Chapitre 32

Jusqu’au dernier battement du tambour

 

Coup à gauche. À droite. Feinte sur le côté.

Jace roula et se redressa, déjà hors d’haleine.

L’ennemi avait percé leurs défenses avec une facilité déconcertante. L’armée de morts de Siobhan avait fait son travail : les Bonnets-Rouges s’infiltraient partout et s’agrippaient aux rebelles qui avaient bien du mal à s’en dégager.

Par chance, les loups de Charlotte et les quelques Elfes Noirs qui s’étaient rangés de leur côté n’étaient pas en reste. Ils avaient réussi à prendre une partie des soldats à revers et revenaient vers eux.

L’Oracle se glissa dans le futur et revint aussitôt pour se dégager de l’emprise d’un Wraith. Il le repoussa d’un coup de pied, banda son arc et lui tira une flèche en pleine tête. Le spectre s’écroula, inanimé.

Pour le moment, tout se passait comme prévu. Il tourna la tête et aperçut Alisdair, flanqué de Gail et d’Eileen, se frayer un chemin vers Tomàs et Siobhan. Le Demi-Géant causait un véritable massacre. Chaque coup de hache, d’une puissance et d’une précision ahurissantes, décapitait ses ennemis et tranchait les membres par dizaines.

– Jace !

Bree s’interposa entre lui et un Bonnet-Rouge, lui évitant un coup à la trachée. Épée en main, elle frappa le pommeau sur le crâne du spectre qui tomba face la première dans l’herbe.

Il voulut la remercier, mais n’en eut pas le temps. Déjà, elle repartait à l’assaut, lui évitant de se faire attaquer par d’autres morts-vivants.

Des créatures magiques de chair et de sang prenaient aussi part au combat, soit sous l’emprise de l’orbe de Siobhan, soit sous la coupe de Gailman et des BPCM qui s’étaient rangées dans son camp. Si certains semblaient hésiter à se battre contre les leurs, d’autres se jetaient à corps perdu dans la bataille et faisaient preuve d’une sauvagerie sans précédent. Jace observa l’herbe de la plaine déjà teintée de rouge.

C’est un bain de sang.

Le bruit de sabots martelant le sol lui fit tourner la tête. Tout était comme dans sa vision. La mort dans l’âme, il attrapa le bras de Bree.

– Je t’aime.

La Selkie fronça les sourcils, voulut lui dire que ce n’était pas le moment pour une déclaration d’amour. Mais déjà, Jace s’était détourné et assommait un Bonnet-Rouge. Alors qu’elle s’apprêtait à faire de même, un coup d’une puissance inouïe expulsa l’air de son corps et elle sentit des bras puissants la soulever du sol.

Pietra.

Attrapant la Selkie par la taille, la Centauresse la balança par-dessus son épaule.

– Bree !

Masaharu se précipita à leur poursuite, mais Jace l’arrêta d’un geste. Le vieux Sorcier, essoufflé, lui lança un regard plein d’interrogations.

– Bree va s’en sortir. Je l’ai vu.

– Et c’est censé me rassurer ?

Un loup gigantesque bondit par-dessus eux et s’élança à la poursuite de la Centauresse. Jace reconnut Charlotte. Il se remit sur ses gardes, prêt à accueillir la nouvelle vague de morts-vivants qui couraient jusqu’à eux. Il pivota, se figea.

– Hello, mon cher Jace ! Je t’ai manqué ?

Il crispa les poings. En face de lui, Jess et sa chevelure rose bonbon étincelaient dans la lumière du matin. L’image fut de courte durée, car elle se troubla bientôt pour laisser la place à un Djinn à la peau noire pailletée. L’Oracle fit taire la haine qui prenait possession de son esprit, encocha une flèche et banda son arc avant de sentir une main se poser sur son épaule.

– Si tu le permets, j’aimerais m’occuper de celui-ci.

Jace tourna la tête et découvrit Gail, le visage fermé et le regard plein de haine. Sans laisser le temps à l’Oracle de répondre, l’Incube dégaina son katana et fonça sur le Djinn.

 

Le souffle coupé, Bree tentait tant bien que mal de reprendre ses esprits. Pietra l’avait cueillie en plein ventre, expulsant l’air de ses poumons. Ballotée dans les bras de la Centauresse, la Selkie se rendit compte qu’elle traversait les lignes ennemies.

Droit vers Siobhan.

– Non !

Elle gesticula et tenta de s’extraire de l’étreinte de Pietra, en vain. L’Italienne était trop forte et, surtout, sous le joug de la Nécromancienne. Elle s’apprêtait à se téléporter quand la Centauresse la lâcha brusquement. Elle tomba au sol, le dos dans l’herbe gelée, et gémit.

Se redressant sur ses coudes, elle chercha Pietra du regard. L’Italienne était aux prises avec un immense loup aux yeux jaunes.

– Charlotte, murmura Bree.

La louve ouvrit les mâchoires et les claqua sur la cuisse de Pietra qui se mit à hurler. Elle rua en arrière et envoya ses sabots vers l’avant, que Charlotte évita avec agilité. La Bête du Gévaudan se redressa sur ses pattes arrière, griffa son adversaire et recula pour éviter un coup de Pietra qui aurait dû la frapper au flanc.

Le combat était impressionnant. Plusieurs fois, Bree voulut intervenir, mais les deux cheffes bougeaient trop vite et la Selkie risquait de blesser Charlotte. Encore sonnée par sa chute, elle voulut faire appel à son pouvoir d’Astronoma qui la bouda royalement.

Jace, songea-t-elle. Je suis trop loin de Jace.

Elle rampa dans l’herbe et évita un tir de flèche. Elle chercha le tireur du regard et le trouva un peu plus loin. Bree haussa les sourcils : elle était sûre qu’il était dans leur camp…

Elle faillit hurler en apercevant la blessure au flanc du rebelle qui saignait abondamment. Mue par un instinct inexplicable, elle tourna la tête vers Siobhan. La rune sur son biceps s’était de nouveau illuminée.

– Elle prend le contrôle de nos morts… susurra Bree.

Charlotte fonça une ultime fois sur Pietra, de toutes ses forces. La Centauresse se renversa sur le flanc tandis que la Bête du Gévaudan lui portait un coup fatal à la poitrine. Le sang de Pietra gicla sur le sol, éclaboussant le visage de Bree et le pelage de la louve.

Grue explosive au poing, la Selkie s’approcha d’elle. L’image de la Bête du Gévaudan se troubla pour laisser place à une Charlotte décontenancée, penchée sur le corps de son amie d’autrefois.

– Je suis désolée, Pietra.

La Centauresse ne répondit pas. Elle rendit son ultime soupir dans un gargouillis rougeâtre, un drôle de sourire sur les lèvres. Comme si, dans la mort, elle retrouvait enfin sa liberté.

Charlotte lui referma les yeux et se retransforma aussitôt. Son regard jaune se ficha dans celui de Bree, désemparée.

– Il faut l’arrêter…

Charlotte s’ébroua et s’élança vers la Nécromancienne, laissant Bree seule avec le cadavre de Pietra. Elle inspira profondément et, avisant un rebelle en difficulté, se jeta de nouveau dans la bataille.

 

La hache se ficha dans une poitrine et ressortit couverte de sang. Dans un craquement infâme, le Vampire tomba au sol. Mort.

Alisdair évalua la distance qui le séparait encore de la Sorcière. Derrière son armée de morts-vivants, Siobhan ne bougeait pas. Un rideau de cheveux roux lui mangeait la moitié du visage et, dans sa paume, l’orbe irradiait une douce lueur blanche.

Jace le lui avait dit et répété. Ils n’auraient droit qu’à un seul essai. Alors qu’il repoussait un énième Bonnet-Rouge, le Demi-Géant s’arma de courage et gronda :

– Alors, c’est ça, la bravoure ? Se cacher derrière des artifices ? Tu oses envoyer les autres se battre à ta place !

Siobhan crispa la mâchoire, mais ne répondit pas. À côté d’elle, Gailman frappa de nouveau sur son tatouage, et le Vampire qu’Alisdair venait de tuer se releva devant lui.

– Encore ?

Le Demi-Géant leva le pied et l’envoya dans la poitrine du spectre qui alla s’échouer quelques mètres plus loin.

– Il te faudra plus que quelques zombies pour m’arrêter ! hurla-t-il. Et si tu venais te frotter à moi, hein ? Nous verrons bien lequel de nous deux est le plus fort !

– Tu crois vraiment avoir une chance contre moi, vieille goule ? répliqua Siobhan en faisant un pas en avant.

Alisdair sourit et jeta le Bonnet-Rouge qui s’était agrippé à sa jambe.

– Ne réponds pas à sa provocation, lâcha Gailman.

La provoquer, c’était tout à fait ce que le Demi-Géant comptait faire. Jace lui avait explicitement raconté sa vision : Siobhan finissait par s’énerver et se jeter sur lui. C’était la seule façon de l’approcher : compter sur son orgueil et sa fureur. Ensuite, Alisdair n’aurait plus qu’à trouver sa faille.

– C’est comme ça que vous espérez régner sur le monde magique, tous les deux ? Derrière une armée de morts-vivants ? Vos ancêtres doivent se retourner dans leur tombe !

Du coin de l’œil, il vit que Siobhan commençait à bouillir de rage. Même Gailman semblait sensible à son petit discours.

– J’ai participé à la chasse des Nécromanciens, vous savez, continua de railler Alisdair sans cesser de combattre. J’étais là quand les autres agents de la BPCM les ont tous mis sur un bûcher, un par un. Qui étaient vos parents, au fait ? Je les ai sûrement croisés…

Cette fois, Siobhan poussa un cri de rage. Elle tenta de se ruer sur le Highlander, retenue in extremis par son frère.

– Sio…

– Va t’occuper de l’Oracle et laisse-moi avec ce minable !

Elle le repoussa férocement et Tomàs tomba à la renverse. Sans lui accorder un regard de plus, elle se mit à courir vers le Demi-Géant.

Alisdair fit tournoyer sa hache au-dessus de sa tête et envoya valser les derniers spectres de son côté. Puis, il se pencha en avant, prêt à accueillir la furie qui fonçait sur lui à toute allure.

Derrière elle, Tomàs disparut.

– Eileen ! aboya soudain Alisdair.

L’Astronoma sortit de nulle part et tomba sur le dos de la Sorcière. Surprise, Siobhan n’eut pas le temps de réagir. Elle s’écroula face contre terre et un craquement significatif retentit.

L’orbe. Elle était tombée sur l’orbe.

Elle se releva d’un bond, juste assez vite pour voir le Demi-Géant lui asséner un premier coup. Alors qu’elle roulait sur le côté pour l’éviter, elle aperçut la coquille de l’œuf brisé au milieu des brins d’herbe.

Eileen savait qu’elle devait agir. Passant sous le bras tendu d’Alisdair, elle se jeta sur les débris de l’orbe et disparut de nouveau.

Il ne resta plus que la Nécromancienne et le Demi-Géant, face à face dans la plaine de Culloden. Autour d’eux, l’écho des combats semblait s’être estompé au fur et à mesure que le sort de contrôle des âmes se dissipait. Siobhan serra les poings et dégaina son épée.

– Même sans cet orbe, je suis toujours cent fois plus forte que toi.

Alisdair haussa un sourcil et fit tournoyer sa hache dans sa paume.

– C’est ce qu’on va voir.

 

Gail était vif, rapide. Mais Hilgins l’était davantage.

Le duel entre l’Incube et le Djinn durait depuis déjà de longues minutes, mais aucun ne semblait s’épuiser.

Jace repoussa l’assaut de deux Bonnets-Rouges, aidé par Neptune. Alors qu’il se précipitait pour aider Gail, il fut de nouveau intercepté par un Wraith. Il enfonça son poignard dans le spectre et se redressa, essoufflé. À ses pieds, Neptune couina et chercha sa maîtresse du regard.

– Elle va revenir, ne t’en fais pas, lâcha-t-il autant pour le chien que pour lui.

Il avait perdu Bree de vue depuis que Charlotte s’était lancée à la poursuite de Pietra. Cependant, son instinct lui hurlait qu’elle allait bien.

Pour l’instant.

Gail plongea sur le côté pour éviter le couteau du Djinn et lui faucha les jambes en se redressant. Hilgins profita d’être à plat ventre sur le sol pour attraper les jambes de l’Incube et enfonça son poignard dans sa cuisse. Gail hurla et recula en titubant.

– Assez ! s’écria Masaharu derrière l’Oracle.

Jace eut tout juste le temps de se retourner. Le Sorcier avait lancé cinq shuriken en origami en direction du Djinn qui les arrêta en plein vol, simplement en tendant la main devant lui. Les cinq bouts de papier chutèrent sur le sol, inutiles.

– C’est tout ce que tu as dans le ventre, vieux débris ? lâcha le Djinn, tout de même essoufflé par son combat avec Gail.

– Si tu savais… sourit Masaharu.

Il claqua des doigts. Au sol, les origamis se déplièrent et se rassemblèrent jusqu’à former un petit renard de papier. Renard qui sauta à la gorge d’Hilgins.

Le Djinn recula une seconde trop tard. Derrière lui, Gail s’était relevé. Katana en main, il le brandit devant lui et empala le Djinn.

– Pour ma sœur, grinça-t-il entre ses dents.

Le corps d’Hilgins chuta comme au ralenti, tachant le renard en papier de rouge. Jace ne put s’empêcher d’avoir un pincement au cœur en songeant à Jess, mais se reprit vite en voyant le regard sans vie du Djinn.

Bientôt, tout cela n’aurait plus la moindre importance.

– Masa ! aboya-t-il en essuyant une nouvelle attaque de Bonnets-Rouges. Tu dois retrouver Bree.

Pour que sa vision se réalise, pour qu’ils aient une chance de l’emporter, il devait absolument écarter le Sorcier de lui.

– Je ne te laisserai pas tout seul ! protesta Masaharu.

– Je suis avec lui, grogna l’Incube.

– Tu es surtout blessé.

Masaharu désigna la cuisse de Gail dont la plaie n’était vraiment pas belle à voir. L’agent déchira un pan de son t-shirt pour s’en faire un garrot et cracha au sol, où le corps d’Hilgins reposait toujours.

– Je peux…

– Ça suffit ! protesta l’Oracle. Je suis capable de me défendre seul.

– Et je suis ravi de te l’entendre dire.

Un frisson parcourut l’échine de Jace. Il se retourna.

Tomàs était là, debout dans la plaine de Culloden, un sourire suffisant étiré entre ses deux oreilles.

– Nous voilà enfin face à face, petit Oracle. Je dois dire que j’attends ce moment depuis fort longtemps.

– Et moi donc.

À ses pieds, Neptune se mit à grogner et se ramassa, prêt à bondir sur Gailman.

– Encore là, toi ? Qu’as-tu fait de ta maîtresse ?

Jace resserra sa prise autour de son poignard à s’en faire blanchir les jointures.

– Et ce cher Masaharu est là aussi ! s’exclama-t-il en apercevant le Sorcier. Vous me semblez bien peu occupés…

Il claqua des doigts. Aussitôt, plusieurs Wraiths et Bonnets-Rouges, aux prises avec d’autres rebelles, plongèrent vers le Sorcier, l’Incube et le Barghest. Jace hurla et hésita à les rejoindre, mais la perspective de se battre en face à face avec Tomàs suffit à le clouer au sol.

Il avait vu l’issue de ce combat. Il savait ce qui devait se produire.

Mais hors de question de tirer sa révérence sans livrer un ultime combat.

Le souffle court, la haine au fond des yeux, Jace attaqua.

 

Alisdair contre Siobhan.

Titan contre Titan.

La Nécromancienne se jeta au sol pour éviter le coup qui aurait dû la couper en deux. Elle roula dans l’herbe, se redressa et chercha à percer la garde du Demi-Géant.

Sans succès.

Malgré sa taille imposante, Alisdair était rapide, précis. Chaque coup était calculé au millimètre près et chaque seconde la précipitait davantage au bord du précipice du doute.

Était-elle réellement capable de l’emporter face à lui ?

Hurlant de rage, elle frappa son bras de son poing sur une rune de puissance. Ses forces décuplées, elle se replongea dans la bataille et parvint à toucher Alisdair au bras.

Le Demi-Géant hurla et sentit un filet poisseux couler jusqu’à son poignet. L’adrénaline l’empêchait d’avoir mal. Il se fichait bien d’être blessé, même de mourir, tant qu’il emportait Siobhan dans sa chute.

– Tu fatigues déjà ? le nargua-t-elle.

– Jamais !

Il agrippa sa hache et frappa de nouveau. L’attaque frôla la Nécromancienne, lui laissant une trace rouge au niveau de sa jambe droite. Pénalisée par son œil manquant, elle avait vu le coup venir trop tard.

Elle frôla une nouvelle rune et la blessure se referma aussitôt.

– C’est de la triche, protesta Alisdair.

Sans rien ajouter, Siobhan fonça de nouveau sur lui.

 

Tomàs était partout et nulle part à la fois.

Malgré son don, Jace comprit vite qu’il n’avait aucune chance.

L’Astronoma apparut dans son dos et il eut tout juste le temps de se retourner. Il para un coup destiné à l’éventrer, puis sauta en arrière pour éviter la riposte. Son arc reposait dans l’herbe, inutile.

Un arc ne pouvait rien contre une épée.

– Où est donc passée notre Selkie préférée ? lâcha Tomàs.

– Je la tiens loin de vous ! Vous lui avez fait assez de mal comme ça !

Jace fonça sur le Gouverneur qui se téléporta à sa droite, hors de sa portée.

– Oh, alors, elle t’a tout raconté ? Dis-moi, petit Oracle, comment notre Breena a-t-elle fait pour retrouver la mémoire ?

L’Oracle sentait le goût de la rouille s’infiltrer dans sa gorge. Jamais il ne s’était senti aussi épuisé. Tomàs apparut devant lui et frappa du poing. Jace tituba en arrière, leva le bras juste à temps et fit glisser son poignard le long de l’épée de son ennemi.

Les deux hommes forçaient, mais aucun n’était prêt à céder.

– Elle serait peut-être restée amnésique si vous n’aviez pas lancé un sort aussi bancal !

Derrière les lames entrecroisées, Tomàs esquissa un sourire.

– Tu aurais préféré qu’elle ne se souvienne de rien, pas vrai ? Ça doit faire quelque chose de l’imaginer avec elle… avec moi.

Jace hurla et repoussa Gailman. Le Gouverneur éclata de rire.

Il te provoque, songea Jace. Tu sais que c’est faux.

– Ta petite Bree a toujours été forte pour jouer sur les deux tableaux, continua Tomàs. Je ne lui ai donné que ce qu’elle méritait.

– Vous mentez !

Une nouvelle vision titilla l’esprit de l’Oracle et il se jeta sur le Ministre. Il savait qu’il ne pouvait pas sortir vivant de cette bataille, pas sans l’intervention de Bree. Il espérait de tout cœur que la Selkie tiendrait sa promesse.

Quant à lui, il comptait bien emporter Tomàs Gailman en Enfer.

 

Bree tournoyait, frappait, balançait tous les Bonnets-Rouges sur son chemin. Au sol, nombre de rebelles étaient déjà tombés. Certains s’étaient relevés sous l’injonction de Siobhan. D’autres spectres qu’il lui fallait abattre. Encore et encore.

Elle asséna un coup de coude dans le ventre d’un Wraith, passa sous le bras tendu d’un Elfe Noir et frappa une nuque du plat de son épée. Le mercenaire s’écroula, sonné, tandis que la Selkie poursuivait sa route.

Tant que Siobhan était encore debout, tout cela était vain. Les morts se relevaient les uns après les autres, grossissant les rangs de l’ennemi. Jace lui avait fait jurer de ne pas agir, de ne s’approcher ni de Tomàs ni de la Nécromancienne. Un seul faux pas de sa part pourrait tout faire capoter et elle avait entendu le message.

Elle ne faillirait pas, pas cette fois.

Sur sa droite, elle avisa Charlotte aux prises avec le chef de la BPCM américaine. Les deux étaient engagés dans un combat rythmé et la louve avait échoué à rejoindre le Demi-Géant. Heureusement, constata Bree, Siobhan ne tenait plus l’orbe dans sa main. Ce qui signifiait, sans l’ombre d’un doute, qu’Eileen avait rempli sa mission.

– Évitez de les tuer, aboya Bree aux rebelles encore debout autour d’elle, et contentez-vous de les assommer ! S’ils meurent, nous sommes morts !

Elle ignorait si quelqu’un avait seulement fait cas de ses paroles. Chacun était aux prises avec un ou plusieurs ennemis, et les Bonnets-Rouges et les Wraiths ne cessaient de revenir en force, toujours plus nombreux et inépuisables.

Ce qui est mort ne peut mourir encore.

Bree envoya une première grue sur un groupe de Bonnets-Rouges qui se précipitaient vers elle. L’explosion les souffla et lui permit de se reposer quelques instants.

Juste une minute, songea-t-elle, hors d’haleine. Une seule.

Presque malgré elle, elle chercha Jace du regard. Elle le trouva aux prises avec Tomàs et son cœur bondit dans sa poitrine.

Promets-moi que tu ne t’approcheras ni de la Nécromancienne ni de son frère ! hurla la voix de Jace dans sa mémoire.

Bree en aurait hurlé de frustration. Se pouvait-il que Jace ait vu sa propre mort ? Il paraissait en sérieuse difficulté face à l’Astronoma qui ne cessait de se téléporter pour tenter de percer sa défense. Tomàs était partout à la fois et Jace s’essoufflait de plus en plus vite. Il leva son épée dans le dos de l’Oracle qui ne s’était toujours pas retourné…

– Jace ! hurla-t-elle.

Elle se mit à courir au moment où l’Oracle pivotait. Il para le coup en levant le bras, puis ficha son poignard dans l’aine de l’Astronoma. Tomàs tomba à genoux sur le sol, les yeux écarquillés. Jace retira sa lame et observa ses mains couvertes de sang, la surprise peinte sur son visage, puis releva la tête vers la Selkie.

– Bree, non !

Une main se referma sur sa cheville et la tira en arrière. Obnubilée par Jace et son combat contre Tomàs, elle n’avait pas vu les Wraiths se relever et courir vers elle.

Elle tomba.

 

– Bree, non !

Le cri de Jace porta jusqu’à l’autre bout de la plaine, jusqu’aux oreilles d’Alisdair. Sa hache dévia de sa trajectoire et il se retourna.

Il devait voir. Si Bree était tombée, il devait le savoir. Bree, sa petite Selkie, sa meilleure amie, sa…

L’épée de Siobhan s’enfonça dans son ventre jusqu’à la garde.

Alisdair tituba en arrière et lâcha sa lourde hache. Il pencha la tête pour observer sa chemise qui commençait à se tacher de sang, puis la releva pour plonger son regard dans celui de Siobhan. Pourtant, elle ne prêtait plus aucune attention à lui.

Les traits tirés par l’angoisse, elle semblait chercher quelque chose dans la foule emmêlée des combattants. Alisdair songea à lever le bras pour la frapper au visage, mais il sentit ses forces l’abandonner tout d’un coup. Il tomba à genoux, faisant trembler la terre autour de lui.

Culloden. Quel magnifique endroit pour mourir.

– Écartez-vous !

La voix de Siobhan résonna jusqu’à chaque membre de son armée et les spectres lui obéirent immédiatement, dévoilant le corps de Bree recroquevillé sur le sol. Le Demi-Géant sentit son cœur rater un premier battement. Elle ne pouvait pas être morte, c’était impossible, pas elle…

Elle bougea la jambe et, en face de lui, Siobhan se remit à respirer. Alisdair vit la peur glisser sur ses traits pour laisser de nouveau place à la colère. Et il comprit.

Bree et Siobhan. Siobhan et Bree.

– Alisdair !

La voix de sa petite protégée était lointaine, trop lointaine. Autour de lui, le monde devenait flou. Le cri de Masaharu se joignit à celui de Bree et le Demi-Géant sourit.

– Je crois que nous ne boirons pas de whisky ce soir, mon ami, souffla-t-il.

Il tenta de rattraper sa hache, en vain. Elle était trop loin, trop lourde. Il se sentit basculer en avant, comme si quelqu’un le poussait pour l’allonger dans l’herbe. Avait-il déjà connu lit plus confortable ? Il en doutait.

Oreille collée contre la terre, il lui semblait entendre des tambours résonner. Chaque coup était de plus en plus espacé, comme un cœur qui, petit à petit, cessait de battre. Alisdair calqua sa respiration sur le rythme.

Jusqu’au dernier battement de tambour.

 

Bree hurlait, ignorant ses cordes vocales qui protestaient dans sa gorge. Hurler, c’était tout ce dont elle se sentait capable.

Alisdair était tombé.

Alisdair était mort.

À ses côtés, Masaharu tentait tant bien que mal de la relever. Autour d’eux, les combats avaient repris et menaçaient de masquer la silhouette massive du Demi-Géant, échouée face contre terre.

– Bree, reprends-toi ! Il faut l’arrêter !

La Selkie reprit son souffle et un sanglot monta dans sa poitrine. Elle hoqueta, s’accrocha à Masaharu. Ses bras et ses jambes étaient griffés de partout, conséquence de sa bataille avec les Bonnets-Rouges. Son regard s’ancra à celui de Siobhan.

Elle était vivante. Alisdair était mort.

Bouillante de rage et esclave de son désespoir, Bree se releva et attrapa la main de Masaharu. De sa paume libre, elle dénicha la petite étoile en origami au fond de sa poche et attira le Sorcier à elle.

– Promets-moi de t’occuper de Jace.

– Mais…

Masaharu n’eut pas le temps de répondre. Il se sentit avalé par une bourrasque de vent qui le déposa auprès du corps d’Alisdair.

Lorsqu’il releva la tête, Bree et Siobhan avaient disparu.