas prêt…

– Je le suis, ne t’en fais pas. Je te ferai signe, si ça ne va pas.

Bree acquiesça et s’humecta les lèvres. Ses yeux la piquaient d’avoir trop pleuré et son cœur semblait sur le point de se briser en mille morceaux. Quand Jace lui attrapa la main, la même qui portait les tatouages de leur Handfast, le courage lui revint. Elle prit une grande inspiration…

Et remonta le temps.

Les saisons défilèrent, comme les années. Le tout passa en un clin d’œil et s’arrêta de nouveau sur une journée assez semblable à celle qu’ils venaient de quitter. Une journée grise, froide, avec un ciel chargé de nuages et une mer agitée par le vent.

Jace plissa les yeux. Autour de lui, rien ne semblait avoir changé. La même plage, les mêmes galets. Au loin, cependant, un nuage plus sombre sillonnait l’horizon, comme s’il était chargé de poudre.

– Quand… ?

– Nous sommes en 1795, souffla Bree. Ce que tu vois là-bas, ce sont les restes d’une explosion. Un bateau pirate vient de faire couler un navire et tous ses passagers.

L’Oracle écarquilla les yeux et se tourna vers Bree.

– Ce… c’est celui de Siobhan ?

La Selkie acquiesça, la gorge nouée. Revivre ce qu’il s’était passé, ce jour-là, ne ferait que rendre la chose plus réelle.

– Je ne comprends pas, murmura Jace, incrédule.

– Ça va venir. Regarde l’eau.

Jace obéit. Il observa le remous des vagues, de plus en plus puissant. Peu à peu, elles se chargèrent de débris : du bois flotté venait s’échouer sur la plage ainsi que des cargaisons ou encore des fruits, vestiges du galion qui reposait désormais au fond de l’eau. Et puis…

Une tête sortit de l’eau et replongea aussitôt. L’action fut si brève que Jace crut avoir mal vu. Puis, il aperçut de nouveau les nageoires et deux yeux sombres, si perçants qu’il crut qu’ils étaient vrillés sur lui.

Un phoque.

Le cœur de Jace s’emballa dans sa poitrine alors que la réalité se frayait un chemin jusqu’à lui. Il n’était pas sûr de vouloir comprendre.

Alors que le phoque avançait, il se rendit compte qu’il poussait un corps, humain cette fois-ci. Dans le présent, la main de Bree serra un peu plus fort la sienne.

Le cadavre d’une femme s’échoua sur la plage. Jace aurait reconnu entre mille ses cheveux roux, collés sur son visage, et ses bras recouverts de tatouages.

– Siobhan, souffla-t-il.

– Oui.

Le phoque se traîna jusqu’à la Sorcière et lui donna des petits coups de museau. Voyant qu’elle ne répondait pas, il se détourna et replongea dans la mer.

Bree se mordit la joue. Si elle avait pu réellement remonter dans le temps, elle aurait hurlé au petit phoque de ne jamais faire demi-tour. De retourner au fond de l’océan et de ne jamais revenir sur cette plage.

Mais elle était impuissante. Et c’est impuissante qu’elle se vit sortir des flots, sa peau serrée contre elle, et avancer vers Siobhan.

– C’est… balbutia Jace. C’est toi.

La jeune Bree s’agenouilla auprès de la Sorcière et écarta les cheveux qui mangeaient son visage. Sa peau de phoque recouvrait à peine sa nudité, mais elle ne semblait pas avoir froid pour autant. Elle se pencha sur le corps, puis lui pinça le visage et lui ouvrit la bouche. Bree fourra deux doigts à l’intérieur de sa gorge et Siobhan se releva d’un coup, le corps secoué par un spasme violent.

Elle recracha toute l’eau de ses poumons sur les galets sous le regard intrigué de la jeune Selkie. Quand elle s’aperçut qu’elle n’était pas seule sur cette plage, elle se recula instinctivement et posa la main sur un de ses tatouages.

– Qui es-tu ? Qu’est-ce que tu me veux ?

Ses yeux verts flamboyaient d’un mélange de rage et de peur. Ceux de Bree, au contraire, n’exprimaient que curiosité.

– Je n’avais pas la moindre idée de ce que je faisais, lâcha la Selkie du présent. La notion de danger m’était complètement inconnue.

Jace ne répondit pas, absorbé par ce qu’il voyait. La jeune Bree avait tendu un doigt vers Siobhan et pointait ses tatouages :

– Qu’est-ce que c’est ?

Elle sursauta, comme surprise par le son de sa propre voix. La Sorcière baissa les yeux sur la peau qu’elle tenait serrée contre elle et sembla se rassurer un peu.

– Tu es une Selkie.

Cette dernière hocha doucement la tête, puis s’approcha davantage.

– Tu m’as sauvée, murmura Siobhan.

Elle plongea son regard dans celui de la jeune Bree. Peu à peu, ses épaules s’affaissèrent et elle retira sa paume de son bras.

– Je m’appelle Siobhan. Et toi ?

La Selkie se mordit la lèvre, comme si elle réfléchissait à son propre prénom. Elle baissa les yeux vers ses cheveux qui se mêlaient à sa peau d’un brun foncé.

– Breena !

– Breena, répéta la Sorcière. Ça te va bien.

Il y avait quelque chose de doux dans le visage de Siobhan et Jace frissonna. Il tourna la tête vers la Bree du présent qui observait la scène, les yeux brillants de larmes.

– Je ne savais pas comment je m’appelais. Les Selkies n’ont pas vraiment de nom, alors je m’en suis choisi un. Breena veut dire brune. C’est la première chose qui m’est venue.

Elle renifla bruyamment, puis secoua la tête.

– C’est assez pour celui-ci, décréta-t-elle.

Elle serra la main de Jace et la jeune Bree et Siobhan disparurent. Le temps se renversa de nouveau, jusqu’à les ramener dans le présent. Jace ferma les yeux le temps du voyage et refoula les visions qui menaçaient de l’assaillir.

Bree lâcha sa paume et rassembla ses cheveux sur son épaule. Jace remarqua combien elle avait l’air troublée, comme si deux Bree se disputaient la place dans son regard. La jeune et innocente Selkie, sortie des flots en 1795, et celle de deux cents ans qui lui faisait face.

– Alors, risqua Jace. Siobhan n’est pas ta sœur…

La remarque tira un petit sourire triste à sa compagne et piqua le cœur de Jace. Il aurait tout donné pour effacer la mélancolie de son visage.

– Non, ce n’est pas ma sœur.

– Et Tomàs ?

Le regard de Bree se voila aussitôt et sa mâchoire se crispa. Elle ne voulait pas penser à Tomàs. Pas maintenant. Et pourtant…

– Il fera l’objet de notre prochain voyage. Si tu es toujours d’accord pour m’accompagner, bien sûr.

Jace acquiesça et se rapprocha d’elle.

– Je te suivrai n’importe où.

Bree fourra ses mains dans ses poches pour en ressortir la petite étoile en origami.

– Où allons-nous, maintenant ?

– La forêt d’Abernathy.

 

Bree les téléporta au milieu des bois. Elle reconnut le décor du rêve qui l’avait tant tourmentée, ces derniers mois. Si seulement elle avait su…

– C’est de cet endroit que tu rêvais, pas vrai ? devina Jace.

Bree opina du chef et inspira un grand coup. L’odeur des pins la transportait plus de deux cents ans en arrière, dans une autre vie.

– On a un peu de marche, annonça-t-elle.

– Pourquoi tu ne nous as pas téléportés directement là où tu voulais ?

– Parce que… J’ai envie de marcher.

Elle commença à avancer et Jace lui emboîta le pas. Elle progressait lentement, comme si elle voulait prendre tout le temps possible. Au début, elle ne dit rien. L’Oracle était décidé à respecter son silence. Toutes ses questions, et elles étaient nombreuses, il les taisait.

– En 1795, après avoir sauvé Siobhan, j’ai voulu retourner dans la mer tout de suite, finit-elle par dire, les yeux rivés sur le sol. Mais elle voulait me remercier et elle m’a convaincue de partir avec elle.

Jace sauta par-dessus un tronc tombé au sol pour rester à sa hauteur. Il ne répondit pas et se contenta d’être là. Il le savait, c’était tout ce qu’il pouvait faire.

– Elle m’a trouvé de quoi m’habiller et m’a emmenée jusqu’à Stonehaven. Elle avait tout perdu dans le naufrage, mais il lui restait quelques bijoux pour payer un repas et une chambre. Elle m’a posé des tonnes de questions sur ma vie de Selkie et, un peu plus tard dans la soirée, nous nous sommes mises à danser.

« Je me rappelle que je la trouvais merveilleuse. La musique ne semblait avoir aucun secret pour elle. Je me suis laissé enivrer, un peu trop sans doute. Je n’avais jamais bu d’alcool de ma vie et je le tenais nettement moins bien que maintenant. »

Jace s’autorisa à sourire alors que son cœur menaçait de se briser en mille morceaux. Il se doutait de ce qui allait suivre et il n’était pas certain d’être prêt à l’entendre.

– Elle m’a dit qu’elle ne pourrait pas rester à Stonehaven, que les pirates qui avaient coulé son bateau pourraient la reconnaître. Et puis, elle m’a parlé d’une cachette au fond d’une forêt. Je n’avais jamais vu un arbre de ma vie, alors une forêt ! J’ai accepté de la suivre, sans savoir dans quoi je m’embarquais.

« Il y avait quelque chose d’envoûtant à propos de Siobhan. Et j’étais naïve, insouciante. Elle m’a amenée ici, dans ces bois, et… »

Sa voix s’éteignit et elle s’arrêta, les yeux brillants de larmes. Jace lui attrapa les mains et plongea son regard dans le sien.

– Bree, tu n’es pas obligée de me le dire. Si elle t’a fait du mal… On peut rentrer au manoir, si tu le souhaites.

La Selkie sourit et secoua la tête.

– Ça va aller, c’est juste… beaucoup d’émotions qui reviennent d’un coup.

– Si elle t’a torturée, séquestrée…

Jace se mordit la lèvre alors qu’une vague de colère menaçait de le submerger. Le simple fait d’imaginer Bree à la merci de la Nécromancienne le mettait hors de lui.

– Oh ! Non, elle n’a rien fait de tout cela… Avançons, nous sommes presque arrivés.

L’Oracle fronça les sourcils. Si Siobhan ne l’avait pas capturée, alors qu’avait-elle fait pour mettre Bree dans cet état ?

La Selkie ne dit rien du reste du trajet, plongée dans des pensées profondes qui ressurgissaient de sa mémoire et de son passé englouti. Elle reconnaissait ce chemin pour l’avoir déjà emprunté et pourtant, elle avait l’impression de le fouler pour la toute première fois. Comme si deux Bree coexistaient désormais à l’intérieur d’elle. Elle espérait que ce voyage l’aiderait à y voir plus clair.

Et, surtout, elle espérait que Jace soit assez fort pour le supporter jusqu’au bout.

Enfin, ils parvinrent dans une petite clairière auréolée par un faible rayon de soleil. Le temps n’avait pas été tendre avec la cabane dont il ne restait plus désormais que des ruines. Jace arriva derrière elle et posa la main sur son épaule. Bree savoura ce contact ; plus que jamais, Jace était son phare, s’assurant que, même en pleine tempête, elle retrouve toujours le chemin vers le port.

– C’était la cachette de Siobhan, expliqua-t-elle d’une voix blanche. Là où elle m’a emmenée. Là où nous avons vécu, toutes les deux.

Jace retint sa respiration tandis que Bree remontait le temps. Cette fois, il commençait réellement à comprendre.

La petite chaumière se reconstitua sous leurs yeux, prenant l’apparence d’une maison fleurie où il devait faire bon vivre. Jace et Bree virent Siobhan sortir de la demeure, un panier de linge sous le bras, et commencer à l’étendre sur un fil. Quelques secondes plus tard, la silhouette de Bree émergea des bois, des brindilles plein les cheveux et un panier de champignons à la main. La jeune Selkie s’avança vers la Sorcière et, lâchant les cèpes et les bolets, l’enlaça par la taille.

Une boule noua la gorge de Jace et il dut lutter pour ne pas lâcher la Bree du présent. Cette dernière renifla et laissa les larmes inonder ses joues. La moue blessée de l’Oracle ne lui échappait pas et elle se détestait de le faire souffrir ainsi.

Mais elle n’avait pas le choix. Il devait savoir.

– Je suis tombée amoureuse d’elle, souffla-t-elle, et elle de moi. Quand elle m’a expliqué ce qu’elle était, j’ai eu peur, mais je suis restée. Elle m’a promis de ne plus jamais utiliser la Nécromancie, pas pour faire du mal. Et, comme une idiote, je l’ai crue.

Jace tourna la tête pour ne pas voir la jeune Bree et Siobhan s’embrasser. Les deux femmes rentrèrent dans la chaumière, laissant le linge sécher au gré du vent et le panier de champignons sur le sol.

– Je lui ai confié ma peau, poursuivit Bree. Et nous avons vécu heureuses ainsi pendant presque cinq ans. Et puis, un jour, il est arrivé…

Bree modula de nouveau le temps jusqu’à ce qui semblait être une nuit d’été. La jeune Selkie et Siobhan avaient construit une table de fortune et dînaient dehors, auprès d’un chiot qui tournoyait autour d’elles.

– Est-ce que c’est… commença Jace.

– Neptune, oui. Je l’ai trouvé dans la forêt et ai décidé de l’adopter. C’est son véritable nom, d’ailleurs. J’imagine que ma mémoire a commencé à revenir il y a un moment déjà…

Jace ne rajouta rien. Une silhouette se découpait dans l’obscurité et surgit d’entre les arbres. Elle avança jusqu’aux jeunes femmes et Siobhan lui sauta dans les bras.

– Tomàs, grinça Jace entre ses dents.

– Oui. Tomàs.

Le Ministre n’avait pas changé depuis cette époque, à l’exception de sa tenue, peut-être. Il portait une chemise blanche sous un veston beige et un pantalon rentré dans ses bottes. Il s’attabla avec elles et engagea la conversation sous le regard intrigué de la jeune Bree.

– Siobhan avait dit à son frère où nous nous cachions. Ils ne s’étaient pas vus depuis avant le naufrage et elle avait jugé bon de se faire oublier pour que tout le monde la croie morte. Mais Tomàs lui manquait, alors… elle lui a dit de venir.

– Mais… s’il n’est pas ton frère, alors…

– Tu vas comprendre. C’est un peu compliqué. Nous allons avancer d’un an ou deux.

Le temps changea de nouveau, le jour se succédant à la nuit. Neptune quitta ses airs de chiot pour celui d’un labrador adulte. Siobhan et Bree revêtirent des habits plus chauds à l’approche de l’hiver et la clairière se recouvrit d’une fine couche de neige.

– Nous devrions rentrer dans la cabane, murmura la Bree du présent.

Jace acquiesça et la suivit à l’intérieur, qui était tout juste assez grand pour trois. Tomàs et Siobhan étaient assis en tailleur près de la cheminée tandis que Bree dormait sur la paillasse, de l’autre côté de la pièce. L’Oracle et la Selkie s’avancèrent vers leurs ennemis, suffisamment pour entendre ce qu’ils murmuraient.

– On doit agir, Siobhan, disait Tomàs. Tout le monde te croit morte, c’est le moment !

– Je ne peux pas. Je lui ai promis…

– Une petite Selkie débarque et tu oublies toutes nos promesses ? Nos ambitions valent mieux que ta petite amourette.

– Je t’interdis de parler d’elle ainsi ! se défendit la Sorcière. Je l’aime et…

– Et quoi ? Bon sang, tu te rends compte de ce à quoi tu renonces ? Nous avons vécu cachés toute notre vie, tu comptes le rester jusqu’à ta mort ? Et que feras-tu quand elle se rendra compte que tu ne vieillis pas ?

– Breena sait que je suis immortelle !

– Alors, pourquoi n’a-t-elle pas pris la potion ?

Siobhan pinça les lèvres et répondit :

– Elle refuse. Elle dit qu’elle veut être libre et que l’éternité est une prison.

Tomàs s’esclaffa et jeta un œil à l’autre bout de la pièce, où Bree dormait toujours. Jace remarqua une lueur malsaine dans son regard, une lueur gourmande. Il aurait tout donné pour traverser le voile du temps et pousser le Ministre dans les flammes de la cheminée.

– Elle t’abandonnera, ma sœur. Un jour, elle te reprendra sa peau et elle retournera dans l’océan. Tu le sais. C’est une Selkie, ne l’oublie pas.

Les yeux de Siobhan se bordèrent de larmes.

– Je ne veux pas la perdre.

– Alors, tu sais ce qu’il te reste à faire.

Jace écarquilla les yeux et balbutia :

– Il… il n’est pas en train de suggérer…

Il tourna la tête et découvrit Bree, les joues humides.

– J’ignore quand elle a mis la potion dans mon verre, murmura-t-elle. Chaque journée se ressemblait, j’étais heureuse et loin de me douter de tout ça. Les années ont passé. Mais ici, nous n’avions pas la notion du temps. Nous avions déjà passé presque cinq ans sans Tomàs, et il allait et venait comme bon lui semblait.

« J’ai fini par comprendre qu’il fomentait quelque chose, une sorte de révolution. Siobhan m’avait raconté comment leur famille avait été pourchassée par la BPCM de l’époque, puis exécutée. Tomàs et elle ont longtemps survécu seuls, en se cachant, jusqu’à ce que les pouvoirs de Siobhan se révèlent et qu’elle devienne dangereuse et puissante. Quand son navire a coulé, elle était en train de ramener une importante cargaison de potions d’immortalité vers la Norvège où Tomàs l’attendait. Évidemment, elle n’est jamais arrivée à bon port. »

Jace observa Siobhan et Tomàs se relever pour aller se coucher. La Nécromancienne se glissa sous les couvertures à côté de Bree et il remarqua une fois de plus le regard jaloux de l’Astronoma.

– Tomàs n’a pas hérité des pouvoirs de Nécromancie de leur famille et il jalousait énormément ceux de sa sœur, expliqua Bree. Il détestait n’être qu’un Astronoma et, lorsqu’il venait ici, il s’entraînait à lancer toutes sortes de sorts dans l’objectif de gagner un peu de puissance.

– Tu… tu t’entendais bien avec lui ? osa demander Jace.

La Selkie ricana et un éclair sombre passa dans ses yeux.

– À l’époque, j’aurais fait n’importe quoi pour ça. Je voulais que tout se passe bien pour Siobhan. Mais Tomàs m’évitait et je pensais qu’il ne m’aimait pas beaucoup.

Elle se mordit la lèvre et grinça :

– Bordel, j’étais vraiment naïve.

Le temps avança de nouveau et Jace grimaça. Ils étaient dans le passé depuis un peu trop longtemps, mais il refusa de le dire à Bree. Il voulait avoir le fin mot de cette histoire.

La Selkie les arrêta plus de dix ans plus tard. Jace réussit à garder le fil en comptant le nombre de fois où la neige tapissait la clairière, par-delà la fenêtre.

Cette fois, la cabane était vide et, au-dehors, une belle journée de printemps avait fait éclore les fleurs. Jace remarqua qu’une pile de livres avait fait son apparition sur la table et il se pencha pour en lire quelques titres.

– L’influence de Tomàs grandissait chaque jour dans le cœur de Siobhan, murmura Bree. Il lui promettait la vengeance, une vie au sommet du pouvoir. Il voulait la même chose qu’aujourd’hui : renverser la BPCM et le gouvernement en place, réduire les mortels en esclavage.

« Siobhan essayait de me convaincre. Mais je m’étais fait des amis mortels, au village. Et, soyons honnêtes, je ne connaissais rien de la société magique. La guerre ne m’intéressait pas. J’aurais tout donné pour poursuivre ma petite vie paisible dans cette clairière. Seulement, un jour, en mars 1813… »

Sa voix s’éteignit pile au moment où la jeune Bree surgit dans la cabane. Elle avait tressé ses cheveux et ses boucles brunes tombaient le long de son dos, parsemées de branches d’arbres et de pétales de fleurs. Les joues rouges, le souffle haletant, elle se mit à fouiller dans les placards.

– Qu’est-ce que…

– Au village, la couturière m’avait fait une remarque, lâcha Bree. Elle disait que c’était étrange, que depuis plus de quinze ans qu’elle me voyait, je n’avais pas pris une seule ride. Ce n’était pas la première fois que quelqu’un me faisait une telle réflexion, mais j’avais toujours étouffé mon instinct. Jusqu’à ce jour-là.

La jeune Selkie se figea face à une fiole rangée au fond d’un tiroir. Elle la sortit et la garda dans sa main, comme si elle regardait un monstre.

– Breena ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

Siobhan débarqua en trombe dans le salon, un panier rempli de fleurs autour du bras. En la voyant, Breena se redressa et brandit la fiole devant elle.

– C’est ce que je crois ? aboya-t-elle.

La Nécromancienne pâlit d’un coup et balbutia :

– Je… C’est…

– C’est ta potion qui rend immortel ?

Alors que la colère se dessinait sur ses traits, Jace reconnut la Bree qui se tenait à ses côtés. Il lui serra davantage la main et elle se blottit contre lui.

– Oui, mais…

– Tu m’en as donné, pas vrai ?

Le regard de Siobhan se borda de larmes. Elle posa son panier sur le sol, fit un pas vers la Selkie.

– Breena, je…

– Réponds !

Bree referma son poing sur la fiole et la jeta à travers la pièce. Le verre explosa contre le mur, répandant un liquide mordoré sur le bois de la cabane. Siobhan tressaillit, réfréna un sanglot, puis souffla :

– Oui.

Les deux femmes se toisèrent pendant de longues secondes et, l’espace d’un instant, Jace se demanda si Bree n’avait pas ralenti le temps. Puis, la jeune Selkie s’anima et se remit à fouiller partout, crevant le silence avec ses sanglots.

– Breena, je peux t’expliquer…

– Tais-toi !

Neptune, attiré par tout ce raffut, débarqua à son tour dans la cabane. Il se précipita vers sa maîtresse dont les pleurs redoublèrent d’intensité.

– Que… qu’est-ce que tu cherches ?

– Ma peau ! aboya la Selkie. Je veux rentrer chez moi.

Siobhan l’attrapa par le bras, mais elle se dégagea.

– C’est ici, chez toi.

– Non ! Je ne suis pas chez moi avec des gens qui ont trahi ma confiance. Je t’avais dit que je ne voulais pas de cette potion ! Maintenant, dis-moi où tu l’as mise !

– Je voulais juste… Je voulais que nous soyons ensemble. S’il te plaît, Breena, je ne veux pas te perdre !

– Tu m’as perdue à l’instant même où tu as fait de moi un monstre immortel ! Un monstre comme toi !

La Sorcière accusa le coup et recula d’un pas. Neptune se glissa entre les pattes de la jeune Bree et se frotta contre elle, comme s’il essayait de lui retirer son chagrin.

– Ma peau, articula-t-elle. Où est-elle ?

Les joues baignées de larmes, Siobhan lui désigna le matelas. La Selkie s’y précipita, le souleva et récupéra l’amas informe et brun avant de le serrer contre elle. Puis, sans autre forme de cérémonie, elle le fourra dans un sac et le passa en bandoulière.

Neptune se mit à pleurer. La jeune femme s’agenouilla près de lui, posa son front contre le sien et lui caressa le plastron.

– Je suis désolée, mon chien, sanglota-t-elle. Mais là où je vais, tu ne peux pas m’accompagner.

Il lui lécha le visage pour sécher ses larmes et Breena se releva, décidée. Elle avança vers la porte, mais Siobhan lui barra le passage :

– Breena, s’il te plaît, parlons-en.

– Je n’ai rien à te dire. Pousse-toi.

– J’ai fait ça pour toi, pour nous… Tomàs va bientôt revenir, tout est prêt pour notre révolution. Le monde va changer, nous ne serons plus obligées de nous cacher.

– C’est toi qui es obligée de te cacher, Siobhan ! hurla la Selkie. À cause de toutes les choses que tu as faites. La mort fait partie de la vie et toi, tu la trompes, tu te joues d’elle. Un tel pouvoir est contre nature et ne devrait pas exister. Tu es contre nature !

Jace vit Siobhan chanceler, comme si Bree lui avait mis un coup de poing dans le ventre. Une part de lui éprouvait de la peine pour elle. L’autre songea qu’elle récoltait ce qu’elle avait semé.

Lentement, elle se poussa et dégagea la porte. La jeune Selkie l’ouvrit et fit un pas à l’extérieur.

– Je t’aime, sanglota Siobhan.

Breena ne se retourna pas.

– Je t’aimais aussi. Mais je préfère passer mon éternité dans l’océan plutôt qu’à tes côtés.

Elle partit sans rien ajouter et Jace l’observa traverser la clairière jusqu’à disparaître entre les arbres. Dans la cabane, Siobhan se laissa tomber sur le sol et se recroquevilla.

– Bree, je… commença Jace. Je suis désolé.

– Ce n’est pas ta faute. C’est la sienne. La leur. Nous allons avancer de quelques heures, je n’ai jamais vu la suite et je suis curieuse…

– Je te suis, tenta de plaisanter l’Oracle.

Il reconnaissait volontiers que, dans ce genre de situations, l’humour était bien souvent malvenu et maladroit. Néanmoins, sa remarque tira un petit sourire à Bree et lui réchauffa le cœur.

Derrière la fenêtre, le soir tomba. Siobhan ne bougea pas et resta prostrée sur le sol jusqu’à l’arrivée de son frère.

– Siobhan ? Mais que… Où est Breena ?

– Partie… Elle est partie… Je n’aurais jamais dû t’écouter !

Elle le repoussa et se releva en essuyant ses joues. Tremblante de colère, elle attrapa un livre et se mit à en tourner violemment les pages.

– Elle a compris que je l’avais rendue immortelle. C’est ta faute !

– Ce n’est pas moi qui ai versé la potion dans son verre, se défendit Tomàs.

– C’est tout comme !

Le frère et la sœur se défièrent du regard. Tomàs pesta et s’approcha d’elle, mais un seul coup d’œil le dissuada de faire un pas de plus.

– Que… que fais-tu ?

– Je cherche une façon d’inverser les effets de la potion ! aboya-t-elle. Peut-être que si elle redevient mortelle, elle voudra… elle voudra bien…

La Bree du présent ricana et lâcha :

– Comme si une telle chose existait…

– Je vais la chercher, décréta Tomàs. Peut-être qu’elle m’écoutera.

– Toi, tu vas aller la chercher ? railla Siobhan. Tu la détestes !

La bouche de son frère se tordit en un rictus.

– Je ne la déteste pas.

Jace et Bree frissonnèrent. Le Tomàs du passé était aussi terrifiant que celui du présent.

– Je reviendrai avec elle, chuchota-t-il en se penchant vers sa sœur. Je te le promets. Et ensemble, nous deviendrons les maîtres du monde.

Siobhan acquiesça, les joues de nouveau baignées de larmes. Tomàs disparut en un battement de cils et elle se retrouva seule.

Elle hurla, et le hurlement de Neptune se joignit au sien.

– Je crois que nous en avons assez vu, souffla Bree.

Elle les ramena dans le présent devant les ruines de la cabane. Ils devaient être partis depuis longtemps, car le soleil déclinait déjà dans le ciel. Jace plissa les yeux et lâcha la main de Bree pour soutenir sa tête. La migraine pointait le bout de son nez et, avec elle, plusieurs visions se succédèrent.

Les ruines de la cabane en flammes. Des mortels sur un bûcher au centre d’Édimbourg. Une armée de morts-vivants dans une grande plaine.

– Jace ? Jace, est-ce que ça va ?

La voix angoissée de Bree le ramena dans le présent. Il tituba en arrière et elle le rattrapa in extremis.

– Je suis désolée, c’était trop long, je…

– Non. Je… je suis content que tu m’aies montré tout ça.

Il tenta un sourire que la Selkie lui rendit. Cependant, son air mélancolique habitait toujours son regard et l’Oracle se ressaisit.

– C’est une sacrée révélation, admit-il.

– Pour moi aussi. Tous ces souvenirs, dans ma tête…

– Je ne sais même pas comment tu fais pour tenir debout.

Elle plongea son regard dans le sien et chuchota :

– J’en serais incapable, sans toi.

Jace fondit sur ses lèvres. Bree lui rendit son baiser avec toute la vigueur dont elle se sentait capable, comme si elle tentait de gommer toutes les années passées avec Siobhan dans cette même clairière.

L’Oracle se détacha d’elle, la gorge nouée, et porta sa main tatouée à sa bouche. Il observa les lignes créées par les lianes et les caressa du bout des doigts. La veille, lorsqu’ils s’étaient promis de s’aimer, tout était encore différent. Et bien qu’il aurait aimé que rien ne change, la malédiction avait fait son œuvre…

– Je comprendrais si tu ne voulais plus de moi, souffla Bree.

– Quoi ? C’est moi qui ai peur que tu ne veuilles plus de moi ! Je veux dire, Siobhan n’aurait jamais dû faire ce qu’elle a fait, mais si tu l’aimes encore…

Les yeux de Bree s’écarquillèrent sous la surprise et elle secoua la tête avec véhémence.

– Non ! Enfin, je veux dire… C’est flou, tout me revient en pleine tête deux cents ans plus tard, mais je suis sûre d’une chose. Je suis sûre de toi.

Malgré le froid, Jace se sentit envahi par une vague de chaleur. Il embrassa les mains de Bree sans la quitter des yeux.

– Je suis sûr de toi aussi. Et c’est terrifiant. Je crois que même si, dans le passé, tu avais été une meurtrière sanguinaire, ça n’aurait rien changé.

Bree haussa les sourcils.

– Bon d’accord, peut-être un peu ! Mais tout ça… Ça ne fait que renforcer mes certitudes. Je suis là pour toi, Bree. Je serai toujours là.

Le cœur de la Selkie se serra et elle s’accrocha au cou de Jace pour l’embrasser. D’autres souvenirs défilèrent dans sa mémoire, mais elle les fit taire.

Ils restèrent ainsi longtemps, à s’embrasser comme si leur vie en dépendait. Le froid les rappela à la réalité alors que la nuit tombait sur la clairière. Bree s’écarta à regret et Jace souffla :

– Alors… C’est quoi, la suite ?

La Selkie haussa les épaules.

– Ce n’est pas très intéressant, jusqu’à ce que Tomàs me retrouve. Mais ne discutons pas de ça ici. Je… je n’ai plus envie de voir cet endroit.

Bree promena son regard sur la cabane qui contenait de trop nombreux fantômes. Cette page de sa vie était tournée depuis longtemps, réalisa-t-elle. Et, à côté d’elle, l’avenir lui tendait les bras.

Elle sortit la petite étoile en origami de sa poche et laissa son esprit les guider vers la prochaine destination.

 

Jace reconnut rapidement les alentours de Sandwood Bay et tout son corps se crispa. Il se tourna vers Bree, se demandant si elle n’avait pas perdu la tête :

– Nous ne devrions pas être là. Si Tomàs…

– Tomàs nous pense dans les Highlands, le coupa-t-elle. Nous n’avons aucune raison d’être ici. Et puis, si un Elfe Noir apparaît, nous nous téléporterons.

– Et s’il arrive pendant que nous sommes dans le passé ?

– Nous ne voyagerons pas dans le passé. Je ne peux pas utiliser mon pouvoir sur la plage, tu le sais.

Jace fronça les sourcils.

– Alors, pourquoi nous ramener ici ?

– Pour boucler la boucle, j’imagine. C’est ici que nous avons commencé notre voyage, ici que j’ai perdu ma mémoire.

Le vent se leva et fit onduler la surface du Sandwood loch qui, quelques mètres plus loin, se jetait dans l’océan. En plissant les yeux, Jace parvenait à apercevoir la plage et les vagues qui roulaient sur le sable.

– Asseyons-nous.

Bree les mena jusqu’à un rocher, aux abords du loch. Jace s’y installa en silence et laissa la Selkie se blottir contre lui.

– En partant de la forêt d’Abernathy, j’ai décidé de ne pas replonger dans l’océan tout de suite. Je voulais voir le monde, découvrir l’Écosse. Alors, j’ai voyagé pendant quelques semaines, jusqu’à arriver à Sandwood Bay. C’est ici que Tomàs m’a retrouvée.

« Il me suivait depuis plusieurs jours et je ne m’étais rendu compte de rien. J’imagine qu’il a eu peur que je plonge dans l’océan et il m’a interceptée. C’est là…

Sa gorge se noua. L’image du traumatisme revenait en flash dans sa mémoire et elle doutait de pouvoir y mettre des mots. Mais elle se devait d’essayer.

– C’est là qu’il m’a dit qu’il était amoureux de moi, souffla-t-elle. Et qu’il savait que je l’aimais aussi, qu’il avait remarqué mon petit jeu et qu’il n’avait rien dit pour ne pas faire souffrir sa sœur. Mais que, désormais que je l’avais quittée, nous pouvions enfin être ensemble.

Les yeux de Jace s’écarquillèrent d’effroi. Il comprenait désormais le malaise qu’il avait ressenti en observant Gailman dans le passé, cet éclair malsain dans son regard.

– J’ai été si stupide. Je voulais juste qu’il m’accepte, mais tout ce temps… Je lui ai dit qu’il s’était trompé, que je ne voulais pas de lui, pas plus que je voulais de Siobhan. J’avais récupéré ma peau et, désormais, je n’aspirais plus qu’à retourner dans l’océan.

« Il est entré dans une colère noire. Il a essayé de me voler ma peau, mais j’ai tenu bon. Alors, il m’a maudite. »

Elle s’arrêta pour reprendre son souffle. Jace enroula son bras autour de ses épaules et elle calqua sa respiration sur la sienne.

C’est la dernière ligne droite, songea-t-elle. Après ça, tu n’auras plus jamais à en parler, plus jamais à y penser.

– Tu sais ce qu’il m’a dit, tu étais là quand Baba a lancé son sort. Mais Tomàs a toujours été un piètre Sorcier. Et, il l’ignorait, mais la magie fonctionne différemment à Sandwood Bay. Pourtant, sa colère a décuplé sa puissance. Alors, quand il a lancé le sort… Il s’est retourné contre lui.

« Son âme et la mienne se sont rencontrées, comme si elles sortaient de nos corps. C’est très flou, je ne sais pas comment te l’expliquer. Toujours est-il qu’il est devenu un Selkie et moi une Astronoma.

« C’était douloureux. Je me souviens d’une lumière blanche et j’ai eu peur qu’elle me consume tout entière. Et ma peau… »

Jace la serra davantage et elle crispa les poings. Elle refoula ses larmes, ravala sa colère. Et acheva :

– Une peau pour deux Selkies. C’était contre nature. Elle s’est embrasée sous mes doigts, victime de sa putain de malédiction… Je n’ai rien pu faire.

L’Oracle frissonna d’effroi. Bree avait passé tant d’années à chercher cette peau, disparue depuis deux siècles. Existait-il pire torture que cela ? Pire que de chercher toute sa vie quelque chose qui était déjà mort ?

– Bree, je…

– Tu connais la suite. J’ai perdu connaissance. Je me suis réveillée le lendemain, orpheline et sans souvenirs.

Alors qu’il s’attendait à ce qu’elle s’effondre, Bree tint bon. Elle ancra son regard dans l’horizon, dans la nuit qui tombait sur la plage. Elle scella ses lèvres et, alors que ses mots flottaient dans l’air pour rejoindre les eaux du loch, elle se jura que c’était la première et la dernière fois qu’elle racontait cette histoire.

– Je t’aime, dit simplement Jace. Je suis désolé, je ne sais pas quoi dire d’autre. Je t’aime et je te promets que nous aurons notre revanche. Siobhan a pris mon œil, Tomàs a détruit ta peau. Je me fiche du temps que ça prendra, mais nous les arrêterons.

Bree acquiesça. Le manque de sa peau brûlait ardemment en elle, mais elle réalisa qu’au fond, elle l’avait toujours su. Le manque s’était amplifié au fil des années, jusqu’à refluer lorsqu’elle avait rencontré Jace. Désormais, elle était prête à faire son deuil.

Elle n’était plus une Selkie. Plus tout à fait.

– Il y a encore quelque chose que je ne comprends pas, murmura Jace.

Bree tourna la tête vers lui. Son regard était perdu dans l’horizon et sa bouche tordue comme s’il hésitait à mettre des mots sur ses interrogations.

– Quoi donc ?

– Tu… tu as dit que pour retrouver ta mémoire, tu devrais renoncer à moi. Mais…

– Mais je me suis trompée, l’interrompit Bree. Quand Tomàs m’a lancé ce sort, son intention était de me priver de l’océan pour toujours. Sa malédiction était trop bancale. Et surtout, il n’avait pas prévu qu’un jour, je tomberais sur toi… J’imagine que le Handfast a scellé mon destin. Quoiqu’il arrive, je ne retournerai jamais dans l’océan. Et j’y renoncerai mille fois pour rester à tes côtés.

Le cœur de Jace s’emballa dans sa poitrine. Il n’était pas certain de mériter une telle dévotion, mais il comprenait ce qu’elle voulait dire. Pour elle aussi, il renoncerait à son don sans hésiter.

Bree posa la tête sur son épaule et soupira. Tous deux avaient la conscience aiguë du manoir McCullen qui se trouvait à quelques kilomètres seulement. Un jour, ils y retourneraient. Mais en attendant…

– Nous devrions rentrer, souffla-t-elle. Les autres doivent s’inquiéter.

L’Oracle opina du chef et l’aida à se relever. Une fois debout, il l’entoura de ses bras et frissonna alors qu’elle enfouissait son visage dans son cou.

– Je ne veux pas en parler aux autres, murmura-t-elle. Je ne veux pas de leur pitié, encore moins de leurs questions.

– Je comprends. Je ne dirai rien.

– Merci.

Sans lâcher Jace, Bree fit tournoyer l’étoile en origami entre ses doigts. Et ils disparurent.

 

– Je peux savoir où vous étiez ? aboya Nakoma. Nous étions morts d’inquiétude !

Jace grimaça. Bree les avait téléportés dans le salon du manoir, où Alisdair, Masaharu, Nakoma, Eileen et Charlotte avaient visiblement ouvert une cellule de crise. Le Demi-Géant, soulagé, vida son verre tandis que Masaharu se levait pour les accueillir.

– Vous n’avez rien ? Qu’est-ce que…

– Je suis désolée, s’excusa Bree. C’est ma faute. J’ai persuadé Jace que nous avions mérité une petite journée en amoureux, à défaut d’avoir un voyage de noces. Nous aurions dû vous prévenir.

Les traits de Nakoma se détendirent aussitôt et elle sauta à leur cou.

– Ne me refaites jamais un coup pareil, tous les deux ! Mais bon, j’espère que vous en avez au moins profité pour faire des petits.

– Maman ! s’indigna Jace.

Bree serra la petite femme dans ses bras et enfouit son visage dans son cou. Surprise par cette marque d’affection peu habituelle, Nakoma se laissa néanmoins faire.

– Tout va bien, ma fille ? lui murmura-t-elle à l’oreille.

– Oui. Ça ira, maintenant.

– Je vous avais dit de ne pas vous inquiéter, râla Charlotte. Vous avez eu raison d’en profiter.

– Oui ! renchérit Eileen. Après tout, notre cadeau était fait pour ça !

Masaharu acquiesça, mais Alisdair grogna. Alors que Nakoma acceptait enfin de relâcher sa bru, il darda son regard sur Bree :

– Alors ? On peut savoir où vous êtes allés ?

Bree ouvrit la bouche, mais Jace la prit de court :

– Non, ça ne vous regarde pas ! On va garder ça pour nous.

Il lança un clin d’œil au Demi-Géant qui devint cramoisi. Masaharu éclata de rire.

– Vous avez bien raison ! Ah, la jeunesse !

– J’ai deux cents ans de plus que toi, railla Bree.

– Cette blague est presque aussi vieille que toi, il va falloir songer à changer de disque.

Mouchée, la Selkie éclata de rire, bientôt rejointe par ses amis. Jace l’observa à la dérobée ; malgré la terrible journée qu’ils venaient de passer, elle semblait heureuse.

Et c’était tout ce qui lui importait.

Alisdair se lança dans une grande conversation sur l’organisation du mouvement rebelle tandis qu’Eileen sortait pour prévenir les autres que Jace et Bree n’avaient rien. La Selkie attendit quelques minutes, puis glissa sa main dans la poche du manteau de Jace et lui glissa à l’oreille :

– Je reviens, je vais prendre un peu l’air.

– Tout va bien ?

– Ça va, ne t’en fais pas. J’ai juste besoin d’être seule quelques instants.

Jace hocha la tête.

– Je te couvre. Hé, Masa, tu crois que tu pourrais nous fabriquer des albatros explosifs ? Pour faire plus de dégâts.

Bree sourit face à la diversion de son compagnon et s’éclipsa hors de la pièce, le téléphone jetable de Jace au creux de la paume. Elle sortit à pas feutrés du manoir, tentant tant bien que mal d’éviter de croiser les rebelles.

Elle avança dans la nuit jusqu’à être certaine d’être suffisamment éloignée. Puis, elle fourra sa main dans la poche intérieure de son manteau et en sortit une petite carte de visite.

– Vous êtes sûr que nous ne nous sommes jamais vus ? répéta sa propre voix dans sa mémoire.

– Si jamais cela vous revient, appelez-moi.

Bree crispa la mâchoire et composa le numéro sur le clavier en enfonçant brutalement les touches. Tout ce temps, Tomàs s’était fichu d’elle. Il l’avait narguée, torturée lentement. Siobhan se doutait-elle seulement de tout ce dont son frère était coupable ?

Elle plaqua le combiné contre son oreille et frissonna à chaque bip. Tomàs décrocha au bout de la troisième sonnerie :

– Allô ?

Elle ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit.

– Allô !? s’agaça-t-il.

Colère. Désespoir. Fureur.

– C’est moi, lâcha-t-elle.

Elle entendit sa respiration se couper à l’autre bout du fil et sourit. Elle pariait qu’il ne s’attendait pas à ça.

– Agent McCullen, grinça-t-il. Que me vaut le plaisir de votre appel ?

– Tu peux cesser la comédie, Tomàs. Je me souviens. De tout.

Elle sentit un drôle de pouvoir s’emparer d’elle, un pouvoir grisant, incontrôlable. Le pouvoir de renverser la partie.

– Tu ferais bien de te cacher, petit Selkie. Car la prochaine fois que ma route croisera la tienne, je m’assurerai que tu te trouves dans une voie sans issue. Je me fiche du temps que cela prendra. Après tout, grâce à toi, j’ai toute l’éternité pour te tuer.