Chapitre 31

Les dieux n’existent pas

 

– Jace ?

L’Oracle se retourna. Sa mère se tenait sur le pas de la porte de sa chambre, Fergus dans les bras. Jace crispa la mâchoire et continua à lacer ses chaussures.

– Je n’ai pas le temps, maman, lança-t-il. Les autres doivent m’attendre, nous allons partir.

– Eh bien, tu vas prendre deux minutes pour parler à ta mère ! Qu’est-ce qu’il t’arrive, mon chéri ? Tu m’évites, depuis quelques jours !

Jace termina sa boucle et soupira. Depuis qu’il avait pris la décision de se sacrifier, il était incapable de rester plus de quelques minutes dans la même pièce que Nakoma. Il la savait trop perspicace : si quelqu’un était capable de deviner ce qu’il s’apprêtait à faire, c’était elle.

– Je ne t’évite pas, j’ai eu beaucoup de choses à faire.

– Jace Miller, je te connais comme si je t’avais fait ! râla Nakoma en posant Fergus au sol.

Elle se plaça devant son fils, les poings sur les hanches, et attendit patiemment qu’il relève la tête.

Bloqué et épuisé, Jace sentit les larmes lui monter aux yeux. Une vision lui apporta l’image de sa mère éplorée sur son corps sans vie. N’était-il pas le pire fils de l’univers pour lui faire endurer une telle épreuve ?

– Mon cœur…

La main de Nakoma se faufila dans sa nuque et elle l’attira à lui. Il se laissa faire, l’oreille contre sa poitrine. L’odeur de sa mère avait toujours été la même : douce et fruitée, comme un matin d’été.

Contre elle, il laissa échapper un premier sanglot. Elle le cajola en lui caressant les cheveux, sans rien dire. Même Fergus, qui n’était pourtant pas l’animal le plus démonstratif de l’univers, vint frotter sa tête contre ses jambes.

– Dis-moi ce qu’il t’arrive, Jace, je t’en supplie.

La voix tremblante de Nakoma le ramena à la réalité et il s’écarta en reniflant. Il ne pouvait pas le lui dire, ni à elle ni à personne.

– J’ai juste peur, expliqua-t-il. Pour que nous réussissions, je… Des gens doivent mourir. Et je ne peux pas leur dire, je ne peux pas…

Le mensonge avait glissé sur sa langue, facile et évident.

– Jace… Ce pouvoir que tu as, je n’ose imaginer à quel point c’est un fardeau.

L’Oracle plongea son regard dans celui de sa mère et son cœur rata un battement.

Est-ce qu’elle sait ?

Il ouvrit la bouche, mais elle le prit de court.

– Mais j’ai confiance en toi. Je sais que tu feras toujours le bon choix, ajouta-t-elle en posant ses mains sur son torse, la gorge nouée.

Non, elle ne sait pas. Elle ne dirait pas ça, sinon. Elle me ficellerait au lit pour m’empêcher de partir.

Deux larmes coulèrent sur la joue de Nakoma et Jace l’attira contre elle. Il n’avait jamais supporté de voir sa mère pleurer.

– Je suis si fière de l’homme que tu es devenu, mon fils. Même si, parfois, tu es un peu trop têtu à mon goût.

Jace laissa échapper un rire qui aurait tout aussi bien pu être un sanglot. Même si rien n’avait été dit, il se sentait soulagé d’un poids.

– J’ai de qui tenir.

Nakoma agrippa sa veste et sanglota.

– Je t’aime, maman.

– Je t’aime aussi.

La mère et le fils restèrent ainsi une longue minute. Puis, à regret, Jace se détacha de Nakoma et quitta la chambre.

Sans un regard en arrière.

 

– Tu es sûre ? Je peux te téléporter avec la porte ailleurs avant de partir…

– Certaine ! Et puis, si je ne reste pas, qui sera là pour veiller sur ces pauvres gens ?

D’un geste, Baba désigna les rebelles qui s’étaient réfugiés dans le manoir. Parmi eux, tous ceux qui ne pouvaient pas se battre : les enfants et les plus vieux, ainsi que quelques blessés de la bataille de la BPCM d’Édimbourg. Bree acquiesça, la gorge serrée. Laisser Baba derrière eux la rendait immensément triste.

– Si quelque chose tourne mal, à Culloden…

– Eileen reviendra nous chercher, je sais, railla la Sorcière. Ne t’inquiète pas pour moi, moy serdtse. Garde ton énergie pour la bataille qui s’annonce.

Baba attrapa la main tatouée de Bree et la serra de toutes ses forces.

– J’espère te revoir ce soir, soupira-t-elle. Vivante, cela va sans dire.

Bree risqua un regard à la porte du Royaume des Morts et frissonna. Elle n’avait pas la moindre envie de passer de l’autre côté.

– Bree ? appela la voix d’Alisdair à l’extérieur.

– J’arrive ! cria la Selkie.

Consciente que c’était peut-être la dernière fois qu’elles se voyaient, Bree attira la Sorcière à elle et l’entoura de ses bras. D’abord surprise, Baba lui rendit son étreinte.

– N’oublie pas ta potion, lui glissa-t-elle à l’oreille avant de s’écarter.

La Selkie sourit et rouvrit sa paume qui contenait désormais une fiole au liquide doré. La même que Baba lui avait fait prendre, quelques semaines plus tôt, pour les téléporter jusqu’ici.

Désormais, un tout autre voyage l’attendait.

Bree referma le poing et se détourna sans un mot de plus. Elle avait toujours détesté les adieux.

En dehors de la tente, elle retrouva les rebelles amassés au centre du camp. Prêts à partir, ils s’étaient rangés en rang d’oignon, arme au poing, et avaient les pieds posés sur un immense portail de téléportation qu’elle et Eileen avaient dessiné à la va-vite la veille. Après tout, il fallait bien cela pour transporter toute une armée à Culloden.

La jeune Astronoma, justement, avançait vers elle d’un pas décidé. Elle avait revêtu un pantalon sombre et un haut près du corps qui épousait chacun de ses mouvements. Ses cheveux, noués en une queue de cheval souple, se balançaient dans son dos, où étaient fixés une petite arbalète et plusieurs carreaux.

– Prête ? l’interrogea-t-elle en s’arrêtant à sa hauteur.

Bree soupira et opina du chef. Elle-même avait fouillé les placards du manoir pour se trouver une tenue adaptée pour la bataille. Elle arborait, à peu de chose près, les mêmes vêtements qu’Eileen, mais elle avait tenu à rajouter le tartan qu’elle portait lors de son Handfast avec Jace. Le tissu tombait en bandoulière sur sa poitrine et hurlait son appartenance au clan McCullen. Ses cheveux s’étaient de nouveau ornés de sa couronne de tresses si caractéristique et, en la voyant, Jace avait eu un petit sourire nostalgique.

– Comme au bon vieux temps, avait-il lancé.

Le bon vieux temps. Une époque à jamais révolue.

– J’ai la potion de Baba, lâcha Bree en montrant la fiole à Eileen. La moitié pour toi, la moitié pour moi.

La Selkie déboucha aussitôt la fiole et avala deux gorgées du liquide. Elle grimaça en sentant l’amertume glisser dans sa gorge, mais passa rapidement la potion à l’Astronoma qui la but à son tour.

– Allons-y.

Les deux amies traversèrent la foule pour rejoindre le centre du portail. Tous les regards se tournaient sur leur passage, porteurs d’espoir, de crainte, mais aussi de fureur. Il fallait être aveugle pour ne pas voir la colère sourde qui s’était incrustée sur chacun de leurs visages, ces dernières semaines. Aujourd’hui, enfin, ils auraient une chance de renverser la tendance.

Bree ne tarda pas à apercevoir Alisdair qui dépassait tout le monde de deux bonnes têtes. Charlotte était à côté de lui, tout comme Jace, Gail et Masaharu. Les loups de la Bête du Gévaudan se tenaient un peu en retrait et surveillaient les Elfes Noirs qui avaient accepté la généreuse offre de Charlotte. Bien qu’ils aient tous signé une promesse de non-trahison, la méfiance restait de mise.

Neptune se dépêcha d’accueillir sa maîtresse. Même si Bree aurait aimé qu’il reste au manoir, le chien n’avait pas voulu quitter Jace d’une semelle. À contrecœur, elle s’était résolue à l’emmener avec eux.

– C’est l’heure, clama le Demi-Géant.

Le silence lui répondit. Le soleil n’était pas encore levé et tous n’avaient que peu dormi. Bree avisa la grosse hache coincée dans le dos d’Alisdair ainsi que le katana à la ceinture de Gail. Pour la millième fois depuis la veille, elle porta ses mains à ses poches pour vérifier que les grues de Masaharu étaient toujours là ainsi que la fine épée retrouvée dans le grenier du manoir.

Jace, lui, avait opté pour une autre arme. Même si le poignard offert par le Sorcier pendait toujours à son flanc, il avait déniché un arc et quelques flèches. Il le savait, sa position dans ce combat devrait essentiellement rester défensive, mais il ne comptait pas demeurer sans rien faire pour autant.

Bree remarqua ses yeux rougis et s’approcha.

– Jace ? Quelque chose ne va pas ?

L’Oracle se composa un sourire de fortune et s’essuya les yeux.

– J’ai juste… Je me suis mis du shampooing dans les yeux en prenant ma douche.

Bree fronça les sourcils, mais acquiesça.

– Je me suis dit qu’on pourrait récapituler une dernière fois, proposa Alisdair. Masa ?

Le Sorcier s’avança au milieu de la petite assemblée et s’éclaircit la gorge :

– Selon la vision de Jace, nous savons que c’est à Alisdair de mettre Siobhan hors d’état de nuire. Ce doit être notre priorité numéro un, mais d’autres dangers nous feront face. Gail et Eileen, vous escorterez Alisdair. Eileen, dès que la Nécromancienne sera éloignée de son frère, nous comptons sur toi pour lui prendre l’orbe.

L’Astronoma hocha la tête et fit signe à Masaharu de poursuivre.

– Charlotte, toi et tes loups devrez vous occuper des Elfes. Bree et moi resterons à l’arrière avec Jace et nous occuperons des Bonnets-Rouges et des autres spectres.

– Je voudrais m’occuper de Tomàs, annonça Bree.

Un filet de sueur froide coula le long de l’échine de Jace et il se tourna vers elle :

– Tomàs n’est pas la priorité. Une fois que sa sœur sera morte, Masaharu et moi pourrons nous occuper de lui. Tu seras plus utile en commandant un groupe de rebelles.

– Mais…

– Promets-moi, Bree ! s’emporta Jace. Promets-moi que tu ne t’approcheras ni de la Nécromancienne ni de son frère !

Jace avait haussé le ton et la Selkie écarquilla les yeux. Autour d’eux, le silence s’était fait et tout le monde les regardait.

– Je… d’accord, balbutia-t-elle.

Les épaules de l’Oracle se rabaissèrent. Il ignora l’air suspicieux de Bree ; de toute manière, ils n’avaient plus le temps pour des explications.

– Bon, lâcha Alisdair. Je crois qu’on peut y aller.

Sans piper mot, Eileen et Bree prirent place au centre du groupe. La jeune Astronoma attrapa les mains de la Selkie et leva la tête vers le ciel. Autour d’elles, Bree vit du coin de l’œil l’assemblée des rebelles les imiter.

Dans l’immensité obscure, quelques étoiles perçaient les ténèbres. La lune luisait doucement, à peine cachée par un nuage. Comme l’avait prédit Jace, elle en était à son troisième quartier, et on devinait presque sa forme complète, encore dissimulée dans l’ombre.

Bree sentit le pouvoir d’Eileen entrer en communion avec le sien et le vent se leva sur le camp. Elle se laissa guider par l’Astronoma, joignit ses forces aux siennes et visualisa la lande de Culloden ; les pierres arrondies par le temps, l’herbe haute et gelée, l’orée d’un bois, au loin… Les étoiles commencèrent à bouger et elle inspira un grand coup. Constata que l’odeur avait changé. Baissa les yeux.

Ils n’étaient plus au campement derrière le manoir des Highlands, mais bien dans la plaine de Culloden.

Bree lâcha les mains d’Eileen et se mit immédiatement en position d’attaque. L’ombre familière de Jace se glissa dans son dos :

– Ils ne sont pas encore là, murmura-t-il.

– Alors, nous n’avons pas une minute à perdre, décréta Charlotte. Timothée, allez vous cacher dans les bois comme nous l’avions prévu. Andy, toi et les tiens les accompagnez.

Les loups et les Elfes acquiescèrent sans discuter et disparurent sans un bruit.

– C’est le moment, hein ? lâcha Alisdair.

Il se tourna vers Bree et sourit.

– Je déteste dire au revoir, tu le sais, prévint-elle.

– Pourtant, tu n’y échapperas pas.

Sans attendre de réponse, il fondit sur elle et la décolla du sol. La Selkie protesta pour la forme avant de se laisser faire, la peur au ventre.

– Si je meurs, commença-t-il à lui murmurer à l’oreille.

– Ne dis pas de bêtises. Tu es invincible.

Il la reposa et plongea son regard dans le sien.

– Personne n’est invincible, tu le sais mieux que quiconque.

Silence. Autour d’eux, tous se préparaient au combat. Même Jace s’était détourné pour leur offrir un moment d’intimité.

– Tu as retrouvé ta mémoire, pas vrai ?

Bree écarquilla les yeux et ouvrit la bouche pour protester, mais elle vit sur le visage de son ami que cela ne servirait à rien.

– Comment sais-tu…

– Je te connais, Bree. Il y a quelque chose de différent en toi. De la colère, j’imagine.

– Je suis désolée, je ne voulais pas…

– Je comprends pourquoi tu as voulu garder tout ça pour toi, la rassura Alisdair en posant une main sur son épaule. Mais dis-moi juste, est-ce que Siobhan et Gailman sont réellement ta sœur et ton frère ?

Les larmes aux yeux, Bree secoua la tête.

– Tant mieux. J’aurai moins de scrupule à les tuer.

Le sourire d’Alisdair se transforma en rictus machiavélique.

– Allez, cette guerre ne va pas se gagner toute seule ! À ce soir, agent McCullen.

Bree se redressa et mit une main en visière sur son front.

– À ce soir, chef Brodie.

Du moins l’espérait-elle de toutes ses forces.

– Mon bon Masa, Jace, apostropha le Demi-Géant. Je compte sur vous pour veiller sur celle-ci. Elle a tendance à ne pas obéir aux ordres.

– Nous couvrirons tes arrières, approuva Masaharu. Mais dépêche-toi d’en finir avec cette Sorcière, j’ai une bouteille de whisky qui nous attend au campement.

Alisdair éclata de rire, puis traversa la foule de rebelles et se plaça en première ligne pour organiser ses troupes, secondé par Eileen et Gail. Masaharu, Jace et Bree restèrent en retrait, fidèles au plan de l’Oracle. Charlotte, elle, demeura un peu à l’écart, prête à se transformer pour rappeler ses loups censés prendre l’ennemi à revers.

– Quand sont-ils supposés arriver ? demanda le Sorcier pour la centième fois.

– Aux premières lueurs de l’aube, répondit Jace, les yeux rivés vers le ciel.

– C’est ridicule, maugréa Bree. Je devrais être en première ligne avec Alisdair. S’il échoue…

– Il n’échouera pas, répondit Jace un peu trop vite. Si tu es trop près de lui, Alisdair sera déconcentré et il se laissera distraire. Notre meilleure chance est que tu restes avec moi, en défense.

Bree pinça les lèvres, mais ne répliqua pas. Si Jace disait que c’était leur meilleure chance, alors elle se devait de lui faire confiance.

– Et puis, tu es mon garde du corps, n’oublie pas ! ajouta l’Oracle avec un clin d’œil.

Bree sentit son cœur fondre, mais elle se reprit. Elle ordonna au groupe de rebelles qui les accompagnait de se mettre en garde et de rester vigilants.

Tout le monde se mit en place. Et attendit.

À quelques mètres de Bree, Charlotte fulminait. La Française se tenait prête à se transformer à tout instant et ses yeux jaunes luisaient déjà dans l’obscurité déclinante. Alors que les minutes s’égrenaient, le ciel s’éclaircissait, apportant avec lui la promesse d’un jour nouveau.

Un jour dont l’histoire serait écrite par les vainqueurs.

 

Le jour se leva avec la brume. Les rebelles avaient formé une ligne épaisse, Alisdair toujours au premier rang. Quelques mètres derrière, Bree et Jace retinrent leur souffle.

– Ils sont là.

En effet, une centaine de silhouettes émergea bientôt de la lisière des bois, suivie par une centaine d’autres. L’Oracle attrapa la main de la Selkie en remarquant les deux ombres qui avançaient devant toutes les autres.

Tomàs était en tête. Le Gouverneur avait abandonné son costume de politicien guindé pour une tenue plus adaptée au combat, à savoir un pantalon souple et un pull qui remontait le long de sa nuque. Épée au flanc, il arborait un sourire plein de suffisance.

À ses côtés, Siobhan était radicalement différente. Un rideau de cheveux roux ondulait devant son œil droit et Jace ne put retenir un sourire.

Œil pour œil, songea-t-il.

Contrairement à son frère, elle ne semblait pas souffrir du froid et portait un débardeur qui laissait ses tatouages découverts. Bree lorgna chaque rune et tenta de se rappeler quels étaient leurs pouvoirs. Siobhan le lui avait-elle seulement dit un jour ? Elle n’en était plus si sûre.

Leurs regards se croisèrent. La Selkie crut capter un éclair de nostalgie au fond de la prunelle de son ancienne compagne, vite remplacé par une haine farouche. Bree, elle, ne ressentit qu’une vague de colère. La Nécromancienne resserra sa prise sur l’objet qu’elle tenait dans sa main droite.

L’orbe du monstre du Loch Ness.

Soudain, Tomàs claqua des doigts. Siobhan posa sa deuxième main sur l’orbe et la caressa doucement. Derrière eux, une autre silhouette s’avança, plus grande, plus impressionnante.

La silhouette d’une Centauresse déchue.

Jace retint un gémissement en reconnaissant Pietra. Le visage de la Centauresse était fermé, comme si elle essayait de résister à ce que lui ordonnait Siobhan. Sans succès. Parmi les rebelles, les Italiens se retinrent de bondir en avant pour sauver leur cheffe. Au premier rang, Alisdair raffermit sa prise sur sa hache.

– Vous avez une minute pour vous rendre et poser les armes ! aboya Tomàs. Sinon, nous attaquerons.

Leur armée, encore cachée par le couvert des arbres, apparut de l’autre côté de la lande. Bree crispa sa mâchoire : ils étaient nombreux, trop nombreux, bien plus qu’eux. Au premier rang, Alisdair en était arrivé à la même conclusion. Néanmoins, il bomba le torse et déclama :

– Nous rendre n’est pas une option. Jamais nous ne ploierons devant un tyran et sa marionnette.

Siobhan accusa le coup avec un rictus. Elle tourna à peine la tête vers son frère qui opina.

– Ainsi soit-il.

Il ferma son poing et frappa de toutes ses forces le biceps de sa sœur sur une rune plus grosse que les autres. Cette dernière inspira un grand coup, ferma les yeux…

Spectres, Bonnets-Rouges et Wraiths apparurent de nulle part, invoqués par leur maîtresse. Au premier claquement de langue, ils se jetèrent sur les rebelles.

Pietra s’élança à son tour au triple galop. Sur sa droite, Bree vit l’image de Charlotte se troubler et laissa place à un loup immense et puissant.

La Bête du Gévaudan renversa la tête en arrière poussa un hurlement, vite repris par ses confrères toujours cachés dans les bois. Bree se ramassa sur elle-même, fourra les mains dans ses poches, imitée par Masaharu. Ensemble, ils envoyèrent une première nuée de grues explosives. Jace banda son arc, tira une première flèche.

Rebelles. Soldats. Culloden avait déjà été témoin d’un tel spectacle.

Le monde se déchira.

 

Baba était assise en tailleur devant la porte, sous le ciel nuageux des Highlands. Après le départ des rebelles, elle avait retiré sa grande tente et appréciait désormais l’air frais du jardin. Pour le moment, tout était paisible et calme. Mais, Baba le savait, ça n’allait pas durer.

Dans le manoir, les blessés et les enfants étaient tous en sécurité, protégés par les nombreux sorts qu’elle avait lancés. Une prison de ronces, entre autres, condamnait portes et fenêtres. Mal avisé serait celui qui essaierait d’entrer.

La Sorcière tourna la tête, attirée par le bruit d’un battement d’ailes. Minerva surgit d’entre les arbres et se posa sur son épaule, le regard épuisé.

– Tu as bien fait ton travail, la remercia Baba. Grâce à toi, ils ont une vraie chance de s’en sortir.

La petite chouette hulula pour lui répondre, puis s’envola de nouveau vers les arbres en quête d’un repos bien mérité.

Un mouvement devant Baba la fit plisser les yeux. Bientôt, une silhouette émergea de la brume, puis une deuxième, une troisième. La Sorcière sourit en reconnaissait l’allure singulière de Vladimir.

– Je l’aurais parié.

Elle se redressa et épousseta sa robe. Le Vampire convoitait sa place depuis trop longtemps pour laisser passer cette occasion. Malheureusement pour lui, il allait constater qu’on ne défaisait pas la souveraine du Royaume des Morts.

Même avec une armée.

– Tu es si têtu, lui lança-t-elle lorsqu’il fut assez près pour entendre.

– Tu ferais mieux d’abandonner, Baba. Tu es seule face à moi et à mes Vampires. Tous tes amis t’ont abandonnée !

La Sorcière sourit et recula jusqu’à avoir le dos collé contre la porte. Elle sentait les vibrations du Royaume des Morts emplir son être, l’envahir d’une énergie ténébreuse et électrisante.

– Pas tous, non.

Vladimir fronça les sourcils et regarda autour de lui. Derrière le chef de la BPCM russe, les soldats assoiffés de sang lorgnaient d’un œil avide le manoir emprisonné par les ronces.

– Ça suffit, cracha-t-il. À l’attaque !

Tous se mirent à courir, mais Baba resta immobile, le même sourire affiché sur son visage. Elle frappa trois fois du poing sur le bois millénaire de la porte et les vibrations s’intensifièrent. Les lianes se rétractèrent doucement, les serrures sautèrent et libérèrent la poignée. Baba ouvrit la porte.

Chaos. Terreur.

Vladimir et ses sbires n’eurent pas le temps de faire demi-tour. Avalés par une vague sombre, ils furent tirés de force à l’intérieur des Enfers. Certains tentèrent de s’agripper au sol, en vain. Baba s’écarta pour libérer le passage.

– Veuillez garder vos bras et vos jambes près du corps pendant toute la durée du voyage, récita-t-elle. Le Royaume des Morts est ravi d’accueillir ses nouveaux locataires et vous souhaite un désagréable séjour !

Vladimir, qui s’était raccroché tant bien que mal à un tronc d’arbre, écarquilla les yeux de peur. Il sentait distinctement des mains lui agripper les chevilles et le tirer en arrière, vers les ténèbres derrière la porte.

C’était impossible. Baba ne pouvait pas…

– Alors, c’est lui qui lorgne ton poste ? grogna une voix paraissant sortir d’outre-tombe.

La pression sur ses chevilles se relâcha et il tomba à plat ventre dans l’herbe.

– Tout juste.

Vladimir sentit une ombre au-dessus de lui et il se retourna, terrifié.

Un homme immense lui faisait face et semblait entièrement composé de ténèbres. Un corps vaporeux soutenait une tête d’une beauté douloureuse à regarder et l’individu possédait un regard si noir que le Vampire en oublia de reprendre son souffle.

– Je… vous…

– Pathétique. Je vais m’occuper de lui. Si tu n’y vois pas d’inconvénient, bien sûr.

Derrière l’ombre, Baba secoua la tête et montra la porte avec une révérence.

– Il est tout à toi, Hadès.