Noël arriva beaucoup trop vite. Chacun était plongé dans les préparatifs de la guerre qui s’annonçait et, après la célébration du Handfast de Bree et de Jace, plus personne n’avait vraiment le cœur à la fête.
De sombres nouvelles leur parvenaient depuis Édimbourg. Tomàs avait mis ses menaces à exécution et entamé un affrontement direct avec les puissances mortelles. Les journaux – magiques comme normaux – rapportaient de plus en plus d’évènements sordides, comme une attaque de Vampires dans un centre commercial en Russie ou encore une riposte de l’armée mortelle sur un camp de réfugiés en Égypte.
Tout allait trop vite, trop loin. Si Tomàs voulait du chaos, il était servi. De puissants alliés se mettaient de son côté, ravis de pouvoir enfin sortir au grand jour. Le chef de la BPCM de New York – devenue elle aussi une milice – s’opposait directement au président des États-Unis et réclamait une place au parlement. En Chine, le gouvernement était dépassé par des millions de créatures qui sortaient de l’ombre dans un pays déjà surpeuplé.
Dans les Highlands, les rebelles s’appliquaient à suivre les actualités tout en s’entraînant. Si la plupart avaient été des agents des différentes BPCM, d’autres n’avaient jamais tenu une arme de leur vie et ils avaient peu de temps pour apprendre. Sans compter sur Minerva, la chouette de Baba, qui continuait de leur amener des membres. Le camp s’agrandissait de jour en jour et leurs rangs gonflaient.
Perchée dans la tour du manoir, Bree observait les troupes par la fenêtre. Timothée et Alisdair s’employaient à motiver les soldats tandis que, sur le côté, Masaharu confectionnait des origamis par milliers. Il avait été rejoint par plusieurs autres Sorciers et par Baba elle-même.
Son regard dériva vers le bord du camp où les enfants jouaient sous la surveillance de quelques adultes. La petite Centauresse que Bree avait remarquée à son arrivée ne semblait plus souffrir autant du froid et s’était même fait des amis.
– Comment tu crois qu’ils vivent tout ça ?
La Selkie haussa les épaules alors qu’Eileen se glissait à ses côtés. La jeune Astronoma et elle passaient presque toutes leurs journées ensemble. Eileen apprenait à Bree à mieux maîtriser la téléportation et la Selkie avait commencé à montrer à son amie comment voyager dans le temps.
– Mieux que nous, j’imagine, hasarda Bree. C’est pour eux que nous devons remporter cette guerre. Même si nous ne pourrons jamais faire machine arrière.
– Je ne crois pas que faire machine arrière soit la solution, acquiesça Eileen. Si nous en sommes là, c’est en partie parce que notre société ne fonctionnait plus. Gailman n’a pas tort sur tout…
Elle s’interrompit en sentant le regard glacial de la Selkie sur elle.
– Attends, laisse-moi finir. Nous vivions effectivement cachés depuis trop longtemps et le traité de Paris est une sottise. Nous partageons tous cette terre, créatures magiques comme mortels. Si l’un prédomine sur l’autre, c’est tout l’équilibre qui est bouleversé. Mais si nous apprenons à coexister…
– Tu crois vraiment qu’une telle chose est possible ?
Eileen répondit par un sourire et pointa la fenêtre du doigt.
– Regarde.
La Selkie s’exécuta. De nouvelles personnes sortaient des bois entourant le manoir, guidées par quelques loups et la silhouette élancée de Quill. Bree remarqua qu’aucun d’entre eux ne semblait avoir la moindre particularité : pas de peau bleue, pas de queue ni de cornes…
– Ce sont des mortels ? Mais que…
– Quill a remarqué que nous commencions à empiéter sur le territoire de paysans du coin. Il a voulu entamer le dialogue. Malgré ce qu’il se passe dans le reste du monde, ils ont tenu à nous rencontrer.
Interdite, Bree observa une petite fille mortelle échapper à la vigilance de ses parents et courir vers les autres enfants. Elle se précipita vers la Centauresse qui s’était figée, effrayée. Les deux se toisèrent un long moment, puis la jeune mortelle tendit sa poupée. La Centauresse se pencha, timide. Elle la prit avec prudence, comme si elle s’attendait à ce que ce soit un piège.
Ce n’en était pas un.
Deux secondes plus tard, les deux jouaient comme si elles étaient amies depuis toujours. Le tableau tira un sourire sincère et étonné à Bree.
– Nous pouvons vivre ensemble, poursuivit Eileen. Ce sera long, compliqué. Mais c’est possible.
– Oui…
Tomàs se trompait, s’était toujours trompé. La dualité entre mortels et créatures magiques était aussi stupide qu’infondée. De tout temps, certains s’étaient mélangés et étaient parvenus à vivre en paix. Masaharu et Hime, Quill et Athéna… Même elle, avec Jace, dont l’inexpérience était entièrement due à ses vingt premières années en tant que mortel.
– On ne peut pas laisser Tomàs gagner, lâcha Bree.
– Jace a-t-il eu une vision ?
La Selkie pinça les lèvres. Depuis leur journée dans le passé, l’Oracle s’était de nouveau plongé dans la contemplation de l’avenir. Il n’était obsédé que par une chose : trouver la façon de vaincre Siobhan et Tomàs en faisant couler le moins de sang possible. Il se couchait chaque soir épuisé et démoralisé : explorer toutes les branches de l’avenir était ardu et tant que le Ministre n’avait pris aucune décision concernant la rébellion…
– Je devrais aller voir s’il a besoin de quelque chose, dit Bree en secouant la tête.
– Vas-y. La nuit va bientôt tomber, de toute façon. Je vais descendre accueillir nos nouveaux invités !
Les deux Astronomas se dirigèrent ensemble vers l’escalier. Eileen continua jusqu’au rez-de-chaussée tandis que Bree bifurquait pour rejoindre le premier étage et la chambre qu’elle partageait avec Jace.
Elle le trouva assis en tailleur sur le lit, fusain en main et feuille sur les genoux. Regard perdu dans le vague, sa main effectuait de larges allées et venues sur le papier. Lentement, Bree se glissa derrière lui et regarda par-dessus son épaule.
Le visage de Siobhan lui faisait face, rendu réaliste par le fusain. Debout au milieu d’une plaine, la Sorcière tenait l’orbe volé au Yong au creux de sa main tandis qu’autour d’elle, Wraiths et Bonnets-Rouges étaient figés, comme s’ils n’attendaient que son ordre pour surgir dans leur réalité.
– Ta leçon avec Eileen est terminée ?
La voix grave de Jace sortit Bree de sa contemplation. Elle passa ses bras autour de sa taille et enfouit son nez dans son cou.
– Oui… Je me suis dit que j’allais venir voir comment tu allais.
– Ça va. Rien de nouveau, mais ça va…
– Et ça ? demanda Bree en attrapant le bord gauche de la feuille.
– Une vision parmi d’autres. Une des seules certitudes. Siobhan sera là, avec l’orbe et son armée de morts-vivants.
– Et Tomàs ?
– Il n’a pas l’air décidé à participer à la bataille, grinça l’Oracle. Ce lâche…
Il chiffonna le papier et le jeta à travers la pièce, où la boulette en rejoignit une bonne quinzaine d’autres.
– Il viendra, lâcha soudain Bree.
– Comment tu peux en être aussi sûre ?
– Il voudra voir notre rébellion réduite en poussière, assister de ses propres yeux à notre mort. C’est un fourbe, pas un lâche. Ce qui est pire, en un sens.
Elle repensa à la conversation qu’elle avait eue au téléphone avec lui, quelques jours plus tôt. Elle pensait chaque mot prononcé alors.
Tomàs ne pouvait pas continuer de vivre après ce qu’il avait fait. Peu importait l’issue de cette guerre, ce serait elle ou lui.
Jace s’avachit sur Bree et la laissa passer une main dans ses cheveux. Il était exténué. Visiter l’avenir lui demandait toute son énergie, et pour de bien maigres résultats. Il avait hésité à de nombreuses reprises à essayer de deviner où se cachaient les autres Oracles, puis s’était finalement abstenu. Si jamais Tomàs et Siobhan gagnaient cette guerre, il valait mieux que les derniers visionnaires restent dans l’ombre.
La main de Bree sur ses tempes l’apaisa. Ses doigts allaient et venaient de la racine de ses cheveux jusqu’à son front, traçant une ligne invisible. La révélation sur le passé de Bree n’avait pas seulement renforcé leur relation, elle l’avait transcendée. Jace avait l’impression de la comprendre mieux que quiconque. De tous les amis qu’elle avait depuis des siècles, c’était à lui qu’elle avait choisi de révéler ses secrets. Secrets dont ils avaient juré de ne plus jamais reparler.
De toute manière, cela ne changerait rien. Tomàs et Siobhan demeuraient leurs ennemis. Ennemis qu’il fallait arrêter à tout prix.
Il ferma les yeux et se concentra sur les caresses de Bree. Se vider la tête quelques instants, c’était tout ce à quoi il aspirait. Pendant un moment, il n’entendit que le bruit de la respiration de sa compagne, calquée sur la sienne. Il ne sentit que son souffle frais glisser sur son nez. Et puis…
La lune, haute dans le ciel, à son dernier quartier. L’herbe sombre et gelée de la plaine. Les tombes des clans, certaines encore fleuries. Charlotte et son armée de loups contre les Wraiths et les Bonnets-Rouges. La hache d’Alisdair qui tournoie alors que le jour se lève. Siobhan au sol. Et Tomàs…
Tomàs derrière lui. Jace ne le voit pas à temps. Douleur au milieu du dos alors qu’une épée le transperce de part en part…
Il se releva d’un coup et reprit sa respiration. Sa poitrine se souleva alors qu’il continuait à chercher son air. Il avisa la chambre qu’il n’avait pas quittée et reprit peu à peu pied dans la réalité.
La vision se répéta dans sa tête, encore et encore. Les yeux brûlants de larmes, il replongea dans l’avenir, tenta de trouver un autre dénouement aux combats qui allaient suivre.
Une autre branche s’éclaira alors. Bree transpercée par l’épée de Tomàs, assaillie par les Bonnets-Rouges de Siobhan. Alisdair qui la venge avant de mourir à son tour. Le cri de Masaharu dans la plaine, la victoire au goût de sang.
Jace reprit son souffle alors qu’il réalisait que, s’ils voulaient remporter cette guerre, un seul d’entre eux pouvait s’en sortir vivant.
C’était Bree ou lui.
Il s’agissait des deux seules visions qui se concluaient par leur victoire. Dans toutes les autres, ils perdaient et le monde était plongé dans le chaos.
– Jace ? Réponds-moi, Jace !
Il s’échappa de ses visions et leva la main pour caresser le visage de Bree. Ses traits étaient tirés par l’inquiétude. Elle avait déjà tant souffert.
Le cœur de Jace se serra. Il aurait aimé trouver les mots pour la rassurer. Mais comment lui dire ce qu’il avait vu ? Comment lui avouer l’inavouable ?
Ne dis rien.
La voix de Nostradamus se faufila dans son esprit. Ne rien dire… S’il lui expliquait tout, Bree voudrait se sacrifier. C’était hors de question. Un monde sans elle… voilà qui était tout à fait inconcevable.
Jace fondit sur les lèvres de Bree et prit sa décision.
Pour qu’elle vive, il était prêt à mourir.
Il se replongea dans sa première vision et scella son destin. Pour assurer leur victoire, Alisdair devrait tuer Siobhan. Et Tomàs devrait le tuer, lui.
– Jace, qu’est-ce que… haleta-t-elle lorsque leurs bouches se séparèrent enfin.
– Siobhan et Tomàs se sont enfin décidés à attaquer.
Il se détourna d’elle et rampa sur le lit pour attraper une nouvelle feuille et un fusain. Il ne voulait pas penser au reste. Chaque minute compterait, désormais.
Il gribouilla sur le papier sous le regard attentif de Bree. Elle mit un moment à reconnaître l’endroit qu’il dessinait et pensa d’abord à un cimetière. Puis, les pierres couchées et érodées par le temps se rappelèrent à elle, ainsi que la lande si tristement célèbre.
– Culloden, souffla-t-elle.
Elle remarqua la lune que Jace avait esquissée dans un coin. Elle en était à son troisième quartier et sa gorge se noua. Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre de la chambre.
Si la vision de Jace se révélait exacte, ils n’avaient plus que trois jours pour se préparer.
– Nous devons prévenir les autres.
Elle bondit hors du lit et remit ses chaussures. Jace l’observa faire, gravant chacun de ses gestes dans sa mémoire. Il ignorait encore comment il était possible d’aimer autant quelqu’un. Comment il était possible de se sentir revivre à chaque fois qu’elle passait le pas d’une porte, comment chacun de ses baisers faisait vibrer tout son corps.
– Tu viens ?
Bree lui tendit sa main couverte de tatouages et il s’en saisit comme d’une bouée. Un compte à rebours terrifiant s’enclencha en lui.
Trois jours.
– Dans trois jours à Culloden ? C’est une plaisanterie ?
La voix tonitruante d’Alisdair résonna sous la tente de Baba. Jace et Bree avaient réuni tout le monde en urgence pour leur annoncer la nouvelle, qui mettait le Demi-Géant hors de lui.
– Il pense que nous sommes ses toutous ? Et pourquoi Culloden ?
– Pour le symbole ? hasarda Charlotte. De toute façon, ce n’est pas comme si nous avions reçu une invitation.
Comme pour lui donner tort, un moineau en origami se glissa dans la yourte et se percha sur l’épaule de Bree. La boule au ventre, cette dernière déplia le papier et le parcourut du regard.
« Culloden, le matin du 31 décembre. Hors de question de passer une année de plus en sachant que tu survis. Viens avec ton armée, je t’attendrai avec la mienne. Nous verrons si tu as le courage de tenir ta promesse, Breena. »
Le papier n’était pas signé, mais Bree reconnut le ton orgueilleux et suffisant de Tomàs. Elle chiffonna l’origami et le lança aussitôt dans les flammes, qui rougeoyaient au centre de la tente, sous le regard inquiet de Jace.
– Qu’est-ce que ça disait ? l’interrogea Masaharu.
– Disons juste que c’était une invitation.
Malgré ses sourcils froncés et son air insistant, elle n’ajouta rien. Alisdair rugit :
– Je ne vois pas pourquoi nous devrions y aller ! S’il veut tant mettre un terme à cette rébellion, il n’a qu’à venir ici !
– Nous n’avons pas le choix, Alisdair ! décréta Charlotte. Il y a trop d’innocents ici, sans parler des enfants !
– Et il y a la porte, ajouta Baba.
Tout le monde tourna la tête vers l’entrée du Royaume des Morts, toujours scellée par ses multiples serrures et ses lianes incrustées.
– Raison de plus pour ne pas la laisser sans défense, protesta le Demi-Géant.
– Tant que je vis, personne ne passera cette porte. Vous pouvez me laisser ici avec ceux qui ne peuvent pas se battre.
– Toute seule ? s’inquiéta Jace. Et si une partie de l’armée de Tomàs vient jusqu’à toi ?
Baba lui répondit par un sourire machiavélique.
– Qu’ils viennent. Je leur réserve un magnifique comité d’accueil.
Alisdair grogna et croisa les bras autour de son torse. Gailman ne pouvait pas s’empêcher de leur donner des ordres, de décider où et quand ils devaient se battre.
– Soyons logiques, décréta Eileen. Nous ne sommes pas assez pour leur reprendre Édimbourg et nous voulons éviter qu’ils viennent ici. Culloden est le compromis parfait.
– Ça n’a pas tellement réussi, la dernière fois, rappela le Demi-Géant.
– Nous pouvons gagner, lâcha Jace.
Tous les regards se tournèrent vers lui. Il chercha le soutien de Bree, qu’il trouva au fond de ses prunelles sombres. L’Oracle prit une grande inspiration et enchaîna :
– Ma vision était très claire. Nous n’avons pas beaucoup de chances. Une seule, pour être précis. Notre priorité doit être de tuer Siobhan. Ses pouvoirs sont trop grands, et avec l’orbe…
– Ils seront décuplés, acheva Masaharu.
– Décuplés ? s’étonna Charlotte. Je croyais que l’œuf du Dragon ne servait qu’à contrôler les âmes.
– C’est le cas. Mais ce n’est pas là sa seule utilité, répondit Baba. Cette Siobhan est une Sorcière très puissante. Avec cet orbe, elle pourrait s’élever au rang d’un…
Elle s’interrompit et tourna la tête, comme si quelqu’un était en train de lui chuchoter quelque chose à l’oreille.
– Au rang d’un quoi ? grinça Alisdair.
– De ce que vous appelez un dieu.
Le Demi-Géant haussa un sourcil.
– Les dieux n’existent pas.
Baba laissa flotter un sourire énigmatique sur ses lèvres, mais ne répliqua pas.
– Bon, nous concentrer sur Siobhan, récapitula Charlotte en s’adressant à Jace. Quoi d’autre ?
– C’est à Alisdair de la tuer.
L’annonce de l’Oracle se ficha dans le cœur du Demi-Géant et lui tira un profond sentiment d’allégresse. Il aurait certes préféré avoir la peau de Gailman, mais qu’à cela ne tienne, il se contenterait de celle de sa sœur.
– Pourquoi lui ? s’enquit Eileen.
– Tous les autres échouent, expliqua Jace, la voix tremblante. Dans toutes les branches d’avenirs possibles, celle-ci est la seule qui débouche sur notre victoire.
Une seule chance. Cette perspective tira un frisson à Bree. Étaient-ils assez préparés pour cette guerre ? La plupart des rebelles n’étaient pas des soldats et, même si Charlotte était parvenue à corrompre les mercenaires qui avaient été pris en otage, elle doutait que cela fût suffisant.
Mais Tomàs ne leur laissait pas le choix. C’était à eux de brandir l’étendard de la justice et des vraies valeurs de la magie. De combattre et de rétablir l’ordre entre les sociétés mortelles et magiques.
Ou de mourir en essayant.
La Selkie soupira et attrapa la main de Jace.
Une seule chance.
– Explique-nous ton plan.