Chapitre 34

Derrière la porte

 

Le cœur de Jace cessa de battre. Repartit.

S’arrêta encore.

Son hurlement résonna dans la plaine, se perdit dans les bruits des vagues en contrebas.

C’était impossible.

– Bree !

Il sentit les mains d’Eileen l’attraper, mais il se dégagea. Hagard et titubant, il avança jusqu’à la pointe de la falaise où Bree et Siobhan se tenaient encore quelques secondes plus tôt.

Il tomba à genoux. S’allongea dans l’herbe. Rampa jusqu’au bord.

En contrebas, les vagues puissantes percutaient les rochers. De Bree ou de la Nécromancienne, il n’y avait plus aucune trace.

– Bree !

Ses larmes lui brouillèrent la vue, ou peut-être était-ce les embruns que le vent parvenait à porter aussi haut. Il hurla à s’en faire saigner la gorge, jusqu’à s’en briser la voix. Il attendit, encore et encore.

Mais aucune tête ne creva la surface.

Personne ne lui répondit.

– Jace.

La paume d’Eileen dans son dos le ramena à la réalité, mais il refusait de détourner le regard. Elle allait s’en sortir, elle allait revenir, elle allait…

– Jace, on ne peut plus rien faire.

Il se mordit la joue pour ne pas l’envoyer au diable. Sans lâcher les vagues du regard, il se redressa et commença à retirer ses vêtements.

– Qu’est-ce que tu fais ?

– Je vais la chercher.

– Quoi ? Mais tu es fou ? Tu vas te tuer !

– Je m’en fiche !

Il s’apprêtait à sauter pour rejoindre Bree, mais Eileen lui agrippa la taille et le tira en arrière. Il se débattit, mais l’Astronoma était plus forte, plus entraînée. Elle lui bloqua les poignets et s’assit sur lui à califourchon.

– On ne peut plus rien faire ! hurla-t-elle, les yeux débordants de larmes. Jace, je suis désolée, mais Bree est…

– Ne prononce pas ce mot !

Il ne voulait pas l’entendre, encore moins y penser. Bree ne pouvait pas mourir.

Impensable. Impossible.

– Personne ne peut survivre à une telle chute ! poursuivit Eileen. La mer est trop déchaînée. Les rochers…

– Tais-toi !

Le sanglot monta de la poitrine de Jace et éclata sur sa langue. Ce qu’il avait redouté le plus s’était produit.

Bree était… elle n’était plus.

Eileen relâcha sa prise et se redressa. L’Oracle la vit à peine ramasser les vêtements qu’il avait laissés sur le sol et les lui tendre. Il l’ignora. Il se fichait bien d’être nu ou d’avoir froid.

Sans Bree, il aurait froid pour le reste de sa vie.

– On doit retourner à Culloden.

Une affirmation. Une évidence. Pourtant, Jace ne pouvait s’y résoudre.

– Si elle remonte…

Eileen lui lança un regard désolé. Il ne voulait pas affronter sa pitié, ni maintenant ni jamais.

– Retournes-y, je vais rester ici, je vais…

– J’espère que tu me pardonneras, souffla l’Astronoma.

Il n’eut pas le temps de répondre. Vive et précise, Eileen lui attrapa le bras et les transporta de nouveau à Culloden.

– Non ! hurla Jace en s’écroulant dans l’herbe de la plaine. Ramène-moi !

Les joues d’Eileen étaient baignées de larmes.

– Je suis désolée, ça ne sert à rien…

– C’est moi qui décide si ça ne sert à rien ! répliqua l’Oracle en la prenant par les épaules. Ramène-moi là-bas, elle a besoin de moi, elle a…

– Jace ?

La voix éraillée de Masaharu l’interrompit. Il se tenait à quelques mètres de lui, assis près du corps d’Alisdair. À côté, Charlotte, de nouveau sous sa forme humaine, tenait la paume du Demi-Géant entre les siennes.

L’Oracle réalisa qu’autour d’eux, tous les combats avaient cessé. Les Bonnets-Rouges et les Wraiths étaient étendus sur le sol, tout comme les spectres que Siobhan avait ramenés à la vie. Les survivants du camp adverse étaient pris en charge par les rebelles qui achevaient de les ligoter.

Ils avaient gagné. La Nécromancienne était morte.

– Jace, où est Bree ?

Il ne voulait pas répondre à cette question. Il n’y avait aucune réponse, d’ailleurs. Il évita le regard de Masaharu et tituba jusqu’à Alisdair. Dans la mort, le Demi-Géant semblait avoir trouvé la paix. Ses traits étaient calmes, détendus, ses pupilles ouvertes sur le ciel de Culloden.

– Bree s’est occupée de la Nécromancienne, finit par dire Eileen. Elle…

Masaharu comprit sans qu’elle termine sa phrase. Le regard vairon de Jace parlait plus que mille mots.

L’Oracle se pencha sur le Demi-Géant et lui ferma les yeux.

– J’ai essayé, souffla-t-il à travers ses larmes. Et j’ai échoué. C’est moi qui aurais dû mourir, aujourd’hui. Pas toi. Pas…

Il sentit des bras l’enserrer et il laissa le parfum de Charlotte l’envelopper. Jace ferma les yeux, s’abandonna au chagrin.

Une truffe humide caressa sa peau et il referma les bras autour du cou de Neptune. Le chien renversa sa tête en arrière et hurla. Son cri acheva de détruire le cœur de Jace.

Bientôt, il ne resta plus dans la plaine que l’odeur du sang et le bruit de leurs sanglots.

 

Charlotte s’occupa de tout. Des corps des soldats tombés au combat, de celui d’Alisdair, des prisonniers. Accablés par le chagrin, Masaharu et Jace refusèrent de bouger.

Plus rien n’avait de sens.

Jace se repassa en boucle le film de la journée, essaya de comprendre ce qu’il avait mal fait, où il avait échoué. Quelle vision avait-il mal interprétée ? Il n’aurait jamais dû se retourner en entendant le cri de Bree. S’il avait laissé Tomàs le tuer, Alisdair serait encore en vie. Et Bree…

– Jace, Masa ? Il faut rentrer.

La voix de Charlotte échoua à les tirer de leur transe. Masaharu, les mains encore tachées du sang d’Alisdair, ne remua pas d’un pouce, même lorsque Neptune vint poser une patte sur sa cuisse.

– Eileen ?

– Je m’en occupe.

Il sentit à peine la paume de l’Astronoma agripper son épaule. Une bourrasque plus tard, il se tenait agenouillé dans le salon du manoir au milieu des rebelles qui avaient survécu.

– Jace !

Nakoma débarqua comme une furie et le tira à elle. Il se laissa faire, poupée désarticulée.

– Mon petit, mon tout petit…

La tête collée contre la poitrine de sa mère, Jace coupa le fil avec la réalité. Il fit taire son pouvoir d’Oracle. Rien, il ne voulait penser à rien.

Il ne broncha pas quand Nakoma l’aida à se relever, puis l’allongea sur le canapé. Elle ramena une couverture sur lui, le borda comme lorsqu’il était enfant. Quand Jace tourna la tête vers elle, un frisson lui parcourut l’échine.

Son fils n’était peut-être pas mort, ce soir. Mais, assurément, une part de lui était partie avec Bree.

 

Tomàs émergea des ténèbres avec une migraine abominable. Il ouvrit péniblement les yeux, grimaça en constatant qu’il n’avait pas la moindre idée de l’endroit où il se trouvait.

D’abord, il se rendit compte qu’il était ligoté. Agenouillé sur un sol herbeux et humide, son torse et ses bras étaient ficelés de lianes sur lesquelles étaient accrochés des petits renards en origami. Il tenta de se défaire, mais comprit vite qu’il allait s’épuiser pour rien.

Le Gouverneur releva la tête et essaya de deviner où il se trouvait. De prime abord, il semblait s’agir d’une tente. Néanmoins, il avisa une porte, scellée de ronces, dans le fond de la yourte.

– Enfin réveillé ?

Une voix, à sa droite, dans la pénombre. La silhouette se leva dans un bruissement de tissus et s’approcha du feu au centre, seule source de lumière.

– Masaharu ?

– Bingo.

La voix du Japonais était grave, éraillée. Le regard du Sorcier lui glaça l’échine, mais le Gouverneur se força à reprendre contenance. Si les rebelles étaient assez stupides pour croire que des lianes allaient le maintenir en place, ils se trompaient lourdement.

On n’enfermait pas un Astronoma.

Sourire aux lèvres, il imagina sa chambre d’hôtel à Édimbourg. Là, il pourrait se faire couler un bon bain, essayer de savoir ce qu’il était advenu de son armée, de sa sœur, réfléchir à un deuxième plan d’attaque…

Malgré l’image précise qu’il s’était figurée en tête, il échoua à se téléporter. Son pouvoir semblait muet, toujours présent au fond de lui, mais tout à fait incapable de fonctionner. Son regard tomba sur Masaharu dont les lèvres s’étaient élargies en un rictus effrayant.

– Le renard est rusé, grinça-t-il.

Tomàs baissa la tête et observa en détail les petits origamis coincés dans ses liens. Ce n’étaient pas les lianes qui le maintenaient dans cette tente.

C’était la magie de l’Animeto.

– Comment…

– Ta plus grosse erreur, dans cette histoire, aura été de sous-estimer tes ennemis, cracha Masaharu en s’accroupissant devant lui.

L’Astronoma fronça les sourcils. Il n’aimait pas être tutoyé, encore moins par un Sorcier de bas étage qui faisait du pliage avec des morceaux de papier.

– Qu’est-ce que vous voulez ?

– Rien que tu puisses me donner, malheureusement. À moins que tu aies le pouvoir de faire revivre les morts… Oh, suis-je bête, c’est plutôt à ta sœur que je devrais demander ça.

Tomàs se mordit la lèvre et se retint de répliquer. Une pointe de jalousie lui transperça le cœur. Même après toutes ces années, il n’avait cessé d’envier le pouvoir de Siobhan. Elle avait toujours possédé ce qu’il convoitait : la puissance, la Nécromancie…

Bree.

L’Astronoma secoua la tête pour dégager une mèche qui lui tombait devant les yeux et railla :

– J’ignore ce que vous comptez faire de moi, mais vous allez vite déchanter. Siobhan me retrouvera, elle viendra me chercher, et…

– Siobhan ne viendra chercher personne.

Il déglutit. La voix qui avait retenti n’était pas celle de Masaharu. Une deuxième silhouette remua dans la pénombre et le feu révéla bientôt le visage d’un Oracle aux yeux vairons.

Jace.

La mémoire revint à Tomàs comme un coup de fouet. Son combat contre l’Oracle, Bree qui hurlait dans le lointain. La lame de Jace dans son ventre. Il baissa les yeux pour tenter d’apercevoir sa blessure, cachée par les lianes et les origamis.

– Il n’y a que ta petite personne qui t’intéresse, hein ? souffla Jace. Je suis en train de te dire que ta sœur est morte, et pourtant, tu n’as peur que pour toi.

Tomàs releva le menton, sourire aux lèvres.

– Votre technique est pathétique. Siobhan ne peut pas mourir. Elle est cent fois plus forte que vous tous réunis ! C’est une déesse !

– Même les déesses ont des faiblesses.

L’Oracle s’approcha pour se mettre à la hauteur de Masaharu. Il ne lisait plus que de la haine sur le visage du Sorcier et il se demanda même s’il n’allait pas fondre sur lui pour l’étrangler.

Une faiblesse…

La gorge serrée, la peur au ventre, Tomàs inspecta le reste de la tente, essaya d’y deviner une dernière silhouette.

– Bree…

– Ne prononce pas son nom !

Jace se précipita sur lui, dégaina son poignard et le plaqua contre sa gorge. Le cœur de Tomàs s’emballa dans sa poitrine tandis qu’une goutte de sang coulait le long de l’acier. Au fond de l’œil sombre de l’Oracle, il comprit.

Siobhan n’avait pas survécu.

Et Bree non plus.

Une colère sourde monta en lui. Siobhan emportait avec elle tous leurs espoirs de vengeance. Ils touchaient au but, ils y étaient presque…

Seulement, une fois de plus, une petite Selkie s’était mise sur leur route.

– Pourquoi m’avez-vous sauvé ? cracha-t-il. C’est votre truc, d’essayer de rallier les méchants à votre cause ? J’aime autant vous dire que c’est peine perdue.

Jace enfonça la pointe de son poignard dans son cou et il grimaça. La provocation n’était peut-être pas la meilleure idée. Ses pupilles se dilatèrent tandis que son esprit cherchait un moyen de sortir vivant de la yourte.

– Qui a parlé de te rallier à notre cause ? grinça l’Oracle entre ses dents. Mourir au combat, c’était trop beau, trop digne pour une merde dans ton genre. Tu n’es pas d’accord, Masa ?

– Tout à fait d’accord.

Tomàs déglutit. Jace recula sans cesser de le regarder. La morsure de la lame s’évanouit, laissant un sillage vermeil le long de sa gorge.

– Alors, on a réfléchi, poursuivit l’Amérindien. Quel était le châtiment le plus adapté pour toi ? Après tout, tu es responsable de la mort de plusieurs milliers de personnes. Tu as révélé au monde entier l’existence de la société magique sans te soucier des conséquences.

– Votre système était corrompu bien avant mon arrivée, cracha Tomàs. J’aurais bâti un monde meilleur sur les cendres de celui-ci, si…

– Tu as menti, trahi, été le complice d’une Nécromancienne, continua Jace comme s’il ne l’avait pas interrompu. Tu as trompé la mort.

L’ambiance s’alourdit d’un cran et, derrière les flammes, Tomàs crut voir une troisième silhouette se mettre à bouger. Dans le fond de la salle, les lianes qui retenaient la porte fermée commencèrent à se rétracter.

– Alisdair est mort à cause de toi, poursuivit Masaharu. Comme Keegan. Comme…

Le Sorcier jeta un regard à Jace qui secoua la tête, les yeux brûlants.

– Face à tout cela, acheva l’Oracle, nous avons réalisé que nous n’étions pas les plus à même de statuer sur ton sort.

Tomàs sentit la peur l’envahir tout entier. Son cœur battait si fort à ses tempes qu’il entendait à peine la voix de Jace. Toute son attention était focalisée sur cette porte dont les serrures sautaient une par une, menaçant de s’ouvrir à chaque instant.

Jamais il n’avait été aussi terrifié.

– Il est à toi.

Les flammes s’agitèrent. Une femme traversa le feu, grande, puissante, impressionnante. Ses longs cheveux blonds se balançaient au rythme de ses pas qui résonnaient comme un glas assourdissant. Tomàs essaya de déglutir. N’y parvint pas.

Derrière elle, la porte s’ouvrit dans un fracas et l’aspira tout entier. Il hurla, pris dans un tourbillon infernal, avant de s’arrêter brusquement.

La tente, Jace, Masaharu, tout avait disparu. Ne restaient que la femme blonde et, dans son dos, l’ombre d’une ville bruyante surplombée par un ciel de cauchemars.

– Bienvenue dans le Royaume des Morts, moy serdtse.