Bree lâcha le bras de Siobhan comme s’il l’avait brûlée et fit trois pas en arrière, le souffle court. Le vent s’engouffra entre elles et défit la couronne de tresses de la Selkie.
– Qu’est-ce que…
Sonnée, la Nécromancienne regarda autour d’elle. Le champ de bataille avait disparu, laissant place à une immensité verte, au bord d’une falaise. Et, à l’horizon, la mer du Nord.
– Il faut qu’on parle, lâcha Bree.
Elle se tenait dos à la mer, les bras le long du corps, la gorge serrée par les sanglots. La réalité de la mort d’Alisdair ne cessait de se rappeler à elle et la coupable n’était qu’à quelques mètres.
– Comment tu as fait ça ? s’étonna Siobhan. C’est impossible, tu ne peux pas…
– Tomàs ne t’a vraiment rien dit, hein ?
Bree ricana. Au fond, était-ce réellement une surprise ?
La Nécromancienne fixa le visage de la Selkie et sembla le sonder, comme si elle y cherchait un souvenir. Bree resta immobile, consciente que depuis leur dernière véritable rencontre, deux cents ans s’étaient écoulés. La fois au bord du Loch Ness et celle à Édimbourg ne comptaient pas vraiment, car elle ne se souvenait encore de rien. Mais désormais…
– Tu te rappelles, souffla Siobhan.
– Je me rappelle.
L’affirmation claqua dans les airs et suffit à faire perdre de sa superbe à la Nécromancienne. L’espace d’un instant, son air colérique se fissura et laissa le premier rôle à la mélancolie et aux regrets.
– Tu… Je…
– Il faut qu’on parle, répéta Bree. De Tomàs.
En entendant le nom de son frère, Siobhan retrouva sa fureur. Elle avança vers Bree et l’attrapa par le collet, la décollant du sol. Sous ses pieds, une pierre de la falaise s’effrita et tomba dans la mer sombre et agitée, une quinzaine de mètres plus bas.
– Comment oses-tu prononcer son nom après ce que tu lui as fait ?
– Ce que je lui ai fait ? railla Bree. Que t’a-t-il dit, hein ? Qu’il était devenu un Selkie par ma faute ? Et toi, toujours prête à avaler le moindre de ses bobards, tu y as cru ?
Une bourrasque souffla sur elles et vint dégager la mèche de Siobhan qui recouvrait son œil cousu. Bree frissonna et empêcha ses pensées de s’envoler vers Jace.
– Tu m’as observée pratiquer la magie pendant des années, grinça Siobhan. Tu étais tout à fait capable de…
– De quoi ? hurla Bree en se débattant. De lancer une malédiction ? Bordel, comment tu peux être aussi naïve ? Je n’étais qu’une Selkie, à ta merci et à celle de Tomàs ! Et si tu ne me crois pas, va demander à la Lady de Sandwood Bay !
Siobhan chancela et relâcha quelque peu sa prise sur la Selkie. Cette dernière en profita et se téléporta juste derrière la Nécromancienne.
– Il m’a maudite, et pas l’inverse ! poursuivit-elle. Tout ce que je voulais, c’était rentrer chez moi. Mais Tomàs m’a retrouvée. Tomàs m’a maudite.
– Tu mens ! cria Siobhan en se retournant. Tu mens, tu mens !
Elle fonça sur elle, mais Bree se téléporta de nouveau au bord de la falaise.
– Si je mens, pourquoi suis-je capable de me téléporter ? Pourquoi ai-je les pouvoirs d’un Astronoma ? Pourquoi ai-je les pouvoirs de Tomàs ?
Siobhan pivota encore une fois et stoppa net. Lèvres pincées, le front plissé, elle semblait en proie à un terrible dilemme. C’était tout ce que Bree voulait. La faire douter.
– Comment une simple Selkie aurait pu faire ça, hein ? Nous avons vécu dix-neuf ans toutes les deux ! Je n’ai jamais été capable de lancer un sort et tu le sais !
– ASSEZ !
La Nécromancienne prit son visage dans ses mains. Sa voix résonna sur la plaine pour se perdre derrière Bree, dans le bruit des vagues qui se fracassaient contre les rochers.
La Selkie soupira et ferma les yeux. L’image d’Alisdair au sol s’imposa à elle, vite remplacée par celle de Jace. Le chagrin monta dans sa poitrine et elle étouffa un sanglot.
Plus tard, songea-t-elle. Tu y songeras plus tard.
Mais y aurait-il seulement un plus tard ?
La boule au ventre et consciente qu’elle jouait sa toute dernière carte, elle fit un pas vers Siobhan et approcha sa main de son visage.
– Regarde-moi.
La Nécromancienne résista, mais finit par baisser sa garde. Son regard se ficha dans celui de Bree et, l’espace d’un instant, l’animosité entre elles recula. Ne resta plus qu’un sentiment de tristesse, de non-dits, de secrets inavoués.
– Je ne te mens pas, souffla Bree. Malgré mes presque deux cent cinquante ans, je n’ai toujours pas appris comment faire.
La plaisanterie tira un pâle sourire à Siobhan. Le même sourire qui avait fait craquer Bree, dans un autre siècle, un autre temps. Un sourire trop différent de celui de Jace.
– Pourquoi ? murmura la Sorcière. Pourquoi Tomàs m’aurait-il menti tout ce temps… ?
– Parce qu’il m’aimait, répliqua Bree avec toute la douceur dont elle était capable. Ce soir-là, quand il m’a retrouvée, il m’a tout avoué et proposé de partir avec lui. J’ai refusé, et… Tu sais comment il est lorsqu’il se retrouve face à quelque chose qu’il ne peut pas obtenir.
Siobhan ferma de nouveau l’œil et prit une grande inspiration. La raison se frayait un chemin jusqu’à son esprit et la vérité était douloureuse. Deux histoires, deux versions.
Une seule était la bonne.
La Nécromancienne se racla la gorge et secoua la tête pour se reprendre.
– Même si ce que tu dis est vrai, ça ne change rien.
– Au contraire, ça change tout ! Tomàs te manipule depuis des centaines d’années et se sert de toi pour ton pouvoir ! Si c’était lui, le Nécromancien, crois-tu vraiment que tu aurais une place à ses côtés ?
– Pourquoi m’as-tu amenée ici, Breena ? Pour me faire changer d’avis ? J’aime autant te dire que c’est peine perdue ! Votre stupide petite rébellion prend fin aujourd’hui. Tomàs va régner sur la société magique, sur le monde entier. Et personne n’aura plus jamais à vivre caché.
Bree se retint de lui dire qu’elle avait vu Tomàs tomber face à Jace. Elle savait Siobhan capable de se téléporter sans son aide et elle voulait la retenir encore un peu pour laisser le temps aux rebelles de se débarrasser des morts-vivants une bonne fois pour toutes.
– C’est vraiment ce que tu crois ? s’emporta Bree. Si Tomàs prend le pouvoir, ce sera le chaos. Les mortels seront réduits en esclavage, ainsi que tous ceux qui leur viendront en aide. Ce n’est pas un renouveau que vous proposez, c’est de la tyrannie.
– Les mortels n’ont que ce qu’ils méritent. Maintenant, si tu veux bien m’excuser, je n’ai pas le temps de parler politique…
Elle leva la main pour frapper un de ses tatouages, mais Bree lui attrapa le bras.
– Attends !
Le regard de Siobhan tomba sur sa main tatouée et se voila. Elle saisit les doigts de la Selkie et les inspecta sous toutes les coutures.
– Un Handfast… Alors, tu lui as cédé ce que je t’ai demandé pendant des années ?
Bree récupéra sa paume et recula de quelques pas. En face d’elle, la Sorcière semblait de nouveau folle de rage.
– Tu veux parler, Breena ? poursuivit Siobhan, les lèvres tremblantes. On va parler.
Autour de Jace, le monde n’était que chaos. Sonné, il peinait à retrouver ses esprits.
Dans sa main, un couteau taché de sang. À ses pieds, le corps de Tomàs, inconscient. L’Oracle pouvait voir que sa poitrine se soulevait encore. Il hésitait à se pencher sur lui pour lui ouvrir la gorge, mais restait figé.
En entendant la voix de Bree, il avait agi par réflexe. S’était retourné. Avait poignardé le Gouverneur…
Rien ne s’était passé comme il l’avait prévu.
Il aurait dû mourir là, de la main de Tomàs. Bree n’aurait jamais dû intervenir, et Alisdair…
Sa tête pivota et il aperçut la silhouette rousse du Demi-Géant avachie sur le sol, Masaharu agenouillé au-dessus de lui. Bree et Siobhan avaient disparu.
Non, rien ne s’était passé comme il l’avait prévu.
De rage, il hurla et jeta son poignard. Autour de lui, les Bonnets-Rouges et les Wraiths étaient agités, pénalisés par l’absence de leur maîtresse. Les rebelles commençaient à reprendre l’avantage. Au sol, les morts restaient morts.
Jace gémit et se plongea dans l’avenir.
Branches tortueuses et interminables. Voies de lumière, voies de ténèbres. Un seul prénom dans sa tête, un seul visage.
Celui de Bree.
Il la trouva sur une falaise, près de la mer du Nord. N’était-ce pas là qu’elle l’avait emmené, quelques jours plus tôt ? Oui, il reconnaissait l’endroit.
Face à elle, Siobhan. La Sorcière semblait accablée. Bree l’attrapait par le collet et l’attirait à elle. Derrière la Selkie, le bord se rapprochait inexorablement, l’attirait vers les eaux profondes et ténébreuses.
Elles tombèrent.
– Non !
Jace revint au présent et chercha Eileen du regard. Il devait à tout prix empêcher ça, empêcher le pire.
– Eileen ! hurla-t-il.
La jeune Astronoma n’était nulle part ; ni auprès de Charlotte, qui achevait le chef de la BPCM américaine, ni auprès de Masaharu, dont la poitrine était secouée de sanglots. Son regard se posa sur le corps de Gail, étrangement tordu sur le sol, et son cœur se serra lorsqu’il comprit que l’Incube, lui aussi, était mort.
– Eileen !
– Je suis là !
L’Astronoma apparut à côté de lui, essoufflée. Son pull était couvert d’une substance visqueuse et verdâtre, mais Jace n’y prêta pas la moindre attention.
– Es-tu déjà allée à Dunnottar Castle ? demanda aussitôt l’Oracle.
– Dunnottar ? Oui, une fois… Jace, pourquoi ?
– Je t’expliquerai plus tard ! Il est vital que tu m’y emmènes !
– Maintenant ? Mais…
Elle fit mine de tourner la tête vers Alisdair, mais l’Oracle l’attrapa par les épaules. Il fallait qu’il retrouve Bree avant que…
– Eileen, je t’en supplie ! Bree est en danger !
En entendant le prénom de son amie, le sang de la jeune Astronoma ne fit qu’un tour. Elle bomba le torse et fourra la main dans sa poche à la recherche d’une étoile en origami. Puis, elle attrapa la paume de Jace et souffla :
– Accroche-toi.
Le sol se déroba sous leurs pieds et l’herbe tâchée de sang laissa place à une étendue plus verte. Jace tourna la tête, tenta de se repérer. Devant lui, le château de Dunnottar surplombait la mer du Nord, inébranlable.
– Nous sommes trop près, pesta-t-il.
Dans sa vision, Bree et Siobhan étaient bien plus loin du château, sur une falaise plus haute.
– C’est le seul endroit que je connaisse dans les environs, s’excusa Eileen.
Jace ne répondit pas et continua à scruter le paysage. Son cœur battait si fort qu’il menaçait de sortir de sa poitrine. Enfin, il repéra deux silhouettes, au loin.
– Là ! s’exclama-t-il.
– Jace, tu…
Eileen n’eut pas l’occasion de terminer sa phrase. Déjà, l’Oracle s’était élancé.
Vers Bree. Vers Siobhan.
Vers sa dernière chance.
– Tu veux parler ? On va parler !
Bree crispa les mâchoires. Voir Siobhan en colère la mettait mal à l’aise. Où était la jeune femme douce et envoûtante qu’autrefois, elle avait aimée ?
– As-tu seulement la moindre idée de ce que j’ai ressenti après ton départ ? hurla la Nécromancienne. J’étais effondrée, incapable de sortir du lit. Quand Tomàs est rentré et qu’il m’a dit que tu l’avais maudit avant de replonger dans les flots, j’ai cru mourir de douleur et de chagrin !
– Sauf que rien de tout cela n’est vrai.
– Je m’en fiche, Breena ! La douleur, elle, était vraie ! Sais-tu que Neptune s’est laissé mourir quand tu es partie ? Il t’aimait tant… Je t’aimais tant…
Bree hoqueta et essaya de ne pas imaginer son chien. Neptune allait bien, il était avec Jace. Plus que jamais, elle devait garder les pieds sur terre.
– Tu m’avais trahie, répliqua-t-elle. Condamnée à une vie dont je ne voulais pas.
– N’es-tu pas contente d’être immortelle, à présent ? Sans moi, tu n’aurais jamais rencontré ton précieux petit Oracle. L’aimes-tu vraiment ? Ou fais-tu semblant, comme tu l’as fait avec moi ?
– Je n’ai jamais fait semblant ! Mais j’étais jeune et naïve. Je n’aurais jamais dû te faire confiance.
– Et moi donc !
Essoufflées de tant crier, elles s’arrêtèrent un instant et se toisèrent. L’œil vert de Siobhan lançait des éclairs tandis que ceux de Bree n’avaient jamais été aussi sombres.
– Quel est le but de tout ça, hein ? reprit Siobhan. Des années durant, j’ai imaginé le moment où ta route recroiserait la mienne. Mais en te revoyant cette nuit-là, au bord du Loch Ness, j’ai compris que j’avais trop souffert par ta faute pour ne pas te haïr de toutes mes forces.
– Ça a toujours été ton problème, Siobhan, railla la Selkie, la voix rauque. Tu es incapable de passer à autre chose, même quand la vérité est exposée sous tes yeux. Tu vas toujours où le vent te promet le pouvoir. Mais n’oublie pas grâce à qui tu es encore debout. J’aurais dû te laisser te noyer !
Siobhan accusa le coup et son regard dévia vers l’immensité derrière Bree. Elle secoua la tête, comme si elle chassait les souvenirs pénibles du naufrage. Bree poursuivit, haletante.
– Tu as tué Keegan, Alisdair… Tu as pris ma vie, ton frère a détruit ma peau et tous mes espoirs de retourner un jour dans l’océan. Pourtant, tout est de ma faute, pas vrai ? Tout ce que je voulais, c’était te sauver. Et j’en paye le prix.
Les larmes de la Selkie semblèrent décontenancer Siobhan. Ses traits s’adoucirent. Elle tendit le bras, hésitante, puis le laissa retomber contre son flanc.
– Je… je suis désolée. Pour tout. Mais, entre toi et Tomàs, mon choix se portera toujours sur mon frère. Peu importe ce qu’il est, peu importe ses mensonges. Peu importe…
– Bree !
La voix de Jace lui glaça le sang et la Selkie releva la tête. L’Oracle arrivait en courant, Eileen sur les talons. Bree aurait aimé lui hurler de faire demi-tour, de repartir d’où il venait.
Siobhan lui accorda à peine un regard et se concentra de nouveau sur Bree.
– Je vais repartir sur le champ de bataille, lâcha-t-elle. Si tu essaies de nouveau de m’en empêcher, je te tuerai.
L’esprit de Bree s’agita. Laisser Siobhan repartir, c’était signer leur arrêt de mort. Alisdair n’était plus, et si elle découvrait que son frère était tombé…
Elle tenta d’oublier Jace qui courait vers elle, tenta d’oublier la chaleur de ses bras, la douceur de ses lèvres. Toute cette histoire n’avait jamais eu qu’une seule issue possible.
Bree ignora les cris de l’Oracle et se jeta sur Siobhan. Elle lui attrapa le bras avant qu’elle ne touche sa rune de téléportation, crocheta son cou.
Fondit sur ses lèvres.
Baiser souvenir. Baiser fugace. Baiser adieu.
Elle savait que Jace regardait et cela lui brisait le cœur. Mais la surprise était le seul élément encore de leur côté. Désarçonnée, Siobhan s’était figée. La Selkie n’hésita pas une seconde de plus.
Je t’aime, Jace.
Bree tira en arrière de toutes ses forces. Agrippa le débardeur de la Nécromancienne, verrouilla sa prise.
Et les jeta, toutes les deux, dans la mer déchaînée.